Le journal d'un voyeur

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Après "le Guetteur de rives" et "le Désordre et la vie", voici le troisième tome de son Journal couvrant la période septembre 1992-septembre 1993.

Publié le : mercredi 9 mars 1994
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EAN13 : 9782246798552
Nombre de pages : 224
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1992
Ierseptembre. Je m'étais juré de ne pas écrire quotidiennement sur la télévision. Et puis je me suis souvenu de cette réflexion de Talleyrand : « On n'a qu'une parole... C'est pour cela qu'il faut la reprendre. »
2 septembre. La droite, la gauche, les récompenses, les placards, les revanches, les exclus : les temps nouveaux sont annoncés bien avant les giboulées de mars. Les amateurs vont à marches forcées sur les chemins possibles du petit écran. On fait la queue devant les chaînes offertes, à prendre ou à voler. La braderie s'installe dans le feutré des salons de la politique. De grâce, que les professionnels s'expriment, seulement eux. On n'aurait pas l'idée de demander à un terrassier de faire de la haute couture.
3 septembre.
L'avenir est toujours incertain. Tant mieux. Voilà l'énigme la plus réconfortante. Vouloir connaître à tout prix la couleur de demain peut être considéré comme une faute de goût : l'inattendu doit être le plus espéré des cadeaux... lorsque la goujaterie s'en mêle. Ainsi, Maurice Béjart n'a toujours pas de théâtre à Paris pour présenter ses ballets mais croit encore à sa petite étoile. Il n'a jamais eu non plus la moindre subvention d'un quelconque ministère français de la Culture, alors que trois cents troupes de danse sans talent, juste bonnes pour les comices agricoles, se vautrent depuis quelques années dans un assistanat grelottant d'écus sur lequel la Rue de Valois s'est lourdement embourbée. N'ayant rien demandé, Maurice ne saurait se plaindre. La honte est seulement à nous et j'envie Bruxelles et Lausanne d'avoir pallié nos défaillances et accueilli comme il convenait ses compagnies. « Heureusement, me dit-il ce soir, j'ai eu deux " Grand Échiquier ", une émission de mon pays. » Au plus haut de la sérénité conquise sur les plus grandes scènes du monde, il se souvient de ce que lui écrivait son père, le philosophe Gaston Berger : « L'avenir sera en partie ce que nous aurons voulu qu'il soit. » Réservons-nous d'avoir avec le temps des « relations d'incertitude ».
4 septembre. Sur l'écran, Jean-Marie Le Pen fait des mots-Vermot. Il est trop drôle pour avoir de l'esprit.
***
Homme pressé, Patrick Sabatier va si vite que tout porte à croire qu'il n'est pas rapide.
5 septembre. Depuis deux ou trois ans, quelques têtes non chercheuses de la télévision tentent de voler à leur seul profit de pauvres vagabondages ! Et nous en arrivons à cet étonnant constat : des animateurs de peu de talent mais de malignité publique voudraient nous forcer à considérer que leurs invités ne sont pas plus que des faire-valoir propres à conforter ce qu'ils croient être leur notoriété. Pauvres de tout esprit critique et assez ignorants pour ne jamais se rendre compte de leur médiocrité, ces enfants bâtards du tube cathodique déshonorent le petit écran au rythme de leurs exercices commerciaux. Le jeu pourrait consister aujourd'hui à en établir la liste, mais les citer serait ajouter encore à l'idée perverse qu'ils se font de la publicité à tout prix. Ces présentateurs-là sont la honte de notre métier.
6 septembre. Rien n'échappe aux sondeurs, ces inquisiteurs des temps modernes. On nous étudie, on nous espionne, on nous juge, on nous jauge. Les sorciers de l'Audimat nous prennent dans leurs filets du lever de la vie au coucher de la mort avec une précision scientifique assez diabolique, propre à désespérer les plus optimistes. Je n'ai pas une considération exagérée pour ces fonctionnaires de l'audience, mais paradoxalement, je recherche chaque matin le résultat de leurs analyses. C'est que nous avons obligation de savoir de quelle manière nous sommes reçus et nous voilà pris au piège de ce qui ne devrait être qu'un outil de travail. De là à croire que la quantité est synonyme de qualité, il n'y a qu'un pas qui est souvent la dernière glisse avant l'enfer.
***
En mêlant outrageusement les faux aristos, les prétendus bourgeois et les vrais carriéristes, le XX
e siècle a popularisé la race la plus vile : les parvenus. « Méfiez-vous d'eux, me disait André Malraux, en l'an 2000, ils seront tous au pouvoir. L'audiovisuel n'en pourra plus de leur ignorance crasse. » Est-on sûr qu'il faille attendre ?
7 septembre. On me demande de tout côté mon avis sur la question, je le donne : oui, la télévision publique est une nécessité. Oui, elle est l'indispensable et urgent contrepoids, et l'on verra très vite que France-Télévision, opérationnelle depuis la première heure ce matin, ne procédait ni d'un caprice ni d'un cocorico de circonstance. De tout temps malmenée, maltraitée, redistribuée par des gouvernements pressés d'en faire leur « chose », je trouve même un certain mérite à cette institution de prétendre aujourd'hui repartir à l'assaut des chaînes commerciales — a fortiori quand d'aucuns continuent de clamer qu'il faut la libérer. A la vérité, une telle télévision ne peut dépendre que de ceux qui lui consacrent leur vie, prêts à se mobiliser tous les matins pour la réinventer. A ceux-là, jamais somnolents, il n'a pas échappé que les temps ont changé, que les paillettes - même si la futilité est encore un genre — ont fini par lasser et que le téléspectateur, lui, s'est déjà mis en quête d'ailleurs moins convenus. Une émission n'est pas forcément admirable parce qu'elle rassemble des millions d'adeptes sur un projet scandaleusement racoleur. Elle n'est pas davantage extraordinaire lorsque nul ne se précipite pour la regarder et que, de ce fait, la rareté lui fait habit. La télévision publique sait mieux que personne sa mission et ses limites, qui sont question de professionnels et non d'affairistes. Définir une télévision pour tous est l'art le plus difficile, parce que tout le monde croit pouvoir l'exercer. Il faudrait une télévision pour chaque Français, mais serait-il encore content de ce qu'il se propose ?
Nécessaire, la télévision publique l'est et le demeure, seule à pouvoir offrir et garantir la diversité, à rallier le plus vaste public autour de quarante-deux heures de programmes quotidiens délivrés de tout voyeurisme, en choisissant la vérité plutôt que la démagogie, l'insolence plutôt que la vulgarité. Mais il lui sera, toujours, beaucoup plus demandé.
Antenne 2, FR 3 n'existent plus, vive donc France- Télévision, outil d'une véritable ambition, mais aussi moyen d'en finir avec les faux-semblants, la pseudo-alliance, la tentation permanente d'assimiler l'autre à un territoire ennemi : lorsqu'on se veut — sans lien véritable — frères ou sœurs approximatifs, il est aisé d'accumuler petites concurrences et grandes trahisons. Or, l'enjeu réel, cette complémentarité à laquelle chaque responsable est tenu de veiller, suppose l'absence d'états d'âme, plus souvent liés à l'esprit de carrière qu'à la volonté de partage. Il y a désormais une légitimité du couple Télévision publique française. Elle restera, quoi qu'il puisse arriver, comme la marque sensible et essentielle d'une stratégie de dépassement élaborée, et à certains égards irréversible. On peut évidemment casser les meilleures intentions, mais l'on n'effacera pas sans mal la trace de ce qui doit être demain, au-delà des querelles politiciennes, l'immédiate nécessité. Le rapprochement de France 2 et de France 3 est synonyme de métamorphose et relève d'une démarche cohérente, logique, historique. Le mot France devient spécifique trait d'union, et l'étranger, enfin, va savoir de quelle télévision il est question.
Certes en vitrine, cruellement exposée, la télévision est une cible sur laquelle les plus maladroits s'exercent à envoyer leurs meilleures fléchettes. C'est le risque des apparences mais la télévision n'a plus d'ennemis. En revanche, par turbulence et préciosité, elle s'invente des jaloux qui sont bien plus dangereux. Un ennemi est un adversaire et, par réaction immédiate, moteur à émulations diverses. Le jaloux est cliniquement une plaie. Il faut s'en défaire en pratiquant l'indifférence à outrance.
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