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Le Luxe des livres

De
173 pages

LA satire est un fouet qui ne ménage rien ; peut-être est-elle le sel dont il faut qu’on assaisonne les choses afin de les empêcher de se corrompre. On abuse de tout en effet ; on abuse de la vertu, de la gloire, du génie, autant au moins que du pouvoir, bien que cela ne fasse pas autant de bruit dans le monde. On a donc abusé des livres. L’abus des livres, c’est le luxe des livres. Il était sensible chez les Romains, même aux yeux des barbares de l’époque des invasions.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Léopold Derôme

Le Luxe des livres

AVANT-PROPOS

CEUX qui recherchent les livres rares et ne sont point des gens de lettres, des savants, des professeurs ou des lettrés, sont de la part de ceux-ci l’objet d’une mauvaise humeur voisine du mépris, sinon de la haine. Il y a plus de rancune que de mépris dans cette malveillance. Les amateurs sont des concurrents inattendus, des concurrents devant lesquels on est souvent obligé de baisser pavillon, parce qu’ils sont riches et emploient leurs écus en guise d’arguments. L’argent est, en effet, un argument décisif en pareille matière. Les meilleurs tropes d’Aristote n’ont pas le privilége de l’émouvoir. Il lui suffit de se présenter pour vaincre et, à première vue, son intervention est vraiment agaçante.

Il n’y a pas longtemps que les livres rares, les éditions précieuses, les incunables duXVesiècle, les impressions primitives de nos écrivains nationaux étaient, pour ainsi dire, à la portée de tout le monde ; il était facile de se les procurer sans sacrifice onéreux ; leur bon marché relatif les rendait accessibles aux fortunes les plus médiocres. Du moment que la mode est venue de les posséder, de s’en faire un titre à la considération, un moyen de flatter sa vanité, de les regarder en un mot comme des objets d’art et d’ameublement, qu’il a été de bon goût d’avoir une bibliothèque composée d’œuvres de choix, ornées d’une reliure splendide, les livres rares ont acquis une valeur de fantaisie, qui a fait de leur possession un attribut à peu près exclusif de la richesse ; ç’a été le cas de répéter : Plutus regnat, imperat, vincit. Il y eut des protestations et même des grincements de dents. Les gens de lettres —  genus irritabile vatum — les savants, qui sont bilieux par tempérament, dérangés dans leurs habitudes, frustrés dans leur innocente convoitise, dépouillés sans pitié de ce qu’ils étaient accoutumés à regarder comme leur bien, se sont plaints d’avoir à renoncer ainsi à l’héritage séculaire de leur caste. Ils n’ont donc pas manqué une occasion de verser à flots le ridicule sur les publicains qui s’étaient si malencontreusement introduits dans leur vigne ; ils ont cherché à faire du bibliophile, de l’amateur, du collectionneur étranger à la confrérie de sainte plume une tête de turc. Ce sont, répètent-ils à l’envi, des maniaques, des ignorants vaniteux, des ventrus ; quand ce ne sont pas des agioteurs qui spéculent sur les livres comme on spécule à la Bourse.

Cette belle colère n’a pas de motifs ; elle est d’autant plus inopportune qu’elle est inutile, car les choses iront après comme devant. Il faut savoir tolérer ce qu’on n’a pas le pouvoir d’empêcher. D’abord les livres d’usage, les seuls à peu d’exceptions près qui soient nécessaires aux gens de lettres et aux savants, ne sont pas plus chers aujourd’hui qu’autrefois. Ils n’ont pas eu à souffrir dans ce qui touche à l’exercice de leur profession.

La plus-value extraordinaire qu’ont acquise les livres rares n’intéresse que leur amour-propre et leur goût d’amateurs. Sans doute l’acquisition des livres rares est désormais interdite à beaucoup d’entre eux : ce n’est que l’amour de la propriété qui est atteint dans leur personne.

Au lieu de les avoir dans leur cabinet ils les iront voir dans les bibliothèques publiques, fondées à leur intention. Ils se plaignaient jadis qu’il n’y eût pas de bibliothèques publiques destinées à les aider dans leurs travaux, C’était vrai ; mais ils sont à cet égard infiniment plus favorisés que leurs devanciers.

Au commencement du XVIIesiècle, il n’y avait que trois bibliothèques publiques en Europe : la bibliothèque ambrosienne érigée en 1608 à Milan par le cardinal Borromée ; la bibliothèque Bodléienne ouverte à Oxford en 1612 ; la bibliothèque angélique à Rome (1620), œuvre d’Angelo Rocca. En France, il n’y en avait pas. La première, ouverte au public à partir de 1643, fut celle du cardinal Mazarin qui porte encore le nom de bibliothèque Mazarine : celle de l’abbaye de Saint-Victor devint publique en 652. On en ouvrit d’autres à Paris dans le cours du XVIIIesiècle : celle des avocats, au Palais de Justice en 1708 ; celle du roi, Bibliothèque nationale, en 1736 ; celle de l’église Sainte-Marguerite en 1738 ; celle de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés en 1745 ; celle de l’Ecole de médecine en 1746 ; celle de l’abbaye de Sainte-Geneviève en 1759, celle de la ville de Paris, Hôtel de Ville, en 1763 ; celle de la Faculté de théologie, à la Sorbonne, en 1770. Il y en a maintenant plus de cent cinquante à Paris, y compris les bibliothèques spéciales, comme celle du Muséum d’histoire naturelle et celle de l’Institut. Ce ne sont pas les livres qui manquent à ceux qui ont envie de s’en servir. Sans doute, si l’on en est réduit à ceux qui existent dans les dépôts publics, il est nécessaire de se déranger pour les consulter, mais il a toujours fallu se déranger plus ou moins ; il n’y a pas de collection privée qui puisse suffire à tous les besoins.

Mais ce n’est pas de quoi il s’agit. Les plaintes formulées par les gens de lettres sont injustes. Le goût des livres s’est répandu. Au lieu d’en être mécontents, ils devraient s’en féliciter. Cela démontre qu’on fait cas de ce qu’ils écrivent, qu’ils occupent au sein de la société moderne une place considérable, nouvelle, imprévue, que leur condition est supérieure à ce qu’elle a été jusqu’ici, eu un mot qu’ils tiennent le haut bout dans un monde où ils ont été longtemps des parasites, où ils ne formaient qu’une domesticité particulière. Ils ne se souviennent pas d’avoir succédé auprès des grands aux nains et aux bouffons, d’avoir vécu durant de longs siècles de pensions et d’aumônes, dans une situation intermédiaire entre celle d’artiste ambulant et celle de valet de chambre. Ce ne sont plus des jongleurs à qui on fait don d’un habit le lendemain d’une fête où ils ont joué un rôle. Le temps est loin où Marot se vantait sur le titre de ses ouvrages de la qualité de valet de chambre du roi. Même au XVIIesiècle, Molière était valet de chambre du roi, Madame de Sablé ayant diminué son train de maison écrivait quelle n’avait gardé que son chat, son chien et La Fontaine ; La Bruyère amusait à table le prince de Conti.

Aujourd’hui, ils sont émancipés, ne dépendent que du public qui est un protecteur plus généreux, qui respecte leur dignité et, quand ils ont du talent, les récompense par la richesse du plaisir qu’ils lui donnent. Ils peuvent parvenir à tout, même au pouvoir. Il Y a vingt journalistes du XIXesiècle qui sont devenus ministres. Frédéric Soulié a refusé le Conseil d’Etat ; il y en a qui refusent davantage. La considération dont ils sont investis les a rendus l’objet de l’envie. Dans la vie privée comme dans le domaine de la politique, il n’y a point de carrière à laquelle il leur soit interdit de prétendre. Sous le dernier empire, on a vu de simples critiques littéraires entrer au Sénat. Est-ce le cas d’envier à quelques parvenus la satisfaction qui consiste à jouir d’une bibliothèque ? Allons plus loin : les livres ne sont pas faits pour eux, puisque ce sont eux qui les font. Quand ils se plaignent de n’en pouvoir acheter, ils ressemblent à un industriel qui se plaint de ce que son produit a de la vogue. Les livres sont les produits spéciaux de l’industrie des gens de lettres. Ceux-ci devraient êtres fiers de la saveur qu’ils obtiennent, de la concurrence qui se dispute leurs œuvres. Cette concurrence témoigne du prix qu’on attache maintenant aux créations de la pensée. Le règne des livres, c’est le leur. D’autre part, les livres existent surtout à l’intention de ceux qui n’en écrivent pas. Ils n’ont que ce moyen de s’associer à la vie intellectuelle. Bref, ceux qui achètent et collectionnent des livres sont les clients des gens de lettres. Cette disposition du public n’est même pas sans inconvénient ; elle a provoqué l’avénement de la littérature industrielle qui n’est peut-être pas un progrès.

Nous savons bien que cette opinion n’a pas cours. Les esprits chagrins qualifient d’âge de papier la civilisation lisante qui nous envahit. Ils sont quinze ou vingt en Europe qui professent cette doctrine saugrenue. Ce sont les réfractaires du progrès, des excentriques. Les autres, à l’unanimité, crient aux gens de lettres :

Vous qui de l’avenir creuser les vastes champs Et jetez du progrès la semence céleste,

venez qu’on vous couronne de fleurs. Grâce à vous, un nouvel ordre de choses est à l’horizon : novus ordo rerum nascitur ; vous êtes les prêtres de la pensée, vous travaillez à l’avénement d’un idéal supérieur, vous êtes des prophètes.

Eh bien ! les amateurs de livres rares sont de cet avis, puisque des bouquins dont les sages et les moralistes aiment tant à médire ils font leurs dieux lares.

DANS le mobilier de la société cultivée, le livre tient la place d’honneur ; il est le symbole de la supériorité de l’homme et celui de la civilisation sur la barbarie. Il supplée à la mémoire qui fut le livre des temps primitifs. Durant de longs siècles, la mémoire a été le seul dépôt des notions fournies par l’expérience et des chants par lesquels se transmettaient les souvenirs et les espérances de tous, la tradition des ancêtres, les actes publics, la pensée des morts. En Orient, où la tradition orale est encore une sorte de religion qui survit à la découverte de l’écriture, l’éducation de la mémoire continue d’être l’objet d’un soin particulier, car la mémoire est préférable à l’écriture, qui est, dit-on, une chronique froide déposée sur une matière inerte, tandis que la mémoire est un livre précieux que l’imagination nourrit et conserve avec les attributs de la vie. Les adeptes de la tradition orale y soutiennent que les choses perdent à être ensevelies sous une formule trop précise les trois quarts de leur sens, celui des circonstances, par exemple, que l’intonation seule peut rendre avec fidélité, que l’écriture n’est propre qu’à transmettre le squelette de la vérité. On la déguise d’ailleurs à dessein, ajoutent-ils, parce qu’une fois sortie de la bouche de celui qui la possède elle ne lui appartient plus et qu’il consent avec peine à se dépouiller entièrement de ce bien, le meilleur de tous les biens.

Quoi qu’il en soit, le livre est maintenant à peu près le seul moyen que la pensée puisse avoir de se perpétuer. Il y a longtemps déjà qu’il jouit de ce privilége qu’il n’a pas obtenu sans difficulté. Il n’a d’abord été qu’une inscription conservée dans le palais des princes ou dans le sanctuaire des temples. Mais qu’il ait été gravé sur une pierre, sur une lame de plomb ou sur une plaque d’airain, il se propose uniformément de faire connaître à la postérité les événements mémorables, les noms des grands hommes, le texte des lois, les institutions et les mœurs, en un mot le passé tout entier de l’espèce. Qu’on le suppose un moment supprimé ; il est possible que la civilisation ne soit pas détruite, mais elle subirait à coup sûr un échec immense.

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