Le naufrage du Joola ou devoir de mémoire

De
Ouvrage des Editions Salamata coédité par NENA.

Eusebio Dasylva a pris son parti. Sans fioriture, en dehors de toute langue de bois, il a décidé d'exprimer ce qu'il a vu, entendu, ressenti au plus profond de son être. Mais aussi et surtout, il a posé le naufrage du Joola comme une catastrophe à comprendre et à placer dans la logique de la bêtise humaine reflétée par le laxisme, la cupidité, l'insouciance, Eusebio dénonce l'invocation du fatalisme, le déterminisme opportuniste qui aide toujours à se faire bonne conscience.
Publié le : samedi 19 septembre 2015
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EAN13 : 9782370150646
Nombre de pages : 196
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Extrait
Fierté bafouée-orgueil blessé


Vendredi 27 septembre 2002, il est dix heures. La ville de Ziguinchor connaît une animation inhabituelle. Les gens vont et viennent, sans destination précise. Les visages sont graves. Les lieux symboliques comme la mairie et le port sont assiégés par une foule abasourdie. Pour ouie dire, la nouvelle du naufrage du Joola a cessé d’être rumeur. Car les parents venus à l’accueil au port de Dakar n’ont pas vu le Joola accoster dés l’aube. Dés l’aube l’inquiétude s’est amplifiée, aidée en cela par le téléphone et la radio.

La télévision, la seule et unique chaîne, chaîne publique, est en retard sur l’information. Tyrannisée par sa propre auto censure et les exigences de l’Etat, elle attend pour informer. Impatients, les Ziguinchorois se rabattent sur la radio et le téléphone. Et ce qu’ils entendent dépasse leur entendement. A douze heures, le gouvernement sénégalais à la tête duquel siège madame Mame Madior BOYE réagi et confirme le pire : le navire le Joola a coulé.

Lorsqu’il a fallu se rendre à l’évidence et accepter l’irréparable, j’ai eu recours aux imageries mentales anticipatrices. C’est ainsi que j’ai imaginé les cris de tous ces enfants cramponnés aux bras impuissants de leurs mères. J’ai imaginé l’atroce calvaire des vieillards mais aussi des jeunes, tous obligés de boire l’eau salée jusqu’à la lie de la mort, les poumons remplis d’eau de mer.


J’ai aussi imaginé toutes les montres bracelets fabriquées pour résister à l’eau et qui, accrochées aux poignées inertes, ont continué à égrener le temps alors que celui de leur propriétaire s’est bloqué. J’ai enfin imaginé le mouvement réflexe de toutes les femmes en état de grosses à bord du Joola au moment du drame, les bras désespérément croisés autour de leur ventre comme pour protéger leurs fœtus d’un mort inévitable. Alors j’ai refusé de croire que toutes ces personnes innocentes soient mortes pour rien, pour l’exemple. J’a aussi refusé de croire que la sanction, quelle qu’elle soit, ramènera à la vie tous ces disparus anonymes. Car dans cette affaire, le sort semble s’être acharné de manière cruelle. En effet, après avoir fui la mort sur les routes de Casamance, les voyageurs se sont fait rattraper en mer. C’est ainsi que la bêtise humaine a endeuillé tout un peuple. En cherchant à comprendre pourquoi cela est arrivé, certaines questions m’ont paru inévitables. Pourquoi a-t-on criminellement camouflé son état ? Pourquoi a-t-on voulu tout remettre à Dieu ?


Ne trouvant pas les bonnes réponses aux questions maladroits, par conformisme, j’ai accusé notre « Masla », ce terme oh combien révélateur de notre comportement de tous les jours. Ce terme qui nous amène souvent à transiger sur nos principes, à ruser avec l’éthique la plus élémentaire. Car il a fallu le drame du Joola pour nous rappeler le danger mortel auquel nous nous exposons tous les jours sous le regard tantôt indulgent, tantôt complice des forces de l’ordre. Le drame du Joola, s’il a été symptomatique d’un certain état d’esprit, n’a malheureusement pas servi de leçon pour combattre nos tares.

En attendant, la vie va continuer, mais à quel prix ? Si les naufragés sont partis, emportant avec eux, l’espoir d’une Casamance désenclavée et en paix avec elle-même, les proches des victimes eux, refusent d’oublier. Ils veulent que le monde entier considère la catastrophe au même titre que le génocide juif, arménien ou celui du Rwanda car l’événement est inclassable dans la hiérarchie de l’indignation. En effet, l’insupportable disparition des naufragés du Joola, naufragés sans sépultures autres que la coque métallique a plus que scandalisé l’opinion. En transformant le navire en gigantesque cimetière marin, nous autres sénégalais, d’habitude orgueilleux et nous disant que ça ne peut arriver qu’aux autres, avions prouvé à la face du monde le seul record que nous sommes en mesure de battre : celui du Titanic. Bons élèves, me diriez-vous ? Bons crapauds oui ! Car jamais dans l’histoire de la navigation maritime, autant de personnes sont sortes en si peu de temps, de manière aussi atroce et au même endroit.
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