Le Témoignage de la littérature

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La littérature ne peut être que la voix d'un individu, le résultat de sa propre vision du monde, de son sentiment de l'existence. La littérature renaît du combat de l'homme pour survivre à l'histoire. L'auteur est un spectateur sceptique et lucide sans prétention de pouvoir expliquer le monde. Mais il rencontre la liberté dans l'écriture, par l'écriture. Et c'est seulement lorsque les sentiments de l'écrivain nourrissent une oeuvre que ces sentiments résistent aux ravages du temps. Telle est l'ambition de l'oeuvre plutôt que de l'auteur : une oeuvre qui perdure est une réponse puissante de l'écrivain au temps et à la société ; aussi longtemps qu'il y aura des lecteurs, cette voix continuera de résonner. Le Témoignage de la littérature est un recueil de textes, de réflexions sur la littérature, le témoignage d'un homme sur la liberté d'écrire, sur l'écriture d'une littérature chinoise et universelle, sur l'insoumission à l'uniformité graphique et poétique.


Publié le : mardi 23 avril 2013
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EAN13 : 9782021119312
Nombre de pages : 160
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Le Témoignage de la littérature
Extrait de la publication
GAO XINGJIAN
Le Témoignage de la littérature
Traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait
Seuil
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ISBN : 9782021119305
© LUniversité de Provence, 1998, pourLe Chinois moderne et lécriture littéraire
© The Nobel Foundation, 2000, pourLa Raison dêtre de la littérature, et 2001, pourLe Témoignage de la littérature  La Recherche du réel
© Éditions du Seuil, mars 2004, pour tous les autres textes, sauf en langues chinoises, et pour la composition du volume
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Préface de lauteur
Dansmeiyou zhuyi, ce que jappelle « ne pas avoir de isme »,meiyou», peutne pas avoir , « être considéré comme le groupe verbal, etzhuyi, «isme », comme un substantif, le tout for mant une tournure indéfinie. Considérer « ne pas avoir de isme » comme une construction verbecomplément, ou en faire une locution, wuzhuyi, « pas de isme », est aussi possible. Mais linterpréter comme un substantif, le « sansisme », risque dêtre compris comme une sorte de isme, au même titre que le nihilisme, et cela nest pas adéquat. Dans « ne pas avoir de isme », « ne pas avoir » constitue une condition préalable, et il ne faut pas faire du néant une condition préalable ; sans condition préalable, il ny aura naturellement pas de conclusion, et il ny aura plus aucun isme. Ne pas avoir de isme ne vise pas à construire une théorie, mais néquivaut pas à se taire. Cela ne consiste quà parler sans point de départ ni
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point darrivée, à parler sans aboutir à aucune conclusion. Cependant, ne pas avoir de isme ne revient pas à ne pas avoir dopinion, à ne pas avoir de point de vue, à ne pas avoir de pensée ; sim plement, ce point de vue, cette opinion, cette pensée nexigent aucune démonstration, aucun peaufinage, ne deviennent pas un système, on parle en vain  mais lhomme qui vit dans ce monde, excepté le muet, ne peut pas ne pas parler ; cest pourquoi la force de ne pas avoir de isme nest rien dautre quun discours sans résultat. Par rapport au néant, ne pas avoir de isme est un peu plus actif, cest une certaine attitude vis àvis des faits, des hommes et de soimême. Elle consiste à ne pas reconnaître quil puisse exister des a priori impossibles à remettre en question. On peut aussi dire que cest une sorte de bon sens ; à quoi il mène, on ne le dit pas, mais au moins on nest pas aveuglé par les superstitions, que ce soient les croyances ou le pouvoir ; il ne faut pas non plus suivre telle ou telle autorité, tel ou tel courant, telle ou telle mode, courir en étant tenu par le bout du nez, ou subir lempri sonnement de telle ou telle idéologie, restreindre ses activités à une sphère donnée, mais il faut avoir une certaine indépendance individuelle, bien sûr elle aussi limitée. Ne pas avoir de isme, cest ne pas considérer non plus le doute comme un isme, cestàdire
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ne pas prendre le doute comme un absolu, conserver quand même ses valeurs, affirmées par soimême, ainsi que ses règles de conduite, mais jugements de valeur et critères éthiques ne vien nent que de lexpérience de chaque individu et jamais des démonstrations faites par autrui. La négation nest pas non plus une logique absolue, dautant plus que labsurdité qui découle de la logique a été maintes fois attestée par lexpé rience. Ne pas avoir de isme, ce nest pas lempi risme : si effectivement laccent est mis sur lex périence, celleci nest pas considérée comme le seul critère de la connaissance ; ce qui a été attesté par lexpérience dautrui peut aussi consti tuer un jugement en propre. De plus, lexpé rience nest pas forcément totalement fiable, et elle ne peut pas se reproduire, chaque expérience est unique par rapport à la suivante ; il ne faut pas non plus ériger en dogme lexpérience qua déjà eue autrui, mais le plus important, cest le jugement personnel, sans en démontrer le vrai et le faux ; si la vie recourt sans cesse à la démons tration, il devient inutile de vivre et impossible de continuer à vivre. Ne pas avoir de isme nest pas un isme et ne fait appel ni à la réflexion philosophique ni à la méthodologie scientifique, ce nest quune sorte de connaissance, qui laisse les démonstrations à ceux qui les aiment, car, avec ou sans démons tration, lhomme doit continuer à vivre et, de
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toute façon, avec ou sans démonstration, il doit vivre comme avant. Ne pas avoir de isme prend comme point de départ labsence de démonstration, et sans doute ne peuton pas arriver à en trouver un meilleur : un point de départ qui nesta prioripas limité est toujours mieux que se retrouver attelé à la charrette dun autre avec quelquun qui vous oblige à suivre. Ne pas avoir de isme, mieux vaut dire quil sagit dun choix, et les choix de chacun sont différents, cest simplement un choix fixé par soimême parmi des choix multiples, que lon nimpose pas à autrui, et que personne ne peut imposer à soi. Ne pas avoir de isme autorise le choix indi viduel, mais ce nest pas lindividu souverain ; dans la société actuelle, lindividu ne peut être souverain, hormis les fous qui se considèrent euxmêmes ainsi, cet état dâme romantique nest rien dautre quun rêve. Lindividu ne peut pas appréhender le monde, mieux vaut pour lui rester à la marge, ne pas penser dominer le monde, et ne pas être dominé sans raison par lui. Ainsi, ne pas avoir de isme, ce nest pas tel un isme qui aurait pour pivot lindividu ou une philosophie qui prendrait cela comme point de départ. Un individu qui na pas de isme ressemble davantage à un homme. Un individu qui ne se transforme pas en tel ou tel iste semble mieux
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correspondre à la nature humaine : il ne se soucie pas du bien et du mal, du vrai et du faux, du bon et du mauvais, de toute façon, tout cela, ce sont les jugements des autres établis daprès les critères des autres. Et ces jugements sont tous différents du fait que les critères ne sont pas uni formes. Ne pas avoir de isme, ce nest pas lindivi dualisme, ce nest pas se baser sur le seul juge ment individuel ; chaque individu est toujours autre pour autrui, lexpérience et le jugement individuels ne possèdent quune signification relative, une valeur non absolue. Ne pas avoir de isme, ce nest pas non plus le relativisme, mais tout de même, le point de départ est lindividu ; en affirmant la valeur de soimême comme référence de jugement, il y a bien finalement un critère de sélection. Simple ment, aucune valeur absolue nest conférée à ce choix. Dans ne pas avoir de isme, il y a un choix, ce que lon fait et ce que lon ne fait pas ; ce que lon fait, pour linstant on le fait, ce que lon ne fait pas, on ne le démolit pas entièrement pour autant. Ce que lon fait, on sefforce de le faire par soimême, on fait ce que lon peut, il nest pas non plus nécessaire de se sacrifier totalement pour cela, au point dêtre tué ou de se suicider. Aussi, ne pas avoir de isme, ce nest pas le nihilisme ni léclectisme, ni le solipsisme, ni larbitraire, cest à la fois une opposition au
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despotisme absolu et une opposition au sur dimensionnement du moi prêt à devenir Dieu ou un surhomme, et la répulsion contre le fait décra ser lhomme comme une merde de chien. Ne pas avoir de isme, ce nest pas politique, cest ne pas soccuper de politique, mais ne rien avoir contre le fait que les autres sen occupent, chacun agit à sa guise. Cest juste sopposer au fait dimposer telle ou telle politique au nom dune collectivité abstraite comme le peuple, la nation ou la patrie. Ne pas avoir de isme, cest ne faire aucun beau rêve didéal social ou de société illusoire ; du reste, ces utopies se sont brisées lune après lautre contre la réalité, et il est inutile de forger à nouveau des mensonges sur les lendemains. Ne pas avoir de isme, cest ne pas avoir non plus besoin de sentourer dhommes à soi pour créer une faction, former un groupe ou mobiliser des forces, cest nêtre ni un portedrapeau ni un laquais, ne pas servir autrui ni être utilisé par autrui. Ne pas avoir de isme, cest navancer aucune proposition politique, dailleurs on en serait inca pable, mais cela ne signifie en aucun cas absence de position politique. Ne pas avoir de isme néquivaut pas à lanar chisme, à être opposé en tout au gouvernement, car dans la société réelle, il ne peut pas ne pas y avoir un gouvernement qui ait une certaine puissance, sinon ce serait la porte ouverte aux
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