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Le Vicaire de Noirval

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153 pages

Noirval est un petit village, dont on chercherait en vain le nom sur la carte, mais qui se trouve situé à une forte lieue de la Meuse, sur la rive droite d’un des plus pittoresques cours d’eau du Condroz namurois, le ruisseau de Grand-Pré ou de Samson. Pendant la belle saison, c’est un endroit charmant, avec ses chaumines groupées autour du clocher, ses champs en pente, ses prairies humides qui suivent dans, le fond les méandres du ruisseau et son immense couronne de forêts de chênes qui ferme l’horizon de toutes parts, depuis les hauteurs de Naninne et de Sart-Bernard jusqu’à celles de Gesves et d’Ohey.

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Hermann Pergameni
Le Vicaire de Noirval
Scènes de la vie wallonne
I
Noirval est un petit village, dont on chercherait en vain le nom sur la carte, mais qui se trouve situé à une forte lieue de la Meuse, sur la rive droite d’un des plus pittoresques cours d’eau du Condroz namurois, le ruisseau de Grand-Pré ou de Samson. Pendant la belle saison, c’est un endroit charmant, avec ses chaumines groupées autour du clocher, ses champs en pente, ses prairies humides qui suive nt dans, le fond les méandres du ruisseau et son immense couronne de forêts de chêne s qui ferme l’horizon de toutes parts, depuis les hauteurs de Naninne et de Sart-Be rnard jusqu’à celles de Gesves et d’Ohey. Mais, en hiver, quand la neige ouvre le sol et tourbillonne emportée par la rafale dans les gorges et le long des côtes, ce riant pays age prend un aspect morne et lugubre : il ntière, comme autrefois,semble que la sauvage Ardenne reparaisse tout e quand les chênes séculaires descendaient jusqu’au bord du ruisseau, quand la charrue n’avait pas encore sillonné de son soc les croupes schisteuses de la montagne et que Noirval n’était encore qu’un ramas de huttes, refug e habituel des bûcherons de leurs seigneuries les abbés de Grand-Pré. Dans ces temps d’hiver, Noirval est vraiment sinistre : les champs couverts de neige ressemblent à de grands losanges blancs, encastrés de tous côtés par la noire ceinture des forêts dépouillées, le Samson roule en grondant ses flots jaunes et gonflés sur les prairies submergées, et la bise qui descend des boi s d’Arville, toute chargée de neige humide et glaciale, se heurte avec colère contre les hauteurs, tournoie en cherchant un passage, comme une meute effrénée qui voudrait esca lader la colline, et finit par s’engouffrer à droite et à gauche à travers les déf ilés de l’abbaye de Grand-Pré et de Goyet, ou par remonter la côte de Noirval avec une nouvelle furie, pour aller mourir, en hurlant d’une manière lugubre, dans les grands bois de Strud et de Maizeroul. Rares sont les paysans qui s’aventurent en rase cam pagne par ces temps maudits ; plus rares encore, quand le soir tombe et que les s ombres rougeurs du crépuscule viennent remplacer la pâle lumière du plein jour. Cependant, un soir du mois de décembre 1868, un voy ageur remontait la côte de Noirval, par une de ces tempêtes de neige. Ce voyageur était un prêtre. Grand et élancé, dans toute la force de la jeunesse, il s’éloignait du village d’un pas ferme et rapide. De rrière lui, les dernières chaumines apparaissaient par instant dans la rafale ; autour de lui, la neige tourbillonnait affolée ; devant lui, tout en haut de la côte, les bois de ch ênes se dressaient solides et fiers, comme une noire muraille de granit crénelée. En dépit de la tourmente, le prêtre avançait sans hésiter, comme quelqu’un qui connaît le pays. A travers l’épaisse couche de neige qui recouvrait le sol à peine éclairé par les brumes rougeâtres du crépuscule, il savait retrouve r la trace perdue du sentier qui serpentait le long de la colline. Arrivé au sommet, il s’arrêta un instant pour repre ndre haleine et se retourna vers la vallée du Samson. Devant lui, sous ses pieds, la terre fuyait en s’enfonçant dans un lointain brouillard sur lequel se dessinaient vaguement les masses colossales des forêts d’Arville et de Grand-Pré. Quelques points lumineux, disséminés çà et là le long de la pente, indiquaient seuls les maisons de Noirval. Le prêtre considéra quelques moments cette vision confuse ; il paraissait éprouver un plaisir amer à laisser ainsi errer ses regards sur ce paysage indécis, où toutes les formes et tous les contours se fondaient dans une brume my stérieuse. Et ses yeux attendris semblaient dire : Pauvres gens qui grelottez là bas , dans vos chaumines sans feu, où
mugit le vent d’hiver ; pauvres travailleurs courbés toute la journée sur la glèbe, puisse le Seigneur être clément envers vous et vous envoyer c ette nuit ce doux consolateur dé ceux qui souffrent:le sommeil ! S’arrachant bientôt à ces méditations, le prêtre gagna la lisière du bois qui se profilait à quelque distance, et la suivit jusqu’au moment où le sentier s’enfonça dans les taillis. A cette place même, s’élevait à front du sentier une maisonnette en blocaille, sans étage et recouverte d’ardoises. A travers les volets fermés, une vague lueur se fau filait timidement jusqu’au sol. Le prêtre s’approcha de la porte et l’ouvrit. Aussitôt un bruit de pas retentit dans l’intérieur. « Bonsoir, monsieur le vicaire, » dit une petite voix mince et grêle comme une clochette fêlée. Et sur le seuil apparut une sorte de nain difforme et bossu, qui tenait dans une main la lampe qu’il garantissait de l’autre contre le vent. « Bonsoir, Raphaël, répondit doucement le prêtre en entrant et en passant la main sur l’énorme chevelure rousse de l’avorton. Pourquoi donc m’avoir attendu si tard ? — J’ai préparé votre souper, monsieur le vicaire. — Oh ! mon souper ! Cher enfant, une autre fois, quand il tombera de la neige, tu t’en iras à la vesprée ; comment feras-tu maintenant pour rentrer par un temps pareil ?... — Ah ! non, va, monsieur le vicaire ; grand merci ! je serai vite « al vallée ». — Mais il fait noir comme dans un four. — J’ai des yeux de chat ! Bonsoir, monsieur le vicaire ! » Le jeune garçon se glissa par la porte comme un sylphe et se mit à descendre la pente avec une rapidité bizarre. Ses grandes jambes s’all ongeaient sous son petit corps comme les branches d’un compas ; on eût dit une gigantesque araignée noire qui courait sur la campagne blanche. Bientôt il eut disparu dans le brouillard. « Pauvre petit ! murmura le vicaire avec un mélanco lique sourire. Le royaume des cieux est aux innocents comme lui ! » il referma la porte et pénétra dans la salle éclairée. Un misérable feu de « boulets » achevait de brûler dans l’âtre, et sur la brique qui le bordait se trouvait le souper du vicaire, un bien m odeste souper :œuf dur, des un pommes de terre cuites sous la cendre et une tasse de café. Le vicaire se débarrassa de ses vêtements ruisselan t de neige fondue, soupa rapidement et s’assit au coin du feu, près de la lampe, son bréviaire à la main. Mais bientôt, la chaleur du foyer aidant, une sorte de somnolence s’empara de lui ; le bréviaire retomba sur ses genoux et il s’endormit la tête appuyée sur la main. Cette tête était remarquablement belle et pleine de caractère. Les cheveux d’un brun cendré retombaient en boucles épaisses autour d’un large front de penseur et de poète ; et l’ovale allongé du visage, l’élégante courbure d es lèvres et l’arc fier des sourcils révélaient une nature éprise d’idéal, noble et vraiment héroïque. Cependant, ce n’était point le sang des nobles ni des héros qui coulait dans les veines de Marcel Carnière ; c’était le sang des paysans, le sang plébéien. Fils d’un petit fermier de Maillen, son âme s’était épanouie sur les hauts plateaux du Condroz, en face des horizons sans bornes de la basse Ardenne. Dès l’enfance, il avait montré pour l’étud e une telle ardeur que sa famille s’était empressée de le mettre en pension chez les religieux de Floreffe. Dans ce célèbre établissement, il avait puisé la science ; mais il y avait aussi puisé les doctrines d’un catholicisme exalté. Au fond de ce cœur ardent et p assionné, l’esprit de foi était
descendu comme une lave ; la religion s’était emparée de lui en souveraine et avait tout doucement conduit le petit paysan de Maillon jusqu’au seuil du séminaire pour rendre un prêtre à la société. Quelle noble religion que celle de Marcel, toute de poésie et de lumière ! La religion, c’était pour lui l’hymne perpétuel de la nature se développant harmonieusement en Dieu ; c’était le Fils de l’Homme, le doux Galiléen expira nt sur la croix pour le salut de ses frères ; c’était la Vierge-mère pleurant aux pieds du crucifié ; c’étaient les glorieuses phalanges des martyrs versant leur sang dans les arènes en confessant le Christ ; c’était l’étoile venue de l’Orient, arrêtée sur une crèche et finissant par envelopper le monde dans sa grande lumière triomphale ! La religion, c’était le dévouement obscur, l’héroïsme q u i s’ignore, la consolation de tous ceux qui souff rent, et l’espérance, la bienfaisante espérance qui déchire les tristes brouillards de ce tte vie, comme un rayon de soleil déchire les nuages pour nous laisser entrevoir les splendeurs de l’azur infini. Oh ! oui, c’était une âme religieuse que celle de M arcel Carnière ! Il était ivre de religion ; il buvait la foi comme un jeune faon alt éré viendrait boire l’eau pure de la clairière ; la religion, c’était sa vie, c’était son sang ! Ce fut ainsi qu’il traversa les belles années qui s éparent l’enfance de l’âge viril. A la religion, il donna toutes les ardeurs de son cœur v ierge, toutes les aspirations de son âme ; elle fut son guide et son étoile, et le consola de tous les chagrins, et du plus grand de tous, la mort de ses parents qu’il perdit à quelques années d’intervalle. Cependant, l’heure solennelle arriva, l’heure de l’ ordination, l’heure de la première messe. Quand Marcel parut sur l’autel dans ses habi ts sacerdotaux, quand il éleva l’hostie et trempa ses lèvres dans ie calice, une ivresse infinie le transporta tout à coup, et certes, en ce moment-là, le Paradis descendit pour lui sur la terre. C’est ainsi qu’il entra dans les ordres, cuirassé d e foi comme un guerrier pour le combat. Sans doute, tout ne lui avait pas souri dan s les études du séminaire. Bien des enseignements et des doctrines y avaient contrarié ses secrets instincts ; mais la religion lui mettait sur les yeux un bandeau d’aveuglement. Il ne voyait que la lumière, et tel était l’éclat de cette éblouissante lumière, qu’elle lui cachait les ombres du tableau. Toutefois, Marcel était loin d’être un fanatique ou un ignorant. Son esprit cultivé se plaisait aux mille recherches et aux mille variétés de la science ; les études naturelles, l’histoire et la philosophie l’attiraient. Comme Fé nelon, il avait ardemment aimé cette Grèce païenne et poétique dont les dieux de marbre nous saluent encore à travers les siècles. Mais, ni l’histoire, ni la philosophie n’avaient pu battre en brèche le noble édifice de sa foi. Les philosophes avaient beau dire ; leurs contradictions manifestes, la fragilité de leurs systèmes et surtout l’éternel Inconnu auquel aboutissaient toutes leurs doctrines, ce voile d’Isis qu’aucun d’eux n’avait pu soulever jamais, rassuraient la conscience du jeune prêtre. Là où les meilleurs doutaient, dans ce mystérieux royaume des absolus et des principes, qu’on les appelât Dieu ou néant, esp rit, force ou matière, dans cette forteresse redoutable des causes devant laquelle s’ arrêtent interdits les plus grands génies, Marcel plantait l’étendard de sa foi. L’emp ire des ombres devenait pour lui l’empire, le centre même de la lumière, et son cœur assuré n’éprouvait plus ni craintes, ni défaillances. Aussi, quand Marcel Carnière entra dans la prètrise, sa voie était toute tracée devant lui : aider les petits et les pauvres, consoler ceux qui souffrent, relever ceux qui tombent, rendre l’espérance aux désespérés, prêcher à tous la paix, la concorde et l’amour, au nom de celui qui est l’amour même, telle lui semblait être la mission du prêtre ici-bas. Rêves de néophyte, illusions de poète ! Marcel fut nommé vicaire à Noirval. Le curé était un vieillard de quatre-vingts ans, presque retombé en enfance et qui ne pouvait plus
guère faire autre chose que dire paisiblement sa messe. Les besoins de la paroisse, les mariages, les naissances, les enterrements réclamai ent une main plus jeune et plus ferme. Marcel arriva à Noirval le cœur débordant de joie, prêt à tous les sacrifices, brûlant de faire le bien et de réaliser le programme qu’il s’était tracé. Hélas ! six mois à peine s’étaient écoulés et déjà tous ces beaux rêves s’étaient envolés. L’enthousiasme des premiers jours, cet ent housiasme de la vingt-cinquième année qui voyait dans tous les hommes des frères, e t dans tous les coupables des malheureux, cet enthousiasme s’était rapidement éte int, quand la confession et ses rapports journaliers avec ses paroissiens eurent laissé entrevoir à Marcel jusqu’où peut descendre l’âme humaine dans ses viles et mesquines passions. Le village de Noirval ne différait guère, sous ce rapport, d’une grande ville ni même de toute une nation. On y voyait, comme partout sur la terre, de s vainqueurs et des vaincus, des parvenus et des déclassés. On y trouvait des fermie rs propriétaires, gros bourgeois de l’endroit, parlant haut, faisant sonner leurs écus et tranchant du grand seigneur, parce qu’ils dînaient parfois à la table du seigneur ; on y trouvait aussi les petits fermiers tenanciers du château, toujours tremblant devant le maître, comme les serfs du moyen âge ; on y trouvait enfin le pauvre diable, l’ouvrier agricole qui n’a que ses deux bras et qui vit, pendant l’hiver, en battant le blé dans les granges. Et quels contrastes parmi cette poignée d’hommes ! Le dernier représentant de la plus ancienne famile de la commune, d’une famille qui av ait occupé la ferme du château pendant cinq cents ans, était aujourd’hui le bouvier d’un parvenu dont les parents, il y a moins d’un demi-siècle, glanaient encore le blé dans les champs ! Mais le signe caractéristique de tous les Noirvalai s c’était leur ignorance, leur abaissement devant le seigneur et leur grossière superstition.
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