Les 100 000 familles

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Le mythe des « 200 familles » qui s’enrichiraient sur le dos de la collectivité a fait beaucoup de mal à la France. Ce sont aujourd’hui 100.000 familles qui possèdent plus de 80% des entreprises hexagonales et produisent 60% de la richesse nationale.
Vision de long terme, solidarité, pérennité du projet, proximité avec le tissu économique local, plus grande liberté vis-à-vis des marchés financiers, relations sociales plus harmonieuses, souplesse d’adaptation, rapidité de décision et de mouvement, diversité du recrutement et patriotisme : autant d’atouts par rapport aux entreprises cotées en bourse, détenues par des actionnaires professionnels (fonds d’investissements ou autres) qui se retrouvent sous la pression constante de leurs actionnaires avides de dividendes à court-terme.
L’ignorance et le mépris dans lesquels sont tenues les entreprises familiales en France vont de pair avec l’hypertrophie des grandes entreprises et des services de l’Etat. Conséquences : le déclin de notre industrie et des créations d’emplois, ainsi que l’impuissance à remonter dans le train de la croissance.
En puisant dans son itinéraire personnel ainsi que dans l’observations d’autres entreprises familiales, en France, en Italie ou en Allemagne, l’auteur démontre ici la pertinence de ce modèle pour dynamiser le rebond économique de notre pays.
Préface de Michel Barnier, ancien Ministre et Vice-Président de la Commission Européenne (2010-2014)

 

 

Publié le : mercredi 29 avril 2015
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EAN13 : 9782246853978
Nombre de pages : 240
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Ce livre est dédié aux miens : Aleth, Paul, Rémi, Laure, Victor, Aude, Anaïs, Léopold, Louisa, Emmanuel, Ségolène, Aurélie, Olivier, Elise, Gabrielle, Antoine, Vincent, Raphaëlle, Pierre, Adèle, Alice, Théophile, Camille, Romain, Hedwige, François, Emilie, Alejandro, Luis, Mélisandre, Thibaud, Auguste, Hadrien, Bérénice et tous ceux à venir !

Un grand merci à François Roche pour son aide précieuse, à Aleth pour sa relecture attentive et à Olivier Nora pour sa confiance.

1

« Go West, young man… »

Je suis issu d’une famille très nombreuse où, pour exercer ses talents, il valait mieux écrire, jouer la comédie, composer de la musique ou servir l’Etat. On y trouve des académiciens, des auteurs de théâtre, des écrivains, des philosophes, des historiens, des journalistes, des hauts fonctionnaires, des pilotes de chasse, mais pas le moindre entrepreneur ou commerçant. L’idée de monnayer son travail au-delà de la stricte nécessité paraissait incongrue.

 

Je suis le premier à avoir sauté le pas. Je n’avais pas de talents particuliers, il a donc fallu que je travaille ! J’ai pensé un moment présenter l’ENA, mais un court stage au Bureau C1 du ministère de l’Economie et des Finances m’a vite convaincu que je m’ennuierais au-delà du raisonnable et que l’Administration se lasserait encore plus vite de mon excès de franchise, de mon manque de diplomatie et de mon impatience. Comme beaucoup de ceux qui n’ont pas de vocation affirmée, je me suis tourné vers la banque d’affaires et j’ai passé plus de dix ans dans l’univers financier américain à New York, Londres et Paris.

 

A l’instar de tout bon Américain de 35 ans, j’ai voulu créer ma propre entreprise. En France, en 1991, c’était une révolution. Je l’ai fait en association avec les capitaux d’une famille amie. Cela fait donc vingt-cinq ans que nous investissons dans l’industrie, la distribution, l’agriculture, le matériel médical, l’assurance, les nouvelles technologies. Nous avons permis à de nombreuses start-up de voir le jour et de se développer, à des entreprises déjà existantes de trouver les moyens d’un second souffle. Parallèlement, avec mon collègue, le professeur Oliver Gottschalg1, nous donnons depuis près de dix ans un cours de stratégie et de finance à HEC qui s’intéresse au private equity2 et à la détention des entreprises par les fonds d’investissement. Ce cours, très populaire, nous valut en 2012 la plus haute distinction du CEMS (organisme regroupant les principales universités de management en Europe), qui récompense, dans chaque matière, les cours les mieux notés par les étudiants eux-mêmes.

Depuis quelques années, je suis préoccupé, comme beaucoup d’autres, par la destruction accélérée de notre appareil productif, et par la montée inexorable du chômage en France, ce qui n’est pas le cas chez nos principaux voisins européens et notamment l’Allemagne et la Suisse. En partant de mes travaux sur les entreprises détenues par les fonds de private equity, j’ai essayé de comprendre ce qui nous distinguait de nos voisins. La première constatation que j’ai faite, est que le combat des entreprises moyennes, ces fameuses entreprises de taille intermédiaire ou ETI, ne mobilisait pas grand monde. La seconde est que les sociétés françaises se vendent plus qu’ailleurs et que, dans beaucoup de cas, les acheteurs sont des entreprises étrangères ou des fonds de private equity. La France est d’ailleurs l’un des principaux terrains de chasse de ces fonds, alors qu’en Allemagne ou en Suisse, les entreprises se retrouvent très rarement sur le marché et sont généralement préemptés par des familles locales. En creusant la nature de l’actionnariat des entreprises chez nos voisins, je me suis rendu compte que la clé de leur succès résidait dans un actionnariat familial fort, ancré dans sa région d’origine et dévoué corps et âme à son entreprise. « Nos entreprises familiales, c’est notre trésor le plus précieux », me confiait un ami allemand. En France, lorsque l’on dresse la liste des bastions de résistance à notre déclin industriel, les entreprises créées et détenues par une famille viennent en tête.

En travaillant sur le sujet à la fois en France et en Europe, en analysant les principales formes d’actionnariat des entreprises, en examinant les filières industrielles et en menant une série d’interviews auprès de patrons ou d’actionnaires d’ETI, j’ai acquis la conviction que l’entreprise familiale et patrimoniale, lorsqu’elle sait à la fois cultiver ses racines et se projeter dans l’avenir, prendre le meilleur de chaque monde – les valeurs familiales d’un côté, des techniques du private equity et des grandes entreprises mondialisées de l’autre –, est le plus puissant vecteur du développement économique de notre pays et qu’il faut chercher à l’encourager par tous les moyens.

 

J’ai conscience que c’est un combat difficile. Les Français aiment la famille mais ont toujours entretenu des relations ambiguës avec l’entreprise. La faute à notre tradition étatique, à une sorte de haine des riches, malheureusement cultivée par certaines de nos élites politiques aujourd’hui encore, et à un sentiment diffus que ce qui est utile à la France ce sont les grandes aventures (coloniales, technologiques, étatiques), dans lesquelles l’entreprise patrimoniale et familiale, presque forcément de taille plus modeste, a toujours eu des difficultés à trouver sa place. Quelle erreur ! En réalité, la grande majorité des entreprises françaises (entre 60 et 70 % selon diverses études) sont des entreprises familiales3. Elles produisent 60 % de la richesse nationale. Elles devraient donc être notre priorité numéro un. L’Etat devrait tout faire pour les préserver, les encourager, favoriser leur développement. Pourtant, dans la France d’aujourd’hui, les salariés ont davantage de droits que dans la majorité des pays développés, les syndicats ont aussi des droits, l’Etat a tous les droits, mais l’entreprise n’a que des devoirs. Elle n’apparaît ni dans la Constitution ni dans le débat politique, si l’on excepte les récentes incantations à « l’amour » des entreprises, qui accouchent la plupart du temps de mesures complexes comme le CICE, dont les effets réels restent à démontrer. Les pages qui sont consacrées à l’entreprise dans le Code civil, le code pénal ou le code fiscal visent presque uniquement à la contrôler, à la brider, comme si elle était dangereuse. Quant aux patrons, lorsqu’ils perdent leur job, ils n’ont même pas droit au chômage, même s’ils ont cotisé pendant des années en tant que salariés. Selon quelle logique accéder à la plus haute fonction d’une entreprise devrait vous mettre à l’écart de la solidarité nationale ?

 

Comment expliquer ce paradoxe ? Si les Français conservent cette méfiance vis-à-vis de l’entreprise, c’est que dans l’inconscient collectif elle est encore le symbole de la lutte des classes. Cette représentation est régulièrement entretenue par les médias, la télévision, le cinéma, qui renvoient encore trop souvent de l’entreprise l’image d’un univers violent, injuste, livré à la cupidité de quelques-uns, où les forts écrasent les faibles. La notion d’entreprise comme aventure collective, source d’épanouissement, de réalisation personnelle, lieu où s’expriment la solidarité, le travail en équipe, la création de richesses matérielles et intellectuelles, l’inventivité, l’action, la découverte, est rarement mise en avant.

 

Ces dernières décennies, l’entreprise familiale n’a pas intéressé grand monde en France. Elle fut souvent associée au passé, décrite comme un lieu d’affrontements et d’appétits égoïstes, identifiée à la seule industrie du luxe, aux dynasties arrogantes (le fameux mythe des 200 familles). La France s’en est remise aux grandes entreprises, aux grands projets, souvent impulsés par l’Etat. Grands et « petits » patrons, champions nationaux et PME/PMI forment encore comme deux mondes séparés, les premiers portant les rêves de grandeur de la France, les seconds considérés comme utiles certes, dignes parfois d’être « aidés », mais jouant tout de même en deuxième division, souvent loin de Paris, de ses sièges sociaux rutilants et des palais de la République.

Pendant des décennies, l’Etat a considéré que, sur le plan fiscal, transmettre une entreprise à la génération suivante était un acte de même nature que léguer une maison ou un appartement. Yvon Gattaz qui, le premier, a défendu l’entreprise patrimoniale et familiale en France, se souvient encore de l’une de ses rencontres avec François Mitterrand, en 1983, lorsque le gouvernement avait décidé de doubler d’un coup l’impôt sur les successions, qui passait de 20 à 40 % pour les transmissions les plus importantes. Impossible d’obtenir un assouplissement de cette mesure pour les entreprises, qui rendait brutalement irréalisable la transmission d’un grand nombre d’entre elles. Un non-sens économique qui a coûté cher à notre pays. Entre 1983 et 2001, presque aucune transmission d’entreprise patrimoniale et familiale de taille importante n’a été enregistrée4. Au cours de ces vingt années, d’excellentes entreprises françaises de taille intermédiaire se sont vendues essentiellement à des capitaux étrangers. Résultat : la France compte aujourd’hui environ 4 600 ETI, contre 13 000 en Allemagne et plus de 10 000 en Italie…

 

A cette myopie fiscale et économique des gouvernements de toute tendance politique qui se sont succédé en France ces vingt ou trente dernières années, s’est ajoutée la financiarisation de l’économie, qui a introduit sur le marché des cessions d’entreprises des acteurs nouveaux, des fonds d’investissement et de private equity, prenant souvent la place des actionnaires familiaux. Mais, même si les financiers professionnels peuvent avoir un effet positif sur le développement d’une entreprise (j’y reviendrai), ils n’ont pas les mêmes raisons de s’y attacher, ni les mêmes logiques de long terme que des actionnaires familiaux.

 

Contrairement à ses voisins directs comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ou la Suisse, la France a délaissé le capitalisme familial. Elle n’en a jamais fait un pilier de la création de richesses et d’emplois. Elle l’a laissé se débrouiller seul, aux prises avec un cadre fiscal mortifère, en marge des politiques publiques. Des filières entières ont progressivement disparu, laissant certaines régions françaises orphelines d’activités industrielles sur lesquelles elles avaient fondé leur prospérité.

Certes, tout n’est pas la faute de l’Etat et de nos dirigeants politiques. Beaucoup d’entreprises familiales ne se sont pas suffisamment modernisées et internationalisées, elles n’ont pas appris à travailler entre elles pour consolider des filières industrielles, beaucoup n’ont pas été capables d’attirer les meilleures talents de crainte que la famille ne perde le pouvoir. Et il en va des entreprises familiales comme des autres : elles traversent parfois des périodes troublées, doivent affronter des querelles intestines, des conflits entre actionnaires. Mais ce sont les arbres qui cachent la forêt. Faut-il pour autant se désintéresser d’un modèle qui a fait ses preuves, et qui continue de le faire ? Surtout, qu’avons-nous comme alternatives ?

 

Tout le monde a les yeux fixés sur les succès de nos très grandes entreprises comme Airbus, Sanofi, Total, L’Oréal… Mais les grandes multinationales délocalisent leurs usines et leurs centres de recherche ! Il faut dire que gérer un centre de recherche en respectant les 35 heures, relève de l’équilibrisme ! Un grand patron, exaspéré par de récentes mesures fiscales, me confiait récemment : « Je réalise moins de 20 % de mon chiffre d’affaires en France, et j’ai mis le champagne au frais pour le jour où je descendrai en dessous de 10 %. » Les grandes entreprises sont volages, elles se déploient sans hésiter à travers le monde, non pas, comme l’a dit récemment un ministre, parce que leurs patrons sont de mauvais Français, mais parce qu’ils doivent, sous peine de disparition, rechercher la meilleure production au meilleur prix. Les grandes entreprises sont engagées dans un combat tellement féroce que les objectifs d’emplois nationaux et leur ancrage durable dans chacun des territoires qu’elles occupent, passent souvent au second plan au bénéfice de leur survie.

 

Nous pourrions peut-être faire l’impasse sur les entreprises familiales s’il existait en France une masse de capitaux gérée par des organismes institutionnels de retraite qui puissent investir dans nos entreprises. Mais dans notre pays, les hommes politiques de droite et de gauche, comme les syndicats, ont privilégié la retraite par répartition où les actifs paient pour les retraités. Il n’y a donc pas de constitution de fonds de réserve pour les retraites futures. Au contraire, les pays anglo-saxons ont institué un système de retraite par capitalisation dans lequel chaque salarié constitue un trésor de guerre, géré par des caisses de retraite dites « fonds de pension », afin de financer sa retraite. Ces fonds sont largement investis en actions d’entreprises industrielles et de services dans le monde entier, et notamment en France où ils détiennent près de la moitié du capital des entreprises du CAC 40. Et ils furent l’un des principaux moteurs de l’exceptionnel développement de l’économie américaine. En France, nos fonds de pension sont microscopiques.

Certains pays ont créé ce que l’on appelle des fonds souverains, qui gèrent une partie de leurs excédents financiers, comme la Norvège, Singapour, la Chine. Ils gèrent aujourd’hui 6 400 milliards de dollars de capitaux5. La France n’a pas de fonds souverain, et ce qui pourrait y ressembler le plus est la Banque publique d’investissement (BPI), filiale de la Caisse des dépôts, dotée de 8 milliards d’euros.

 

De plus, les investisseurs institutionnels, banques ou assurances, sont pratiquement interdits d’investir en actions par les grandes réglementations prudentielles mondiales mises en œuvre après la crise financière de 2008 (Bâle III et Solvency II). Quant à l’Etat-actionnaire, il a plutôt tendance à se désengager de ce rôle, après s’être essayé à plusieurs reprises au capitalisme et y avoir perdu des milliards !

 

Il est temps de changer de paradigme. Et contrairement à celles qu’il faudrait faire pour redresser nos finances publiques ou refondre l’Etat, les réformes à réaliser pour soutenir et développer les entreprises patrimoniales et familiales ne sont pas hors de portée. Nous devons stopper la désertification industrielle de nos régions, préserver les entreprises patrimoniales qui y sont implantées et développer cette forme d’entrepreneuriat qui continue de faire ses preuves partout ailleurs, même en Chine… C’est la condition de notre prospérité future. Je ne fais pas d’angélisme, ni ne sacrifie à une sorte de sacralisation des valeurs familiales, même si, de par ma culture et ma philosophie personnelles, j’y suis très attaché. Si je défends l’entreprise patrimoniale, qui, à la suite de sa transmission à la génération suivante, devient familiale, c’est pour une raison d’efficacité économique. La France manque de capitalistes et de capitaux. L’absence de fonds de pension, l’étroitesse du marché financier pour les entreprises moyennes, le retrait des compagnies d’assurances de l’investissement dans les entreprises, le fait que l’épargne populaire ne soit pas fléchée vers les entreprises (en dépit des nombreux rapports qui ont été rédigés sur le sujet, encore récemment par l’économiste et députée Karine Berger), font que les sources extérieures d’argent disponible pour investir dans les entreprises françaises manquent cruellement. D’où le fait que beaucoup se vendent à des entreprises étrangères ou à des fonds d’investissement dont les capitaux sont fournis assez largement par les grandes institutions de gestion de fonds de retraite anglo-saxons. Pour toutes ces raisons, ma conviction profonde, en tant que chef d’entreprise et investisseur, est que le modèle de l’entreprise familiale est celui qui convient à la France… Ce qui n’exonère pas le modèle familial de se moderniser, d’adopter une gouvernance efficace, de faire place à des talents extérieurs, d’oser, lorsqu’il le faut, confier le poste de dirigeant à un manager professionnel extérieur à la famille si celle-ci ne le trouve pas en son sein. Les entreprises familiales doivent savoir aussi s’ouvrir. Ce qui me frappe souvent lorsque nous reprenons une belle ETI, c’est le modeste appétit pour l’international et pour les nouvelles technologies d’information, de marketing et de vente dont ont fait preuve leurs dirigeants, même si, comme toujours, il existe de brillantes exceptions.

 

Toute réflexion sérieuse sur le modèle capitaliste se doit d’examiner, avec leurs forces et leurs faiblesses, les différentes formes d’actionnariat de l’entreprise, à plus forte raison celui des entreprises moyennes et de taille intermédiaire.

 

Etre coté en Bourse permet d’avoir accès aux investisseurs internationaux et de lever des capitaux de façon très large. Mais les contraintes sont fortes. Les plus éprouvantes sont la tyrannie des résultats trimestriels, l’obligation d’améliorer les performances quelles que soient les conditions économiques, la nécessité d’investissements à réaliser et celle de diffuser des informations à flux continu pour satisfaire les journalistes et les analystes.

 

Avoir pour actionnaires des fonds d’investissement ou de private equity peut se révéler très positif, pendant un certain temps, comme aiguillon pour améliorer son organisation, ses technologies, ses performances. Ce peut être utile sur le plan de la gestion, mais cela l’est beaucoup moins sur le plan de la détention de l’entreprise. Les fonds ont vocation à revendre leurs participations, ils sont parfois tentés de faire jouer à l’excès l’effet de levier entre le capital et la dette, ce qui peut se révéler très difficile à gérer en période de ralentissement économique. Peu de fonds envisagent de gaieté de cœur de construire une nouvelle usine ou de lancer un nouvel axe de recherche dont le retour sera au-delà de la période d’investissement du fonds. De plus, en France, où le marché boursier est à peu près fermé pour les petites et moyennes entreprises, s’est développé une sorte de jeu de bonneteau où les entreprises sont revendues d’un fonds à l’autre et épuisent leurs forces, faute de projet d’entreprise à long terme. Le résultat de ces rachats à répétition est souvent calamiteux.

 

Reste la détention familiale. Pour peu que les modes de gouvernance et les conditions de transmission à la génération suivante soient correctement gérés, l’entreprise familiale se projette dans la durée, elle privilégie le long terme, elle sait être en même temps innovante et frugale, elle cultive des valeurs de proximité avec son tissu économique. Or, dans cette France en crise qui ne sait plus très bien où elle va, confrontée à la concurrence des grandes nations émergentes, les familles forment un socle pour l’industrie française avec cette combinaison unique entre goût de l’aventure et innovation, obsession du long terme et économie de moyens, proximité et qualité des relations humaines. Ce socle nous est plus que jamais nécessaire. Mes enfants se lancent dans la vie professionnelle, et dans ce monde « googlisé », l’entrepreneuriat est probablement la dernière terre d’aventure qui leur reste, le créateur d’entreprise représentant aussi la première génération d’une saga familiale… si tout se passe bien.

 

C’est ce que j’entends montrer dans ce livre, nourri de mon expérience et de mes convictions. Alors qu’on cherche désespérément des idées pour relancer la France, nous avons sous les yeux un modèle qui fait ses preuves partout dans le monde. Il nous faut nous débarrasser de nos vieilles lunes, nous rendre compte que, non seulement l’entreprise familiale n’est pas un modèle du passé, mais elle est celui de l’avenir, de notre avenir et surtout de celui de nos enfants. Le pouvoir politique et l’Administration doivent réaliser que l’entreprise familiale n’est pas un ennemi de classe, qu’il faut contrôler à tout prix par des myriades de lois et de règlements, ni une vache à lait, mais une chance pour la France…


1- Le professeur Oliver Gottschalg PhD est Dean du programme Trium et professeur associé de finance et de stratégie à HEC, cofondateur avec moi de l’Observatoire du Private Equity à HEC (http://www.hec.fr/Espace-entreprises/Chaires-et-Centres/Observatoire-du-Private-Equity-Buyout Center).

2- Le private equity, ou capital-investissement, est, en peu de mots, l’activité consistant pour des investisseurs professionnels à entrer au capital d’entreprises en général non cotées en Bourse. Je reviendrai sur cette notion de façon plus détaillée dans la suite du livre.

3- Selon l’Insee, la France comptait, en 2012, 120 000 entreprises industrielles et de services de plus de 10 salariés (compte non tenu du commerce de détail et de l’hôtellerie-restauration), dont plus de 80 % seraient des entreprises familiales selon une étude du cabinet d’audit et de conseil PwC.

4- Selon une étude KPMG réalisée en 2007, citée dans le rapport Mellerio sur la transmission de l’entreprise familiale (octobre 2009), moins de 10 % des entreprises françaises de plus de 10 salariés ont été transmises dans un cadre familial, contre plus de 70 % en Italie et 55 % en Allemagne.

5- Source : Sovereign Funds Institute, avril 2014.

 
ISBN numérique : 978-2-246-85397-8
 

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© Éditions Grasset & Fasquelle, 2015.

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