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Les Clameurs du pavé

De
359 pages

BnF collection ebooks - "Le ciel est gris, orageux, sinistre. Des nuages amoncelés, lourds, noirs, cuivrés par places, fouaillés par un vent furieux, courent, déchiquetés, laissant prendre après eux comme de sales haillons. On entend, au loin, un mugissement sourd, un râle. Parfois, un clapotement. Et une gerbe d'écume s'élève, blanche, au-dessus de la ligne des eaux qui se confond là-bas, sombre, avec l'horizon sombre..."


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À propos de BnF collection ebooks

 

BnF collection ebooks est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection fine réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF par un comité éditorial composé de ses plus grands experts et d’éditeurs, BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés.

Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

Mars 1884.

Dans un des chapitres de son livre, l’auteur raconte que pendant les jours de la semaine sanglante, il vécut en pleine tempête du canon. Quand la bataille agonisait, se glissant jusqu’à la fenêtre, le gamin vit fusiller un insurgé debout sur une barricade démolie où saignait le dernier drapeau rouge. Il se rejeta en arrière, glacé de terreur, et il en a encore le frisson en y songeant.

Qui a vu ces choses, si jeune, prend vite la haine du massacreur et le goût du combat.

D’autre part, Meunier est le fils d’un excommunié qui ne fit jamais baptiser ses moutards.

C’est une chance d’avoir gigoté dans un berceau auquel on n’a accroché ni médailles ni scapulaires. Les libres-penseurs les plus farouches ne sont souvent que des religiosâtres à l’envers, n’ayant fait que changer de cierge, parce qu’il leur est resté malgré tout dans le sang la goutte d’eau bénite qu’infiltre l’éducation frottée de catéchisme.

Meunier ne s’est pas laissé prendre à l’hypocrisie des jésuites tricolores ou rouges, n’ayant pas commencé par le respect des jésuites noirs, et il est entré dans la mêlée sans avoir le culte d’aucun pontife ni d’aucune relique.

Il n’est arrêté par rien. Il va droit devant lui et se jette au secours de tous les sacrifiés, même quand les clous du sacrifice ont la rouille du crime. Il explique la faute, il excuse le mal. Il ne demande pas aux écrasés des brevets de vertu.

Par ce hardi, le juge est traîné sur la sellette à côté de l’accusé, le mariage civil est fouetté comme le mariage religieux – à tour de bras. Il est contre toutes les tyrannies celles qui lient les mains comme celles qui veulent souder les cœurs. Bravo, mon gas !

Il serait une exception, une sorte de phénomène s’il n’avait pas son estampille de servage quelque part sur la peau.

Il est le serf de son Hugolâtrie. Le romantisme lui sort par tous les pores, empâte son encre et gêne la libre allure de sa phrase.

Il faudra se débarrasser de ça, mon camarade. – Et, pour commencer, si vous m’aviez consulté avant d’attacher une enseigne à votre bouquin, je vous aurais conseillé de ne pas l’appeler : Les Clameurs du Pavé.

Mot déclamatoire ! – Quand on serre de si près que vous la réalité des souffrances humaines, il faut mettre au-dessus d’une étude sur la douleur des simples, un titre simple.

D’entre les pavés il ne sort de clameurs qu’aux époques de grandes tueries ; des clameurs qui déchirent le ciel pendant le premier jour de la bataille. Mais dans le cours ordinaire des choses, celui qui colle son oreille à terre n’entend que des soupirs et des sanglots, des soupirs qu’on étouffe, des sanglots qu’on étrangle. La misère ne hurle pas – la faim bâille !

Les douleurs n’arrivent à se masser, à trépigner sur la place publique qu’après de longues marches dans l’obscurité, pieds nus.

C’est ainsi qu’on les voit passer, isolées et mornes, dans le livre – dont le titre seul a tort.

L’œuvre est honnête, sincère, vivante. Elle fait honte aux livres de ce genre signés de noms célèbres où il n’y a jamais que la flatterie pour les vainqueurs, et toujours le dédain ou l’oubli des vaincus.

Voici un jeune homme qui s’engage à fond dans la lutte ; sans regarder à se faire des parrains ou des ennemis. Il faut remercier ces gaillards-là – surtout quand, chez eux, l’ironie emboîte le pas à la colère. Meunier, né natif de Paris, garde le rire aux lèvres. Il ne me déplaît pas de voir repasser l’eustache de Gavroche sur la faulx de Vindex.

JULES VALLÈS

La grande marée

Le ciel est gris, orageux, sinistre. Des nuages amoncelés, lourds, noirs, cuivrés par places, fouaillés par un vent furieux, courent, déchiquetés, laissant pendre après eux comme de sales haillons.

On entend, au loin, un mugissement sourd, un râle.

Parfois, un clapotement. Et une gerbe d’écume s’élève, blanche, au-dessus de la ligne des eaux qui se confond là-bas, sombre, avec l’horizon sombre.

 

Sur la grève on se presse, on attend. C’est la grande marée.

Le vent fait voler en pluie fine le sable. Un grain : des gouttes d’eau bousculées, rageuses ; on s’abrite tant bien que mal sous des parapluies qui se courbent, gémissent. On regarde.

 

La mer s’avance. Par petites lames d’abord qui meurent sur le sable, étalées, lançant devant elles des rouleaux d’écume qui semblent ramper pour gagner quelques centimètres de plus, et que l’aquilon enlève en larges flocons. Puis les grosses vagues arrivent.

Poussant de formidables clameurs. On les voit accourir pressées, se bousculant, jetant vers le ciel gris d’éblouissantes envolées d’écume. Le vent hurle.

 

Des montagnes d’eau, énormes. Elles arrivent dans un bercement rapide, soudainement se dressent, effroyables, gigantesques, puis se creusent et retombent en cascade dans un rejaillissement superbe de blancheur écumante. Et après une autre, une autre. Une autre encore après. Elles se suivent, grimpent les unes sur les autres, se précipitent, se ruent, comme si la mer donnait l’assaut à la terre.

Les curieux rassemblés sur la plage, se taisent. Pas une plaisanterie. Pas un rire bête. Cette majesté sublime emplit tous les cœurs d’une sorte de recueillement.

L’ouragan infatigable chasse les vagues en avant. Elles montent. Toujours plus effrayantes, hautes ainsi que des maisons, s’écrasant sur le sable, roulant les galets, emportant dans leur irrésistible remous les algues marines et les épaves de toute sorte amenées du large.

L’homme, en contemplant cette puissance, se sent petit.

 

Par une éclaircie des nuages qui, craquelés, se frangent d’adorables tons roses, le soleil déjà bas, envoie, en gloire, ses rayons pâles sur l’Océan déchaîné. Il semble que les flots aient rompu toute entrave. Encore, encore des vagues, qui balayent tout et se retirant, sont ramenées par d’autres, acharnées. Pas une voile à l’horizon. La réverbération du couchant, pourprée, sur la mer verte.

La lune, à l’autre bout du firmament, se lève, ronde et rouge.

 

Et l’on pense à l’autre marée qui viendra, que nous verrons.

Car déjà on entend au loin, le mugissement sourd, le râle fait de pleurs, de cris de colères, de gémissements, d’imprécations désespérées ; le râle de ceux qui souffrent ; le râle des prolétaires à bout d’agonie.

Ah ! ils viendront. Regardez : ils viennent. Leur formidable phalange s’ébranle. Ils accourent en bandes pressées, tumultueuses, vers ceux qui les grugent, les exploitent, les volent, les tuent. Et ceux-là essayent de fuir, d’échapper à la marée montante. Peine inutile. Le peuple soulevé submerge tout. Le déluge. Il fait justice des traîtres et courbe les imbéciles sous son talon puissant. Regardez. Qu’importent que les premières vagues soient brisées et que des corps sanglants soient rejetés au large, mutilés ? D’autres combattants arrivent, invincibles, et, sous leurs coups répétés, voyez les bastilles géantes qui croulent et s’effondrent !

 

Maintenant la mer est montée, « bat son plein. »

Une tranquillité sereine sous le regard ami des astres resplendissants. Tout à tous. La force unie au droit victorieux. Cherchez les têtes qui s’élevaient naguère, ambitieuses, pleines de coupables pensées. Plus rien ne dépasse le tranquille niveau des eaux souveraines. Plus de cris de haine ou de fureur. Un chant calme monte vers le ciel, d’harmonie, de bonheur et de paix.

 

Seulement, lorsque l’Océan a atteint son plus haut point, il se retire, abandonne le terrain si péniblement conquis ; le peuple, lui, une fois la bataille commencée, ne marchera plus qu’en avant.

Les deux plateaux de la balance

Je compulse les journaux. Voici ce que j’y trouve :

Rue Villejust, une famille meurt de faim. Le père, balayeur, phtisique au dernier degré, s’épuise à gagner trois francs par jour. Six enfants malades, presque tous poitrinaires comme le père. La mère malade depuis quinze mois. Pas de pain, – c’est à la lettre.

Rue Haxo, autre famille. Le père malade, la mère enceinte, cinq petits enfants. Le père, à bout de forces, meurt. La femme presque au même moment accouche de deux jumelles. Huit personnes. Pas de pain.

Rue de la Clef, une veuve, cinq enfants en bas âge. Depuis plus d’un an, elle lutte contre la misère sans cesse grandissante. La voilà terrassée par l’impitoyable maladie. Pas de pain.

Rue du Chemin-Vert, une femme, quatre enfants. Le mari depuis plusieurs semaines à l’hospice. Dénuement absolu. Pas de pain.

Rue Amelot, encore une veuve. Depuis longtemps elle soutient de son travail son enfant et sa vieille mère aveugle et infirme. Mais son faible gain a toujours été insuffisant. Ses forces maintenant déclinent. Pas de pain.

 

Refrain lugubre.

On pourrait appeler cela : promenade dans les quartiers ouvriers de Paris,

Et, à côté de celles-ci, que de misères encore ! Et de plus effroyables ! – On reste muet. Le cœur se tord…

 

C’est un homme riche que le duc de Westminster. Son capital se monte à quatre cent millions de francs. Jolie somme. On peut vivre avec cela. Qu’en pensez-vous ?

Pourtant ne prodiguez pas vos cris d’admiration. Le sénateur américain Jones compte cent millions de plus. Un demi-milliard, peste ! Cela lui fait quelque chose comme soixante-quinze mille francs à dépenser par jour. À la bonne heure, cela vaut la peine.

Pas trop ! penserait Rothschild. En effet ce banquier possède, lui, le milliard tout entier, indemne, et, comme on dit, – sans doute par une sanglante ironie, – ne devant rien à personne.

Westminter n’a eu que la peine de naître, Jones et Rothschild se sont enrichis dans des jeux de Bourse. Fortunes légitimement acquises. Parbleu !

 

Combien d’êtres humains ont, tout le cours de leur misérable vie, peiné, souffert, sué sang et eau, sont morts, le désespoir au cœur, dans les mines d’argent du yankee Mackay pour lui procurer les treize cent soixante-quinze millions dont il jouit à présent ! Voilà une fortune !

Tenons compte des non-valeurs. Tout le capital ne rapporte pas au même taux. Soyons modestes. N’accordons à celui-ci que cent vingt-cinq mille francs de revenu par jour. Cela représente le produit du travail de plus de cinquante-cinq mille hommes.

 

Mais tout cela n’est rien encore.

Place au nabab ! Place à Vanderbilt !

Celui-là, c’est le bouquet. Capital : un milliard cinq cent millions. Bravo ! Applaudissez donc. Cela vaut la peine d’être admiré. Revenu : soixante-quinze millions par an ; par jour : deux cent mille francs ; par heure : huit mille trois cents francs ; par minute : cent trente-huit francs ; par seconde : vingt francs. Un louis ! – Ça, voyez-vous, ç’a été gagné dans des spéculations sur les chemins de fer, – avec le secours de l’État. Bon État. – Tirons l’échelle. C’est là l’homme le plus riche du globe. Cela suffit » n’est-ce pas ?

 

Voilà.

D’un côté, misère, deuil, faim ; de l’autre, richesse, opulence à n’en savoir que faire.

D’un côté, ceux qui crèvent de besoin ; de l’autre, les repus, les gavés.

Maintenant étonnez-vous de voir des lueurs saignantes traverser les yeux hagards du prolétaire las de souffrances, de sa haine et de ce que, parfois, sa main laisse tomber l’outil impuissant à le nourrir, et cherche une arme.

Le défilé de la misère

La salle est petite, oblongue, toute de boiseries brunes, pleine de monde. Au fond, le public. Entassement de têtes, profils perdus, contours mal accusés, mous.

Le rayon de soleil entré par les hautes fenêtres se pose çà et là sur un bijou, un bouton de métal, pique de points brillants la masse sombre.

Les hommes sont nu-tête ; devant la justice.

Sur les bancs, des gardiens de la paix, les témoins, effilant leurs moustaches et regardant avec des yeux ronds, sans rien voir.

La cour. Ici, pas de ces robes sanglantes comme en étale le sinistre appareil des assises ; tout est noir, tout est deuil. Trois juges, l’air ennuyé et sinistre, bâillant. Le ministère publie qui écrit, écrit toujours. Dessous, l’audiencier, gras, avec des favoris en côtelettes, un triple menton bleuâtre.

Puis, pressés sur une banquette, ayant derrière eux les gendarmes impassibles, attendant leur tour, les « flagrants délits ».

Le défilé de la misère.

Oh ! qui que vous soyez, vous, qui jamais n’êtes descendus dans les bas-fonds sociaux, pour qui ce mot : la Misère, ne présente qu’un aspect vague et conventionnel, allez-là, asseyez-vous une heure, écoutez. Et la sueur perlera sur votre front, des frissons courront, froids, le long de vos reins, l’émotion vous prendra à la gorge, l’angoisse.

 

Un enfant, seize ans. Il en paraît huit, dix au plus. En haillons. Bruni par le soleil. Des cheveux noirs, luisants, plaqués sur les tempes, des yeux de bête, égarée et troubles. Vagabond.

Un témoin. La mère. – C’est à vous cet enfant-là ? – Oui, monsieur, malheureusement. – Ce n’est rien de bon, n’est-ce pas ? – Oh ! non, monsieur, allez ; rien à en faire. – Trois mois de prison. À un autre.

Un vieillard. Blanc de cheveux. Soixante ans. Déjà treize fois condamné pour mendicité et vagabondage. Il pleure. En prison. À un autre.

Celui-ci avait faim. Il a mangé ; n’a pu payer. Le restaurateur l’a fait arrêter. Il a dépensé vingt-deux sous, n’en possède que dix. En prison pour douze sous. À un autre.

Une fille, coiffée à la chien ; un maigre bout de dentelle au bord de son pauvre corsage bleu. Jeune encore, elle a dû être jolie. L’alcool et la débauche ont flétri ses traits. Elle a résisté aux agents, s’est roulée par terre. À celle-ci des velléités de révolte viennent. Elle veut parler.

– Quand ces messieurs vous arrêtent, dit-elle, ils se conduisent tellement qu’on est bien forcée…

– De les insulter, finit le président, ironique. – Trois mois de prison. À un autre.

Encore un enfant. Vagabond récidiviste. Dix-sept ans. Petit et maigre. Hailloneux. L’air inconscient, hébété. En prison. À un autre.

Un vieux, face plombée. Hier ramassé par la police, il se débat, hurle. Ne se rappelle plus rien maintenant. Un mois de prison. À un autre.

Une femme, avec sa petite fille. Elle a aussi insulté les agents. Elle nie. Quand le gardien de la paix qui l’a arrêtée fait sa déposition, elle invoque le ciel. On rit. En prison. À un autre.

Ils sont deux. Un a quinze ans, l’autre vingt. Sans domicile. Ils ont mangé, dépensé quatre francs vingt centimes. N’ont pu payer. En prison, l’aîné. L’autre, mineur, est gardé. On tâchera de retrouver ses parents. À un autre.

Une prostituée, vieille, laide, descendue bien bas dans l’abîme de la misère et du vice. Raccrochée par un homme peu difficile, elle est partie pendant que celui-ci dormait, lui emportant vingt-cinq francs et sa montre : – De quelle valeur était cette montre ? demande le président. – Oh ! répond le plaignant bonasse, elle m’a bien coûté soixante ou soixante-dix francs, mais je l’ai depuis quatre ou cinq ans. – Circonstance atténuante. En prison. À un autre.

Un ouvrier sans travail qui, la faim au ventre est entré chez un marchand de vin, a mangé pour trente-six sous, sans payer, pour cause. En prison. À un autre.

Un vagabond, Dix-huit ans. Pâle et maigre. Déjà condamné pour le même délit. En prison. À un autre.

 

L’air devient lourd, écœurant ; comme si ce remuement atroce de misères remplissait la salle d’émanations putrides. Il fait chaud. Les fronts s’épongent. Des journalistes entrent, s’asseyent, écoutent un moment. Rien d’intéressant. Reparlent. Des avocats viennent s’accouder aux balustrades, causent tout bas en riant. L’audiencier crie : Silence. Le bruit confus des conversations couvre parfois la voix des accusés. Une toux résonne. Un éternuement.

 

Et, à mesure que les uns sortent condamnés, d’autres arrivent, poussés par les gendarmes. Il y en a toujours. Enfants, vieillards, hommes, femmes, les uns abattus, d’autres cyniques, la plupart sans paraître rien comprendre, quelques-uns avec une flamme mauvaise au fond de leurs yeux creux.

J’étouffe. Il me faut de l’air. Il me semble voir tous ces misérables, spectres, autour de moi. Je les repousse, je me sauve.

Et pendant que je traverse, en hâte, les rangs pressés du public, la voix monotone du président répète derrière moi : – Le tribunal en ayant délibéré, conformément à la loi… condamne… – Toujours. Toujours. Interminablement.

Gommeux

Voici l’été fini. – Les théâtres rouvrent, Paris se repeuple et les plages, que déserte le monde chic, prennent un aspect vide et désolé.

Devons-nous être contents ! Ils reviennent les belles dames et les beaux messieurs. Dans peu les bals vont recommencer et les journaux mondains se remettront à nous décrire par le menu la toilette que portait Mme Z… à la sauterie de Mme K… – Quelle satisfaction !

Tous les endroits où se donne rendez-vous le Paris qui s’amuse, déjà se réveillent. Les revoici les jolis gommeux, décorés de gardénias. Bien contentes, ces demoiselles. C’est dans toute l’allée des Philosophes un frissonnement de plaisir. Allons ! à l’amour ! Allons ! au bac ! Les louis dansent. Parbleu ! pour ce qu’ils leur ont coûté, à ces fils d’enrichis !

 

On a passé tout l’été à Luchon, à Dieppe, à Deauville ; on s’est promené le long des grèves ;’on a, une demi-douzaine de fois, trempé son maigre corps dans l’eau salée ; on a regardé la mer du haut de la falaise ; on se serait ennuyé à mourir si le Casino n’avait pas été là.

De bonne foi, la mer, quoi de plus assommant ? C’est toujours la même chose. Des vagues, puis des vagues et encore des vagues ; elles avancent et reculent avec un bruit monotone. Quand on a vu ça une fois, on en a assez. Alors ces messieurs du vlan cherchent des distractions.

Une seule est à la portée de leur intelligence éteinte et de leurs muscles amollis.

Le jeu. Toujours le jeu.

 

Le soir, parbleu ! il y a le bac, puis les petits chevaux et le mât de cocagne, où l’on peut encore facilement faire fondre la galette gagnée par les ouvriers de papa. Mais le jour, il fallait absolument trouver quelque chose. On a trouvé.

Il y a des génies dans la gomme. Témoin ce duc de Morny qui, avant de se faire une célébrité par le suicide de sa maîtresse, s’en était faite une par la manière d’attacher sa cravate.

On a donc inventé de nouveaux petits jeux, exquis, idiots à souhait.

 

Est-ce que vous n’auriez pas encore entendu parler du jeu des huîtres ? C’est tout à fait charmant. Chaque joueur fait choix d’un mollusque et dépose sur le bord de la coquille l’enjeu convenu, le louis traditionnel. Puis on attend avec émotion. Celui dont l’huître se ferme la première a gagné. Que voilà donc un passetemps délicieux ! Vous comprenez : le crocket, le lawn-tennis, c’est bien, oui, mais trop fatigant. Et puis il faut encore une certaine adresse. – Tandis qu’on peut être parfaitement abruti et jouer aux huîtres.

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