Les déserteurs de Dieu

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On les appelle les « sortants vers la question », ces hommes et ces femmes issus des milieux utra-orthodoxes israéliens qui, un jour, décident de rejoindre la vie laïque. Ce choix douloureux les plonge dans un univers inconnu où ils sont coupés de leur famille, souvent sans ressources et sans éducation autre que religieuse. Là d’où ils viennent, la vie est réglée de façon précise et immuable, soumise à une loi implacable mais rassurante. Là où ils vont, ils sont seuls face à eux-mêmes.
Au sein d’une association d’aide aux sortants, à Jérusalem, Florence Heymann a rencontré beaucoup de ces déserteurs. Elle restitue leurs cheminements chaotiques à travers des portraits intimes et attachants : des dissidents, des « apostats sortis du placard », des suicidaires, des marginaux, des « kippas roses », des voyous… Autant d’individus réclamant simplement le droit de choisir leur vie, loin de leur monde religieux d’origine, ultra sectaire, dans lequel même le sexe et le téléphone sont estampillés cashers. Parfois réussies, parfois tragiques, ces sorties du « ghetto » sont toujours un voyage fascinant, un apprentissage de la liberté semé d’embûches et de doutes.
Un travail totalement inédit qui nous donne à découvrir le monde fermé des ultra-religieux et les parcours poignants d’êtres en quête de leur vérité.

Publié le : mercredi 23 septembre 2015
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EAN13 : 9782246806813
Nombre de pages : 384
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À mes enfants, Elinadav, Sarah, Vania, Anaëlle,
qui ont chacun trouvé leur voie dans l’authenticité,
que leurs propres enfants puissent découvrir la leur,
avec ou sans l’aide de Dieu, en des lieux justes et apaisés.

CHAPITRE PREMIER

Hillel, ou le droit de choisir sa vie

La violation de la norme contient en elle-même la norme (puisqu’elle la présuppose) : le contraire n’est pas vrai. Quiconque prétendrait étudier le fonctionnement d’une société en partant de l’ensemble de ses normes, ou de fictions statiques comme l’homme moyen ou la femme moyenne, ne peut que rester à la surface. Je crois que l’analyse intensive d’un cas anormal (la considération de la bizarrerie isolée ne m’intéresse pas) est infiniment plus fructueuse.

Carlo Ginzburg, Le Fil et les traces.
Vrai faux fictif
, Lagrasse, Verdier, 2010, p. 437.

Comment allais-je repérer les dissidents de l’ultra-orthodoxie ? Comment arriver jusqu’à eux ? Aurais-je un langage suffisamment commun pour qu’ils se confient à moi ? Je m’étais vite rendu compte qu’il ne serait pas aisé d’entreprendre un terrain anthropologique dans un groupe qui ne constituait pas réellement une communauté et ne présentait pas de modèles institutionnalisés. C’est alors que je décidai de prendre contact avec l’une des ONG qui s’occupent de les recueillir et de les aider dans leur nouvelle vie. J’avais le choix entre les deux principales, Dror ou Hillel, aux buts assez semblables. J’optai pour cette dernière, parce qu’elle m’avait semblé, de loin, la plus importante et la plus dynamique.

Hillel est l’acronyme de Ha-agouda le-iotzim le-sheela, « l’association pour ceux qui sortent vers la question ». Le directeur général de l’association lui-même dit ne pas trop aimer l’expression « sortie vers la question » (ietzia le-sheela) et lui préférer celle de « retour à la question » (hazara be-sheela), sans doute parce qu’elle est la locution miroir de « retour à la réponse » (hazara be-teshouva), c’est-à-dire le retour vers la religion, et que cela reflète mieux les liens nombreux entre les deux phénomènes. Mais pour l’acronyme, le premier terme sonnait mieux, car Hillel, c’est aussi le nom d’un des plus célèbres rabbins des débuts du ier siècle de l’ère chrétienne, qui, avec Shammaï, a formé la dernière des « paires » ayant eu pour fonction de préserver la tradition juive. N’était-ce pas un peu paradoxal d’avoir ainsi nommé un organisme chargé d’aider précisément ceux qui ont décidé de rompre plus ou moins radicalement avec cette même tradition ?

À la différence des dizaines d’institutions de retour à la religion en Israël, il n’existe que trois associations d’aide à ceux qui sortent du monde religieux et Hillel est la première d’entre elles, fondée en 1991 par Tami et Miki Cohen, de l’organisation Tehila, mouvement laïc israélien pour le judaïsme humaniste. Shai Horovitz, le troisième fondateur, a fait, ironie de l’histoire, un retour à la religion et a même créé une association antagonique, Manof. Celle-ci est un centre de connaissance du judaïsme, qui tente de combattre la présentation négative du monde ultra-orthodoxe dans les médias. La deuxième est l’association Dror. Enfin, en 2012, un sortant, Moshe Shenfeld, a fondé sa propre organisation, « Sortants pour le changement » (iotzim le shinoui), en commençant comme groupe Facebook.

Je décide de prendre contact avec celui qui est à cette époque le responsable du bureau d’Hillel de Jérusalem et qui en deviendra le directeur général national, Yaïr Hass, dont je trouve les coordonnées sur le site de l’association.

Montrer patte blanche

Mes tentatives par téléphone, SMS, courriels, restent vaines et je commence à désespérer. Yaïr est injoignable et mes entretiens, sans même parler de mon terrain auquel je n’ai pas encore vraiment pensé, compromis.

Et, un jour, miracle, Yaïr m’appelle. Il s’excuse de n’avoir pu, jusque-là, répondre à mes sollicitations et il s’enquiert de ma requête. « Je suis anthropologue, française, et je m’intéresse à toutes les catégories de personnes qui abandonnent la religion. Évidemment, les anciens ultra-orthodoxes sont au centre de mes curiosités », lui déclarai-je au téléphone.

Yaïr m’adresse alors à Noga. C’est elle, me dit-il, qui est en charge des relations avec les universitaires. Très vite, rendez-vous est pris dans un café à la mode de la rue Emek Refaïm. Comment allons-nous nous reconnaître dans ce lieu bondé depuis les heures matutinales jusqu’au milieu de la nuit ? Je suis brune, me dit-elle, j’ai cinquante-huit ans et les cheveux bouclés. Je suis blonde et j’ai la soixantaine. En dépit de nos descriptions plutôt imprécises, nous nous « reconnaissons » immédiatement. Souriante, amicale et chaleureuse, elle fait nettement plus jeune que son âge.

Je lui parle de moi, de mon parcours. Ne me dévoilai-je pas un peu trop, essayant de convaincre mon interlocutrice que je suis « the right woman in the right place » ? Noga m’explique que dans tout le pays, l’association s’occupe de cinq cents sortants, la moitié à Jérusalem, ce qui représente un accroissement significatif par rapport aux années précédentes. En 2012, il y a eu cinquante-six nouveaux cas, uniquement à Jérusalem, en 2013, près du double et les perspectives de 2014 continuent à la hausse. Hillel soutient les sortants principalement de deux manières : en les accompagnant et en leur offrant des bourses d’études.

Noga suit personnellement deux sortants : un jeune homme qui vient de finir son service militaire et une jeune femme de vingt-trois ans, en instance de divorce, avec trois enfants. Elle a été mariée par « mariage arrangé » à dix-sept ans. Le couple est parti aux États-Unis. Ils y ont eu leurs trois enfants. Dans un premier temps, tous les deux se sont éloignés de l’ultra-orthodoxie, mais en rentrant en Israël, le mari a fait un « retour » vers son milieu d’origine. Elle n’a pas suivi et s’est retrouvée à Hillel.

Noga me parle du cours de formation de nouveaux volontaires qui commence le lundi 31 décembre au soir. Quelle bonne idée ! Je me montre immédiatement intéressée. C’est la voie royale, réalisai-je en une fraction de seconde, pour une enquête de terrain et de l’observation participante. Bien entendu, Noga me précise qu’elle réserve sa réponse à l’approbation de Yaïr. Je suis, malgré tout, quelqu’un dont la motivation première, à ce stade, n’est pas l’aide désintéressée aux sortants, mais une universitaire qui voudrait écrire un livre. J’ai à peine le temps de rentrer chez moi que le téléphone sonne… Yaïr a donné son accord : je peux suivre le cours. Douze séances étalées sur trois mois, pour tout savoir sur l’association et les différents rôles qu’occupent les bénévoles qui l’animent.

Tout savoir sur les sortants

31 décembre 2012. Première réunion dans les bureaux d’Hillel-Jérusalem, au centre-ville. 4étage. Sur la porte, une plaque annonce « Famille Hillel » et non association, pour en conserver l’aspect secret et surtout pour éviter d’éventuelles représailles d’ultra-orthodoxes. À Jérusalem, à ma connaissance, il n’y a jamais eu d’incidents particuliers, mais à Tel-Aviv, le siège a été vandalisé en 2004.

À mon arrivée, huit personnes sont présentes, trois autres arriveront avec plus ou moins de retard. Shifra et Noga, bénévoles expérimentées, vont diriger la formation, aidées de Nili, la coordinatrice du bureau, et de Rachel, l’assistante sociale. Yaïr vient rapidement se présenter et dire quelques mots sur son travail. Il est lui-même un sortant, même s’il n’a pas quitté la société haredit, mais le sionisme religieux ultra-orthodoxe. Il faisait partie de ceux que l’on appelle les hardalim, encore un acronyme, celui de haredi dati leoumi (« ultra-orthodoxe religieux-national »).

Les bénévoles en formation se présentent à tour de rôle, parcours, motivations, ce qui les a conduit ici ce soir. En dehors d’Itzik, mari de Noémie, l’assistance est féminine et, en majorité, retraitée. Beaucoup sont venus par curiosité. De toutes les raisons, bonnes ou mauvaises, qui ont amené les bénévoles à donner de leur temps, la principale, me semble-t-il, est la colère contre le monde ultra-orthodoxe. Cette colère serait-elle légitime ?

Je suis sûre que si la formation se passait à Tel-Aviv, l’ambiance serait différente. Là-bas, les religieux rasent les murs, mais à Jérusalem, ils sont tout particulièrement visibles et tiennent le haut du pavé. Je constate, dans les réflexions des uns et des autres, que les stéréotypes ont la vie dure : les haredim sont violents, ils lancent des pierres, ils vivent aux crochets de l’État, ils ne travaillent pas, ils veulent nous imposer leur mode de vie, ils sont misogynes…

Sont-ils violents ? Ceux qui lancent des pierres représentent moins de 0,5 % de cette population, mais les manifestations sont télégéniques et c’est ce que les médias recherchent. Sont-ils fainéants ? Sur les deux cent cinquante sortants dont s’occupe aujourd’hui Hillel-Jérusalem, plus de la moitié sont issus de familles où les pères travaillent. Quant au statut des femmes, c’est un vaste sujet que je ne m’aventurerai pas à traiter en quelques paragraphes superficiels.

La rencontre se poursuit par la projection d’un film de 1999, Entre deux mondes, de Ziv Naveh, qui fait le portrait de deux sortants, un garçon et une fille. Celle-ci a commencé sa rébellion en refusant de porter collants épais ou chaussettes hautes dans la chaleur de l’été israélien. Une petite incursion hors du cadre donc, dont elle paraît se contenter, mais son père la met au pied du mur : « Ou bien tu fais partie de la famille, ou bien tu t’en vas ! » Là où certains aimeraient rester sur la frontière, encore dedans, déjà dehors, le groupe, la famille ou les parents imposent un choix drastique : insider ou outsider, même ou autre. Les plus proches vous rejettent. D’où un sentiment de terrible culpabilité : « Je souille toute la famille », dit la jeune fille. Puisqu’on lui a imposé de choisir, elle est partie et a tenté, tant bien que mal, de se convaincre : c’est fini, à partir d’aujourd’hui je suis laïque. Mais elle n’a pas pu.

Les parents des deux personnages sont « retournés à la religion » (hozerim be-teshouva). Plus avant dans ma recherche, je comprendrais que ce ne sont pas là des cas isolés et que la proportion de sortants parmi la deuxième génération de ces nouveaux religieux est tout particulièrement importante.

Pour ceux qui ne trouvent pas leur place dans les ghettos de l’ultra-orthodoxie, il n’y a au fond que deux voies possibles : la sortie, qui peut être volontaire ou conséquence de l’exclusion, sanction habituelle d’une communauté qui ne supporte aucune dérogation à la normativité du groupe, ou alors la « marranisation », phénomène que je décrirai au chapitre IX.

Nuances de noir

Lors de la deuxième réunion, le 7 janvier 2013, une tempête fait rage sur l’ensemble du pays, les pluies et les vents sont violents, et le froid est intense. Le niveau de motivation des participants est, semble-t-il, très haut, car tous ont bravé les intempéries.

Le cours porte sur la composition de la société ultra-orthodoxe qui se scinde en trois courants principaux, lituanien, hassidique et séfarade, chacun d’eux se déclinant lui-même en dizaines, voire en centaines de sous-courants, tous différents tant par l’aspect extérieur de leurs membres, leur manière de s’habiller, leur langue, quelquefois même leur manière de marcher, que par leur idéologie. Ce jour-là, ce sont des sortants des deux premiers grands groupes qui viennent nous exposer les particularités de leurs communautés respectives.

Les lituaniens (litaïm) sont des Ashkénazes, dont le but quasi unique dans l’existence est l’étude du Talmud dans l’univers clos des yeshivas, effaçant au maximum toute volonté d’individualisme. « Lituaniens » est en fait un surnom pour les ultra-orthodoxes des pays d’Europe orientale et centrale, originaires de zones qui dépassent largement les frontières géographiques du pays éponyme. On les a appelés aussi « opposants » (mitnagdim), car ils contestaient les nouveaux courants hassidiques, craignant de les voir dévier vers l’hérésie, et annoncer l’avènement d’un faux Messie, comme Sabbataï Tsvi. Leur chef spirituel historique est le « Gra », Eliahou ben Shlomo Zalman Kramer, connu sous le nom de « Gaon de Vilna », un rabbin du xviiie siècle originaire de Lituanie. Véritable génie en études sacrées, il était également brillant dans bien des sciences profanes, comme les mathématiques et l’astronomie.

À l’intérieur du monde ultra-orthodoxe, les lituaniens sont considérés comme un peu plus ouverts et modernes que les hassids, c’est-à-dire, par exemple, qu’ils ont le droit de se raser la barbe, et que leurs papillotes sont généralement courtes et repliées derrière les oreilles.

Contrairement aux hassids, affiliés selon le lieu d’origine de leur « cour », et aux Séfarades, liés à leur pays, ville ou village de provenance, la géographie n’est pas normative chez les lituaniens. Ceux-ci, bien que soumis à leur chef spirituel, ne lui doivent pas une obédience totale, comme c’est le cas chez les hassids.

Les hassids sont également des Ashkénazes, mais l’existence de ces groupes est surtout fondée sur la prière et la vie communautaire, exigeant une stricte séparation d’avec le monde moderne. Le monde hassidique est organisé en « cours », elles-mêmes rassemblées autour de leur rebbe, leur chef charismatique. À l’origine, la cour, qui symbolise l’ensemble du groupe hassidique, est, la plupart du temps, nommée selon le lieu géographique de son origine, comme, par exemple, Sadagura, Gour, Wishnitz, petites bourgades juives d’Europe orientale. Fonctionnant comme des sectes, les cours hassidiques ont une organisation monarchique, comme l’indique le vocabulaire employé pour les désigner. Chez les hommes, une barbe non taillée et de très longues papillotes souvent bouclées sont obligatoires. Pour se différencier des coupes occidentales masculines, les chemises blanches, comme les redingotes, se ferment côté droit sur gauche et jusqu’au dernier bouton pour ne pas dévoiler le cou.

Le premier à intervenir ce soir-là à Hillel est Moshe Shenfeld, un « lituanien ». Pour lui, je n’emploierai pas de pseudonyme, car c’est un personnage public qui a fondé sa propre association-sœur, les « sortants pour le changement » (iotzim le-shinouï). Il donne des conférences que l’on peut suivre sur YouTube et il organise, une fois l’an, des rencontres-événements à Jérusalem, « Les sortants au bar » (iotzim ba-bar). Les semaines suivantes, des ex-représentants d’autres groupes nous rejoindront dont plusieurs de Habad. Le nom de ce groupe hassidique, aussi appelé Loubavitch, est un acronyme hébraïque désignant les trois facultés intellectuelles traditionnelles que sont la sagesse, la compréhension et la connaissance. Quant à Loubavitch c’est le nom de la ville de Russie blanche, aujourd’hui en Biélorussie, où la communauté s’est installée pendant plus d’un siècle. Son dernier guide spirituel, Rabbi Menahem Mendel Schneerson (1902-1994), est considéré par une partie des membres du groupe comme un messie potentiel.

D’autres viendront conter leur expérience de sortie de groupes très minoritaires de Méa Shéarim, comme Duchinsky, Naturei Karta ou Toldos Aharon, enfin témoigneront des Séfarades ultra-orthodoxes…

Qui enseigne bien châtie bien…

Haïm a vingt-quatre ans. Il y a plus de trois ans, il a quitté le monde lituanien et sa yeshiva de Jérusalem, la yeshiva d’Hébron, l’une des plus fameuses du secteur. Il évoque le système éducatif du monde ultra-orthodoxe. Bien que substantiellement subventionné par l’État, il échappe presque totalement à son contrôle. Les écoles appartiennent à une catégorie appelée « institutions exemptées », ou encore « institutions reconnues non officielles », qui se distribuent en deux réseaux principaux : l’« enseignement indépendant » de l’ultra-orthodoxie ashkénaze et la « source de l’éducation toranique » séfarade.

L’enseignement est strictement non mixte, et ce dès le jardin d’enfants. Les institutions d’éducation primaire pour les garçons, beit sefer, talmud torah ou heder, dessinent un spectre allant du moins au plus ultra-orthodoxe. Dans les premiers, plutôt fréquentés par les enfants des ultra-orthodoxes modernes et certains Séfarades, on peut apprendre l’anglais et l’informatique, à côté des matières traditionnelles. Les seconds inscrivent également à leur programme quelques matières profanes comme le calcul, la grammaire et la géographie, et ils sont fréquentés par une majorité de lituaniens. Dans les troisièmes enfin, concentrés dans les quartiers hassidiques, les matières profanes ont totalement disparu et l’enseignement est en yiddish. Pendant le primaire, les élèves apprennent exclusivement le Pentateuque. Puis viendra l’étude du Talmud, apprentissage indéfini et quasi exclusif à partir de l’équivalent du collège, la « petite yeshiva ». Finie, l’étude de la Bible, des Prophètes ou de la pensée juive, et bien évidemment pas de matières profanes, même si dans certaines yeshivas lituaniennes, on consacre quelques minutes à l’étude de la morale et de la loi juive (halakha) et dans d’autres, hassidiques, à l’histoire et à la philosophie du mouvement. Les châtiments corporels, sous couvert de pédagogie, sont loin d’être rares dans ces établissements, en dépit d’une loi sur les droits de l’élève promulguée en 2000. Aucun diplôme ne clôture le cycle d’études, renforçant ainsi l’insularité du groupe face à la société environnante.

À seize ans, les élèves passent des examens pour être acceptés à la « grande yeshiva », où ils resteront jusqu’à leur mariage. Ces institutions méritent bien leur nom de « grandes », qu’il s’agisse de l’âge des élèves ou de leur nombre. Les deux fleurons des yeshivas lituaniennes, Ponevitch à Bnei Brak et Hébron à Jérusalem, comptent chacune plus de mille élèves. Ces établissements représentent le principal espace de socialisation des adolescents et un puissant moyen de contrôle social et de répression de l’individualité. « Les chambres sont partagées par plusieurs étudiants […] et il n’y a pas de verrous sur les portes des toilettes. Ce dernier détail est un exemple paradigmatique de comment toute démonstration d’intimité ou d’individualité est considérée comme dangereuse – un chemin “naturel” vers la déviance de nature morale ou sexuelle ou vers la défection de la foi. »

Enfin, plus tard, les jeunes ultra-orthodoxes continueront à étudier dans une yeshiva pour hommes mariés, un kollel, souvent la journée entière. Ces organismes sont, eux aussi, subventionnés par l’État et des dons privés, et ceux qui les fréquentent reçoivent une bourse mensuelle, dont le montant varie de 200 à 450 euros.

Comme pour ceux des garçons, les établissements primaires pour filles relèvent de la catégorie des « institutions exemptées ». La plupart appartiennent au mouvement Beit Yaacov, fondé par Sarah Schenirer, en 1917, à Cracovie, en Pologne. Comme le commandement d’étudier la Torah n’incombe qu’aux garçons, les filles reçoivent paradoxalement une éducation plus variée et plus moderne, car des matières profanes enseignées à un haut niveau – tenant compte évidemment du point de vue religieux – sont au programme : anglais, informatique, travaux manuels, dessin, danse. De plus, même si elles n’en passent pas toujours les épreuves, les filles se préparent pour les examens du baccalauréat. C’est le cas par exemple à l’« ancien séminaire Lustig » à Ramat Gan, ou encore à « Beit Shlomit » et à « Batya » à Jérusalem. C’est à ce moment que les jeunes filles « commencent à entendre » – comme on dit dans le jargon local – parler de « mariage arrangé ». Une nouvelle page de leur vie va alors commencer.

Être ultra-orthodoxe, c’est ne plus pouvoir penser

Dora est sortie d’un milieu hassidique, de l’obédience de Gour, un mouvement parmi les plus extrémistes, notamment en ce qui concerne tous les préceptes gérant la pudeur et la modestie, ainsi que la ségrégation entre les sexes.

Pour les ultra-orthodoxes, rien ne représente plus l’incarnation de la sexualité que le corps en général, et celui de la femme en particulier. Quand les frontières extérieures du groupe se trouvent menacées, la tendance est de renforcer encore celles du corps. Dans une telle situation se brouille d’ailleurs la différence entre corps personnel et corps politique, tout particulièrement en ce qui concerne la pureté sexuelle et rituelle, réglementant et régulant les frontières de la société et celle du corps, à l’extérieur ou dans les maisons, dans la maladie et la santé, en marchant, assis ou couché, le jour et la nuit.

La guerre pour la pudeur des femmes relève de la lutte pour l’effacement du moi particulier de cette moitié de l’humanité. Ce qui fait que la fonction première d’un vêtement est de le couvrir au maximum pour qu’il reste dérobé aux regards des hommes et non de le mettre en valeur par une recherche d’esthétique. D’ailleurs, la femme qui s’éloigne un tout petit peu des règles de modestie est appelée au mieux poutzerke, c’est-à-dire « coquette » en yiddish, quand ce n’est pas kalike, « abîmée ». Les résidents des quartiers ultra-orthodoxes affichent en tout lieu des pancartes sur lesquelles on peut lire : « Filles d’Israël, la Torah requiert que vous portiez des vêtements modestes qui couvrent toutes les parties de votre corps en accord avec la Loi. »

La pudeur correspond au concept hébraïque de tsniout, dont Delphine Horvilleur a donné récemment une définition claire : « Un concept religieux qui prescrit à l’origine le comportement à suivre afin d’éviter toute situation de promiscuité, de se préserver de toute débauche, et de maintenir une attitude humble et discrète en toute circonstance. » La tsniout concerne quatre cercles ; le premier est le rapport des hommes avec les femmes étrangères ; le deuxième, des hommes et de leurs épouses ; le troisième, de l’homme avec lui-même ; enfin, le dernier, des hommes entre eux. Les règles les plus strictes étant certainement celles du premier cercle, elles ont pu conduire quelquefois le hassid à porter à l’extérieur des lunettes troublant la vision. La solution semble se trouver dans l’exclusion et l’effacement des femmes de l’espace public, prioritairement dans les quartiers ou les localités ultra-orthodoxes.

Il était d’ailleurs difficile, ces dernières années, d’ouvrir un journal sans lire des titres sur ce phénomène : interdiction des publicités montrant des femmes sur les autobus traversant les villes ou les quartiers ultra-orthodoxes ; confinement des femmes à l’arrière, toujours dans les autobus ; trottoirs séparés dans le quartier de Méa Shéarim à Jérusalem ; agressions de très jeunes filles vite jugées « immodestes » dans la localité de Beit Shemesh ; dans cette ville, on a même vu apparaître des « talibanes juives », c’est-à-dire des femmes et des jeunes filles entièrement voilées ; effacement ou brouillage des images féminines sur les publicités ou dans la presse. L’exemple le plus choquant, pour un public non ultra-orthodoxe, a été sans conteste le brouillage, dans certains journaux, du visage de la mère de la famille Fogel d’Itamar, dont cinq membres, le père, la mère et trois de leurs six enfants, dont la dernière petite fille âgée de trois mois, ont été poignardés à mort dans leur sommeil, le 11 mars 2011.

Dora a beaucoup souffert de ces principes de pudeur et d’effacement du corps. C’est sans doute ce qui l’a conduite, après sa sortie, à étudier à Wingate, le Centre national d’éducation physique et de sport. Elle est devenue monitrice de Pilates, une méthode de gymnastique très prisée des sportifs.

Elle nous parle de sa rébellion comme d’un processus très personnel, individuel, une décision qui a eu un prix excessivement élevé. Son père, hassid originaire de Pologne, a grandi à Cracovie. Seul survivant d’une famille décimée dans la Shoah, il est arrivé en Belgique avec un transport d’enfants. Là, il a travaillé dans le diamant, au bas de l’échelle, à nettoyer des pierres. Sa mère ne vient pas d’un milieu hassidique, c’est une yekkit de Suisse. Féminin de yekke, signifiant de tradition judéo-allemande, ce mot vient de l’allemand Jacke, « veste », que portaient les Juifs allemands, plus modernes, contrairement à la redingote traditionnelle des Juifs d’Europe de l’Est. Le frère de Dora est « marrane », c’est-à-dire qu’il vit encore dans le monde ultra-orthodoxe, sans y croire.

Dora est « sortie » parce qu’elle ne supportait plus l’impression d’être sous influence : « Le mode de vie ultra-orthodoxe ne laisse pas une minute pour penser. À partir de l’instant où l’on se lève, on sait exactement ce que l’on va faire. » Dora a voulu passer son bac, ce qui est très mal vu dans ces milieux. Elle s’est donc inscrite dans un lycée de Habad à Jérusalem, mais l’atmosphère y était insupportable. « J’avais l’impression d’avoir affaire à des missionnaires pudibonds. On m’obligeait à tremper mes chaussettes blanches dans du thé pour qu’elles jaunissent un peu, le blanc attire l’œil, n’est-ce pas ? Et c’est provocateur ! » En terminale, elle a rejoint un lycée privé du courant sioniste religieux Horev. À la Mikhlala, un institut supérieur postscolaire pour filles ultra-orthodoxes, elle a appris l’anglais.

Aujourd’hui, après une longue rupture, elle est à nouveau en contact avec sa famille. Elle essaie de trouver avec les siens un modus vivendi, mais ils espèrent toujours qu’elle reviendra sur le droit chemin, celui de la « vérité ». « Hillel m’a sauvée, ajoute-t-elle, parce que sortir, c’est avant tout une terrible épreuve de solitude. À l’association, j’ai rencontré d’autres personnes comme moi, et, à partir de là, j’ai pu commencer à me reconstruire. »

Yoël est depuis un an à Hillel. Tous les dimanches, il y retrouve les autres sortants. Pour lui, ces rencontres avec ceux qui ont vécu des expériences proches de la sienne sont essentielles. Tant Yoël que Dora illustrent bien l’importance de la communitas, cette bulle régulatrice qui permet à ses membres de se repérer entre eux, comme l’a définie l’anthropologue Victor Turner. La mise à l’épreuve et à l’écart des relations sociales induite par la rupture avec le groupe d’origine favorise cette forme de solidarité fraternelle et marginale.

C’est au tour de Tsvia de témoigner. Elle a trente-trois ans, elle est mariée et mère de trois enfants, de onze, huit et quatre ans. La famille entière est sortie. Ce qui fait qu’au début Hillel ne savait pas trop quoi faire dans un cas comme le sien. Il y avait soit des sortants individuels, soit des mères avec enfants, mais sans père. Un nouveau programme pilote vient de se mettre en place pour essayer d’intégrer des familles. Tsvia est issue du monde lituanien. Elle a étudié au séminaire pour être enseignante dans une école ultra-orthodoxe. La femme assure la subsistance de la famille, puisque le mari étudie, mais il n’y a toutefois que peu de professions autorisées : le mieux est d’être soit jardinière d’enfants, soit maîtresse d’école, la « mode actuelle » étant l’éducation spécialisée.

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