Les deux maisons

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À quoi sert de s'interroger sur la nature de la citoyenneté aux États-Unis et en France à partir de l'exemple des Juifs? À penser à nouveaux frais la question du rapport entre la religion et l'espace politique en Occident.
La Révolution française, on le sait, prolongeant l'action de l'État fort, construit un espace public qui s'efforce de laminer toutes les formes d'appartenance identitaire en cantonnant celles-ci au seul espace privé. L'intégration des Juifs français leur permet l'accès aux sommets de l'État, selon une mobilité vers l'élite politico-administrative sans égale dans l'Histoire, mais suscite à leur encontre un antisémitisme politique neuf, de l'Affaire Dreyfus à Vichy.
Les Juifs américains, on le découvrira dans cet ouvrage d'une richesse d'information peu commune, ne connaissent en rien ce brillant destin public : dans une société à État faible, leur émancipation formelle et la reconnaissnace de la pérennité de leur culture, conquises dès la Révolution, ne valent qu'à l'échelle de l'État fédéral. À partir des années trente, le New Deal et sa logique de nationalisation de la société font que désormais les lois fédérales s'appliquent au niveau des États : des Juifs rejoignent le pouvoir politique dénoncé dès lors comme un 'Jew Deal'. Plus tard, dans les années soixante, quelques juges juifs de la Cour suprême contribuent grandement à la sécularisation de la nation chrétienne, provoquant, comme en France, de vives réactions antisémites.
L'exemple des Juifs permet donc de camper deux grands modèles de rapports du politique au religieux : l'émancipation à la française ouvre la porte de la citoyenneté dans l'espace public sécularisé en ignorant toute identité autre que nationale ; l'émancipation à l'américaine se révèle davantage propice à l'épanouissement des identités religieuses qu'à leur entière reconnaissance comme citoyenneté. Les promesses des 'deux maisons' sont distinctes et les désillusions dissemblables.
Publié le : jeudi 6 septembre 2012
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EAN13 : 9782072312786
Nombre de pages : 432
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D U M Ê M E A U T E U R
Aux Éditions Gallimard
L A F R A N C E D E L(dir.), coll. Bibliothèque desD R E Y F U S A F F A I R E Histoires, 1994. LD R E Y F U S . La République en péril, coll. Découvertes GallimardA F F A I R E o n 213, 1994. U N M Y T H E P O L I T I Q U E : « L A R É P U B L I Q U E J U I V E » , D E L É O N B L U M À P I E R R E M E N D È S F R A N C E , coll. Tel, 1995. L A F R A N C E I M A G I N É E . Déclin des rêves unitaires ?, coll. Folio Histoire o n 123, 2003. G É O G R A P H I E D E LLE S P O I R . exil, les Lumières, la désassimilation, coll. NRF Essais, 2004.
Pierre Birnbaum
Les deux maisons
Essai sur la citoyenneté des Juifs (en France et aux ÉtatsUnis)
Gallimard
Birnbaum, Pierre (1940) Histoire : Histoire de France ; histoire des ÉtatsUnis : Révolutions française et américaine : structures politiques comparées. Sciences sociales : science politique ; groupes ethniques et nationaux ; groupes définis par leur religion ; État : étude comparée des gouvernements : État centralisé ; État fédéral ; droits civils et politiques.
©Éditions Gallimard, 2012.
Introduction
LA PARADE DU 4 JUILLET 1788 ET LES DEUX RÉVOLUTIONS
Le 4 juillet 1788, à Philadelphie, lors de la grande parade qui commémore la Déclaration dIndépendance ainsi que la ratification de la Constitution par la Virginie, derrière le président de la Cour suprême de cet État tenant dans ses bras la Constitution de 1787, cest une longue foule débonnaire de plusieurs milliers de per sonnes qui sécoule composée de paysans, de fermiers, de représentants innombrables et en tenue de chaque corps de métier, de juges, de soldats, de médecins, des consuls des pays étrangers, un cortège sans fin de plus dun kilo mètre et demi. Tel un serpentin, cette foule sengage paisi blement dans une artère, puis dans une autre, traverse la ville en long et en large tandis que des milliers dhabitants enthousiastes applaudissent inlassablement aux fenêtres. À lavant se tiennent des dizaines de cavaliers qui bran dissent les symboles de la jeune République, laigle, omni présent, mais aussi la Constitution. Des chevaux tirent des temples de la Liberté, dautres entraînent derrière eux un modèle à peine réduit de la frégate britannique captu rée, laSerapis, saynète qui recueille le plus dapplaudisse ments. Elle participe à linvention dun rituel républicain quasi religieux qui marque linvention dune nation avec ses drapeaux, ses oriflammes, ses bannières, son réper toire de décorations, ses statues de héros et transforme ce moment en une cérémonie riche en symboles magnifiant une communauté harmonieuse de citoyens vertueux.
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Pour beaucoup de participants, la Révolution, la guerre dIndépendance tout comme lélaboration de la Constitu tion résultent dune intention divine. Parmi ces multiples personnes qui défilent joyeusement, on remarque un groupe de religieux : comme le note un observateur, « on avait pris soin de mettre côte à côte les serviteurs de Dieu représentant ensemble les religions les plus dissem blables afin de souligner linfluence chrétienne charitable quexerce un gouvernement libre. Voir les rabbins des Juifs bras dans les bras avec des prêtres était un spectacle délicieux. On ne pouvait imaginer un symbole plus joyeux de louverture de tous les pouvoirs et fonctions non seule ment à toutes les sectes de chrétiens mais également aux 1 hommes de qualité de chaque religion » . Une telle scène est inconcevable, au même moment, dans une autre par tie du monde : voir défiler ensemble, dans la bonne humeur, tandis que sonnent à toute volée les cloches de Christ Church, que les canons duRising Sunlancent fiè rement leurs saluts, des citoyens curés et rabbins, des représentants, à lépoque, de chaque religion, déambulant de conserve sans aucune crainte comme « un symbole de lunion ». Ce spectacle inédit prend encore plus de relief lorsque lon sait que ce défilé patriotique et bon enfant se conclut par un banquet en plein air auquel plus de 15 000 per sonnes se trouvent conviées : comme Naphtali Philips sen souvient longtemps après pour y avoir participé lui même, « on avait pris soin de préparer une table séparée pour les Juifs qui ne pouvaient partager leur repas avec les autres convives accueillis à dautres tableselle était pré sidée par un vieux cordonnier de Philadelphie nommé 2 Isaac Moses » . On leur servit une nourriture kosher afin que les citoyens juifs de Philadelphie puissent festoyer et célébrer dinnombrables toasts au son du canon et en compagnie de leurs concitoyens tout en respectant leurs propres lois : ils purent déguster du saumon, du hareng, du pain, des citrons et du raisin. Cette égalité instaurée de fait entre les religions se présente comme la conséquence logique de larticle VI, section 3, de la Constitution qui
Introduction
déclare qutest religieux ne sera jamais requis en« aucun tant que qualification à lexercice dun emploi public aux ÉtatsUnis », texte décisif qui, plus que tout autre, ins taure, pardelà les déclarations flamboyantes, une réelle égalité entre divers cultes en imaginant un espace public sécularisé, une séparation entre lÉglise et lÉtat, qui sera explicité dans le Premier Amendement voté par le Congrès en 1789 et adopté en 1791, lequel, tout du moins au niveau fédéral, abolit définitivement lidée dun test religieux pour lobtention dun emploi public. Cette procession tout comme celles qui se déroulent au même moment à New York ou à Boston revêt, pour de nombreux observateurs de lépoque, une dimension semireligieuse qui sanctifie un ordre constitutionnel. Elle témoigne de linvention dune religion civile que beaucoup comparent à la Sortie dÉgypte, aux Tables de la Loi données à Moïse ou encore 3 à la libération des Juifs de Babylone . Le 30 avril 1789, les Juifs sont à nouveau associés aux cérémonies dinauguration de la présidence de Washing ton. Le rabbin Gershom Seixas qui officie à la synagogue Mikveh Israel, de Philadelphie, est invité, avec des prêtres, à cette manifestation : il défile avec eux dans les rues de la ville tout comme le lieutenantcolonel David Franks, lun des trois dignitaires militaires conviés aux réjouissances. Seixas prononce peu après, à New York, selon une antique tradition, une prière devenue célèbre en honneur du pré sident et de son gouvernement. De toutes parts, les Juifs louent la Constitution, adressent dardents remerciements à George Washington. Ainsi, quelques mois plus tard, le 17 août 1790, lorsque ce dernier se rend à Newport accom pagné de Thomas Jefferson, alors secrétaire dÉtat, mais également du gouverneur de New York, George Clinton, et de John Blair, juge à la Cour suprême, Moses Seixas, le frère aîné de Gershom Seixas, le félicite, au nom de la synagogue Touro, de son accès à la présidence des États Unis dans les termes suivants :
« Permettez aux enfants de la descendance dAbraham de sadresser à vous avec la plus cordiale affection et estime
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envers votre personne ainsi que vos mérites et de rejoindre nos concitoyens pour vous accueillir à NewportNous avons longtemps été dépourvus du droit inestimable de la libre citoyenneté mais maintenantet nous en sommes profondément reconnaissants au ToutPuissant maître de toute chosenous voyons un gouvernement élevé grâce à la puissance du peuple, un gouvernement qui récuse la bigoterie, qui se garde de protéger la persécution mais accorde généreusement à tous la liberté de conscience et les droits de la citoyenneté, estimant que chaque personne quelle que soit sa nation et son langage, mérite le même rôle au sein de la grande machine gouvernementale. Nous reconnaissons que la large Union fédérale qui repose sur la philanthropie, la confiance mutuelle et la vertu publique est lœuvre du Grand Dieu qui dirige les armées du paradis et règne sur les habitants de la Terre, selon Sa volonté. Nous désirons remercier le Grand Protecteur des hommes de toutes les faveurs dont nous bénéficions grâce à un gou vernement bienveillant, Le suppliant de faire en sorte que les anges qui conduisirent nos aïeux à travers le désert jusquà la Terre Promise guident votre conduite à travers les dangers et les difficultés de la vie mortelle ; et lorsque, comme Josué, après tant dhonneurs et de jours, vous serez réunis à vos pères, que vous entriez au paradis pour partager les eaux de la vie et les arbres de limmortalité ».
On ignore jusquaujourdhui si Washington se rendit luimême à lintérieur de la synagogue à linstar du gou verneur du Rhode Island, Wanton, qui, en mai 1773, par ticipait déjà, aux côtés du président de la congrégation, à un service religieux célébré à la synagogue de New port auquel il assiste en compagnie des juges Oliver et 4 Auchmuty . La réponse de Washington aux vœux du rab bin Seixas demeure un texte essentiel de la tradition poli tique américaine. Pour George Washington :
« Les Citoyens des ÉtatsUnis peuvent se féliciter davoir donné à lhumanité lexemple dune politique entièrement libérale, une politique qui vaut la peine quon limite. Tous possèdent de la même manière la Liberté de conscience ainsi que les privilèges de la citoyenneté. On nemploie plus maintenant le langage de la tolérance comme si cétait grâce
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