Les Fêtes partagées

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La littérature est une fête. Daniel Rondeau en mène le bal et nous entraine à la découverte des grands romanciers du XXe siècle, une quarantaine parmi les plus illustres, les plus secrets, les plus flamboyants ou les plus engagés dans les combats de leur époque.
Et, à l'orée de ce livre, précédant cette petite troupe, empanaché par la fumée de son cigare, le légendaire éditeur allemand Rowohlt s'avance en éclaireur.





Publié le : jeudi 19 février 2015
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EAN13 : 9782221159477
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DU MÊME AUTEUR

Chagrin lorrain, avec F. Baudin, Seuil, 1979

L’Âge-déraison, Seuil, 1982

Trans-Europ-Express, Seuil, 1984

Tanger, Quai Voltaire, 1987 ; Le Livre de Poche

L’enthousiasme, Grasset, Les Cahiers Rouges, 2006 (1ère édition Quai Voltaire, 1988)

Chronique du Liban rebelle 1988-1989, Grasset, 1991

La Part du diable, Grasset, 1992

Littérature notre ciel, souvenir d’Heinrich Maria Ledig Rowohlt, Grasset, hors commerce, 1992

Les Fêtes partagées, lectures et autres voyages, NiL éditions, 1994

Mitterrand et nous, Grasset, 1994

Des hommes libres, La France libre par ceux qui l’ont faite, avec Roger Stéphane, Grasset, 1997

Alexandrie, NiL éditions, 1997 (Folio no 3341)

Tanger et autres Marocs, NiL éditions, 1997 (Folio no 3342)

Johnny, NiL éditions, 1999, nouvelle édition 2009

Istanbul, NiL éditions, 2002 (Folio no 4118)

Dans la marche du temps, Grasset, 2004 ; Le Livre de Poche

Camus ou les promesses de la vie, Mengès, 2005

Les vignes de Berlin, Grasset, 2006

Journal de lectures, Les Transbordeurs, 2007

Carthage, NiL éditions, 2008 (Folio no 4948)

Malta Hanina, Grasset, 2012 (Folio no 5572)

Vingt ans et plus, Flammarion, 2014

Ouvrages collectifs

Pourquoi écrivez-vous ?, sous la direction de Jean-François Fogel et Daniel Rondeau, Le Livre de Poche, Biblio

Portraits champenois, avec Gérard Rondeau, Reflets, 1991

L’Appel du Maroc, sous la direction de Daniel Rondeau, Institut du Monde Arabe, 1999

Istanbul, avec des photographies de Marc Moitessier, La Martinière, 2005

Goudji, le magicien d’or, Gourcuff Gradenigo, 2007

La Consolation d’Haroué, avec des aquarelles d’Alberto Bali, Gourcuff Gradenigo, 2007

Petites îles de Méditerranée, préface, Gallimard/conservatoire du littoral, 2012

Istanbul, photographes et sultans 1840-1900, préface, CNRS Éditions, 2012

De port en port 1870-1950, préface, Éditions du patrimoine, 2012

L’Esprit du vignoble, préface, Flammarion, 2012

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Pour Romain et Lorraine

« Tant de gens qui écrivent et si peu de gens qui lisent ! »

André Gide,

Les Caves du Vatican.

LECTURES I

La conquête de l’intimité

 

Un roman publié échappe à son auteur. Valery Larbaud, évoquant les sentiments et les réflexions d’un enfant qui découvre un livre de Jules Verne, avait décrit ce moment qui s’apparente un peu à un kidnapping : « Le nom de Jules Verne est inscrit sur la couverture, mais le livre que lit l’enfant est son œuvre à lui, en collaboration avec Jules Verne : il l’enrichit de son expérience, de ses sentiments, de ses découvertes, de ses plus anciennes rêveries : il prolonge et complique les aventures et il ajoute des épisodes et des personnages de son invention » (Ce vice impuni, la lecture).

Cette appropriation est la conséquence d’une tentative de séduction réussie. Séduction pour le moins étrange, car l’auteur ne sait jamais pour qui il écrit, et qui va tomber sous son charme. Mais le lecteur, de son côté, n’en sait souvent guère plus sur le compte de son séducteur. C’est la lecture qui installe entre ces deux inconnus plus qu’une connivence, une connaissance intime. Il est plaisant d’imaginer la conversation entre ces deux inconnus, le lecteur et l’auteur, réunis sous le manteau merveilleux de la fiction. Le plus bavard des deux n’est pas forcément celui qu’on croit.

Le lecteur ressemble à l’enfant qui découvre Jules Verne. Chrysalide, il devient papillon, soudain capable de toutes les libertés et de toutes les audaces. Sa curiosité de l’univers qui s’ouvre à lui, infinie, est la réponse à l’ambition du romancier qui prétend créer « un infini plus immense si possible que l’infini de Dieu » (Flaubert). Il a de nombreuses questions à poser au romancier. Elles concernent son art, ses personnages, mais aussi, surtout, s’il appartient à la grande famille des fétichistes littéraires, sa vie même et ses propres lectures. Quel est le grand mystère qui tourmente un lecteur nommé John Updike quand il s’affronte aux prismes nabokoviens ? Réponse : « Quand Nabokov a-t-il lu Proust pour la première fois ? »

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L’intimité lecteur-auteur est un phénomène récent, vieux de quelques siècles à peine, né avec l’imprimerie au milieu du XVe, et qui ne s’est développé qu’avec la naissance du roman au XVIIe. La technique de Gutenberg avec ses poinçons et ses moules en métal, ses caractères à base de plomb et d’antimoine commence par populariser les grands livres théologiques (La Cité de Dieu, de saint Augustin), des classiques latins (les Fables d’Ésope, tous les écrits de Cicéron), des textes grecs. Des auteurs de l’Antiquité ressuscitent, des textes médiévaux sortent soudain de la nuit de l’oubli. En quelques décennies, le public s’élargit. Imprimeurs et libraires ne travaillent plus seulement pour les clercs, les humanistes, mais aussi pour des hommes de loi ou d’épée, des bourgeois-marchands, voire, ajoutent Lucien Febvre et H.-J. Martin, pour de simples artisans1. Certains livres rencontrent alors dans toute l’Europe d’innombrables lecteurs. Parmi ceux-ci, en vrac : la Biblia latina de Gutenberg (1453), la Bible de Luther (1534 ; un million d’exemplaires vendus pendant la première partie du XVIe), les Adages d’Érasme (trente-cinq mille exemplaires vendus entre 1500 et 1525), l’Isle d’Utopie de Thomas More (1516), le Courtisan de Baldassar Castiglione (1528), Le Prince de Machiavel (1532), les Essais de Michel de Montaigne (1580), le Gargantua de Rabelais (1533, répandu pendant le XVIe à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, peut-être cent mille, écrit Lucien Febvre), le Don Quichotte de Cervantès (1605). Cette première liste de best-sellers européens, non exhaustive, est donc alimentée par des livres de foi, de sagesse puis de raison, écrits de plus en plus pour aider leurs lecteurs à « composer » leur vie. Ce sont des livres de nature pédagogique, à destination des hommes de cour, qui se chargent de rappeler que la nature n’est pas bonne et proposent à leur temps un idéal et une culture. Don Quichotte et Gargantua, ces deux sources de la facétie et de l’humour modernes, ne sont pas, pas encore, des romans. Ils ne le deviendront que beaucoup plus tard, « quand des romanciers ultérieurs s’en sont inspirés, s’en sont ouvertement réclamés » (Les Testaments trahis, Kundera). À l’époque de leur publication, ils appartiennent encore à l’héritage de la Légende dorée et des Amadis, des contes apostoliques et de l’épopée, dont la vogue continue aussi de s’étendre, et à un passé qui ignorait à la fois le roman, le lecteur et l’auteur.

Jusqu’à cette époque, en effet, l’auteur souvent n’apparaît pas. On ne lui connaît pas de visage, pas de nom. C’est qu’il n’y avait que des « sténographes », souligne Malraux dans L’Homme précaire, des copistes seulement chargés de prendre en note les textes dictés par ceux qui les avaient précédés dans l’exercice de cette tâche obscure et noble de compilation du merveilleux ou de « transmetteurs de la parole ». Jusqu’au XIIIe siècle, en effet, « moins le clerc disait “je”… et plus sa parole avait de prestige » (Jacques Le Goff). Quand l’auteur apparaît, c’est un homme timide qui hésite à revendiquer ses droits, pour des scrupules de bienséance ou pour des raisons morales ou religieuses – obligation monacale d’humilité ; n’oublions pas qu’aujourd’hui encore aucun nom n’apparaît sur les croix de bois des cimetières de certains couvents. L’imaginaire n’était pas encore sorti du collectif. Les contes et légendes appartiennent alors à tout le monde, à ceux qui les racontent et à ceux qui les écoutent. Chacun fait ce qu’il veut de ces récits sans maître. L’épopée des Quatre Fils Aymon, princes des Ardennes, très ardents et très vaillants chevaliers, un récit né au début du XIIIe siècle, connaît avec l’imprimerie un nombre incroyable d’éditions et de variantes, toutes anonymes. L’auteur n’est un souci pour personne.

Mais le temps des foules médiévales – la foule magnifique des bâtisseurs de cathédrales, celle des tailleurs de pierres qui laissent leur nom sur un registre seulement pour être payés – s’éloigne. « Au Moyen Âge, le genre humain n’a rien pensé d’important qu’il ne l’ait écrit sur la pierre » (Notre-Dame de Paris, Hugo). Autrement dit : la cathédrale était le livre. Dès la fin du XVe, comme l’a montré Malraux, changement d’époque, changement de liturgie, changement d’imaginaire. La couleur du ciel n’est plus tout à fait la même. Transformation des âmes. L’auteur invente son autonomie dans cette succession de métamorphoses. Il en sort différent, unique, paré de dons qui n’appartiennent qu’à lui et prêt à recueillir sous son nom les privilèges d’une gloire nouvelle, susceptible de le faire entrer dans l’infini de l’immortalité. Le XVIe siècle et sa frénésie d’imprimer ont engendré l’auteur2. Mais la lecture à voix basse (le lecteur) n’existe pas encore, ou, plus précisément, elle n’est pratiquée que par quelques-uns. En 1522, un juriste italien, Andrea Alciat, publie à Milan un traité des emblèmes, Emblemata. L’un de ces emblèmes représente un homme, encore debout devant un lutrin, qui lit avec un doigt sur ses lèvres. Cette figure du silence (in silentium) prouve qu’Alciat considère la lecture des yeux comme un phénomène suffisamment singulier pour être digne d’être représenté dans son traité. Cette lecture muette se répand elle aussi pendant tout le XVIe siècle. Mais souvenons-nous pourtant qu’un siècle plus tard Louis XIV ne supportait pas encore « de lire lui-même un texte étendu : on lui rendait compte des notes qui résumaient “les affaires” ; et, les nuits d’insomnie, il écoutait quelque lecteur comme les chambres des dames, cinq siècles plus tôt, avaient écouté les romans de Chrétien de Troyes » (L’Homme précaire). C’est pourtant sous le siècle de Louis XIV qu’une fois encore tout change. Mme de La Fayette invente le roman, comme dom Mabillon, à la même époque, invente l’histoire. Il suffit en effet que cette dame, illustre par son esprit et sa raison, que ses amis appelaient curieusement « le brouillard » (coïncidence : l’homme est celui qui avance dans le brouillard, Les Testaments trahis), publie La Princesse de Clèves pour que toutes les dames de Versailles s’en emparent et le lisent. « On était même partout sur le qui-vive à son propos » (Sainte-Beuve). Le roman, avec sa liberté, ses audaces, sa complexité, son art du mensonge, son souci de la composition, de plus en plus exigeant, remplace et dépasse la vieille féerie des aèdes, des troubadours, des conteurs ; il périme les tournoyantes épopées des chroniqueurs et donne campos aux derniers porte-voix de la littérature orale. Les intermédiaires disparaissent, le face à face entre le lecteur et l’auteur peut enfin commencer. Le romancier s’est glissé dans le lit de la dame. Ouf, enfin seuls !

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Curieuse solitude. Où est le lecteur ? Partout et nulle part, allongé sur son lit, ou en maillot de bain sur une plage au soleil, vautré sur le divan dans son salon, enfermé dans la pièce la plus intime de son appartement, là où le roi allait sans sa suite, ou bien encore assis sur un strapontin en skaï indestructible dans un wagon de métro, sur un fauteuil d’aéroport, attendant un avion qui ne se décide pas à décoller ; il peut être aussi installé sur un banc au Luxembourg comme à la terrasse d’un café en Suisse, l’endroit n’a pas d’importance, car le lecteur est toujours ailleurs. Que fait-il ? Le lecteur lit à voix basse, il s’invente des affinités avec l’auteur et ses personnages – il ne fait pas toujours la part de l’un et des autres –, il se découvre soudain une parenté avec tous ces inconnus, la parenté des anges et des démons qui se déchirent à leur suite, peut-être, il tire son miel d’un détail qui l’enchante, suivant sans le savoir les conseils du professeur Nabokov qui recommandait à ses étudiants : « Caressez les détails, les divins détails ! », il s’aperçoit tout à coup dans le miroir de la fiction sans immédiatement se reconnaître, n’est-il pas plus grand, plus fraternel qu’il ne se croyait ? Il rit, il pleure, il aime, il réfléchit, il est heureux. Mais ce bonheur pris hors du monde n’est-il pas singulier ? Oui, vous avez raison, mais il est nécessaire, vital. Veuillez lire, s’il vous plaît, ce qu’en a écrit Mario Vargas Llosa : « La vie réelle, la vie véritable, n’a jamais suffi ni ne suffira jamais à combler les désirs humains… L’imagination est un don démoniaque qui creuse toujours un abîme entre ce que nous sommes et ce que nous voudrions être, entre ce que nous avons et ce que nous désirons. Mais l’imagination a conçu un astucieux et subtil palliatif à ce divorce inévitable entre notre réalité limitée et nos appétits démesurés : la fiction. Grâce à elle nous sommes davantage et nous sommes différents sans cesser d’être les mêmes. Nous nous fondons et nous multiplions en elle, nous vivons bien davantage de vies que celles que nous avons et que celles que nous pourrions vivre si nous restions confinés dans le véridique, prisonniers de l’histoire. »

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Question sans réponse et légèrement angoissée : cette intimité lecteur-auteur, si jeune encore, est-elle déjà condamnée à mourir ? Il y a un certain temps que des visages et des voix ont forcé la porte du lecteur, dans un grand déploiement de moyens, d’inventions, de charmes et de ruses (hypnose, liberté de zapper, interactivité, culture, bêtise, obscénité) : ce sont les visages et les voix des stars du prime-time. La télévision s’est glissée dans les draps du lecteur. Comment finira ce ménage à trois ? Faut-il accepter qu’une intimité chasse l’autre, comme Tocqueville se résignait au triomphe inéluctable de la Révolution, après avoir vanté avec mélancolie les charmes de l’Ancien Régime ?

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Je ne me résous pas à considérer la télévision comme l’ennemie intime et personnelle de la lecture. Ce qu’il nous reste d’humain, au crépuscule du XXe siècle, se débrouille toujours, me semble-t-il, pour concilier les avantages et les inconvénients du monde moderne avec les vieilles richesses de la culture. C’est ainsi que nous avons pris l’habitude de survoler la planète, serrés les uns contre les autres, à dix mille pieds d’altitude, par une atmosphère extérieure de moins quarante degrés Celsius, en buvant des quarts de vins de Champagne ou de Bordeaux. L’avion possède le privilège d’abolir le temps. Avec l’avion, il est possible de se réveiller dans son lit à Paris, de prendre son café avec des croissants à Rome, de déjeuner sur les bords du Nil au Caire, et de rentrer le soir même dormir dans ses draps. Je n’arrive pas à me lasser de cette perspective qui nous permet, à nous pauvres créatures soumises aux lois de la pesanteur, d’apparaître avec la vivacité des djinns ici et là à la surface du monde. Si j’étais riche – il n’est pas interdit de rêver –, je vivrais dans un jet privé comme les beatniks des années soixante vivaient dans leur motor-home. En attendant, j’utilise comme tout le monde les lignes régulières qui m’ont donné, malgré elles, des satisfactions dont m’aurait privé un jet-home. L’aviation commerciale est en effet loin de posséder l’efficacité absolue des tapis volants de la littérature orientale. Il n’est pas conseillé d’affronter ces dysfonctionnements sans s’être muni d’une provision de lectures suffisante. C’est ainsi, en voyage, que j’ai eu l’occasion de lire ou de relire la plupart des livres cités dans ces pages. Retour à Brideshead, d’Evelyn Waugh, c’était sur une banquette du premier étage de l’aéroport de Casablanca, Maroc, où j’avais été condamné à passer une journée entière par les mécaniciens au sol d’Orly qui, pour fêter l’issue victorieuse de leur grève, défilaient une dernière fois en agitant des feux de Bengale sous le nez pointu des avions. Lolita, de Nabokov, j’ai eu l’occasion de le savourer une nouvelle fois sur le tarmac de l’aéroport de Quito, Équateur. Un coup d’État militaire venait de renverser le gouvernement légal. Mon avion, sur le point de décoller, avait été immobilisé en bout de piste entre deux engins blindés. Le personnel de cabine avait été autorisé à ouvrir la porte de l’appareil. Une passerelle avait été approchée. J’étais descendu m’asseoir à l’ombre d’une aile, au milieu d’un décor très vert de montagnes et de pâturages. C’est à New York, USA, sur les terrains sableux bordés de lagunes proches de JFK Airport que j’ai découvert le charme de L’Esprit des lieux de Durrell. Le billet de retour New York-Paris qu’un ami m’avait obligeamment donné n’était pas accepté par les employés des comptoirs d’enregistrement, qui m’ont fait patienter pendant trois jours. Il me restait 5 dollars en poche et je ne possédais pas de carte de crédit (oui, je sais, on était loin du jet privé). Je me suis installé pour tenir. La nuit je dormais attaché à mon sac, le jour je le mettais sous ma tête pour lire en respirant des odeurs de mer et de kérosène au soleil de l’été indien. J’ai lu pour la première fois les Anti-mémoires d’André Malraux dans l’avion qui m’emmenait en 1976 à Colombo, Ceylan. (« En 1923, j’attendais de Ceylan une Afrique du Nord plus éclatante. Les marchands de bijoux avaient pris le paquebot à l’abordage avec des hurlements de pirates et des paniers pour jouvencelles, d’où ils tiraient leurs saphirs étoilés, avec la solennité des gardiens des joyaux sacrés. À terre, je rencontrais des maisons toutes vertes du côté de la mousson, de vastes jardins presque sans fleurs… ») J’ai relu les Antimémoires dans un fossé, près de la bretelle de l’autoroute qui conduit à l’aéroport international de Budapest, Hongrie. C’était à la fin d’une belle journée d’octobre. Je m’étais arraché rapidement, pour ne pas rater mon avion, aux eaux chaudes d’une piscine découverte du Gellertbad. Fondés par les Romains il y a deux mille ans, ces thermes sont une véritable institution, quotidiennement fréquentée par la population de Budapest. Des Hongrois, jeunes et moins jeunes, barbotent pendant des heures dans l’eau brûlante en jouant aux échecs ou en lisant leur journal. Au moment où je partais, un coup de vent avait dépouillé les ramures d’un vieil orme de leur feuillage roux et poussé les feuilles dans un tourbillon vers l’eau du bain. Un homme à la moustache grise avait regardé par-dessus ses verres de presbyte les couleurs d’une nature mourante rougir l’eau tout autour de nous et m’avait dit : « Vous avez de la chance, vous venez d’assister à l’arrivée de l’automne… » Une heure plus tard, à l’aéroport, un guichetier d’Air France prévenait les candidats au départ pour Paris : « … votre avion… retardé… aiguilleurs du ciel… grève… rentrée sociale… automne… » Je m’étais écarté du terminal et avait lu, adossé à un remblai, jusqu’à la chute de la lumière.

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