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Les Harkis

De
296 pages
Dans cette chronique de traîtrise et d'abandon, d'ostracisme et d'exil, l'anthropologue américain Vincent Crapanzano se penche sur le sort des harkis et de leurs descendants. Sous le terme 'harki', il englobe le quart de million de supplétifs algériens qui ont combattu aux côtés des Français durant la guerre d'Algérie et qui, après l'indépendance en 1962, furent pour la plupart désarmés et renvoyés dans leurs villages par leurs officiers.
Dénoncés comme traîtres par les Algériens, trahis par les Français, plus de soixante mille d'entre eux furent emprisonnés, sauvagement torturés et exécutés. Ceux qui réussirent à rejoindre la France furent cantonnés dans des camps, certains pendant près de vingt ans. Selon l'auteur, ils y sont devenus une population doublement à part : à la fois ghettoïsée et emmurée dans le silence. Et quand à leurs enfants, ils souffrent d'une double blessure : celle qu'ils ont eux-mêmes endurée et celle produite par le mutisme de leurs pères.
Plus qu'un simple retour sur le sinistre passé des harkis et leur douloureux présent, cette enquête ethnographique retrace les nombreux paradoxes d'une identité forgée par l'indignation, le ressentiment et la soif de justice. Elle nourrit en outre une puissante réflexion sur la façon dont les enfants portent la responsabilité des choix de leurs parents, dont l'identité personnelle est façonnée par les forces impersonnelles de l'histoire et dont la violence elle-même s'insinue dans chaque aspect de la vie humaine.
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Bibliothèque des sciences humaines
VINCENT CRAPANZANO
L E S
H A R K I S
M É M O I R E S S A N S I S S U E
e s s a i
Traduit de langlais par JohanFrédérik Hel Guedj
G A L L I M A R D
Titre original : T H E H A R K I S.N E V E R H E A L SW O U N D T H AT T H E
© 2011 by The University of Chicago Press. All rights reserved. © Éditions Gallimard pour la traduction française, 2012.
À Garrick, pour un monde meilleur
Avertissement
Comme la remarqué Michèle Beaussant, la classification courante et juridique des populations dAlgérie a présenté une série de problèmes qui reflètent les relations précaires entre lAlgérie et la France et entre leurs habitants. La catégorisation des noms des différentes populations est res tée incohérente, parfois contradictoire, et elle a souvent changé, au cours des cent trentedeux années de colonisation française. Ces changements nétant pas dune importance immédiate pour cette recherche, jai adopté, assez arbitrairement, par souci de lisibilité les usages suivants. Jappelle 1 les populations natives dAlgérie, que les Français appelaientindigènes, des Algériens. (Jusque dans les années 1930, on appelait Algériens les colons européens, mais pas les indigènes euxmêmes.) Ils comprennent à la fois les Arabes et les Berbères. Même si lon a souvent donné le nom de musulmans aux Algériens, jai évité ce terme, sauf quand je me réfère spécifiquement à leur identité religieuse, car il y a aussi des Algériens * juifs et chrétiens. Je désigne les Européens de deux termes,colons, ou * piedsnoirs, une appellation plus récente. Malgré de nombreuses inter prétations, lorigine de cette appellation reste obscure. Sils sont généra lement considérés comme étant dorigine française, les piedsnoirs sont en fait les descendants de Français, dEspagnols, dItaliens, de Maltais et d; pour la quasitotalité dautres immigrants entre eux, ils sont devenus citoyens français et le sont presque tous restés. (Les Juifs algériens se sont vu accorder la citoyenneté française en 1870, avec la promulgation du décret Crémieux.) JFrançais » pour désigner lesemploie le terme « citoyens de France qui vivent en métropole ou qui ont été temporairement résidents en Algérie, les officiers de larmée, par exemple. Faute dun terme plus approprié, et pour pleinement reconnaître que les harkis sont
1. En français dans le texte ; les expressions ou mots écrits en français par lauteur sans traduction anglaise seront signalés par un simple astérisque. (N.d.T.)
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citoyens français, jpour désigner lafrançais » utilise le qualificatif « population européenne. Jemploie le motharki, au sens étroit du terme, pour désigner les Algériens et leurs proches qui se sont rangés dans le camp des Français * pendant la guerre dindépendance et ont servi desupplétifsdans larmée française. Je suis lusage des harkis qui désignent leur progéniture, quel que soit son âge, comme desenfants de harkis. Le terme, au moins chez les harkis désireux de préserver leur identité, inclut aujourdhui les petits enfants. Et parfois, suivant là encore lusage des harkis, je me réfère aux harkis, à leurs enfants et à leurs petitsenfants sous le terme collectif de harkis. Lusage que jen fais doit généralement être clair, eu égard au contexte. Enfin, je me réfère, du moins dans les premières occurrences, aux enfants de harkis qui ont au moins vécu une partie de leur vie dans un camp ou un hameau de forestage où leurs parents étaient logés en les appelant lesharkis de la génération charnière, une expression que le général AbdelAziz Méliani fut le premier à employer en 1993. Les harkis de cette génération étant au centre de mes recherches, je les ai le plus souvent appelésharkisouenfants de harkis. Là encore, mon usage en ce sens du termeharkidevrait être clair au regard du contexte où il apparaît. Je dois ajouter que lextension courante du termeharkià tous les Algériens qui travaillaient à un titre ou un autre pour larmée française ma conduit à lutiliser aussi dans ce sens élargi quand les individus sur lesquels jécris en font autant. Lorsque le contexte semble approprié, et reprenant en cela lusage de ladministration française, je me réfère aux Algériens qui se sont rangés dans le camp des Français et se sont installés ou ont été installés en France en tant que « Français musulmans rapa triés ». Un certain nombre de mots sont couramment utilisés pour désigner les Algériens qui sopposaient à la domination française. Jemploie le terme nationalistepour ceux qui ont adopté une posture politique dopposition aux Français. Pour ceux qui ont lutté pour lindépendance, jemploie généralement les motscombattant,combattant de lindépendance, * maquisardoupartisan. Jai choisi dutiliser les graphies françaises cou rantes des termes arabes désignant ces combattants. Ainsi,moudjahid pour larabemujâhid,fedayinpourfidâiyyûn, et le vocable à nuance péjorative, quoique fréquemment employé par les soldats français,fella ghapourfallâqât(bandit). Jai évité lusage des motsrebelle,révolution naireouhorslaloi, sauf là où le contexte lexigeait. La signification dautres termes arabes et berbères est donnée à leur première occurrence.
Introduction
À la fin des années 1980, je rendais visite à des amis dans le sud de la France, au cœur des collines surplombant Grasse. Fatigué par le décalage horaire, je me couchai très tôt. Il faisait encore jour. Quelques heures plus tard, dans le noir, je méveillai dun rêve dont je me souviens encore vaguement aujourdhui, un rêve où, bercé par la musique, je luttais pour rester éveillé en pleine cérémonie de mariage marocain. Javais déjà plusieurs fois vécu cette expérience lors de missions de terrain au Maroc, à la fin des années 1960. En replongeant dans le sommeil, je maperçus que cette musique de mon rêve était en fait réelle et quelle filtrait par la fenêtre entrouverte de ma chambre. Dans la matinée, jai demandé à mon hôte si javais pu entendre de la musique marocaine. Il ma dit, « ouienfin, pas exactement ». Cela venait sans doute du village harki voisin, de lautre côté de la vallée. Il sraffut » quétait tellement habitué au « ils faisaient quDe la musique marocaine, algéil ne les entendait plus. « rienne, tout ça, pour moi, c» Il ne savaitest du pareil au même. rien de ce village. « Parfois, on voit les hommes, complètement ivres, marcher sur la route jusquà leur village. » Sa connaissance des harkis et de leur hameau sarrêtait apparemment là. Plusieurs jours après, en regagnant la maison, jai pris le mauvais tournant et abouti dans un culdesac qui débouchait sur le hameau des harkis. Des hommes, des femmes et des enfants, des enfants innombrables, étaient assis à lombre sous deux arbres chétifs, à lentrée du village. Jai fait rapidement demitour et me suis
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éloigné aussi vite que possible. Je les revois encore me dévisa geant, lair furieux, le visage figé par lhostilité, la suspicion et la peur. Jen savais peu sur les harkis, si ce nétait quil sagissait dAlgériens qui avaient combattu aux côtés des Français pendant la guerre dindépendance algérienne, le plus sanglant des conflits anticoloniaux impliquant la France, qui sétait prolongé de 1954 à 1962. Javais entendu dire quà la fin du conflit la population algérienne avait tué des dizaines de milliers dentre eux. La plu part de ceux qui avaient réussi à senfuir vers la France avaient été incarcérés dans des camps et des hameaux de forestage, pendant près de vingt ans pour certains. Comme ma sympathie était tou jours allée au FLN, qui avait mené lAlgérie à lindépendance, les rares fois où javais eu loccasion de penser aux harkis, je les avais considérés comme des traîtres, des opportunistes, des vendus, des * collabos. Je me rappelais des manifestations contre la guerre, à Paris ; les révélations sur les faits de torture commis par larmée française, notamment sur la personne de Djamila Bouhired, condamnée à mort pour avoir posé une bombe dans un restaurant dAlger, mais dont lexécution avait été finalement commuée sous la pression populaire ; lattentat contre le Drugstore des ChampsÉlysées ; et un massacre perpétré par la police parisienne 1 (sous les ordres du préfet, Maurice Papon, le 17 octobre 1961 ). Lennemi, cétait larmée française et les piedsnoirs (les colons européens dAlgérie) ; de Gaulle avait évité de justesse de se retrouver lui aussi dans le camp de cet ennemi, du moins à mes yeux (mais aussi aux yeux de nombre de ceux qui soute naient lindépendance algérienne). Et pourtant, il nétait pas exempt dopprobre. Mes héros sappelaient JeanPaul Sartre, Simone de Beauvoir et Frantz Fanon. Javais lu des pages sur les 2 atrocités commises par le FLN , mais sans jamais les prendre au sérieux, ou alors en les considérant comme des violences inévi tables, commises au nom dune cause supérieure. Nous avions
1. Papon fut responsable de la déportation de milliers de Juifs vers les camps de la mort allemands, en 1942 et 1943, crime pour lequel il fut condamné en 1998. Il a purgé moins de trois années de sa condamnation à dix ans de réclusion criminelle. 2. Pour le sens des sigles, voir page 283.