Les Malentendus de l'amour dans La Porte étroite d'André Gide

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« Ô feinte exquise de l'amour, de l'excès même de l'amour, par quel secret chemin tu nous menas du rire aux pleurs et de la plus naïve joie à l'existence de la vertu ! »
André Gide, La Porte étroite, II, p.47.

Les Malentendus de l'amour propose une critique littéraire de La Porte étroite d'André Gide. Il ouvre la voie à la décristallisation de l'amour humain. Pourquoi cette inaptitude au bonheur terrestre ? Que vient donc faire Dieu dans cette histoire ?
Le lecteur aime Alissa et Jérôme, mais il les plaint. Avec eux, il découvre les malheurs de l'amour, si ce n'est l'arrêt sur image, derrière laquelle se glisse une immensité vide.


Publié le : jeudi 4 février 2016
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EAN13 : 9782334026123
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ISBN numérique : 978-2-334-02610-9

 

© Edilivre, 2016

Citation

 

 

Aimer d’un amour humain, c’est pouvoir passer de l’amour à la haine tandis que l’amour divin est immuable.

Léon Tolstoï

La vie de la plupart des hommes est un chemin mort et ne mène à rien. Mais d’autres savent, dès l’enfance, qu’ils vont vers une mer inconnue. Déjà l’amertume du vent les étonne, déjà le goût de sel est sur leurs lèvres – jusqu’à ce que, la dernière dune franchie, cette passion infinie les soufflète de sable et d’écume. Il leur reste de s’y abîmer ou de revenir sur leurs pas.

François Mauriac

Dédicace

 

 

A mon mari Ndaga

Introduction

La formule « la pire souffrance est celle de deux âmes qui ne peuvent pas s’approcher »1 reprend de l’actualité avec Les malentendus de l’amour dans La Porte étroite d’André Gide.

L’équation essentielle, comment oublier son enfance – sa propre mère –, est en perpétuel renouvellement.

On le sait, un lecteur, quand il ouvre un livre, aime non seulement y trouver de vrais mystères, de l’intrigue mais aussi et surtout à s’imiscer dans l’univers créatif de l’auteur. Et un jour, quand il entend cet éternel cri d’Amour de l’héroïne si profondément humaine : « Est-ce toi, Jérôme ?… » (PE, 146), « Jérôme ! Est-ce toi ? » (Ibid), il comprend alors que le mot « adieu » domine dans le récit et qu’il emporte son esprit, bon gré mal gré, dans la mouvance effervescente d’un destin tragique.

Il s’agit pourtant de survivre. Ni plus ni moins. Mais l’héroïne fait en sorte d’assembler les morceaux épars d’une existence brisée pour créer une sorte d’alchimie déroutante : que vient donc faire Dieu dans cette histoire ? Dès lors, on sent la naissance d’un drame, d’une souffrance, mais peut-être, est-on en droit en même temps, de faire sienne cette pensée, de s’approprier cette histoire. Aussi une certaine certitude est en train d’être acquise, celle qu’expriment ces propos : « Je crois que, souvent, le mal est d’une plus grande vertu éducatrice et initiatrice que ce que vous appelez le bien. Oui, je crois cela fermement et de plus en plus ».2

Se donner la vie est le combat sans nom que mène Alissa. Mais pourquoi reste-t-elle prostrée à l’exact point de rencontre de l’amour humain et de l’amour divin ?

Peut-être, ce dérèglement de tous les sens trouve-t-il sa véritable réponse en Gide lui-même. Son Journal n’est-il pas révélateur ou bien Les Cahiers d’André Walter ? Esquisser ne serait-ce que cette sorte de bilan rassure, car seul importe le sentiment de proximité avec l’écrivain, lequel indique dans un de ses écrits : « Je ne suis pas, je deviens ». Quel plaisir égoïste de se sentir ainsi moins seul…

Maintes critiques littéraires se sont plongées dans les zones d’ombre de cette personnalité complexe et de son œuvre. Autant passer à un autre sujet… Ou bien savoir, peut-être, que les malentendus de l’amour trouvent leur résolution dans cette réflexion : « beaucoup de chemins mènent à Rome ».3 Comme une énième manière mais cette fois-ci artisitique et littéraire de dire qu’il y a effectivement de multiples façons d’être dans la vérité.

Tout au long de cette critique littéraire, le souci premier est d’atteindre, à vrai dire, une certaine vérité par la discussion appelée plus précisément « la raison communicationnelle ».4 Discuter signifie être toujours en recherche, remettre souvent en question ce que l’on énonce. « Ce que je sais, c’est que je ne sais rien », avouait Socrate. Discuter, c’est aussi déterminer de manière concise, les problèmes nés d’une question, d’une assertion ou d’un concept.

Les malentendus de l’amour invitent le lecteur à s’interroger sur la composante fondamentale de La Porte étroite : celle de la recherche d’un soi ou de soi, avec une manière de tourner autour. Mystérieusement, Alissa se perd dans le vertige de l’infiniment grand. Exige-t-elle trop d’elle-même ?

En fait, la question de l’Etre dans ses rapports avec la vérité et la liberté est la pierre d’achoppement : de quoi a-t-on à se libérer ? Quelles sont les conditions de toute libération ?

La visée chrétienne d’Alissa est bien la ligne de force qui organise les thèmes et qui permet une lecture des lignes qui vont suivre.

Au fond, qu’est-ce que Les malentendus de l’amour ?

Avec cette interrogation, le lecteur touche à un sujet vaste où différents points de vue sont tout à fait possibles. Même si on ne peut prétendre développer tous les aspects de la problématique, il reste possible de dégager une position de la question et une réponse à la question.

Ainsi, cette critique littéraire poursuit un double objectif : justifier son titre en mettant l’accent sur les cicatrices du corps et de l’esprit des jeunes protagonistes et indiquer clairement le mouvement d’ensemble de son développement.

La réflexion qu’elle suscite s’inscrit dans un tableau à double entrée. D’une part, l’amour humain, et d’autre part, l’amour divin. La nécessité impérieuse d’Alissa de conquérir la liberté constitue le véritable enjeu de cette histoire d’amour. Pour en traiter, il faut d’abord procéder à une analyse de la naissance, de la croissance et du dépassement de l’amour affectant les organes des sens des héros. Enfin, l’évolution intérieure de l’héroïne permet d’éclaircir les problèmes liés à la recherche immanente de Dieu, au mysticisme et au quiétisme comme mirage.


1Les Cahiers et les Poésies d’André Walter, Paris, Gallimard, 1952, p.68.

2. André GIDE, Journal, t. I (1889-1939), Paris, Gallimard, La Pléiade, 1951, p. 953.

3. André GIDE, op. Cit., p. 925.

4. Cette dénomination est empruntée à Jürgen Habermas, philosophe allemand qui étudie les rapports de la technique, du pouvoir et de la communication.

Première partie

L’amour humain

 

 

« O feinte exquise de l’amour, de l’excès même de l’amour, par quel secret chemin tu nous menas du rire aux pleurs et de la plus naïve joie à l’existence de la vertu ! ».

André Gide, La Porte étroite, II, p.47.

 

 

La littérature amoureuse peut bien être une source intarissable de conflits. La Porte étroite, un exemple parmi d’autres, ouvre la voie à la décristallisation de l’amour humain. La réflexion de Graham Greene, « l’amour humain ne connaît rien qui se puisse appeler victoire ; à peine quelques petits succès stratégiques avant le désastre final de la mort et de l’indifférence »5, pourrait servir d’exergue à l’histoire d’Alissa et de Jérôme, pour en indiquer l’esprit. Pourquoi cette inaptitude au bonheur terrestre ?

Peut-être, faut-il s’adresser au Bien suprême, la liberté. Alissa est ce que des facteurs familiaux et sociaux ont fait d’elle, mais elle est aussi « ce qu’elle se fait ». Ainsi, les malentendus de l’amour s’abreuvent dans le creuset de deux infinis. D’un côté, le fatalisme, de l’autre, le déterminisme scientifique.

Le champ de l’expérience humaine est gravement compromis. Les héros de La Porte étroite passent à côté de l’amour vécu uniquement sur le mode théorique. Les repères sociaux, moraux et culturels sont puisés dans l’imaginaire et non dans le réel : l’amour charnel est absent, seul l’esprit est roi dans la maison des cœurs.

Le lecteur aime Alissa et Jérôme, mais il les plaint. Avec eux, il découvre les malheurs de l’amour, si ce n’est l’arrêt sur image, derrière laquelle se glisse une immensité vide.


5Le fond du problème, 1942, livre III, 1re part., chap. II, 1.

Chapitre I
La naissance de l’amour

L’histoire générale de l’amour, complexe, paradoxale et problématique, se reflète aisément dans La Porte étroite. L’amour, défini comme un « mouvement du cœur qui nous porte vers un être, un objet ou une valeur universelle »6 mérite une conceptualisation plus précise. Déjà, on remarque que les adjectifs « doux » et « triste » (PE, 14) qualifiant la personnalité de Miss Ashburton et celle de Madame Palissier autorisent à pressentir les couleurs obscures de l’amour naissant. Le récit de cette passion amoureuse ne commence-t-il pas avec la mort du père de Jérôme ? (PE, 16).

Le phénomène de la « cristallisation » de l’amour se met pourtant en place. A vrai dire, il faut discerner à l’origine de ce fait, la présence d’une surcharge émotive.

I. – LES PRÉMISSES DE L’AMOUR

Le sentiment amoureux éprouvé par Jérôme reçoit sa première impulsion lors de la découverte du drame qui marque sa vie au fer rouge :

« Cet instant décida de ma vie (…) Sans doute je ne comprenais que bien imparfaitement la cause de la détresse d’Alissa, mais je sentais intensément que cette détresse était beaucoup trop forte pour cette petite âme palpitante, pour ce frêle corps tout secoué de sanglots. » (PE, 27).

Le pouvoir des sens rayonne, le narrateur possède manifestement une intuition aiguisée, laquelle est capable de percevoir et se voir révélé un amour difficile. On se souvient effectivement que « La chambre est déjà si sombre » (Ibid) et que « tombe un jour mourrant » (ibid). Tout contredit la gaîté de la scène et le silence est oppressant. On devine la virtualité d’un quelconque envoûtement. Le mal s’agite derrière l’indifférence d’Alissa :

« (…) je n’entends pas de réponse, explique Jérôme. Je pousse la porte qui cède silencieusement. » (Ibid)

Cette inattention, même involontaire, bâtit l’amour sur le fondement du désespoir.

A. L’absence de repères socio-culturels

Aimer l’autre, c’est d’abord s’aimer. Or, Alissa se refuse, ce qui explique les tourments de son être. Elle ne peut s’engager sur le terrain d’élection de la passion, parce que certaines conditions ne sont pas remplies : sans armes, point de salut.

La naissance du sentiment amoureux doit fixer, au préalable, quelques repères nécessaires à son éclosion. On pourrait illustrer cet argument par cette réflexion de Molière : « Quand nous serons à dix, nous ferons une croix ».7

Les repères socio-culturels sont absents dans le premier groupe linguistique, la famille. Le récit met pourtant en lumière l’importance du cercle familial. Lorsque l’on évoque, par exemple, le propos de Jean-Pierre Claris de Florian – « l’asile le plus sûr est le sein d’une mère »8 –, on s’oblige, ici, à le contredire, car il traduit mal les relations entre mère – Lucile Bucolin – et fille – Alissa –. En effet, l’éducation parentale, du moins maternelle, est inexistante, car « Lucile Bucolin ne prenait que peu de part à notre vie (…), constate Jérôme (PE, 19).

Même si le lecteur la méprise, la condamne, il faut cependant lui accorder quelques circonstances atténuantes :

« (…) elle n’avait pas connu ou avait perdu très tôt ses parents. » (PE, 18).

De plus, les adjectifs féminins « abandonnée » et « orpheline » (ibid) soulignent davantage encore l’importance de sa carence affective. Elle se voit donc dans l’impossibilité de transmettre à sa fille le nerf essentiel de la vie : l’amour.

Ce drame personnel creuse la terrible blessure d’Alissa. Le cas de Jérôme vient conforter également la perte de l’identité de ce couple : « Je n’avais pas douze ans lorsque je perdis mon père », confesse le jeune homme (PE, 13). Dès lors, son entourage typiquement féminin devient néfaste, en rendant son caractère un peu mièvre et donc peu entreprenant en amour. Il remet en question les valeurs de l’existence, lorsqu’il compare le comportement de Lucile au reste de la famille :

« Nous rentrions ; nous retrouvions au salon ma tante qui ne sortait presque jamais avec nous… » (PE, 16).

Madame Bucolin est une anti-modèle qui pousse même jusqu’à l’ébauche d’une forme incestueuse :

« Les cols marins se portent beaucoup plus ouverts ! Dit-elle en faisant sauter un bouton de chemise. – Tiens ! Regarde si tu n’es pas mieux ainsi ! ” et, sortant son petit miroir, elle attire contre le sien mon visage, passe autour de mon cou son bras nu, descend sa main dans ma chemise entrouverte, demande en riant si je suis chatouilleux, pousse plus avant… » (PE, 21).

Cette situation désoriente nécessairement Jérôme, et, malgré son jeune âge, il doit faire face aux conflits posés entre la légalité et la moralité. La déchirure intérieure reste secrète, mais la victime part néanmoins à la recherche de son équilibre, questionne sa conscience morale, sa loi personnelle, « non écrite »9. Les lois sur lesquelles celle-ci prend appui, loin de s’inscrire dans l’universalité, sont empreintes d’une certaine relativité et donc, fatalement, ses opinions ou ses actions se fondent sur une fausse perception des choses.

Ainsi, le lecteur doit savoir se laisser prendre au jeu, pour intégrer au mieux ce mal-être, mais aussi de toutes les aventures maléfiques. Il s’éprend de Lucile comme une ombre, tant elle surprend, Madame Palissier cette fois, par le dévergondage de sa tenue lors du deuil de la famille : « Oui, c’est bien l’année de la mort de mon père », écrit Jérôme (PE, 17). Elle porte outrageusement une « robe de mousseline » « claire » (ibid) : « Après tout, le blanc aussi est de deuil » (ibid), répond Flora Ashburton pour tenter d’adoucir la révolte de sa gouvernante. On pourrait se réclamer de Jean de la Fontaine, quand il dit : « laissez-leur (aux méchants) prendre un pied chez vous, ils en auront bientôt pris quatre ».10 Mais la mère de Jérôme n’intervient pas auprès de sa belle-sœur, dont le port d’un « châle » (ibid), couleur de la passion amoureuse, « rouge » (ibid), trahit le diable en elle, lequel filtre pareil à un rayon laser, pour crier victoire dans la fuite définitive de Lucile (PE, 28).

Cette annihilation des conventions sociales réglées par les autres membres de la maison, anticipe sur le devenir d’Alissa et de Jérôme :

« Lucile Bucolin, je voudrais ne plus vous en vouloir, oublier un instant que vous avez fait tant de mal… » (PE, 20-21).

Les retombées de cette tragédie sont d’une intensité lourde à porter. La jeune fille est seule désormais, sans repères, hormis ceux qu’elle se forge elle-même. Son amour pour son cousin embrasse l’évanescence de quelque fantôme, car « le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire ».11

B. La communication prélinguistique

Les futurs amants s’enfuient vers des pays nouveaux, de manière assez étrange. On le voit, l’échange des idées prend la forme d’une communication prélinguistique essentiellement. L’expression du corps est première.

Mais ces regards, ces sourires ou ces gestes appartiennent à des personnages puérils, semblables à des bébés sans paroles. Jérôme, le narrateur, apporte un éclairage particulier sur l’attitude de l’héroïne :

« A cause de son sourire enfantin, la gravité de son regard était charmante » (PE, 34).

La contradiction des sens teinte d’ombre les fibres de son être. Les conflits intérieurs de l’âme se ressentent par l’utilisation qu’elle fait de son corps. D’ailleurs, son regard n’est-il pas étrangement « interrogateur » (ibid) ? Alissa est esclave d’elle-même, elle ne se libère pas : le moi profond et le moi social sont deux entités distinctes.

De ce fait, l’apparition des répercussions dans les sentiments amoureux n’est autre qu’une suite logique. La communication prélinguistique est répréhensible parce qu’elle fait naître une incompréhension initiale dans le jeune couple. Se poser la question sur le problème de l’amour, c’est déjà douter, contrairement aux dires du jeune homme :

« Qu’Alissa m’aimât, je n’en pouvais douter un instant. Et quand je l’eusse fait jusqu’alors (…) » (PE, 40).

On accorde une grande place au silence, à ce monde d’autistes, que ne ponctuent même pas...

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