Les mêmes yeux que Lost

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La fiction sait ce que la réalité ne fait que sentir. L’Occident a répandu ses ténèbres sur le reste de la Terre. Et la série Lost ne se contente pas d’en dresser le portrait le plus complet ; elle met également en scène la quête d’un nouveau pôle d’orientation, qui passe par la compréhension de nos conditionnements et déterminations, l’interprétation symbolique unificatrice et la naissance d’un regard parfait qui intègre et dépasse tous les conflits.
Dans cet essai, l’auteur démontre que Lost, à mi-chemin du projet tout public et de la narration complexe, en dépassant le clivage historiquement connu du grand récit mythique et de la fiction d’avant-garde, ouvre de plain-pied l’art du XXIe siècle.
Sont mis à contribution, entre autres, Sohrawardî, René Guénon, Henry James, René Daumal et Twin Peaks pour produire le ta’wîl de Lost : une exégèse qui soit également un exil de notre prison occidentale.
Publié le : mercredi 20 août 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756104966
Nombre de pages : 119
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Pacôme Thiellement
Les mêmes yeux que Lost
La fiction sait ce que la réalité ne fait que sentir. L’Occident a répandu ses ténèbres
sur le reste de la Terre. Et la série Lost ne se contente pas d’en dresser le portrait le
plus complet ; elle met également en scène la quête d’un nouveau pôle d’orientation,
qui passe par la compréhension de nos conditionnements et déterminations,
l’interprétation symbolique unificatrice et la naissance d’un regard parfait qui intègre
et dépasse tous les conflits.
Dans cet essai, l’auteur démontre que Lost, à mi-chemin du projet tout public et de la
narration complexe, en dépassant le clivage historiquement connu du grand récit
mythique et de la fiction d’avant-garde, ouvre de plain-pied l’art du XXIe siècle.
Sont mis à contribution, entre autres, Sohrawardî, René Guénon, Henry James,
René Daumal et Twin Peaks pour produire le ta’wîl de Lost : une exégèse qui soit
également un exil de notre prison occidentale.
Pacôme Thiellement, né en 1975, a écrit des livres d’inspiration théophanique,
herméneutique et burlesque, sur les Beatles, Frank Zappa, la bande dessinée,
Gérard de Nerval, Led Zeppelin et Twin Peaks. Il a co-réalisé des films d’orientation
et de conditionnement avec Thomas Bertay et a participé aux collectifs SPECTRE,
L’Éprouvette et Écrivains en séries.
EAN numérique : 978-2-7561-0495-9978-2-7561-0496-6
ISBN livre papier : 9782756102849
www.leoscheer.comLES MÊMES YEUX QUE LOSTDans la même collection
VARIATIONS I
Catherine Malabou, La Plasticité au soir de l’écriture, 2004
VARIATIONS II
Didier Eribon, Échapper à la psychanalyse, 2005
VARIATIONS III
François Noudelmann, Hors de moi, 2006
VARIATIONS IV
David Nebreda, Sur la révélation, 2006
VARIATIONS V
Didier Eribon, D’une révolution conservatrice, 2007
VARIATIONS VI
Éric Duyckaerts, Théories tentatives, 2007
VARIATIONS VII
Éric Rondepierre, Toujours rien sur Robert, 2007
VARIATIONS VIII
Henri-Pierre Jeudy, Nouveau discours amoureux, 2008
VARIATIONS IX
Claude Esturgie, Le genre en question ou questions de genre, 2008
VARIATIONS X
Catherine Malabou, Ontologie de l’accident, 2009
www.centrenationaldulivre.fr
VARIATIONS XI
Emmanuel Tugny, Sidération!, 2010
© Éditions Léo Scheer, 2011
www.leoscheer.comPACÔME THIELLEMENT
LES MÊMES YEUX QUE LOST
VARIATIONS XII
Éditions Léo ScheerVariations
Collection dirigée
par Léo ScheerC’est de moi qu’il s’agit dans ce Récit,
car je suis passé par la catastrophe.
Sohrawardî, Récit de l’exil occidental1
PENSE À UNE BOÎTELe destin des miroirs et des hommes, c’est d’être brisés. La
réflexion n’est pas suffisante et elle ne le sera jamais ; il faut
qu’on vous fasse particulièrement mal pour que vous
compreniez à quel point la vie ne ressemble pas à l’image que
vous vous en faisiez. Un homme, c’est quelqu’un qui se
trompe. Et il peut aussi bien être trompé par l’illusion de sa
liberté que par l’attribution de ses décisions les plus intimes
à une puissance étrangère officiant comme providence
personnelle. Il peut aussi bien être trompé par l’idée de hasard
que par l’idée de destin. Un homme, c’est quelqu’un qui sait
rarement à quel ange se vouer. Pourtant, nous avons besoin
de nous sentir autorisés pour agir. Nous avons besoin qu’une
voix nous guide hors du carrefour de possibilités ouvert par
chaque moment et dont le constat ou la contemplation ne
nous rend généralement qu’impuissants et hagards. Nous
avons besoin qu’une image nous montre, par avance,
pourquoi nous allons agir d’une façon qui nous échappe toujours
du tout au tout. Nous sommes toujours fatigués à l’idée de
devoir justifier nos actes, perpétrés dans la passion, la colère
ou l’urgence. Nous sommes fatigués de nous expliquer. Et
c’est une assez longue histoire.
En 2007, J. J. Abrams est à Monterey. Il vient faire une
présentation de Lost, dont il est le producteur, lors des
séminaires transdisciplinaires organisés annuellement par
TED, un acronyme pour Technology, Entertainment & Design.
Dans sa conférence stand-up de vingt minutes, Jeffrey Jacob
Abrams, co-créateur de la série avec Damon Lindelof,
galvanise le public de cette initiative californienne en parlantLES MÊMES YEUX QUE LOST12
de son grand-père, Harry Kelvin, et de sa société
d’électronique. Il le décrit comme un bricoleur et un savant fou,
déconstruisant les mécanismes des radios et des téléphones,
parlant à son petit-fils des techniques de sérigraphie et de
reliure, et s’amusant de sa crédulité face aux spectacles de
magie. Il enchaîne avec leurs visites régulières dans un magasin
de farces et attrapes new-yorkais, situé à l’étage d’un vilain
petit immeuble de centre-ville. « Une des choses que j’ai
achetées dans ce magasin, c’est cette boîte: Mystery Magic Box,
explique Abrams. Je l’ai achetée il y a plusieurs décennies, et
je ne l’ai jamais ouverte. Je ne l’ai pas ouverte parce qu’elle
représente quelque chose d’important pour moi : elle représente
l’infini des possibilités. Elle représente l’espoir. Elle représente
les potentialités. Quoi que je fasse dans ce que je fais, je suis
toujours attiré par les possibilités infinies. Je suis toujours attiré
par les potentialités. Si je commence à penser à Lost, je me dis:
mon Dieu, les boîtes mystérieuses sont partout dans ce que je
fais. Lors de la création de Lost, Damon Lindelof et moi, quand
nous avons mis au point la série ensemble, nous avons dû tout
faire dans un laps de temps très court. Onze semaines et demi
pour l’écrire, choisir les acteurs, former l’équipe, réaliser un épisode
pilote d’une heure et demi. Il n’y avait pas beaucoup de temps.
Mais il y avait ce sens des possibilités… »
Cette histoire de boîte magique et mystérieuse va hanter
Lost, mais pas nécessairement pour son meilleur. Et pas
nécessairement pour filer la métaphore de J. J. Abrams non
plus. La série Lost, Abrams l’abandonne, du reste, dès
l’achèvement du pilote. Il n’y reviendra pas de toute la première
année, trop occupé alors à tourner Mission impossible III. Il
se consacre ensuite à la production de Cloverfield (2008), de
la série Fringe (2008) et à la réalisation de Star Trek XI
(2009). On peut dire que, dès le second épisode, Lost ne
lui appartient plus. Il le laisse entre les mains du jeune et
peu expérimenté Damon Lindelof. Et le jeune Damon
Lindelof ira chercher le vieux Carlton Cuse, plus roué auxPENSE À UNE BOÎTE 13
techniques de récit, avec qui il avait brièvement travaillé
sur Nash Bridges, pour l’aider à écrire et architecturer les six
saisons de sa citadelle télévisuelle en suspens. Est-il besoin
de préciser que le ressentiment contre un chef introuvable
ou absent est une des dynamiques de Lost? Bien sûr, le
personnage de John Locke souffre le martyre dans une compagnie
qui fabrique des boîtes. Et dans l’épisode The Man from
Tallahassee, c’est le chef des « Autres », Ben Linus, qui joue
sur les nerfs du héros avec la métaphore abramsienne pour
lui parler de son île bien-aimée. « Pense à une boîte. Tu t’y
connais en boîtes, pas vrai, John ? Et si je te disais que, quelque
part sur cette île, il y a une très grande boîte… Et quoi que tu
imagines, quoi que tu veuilles y trouver, quand tu ouvres la
boîte, cette chose y est. Qu’en dirais-tu, John ? » Ben aura beau
préciser, quelques minutes plus tard, que la boîte est une
métaphore, Locke n’en aura pas fini avec celle-ci. Comme la
compagnie pour laquelle il travaillait, elle va se mettre à lui
pourrir la vie. Elle va désorienter tout son parcours. Locke
ne va pas cesser de se tromper. Et il sera aussi bien trompé
par l’absurdité apparente de certains des signes qu’il recevra
que par le caractère trop ouvertement symbolique des autres.
À la fin de la quatrième saison, quand il pénètre sa dernière
station DHARMA, The Orchid, Locke ne peut s’empêcher
de demander à un Ben hautain et blasé, n’attendant que la
première occasion de répondre par la négative : « Est-ce que
c’est ça, la boîte magique ? »
Eh bien non : The Orchid ne contient aucune boîte
magique. Et elle ne se caractérise ni par l’espoir ni par les
potentialités. L’absence de boîte magique sur l’île sera bien
le signe du démenti secret, par les scénaristes de la série, de
la promesse initiale de son créateur. Seul un dieu absent
peut vous promettre l’impossible. Seul un dieu inexistant ou
menteur peut vous dire que tout ce que vous voulez trouver
dans ce monde y est. Dans la réalité, cela ne se passe pas
comme ça. Vous croyiez être en face d’une « boîte magique et14 LES MÊMES YEUX QUE LOST
mystérieuse » mais, en réalité, vous êtes face à l’événement
qui récuse impitoyablement tous les fantasmes et toutes les
attentes liés à cette fameuse boîte. Vous croyiez être face aux
potentialités ou à l’espoir, mais vous allez être guidés vers
l’apprentissage des limites, des contraintes, des Lois qui
encadrent votre séjour sur la Terre. C’est ce retournement
du mystère, décidé par Abrams et mis en œuvre par sa boîte
de production, dans le miroir de la connaissance réfractée
par Lindelof et Cuse, qui fait toute la singularité de
l’expérience de Lost dans la vie de son spectateur. On vous a promis
un récit d’île mystérieuse fonctionnant comme une boîte
magique. Mais vous allez vous confronter, plutôt sèchement
d’ailleurs, aux symboles de la vue, de la connaissance, de
l’orientation et du dépôt de la tradition : une tapisserie, une
caverne, un phare et une grotte. Et c’est comme si cette
confrontation n’avait pas même été décidée par les
scénaristes mais par les forces qu’ils avaient invoquées en articulant
ensemble les notions traditionnelles d’île séparée du reste du
monde et de recherche d’un guide susceptible d’orienter les
hommes hors de l’enfer de leurs vies ratées. C’est comme si
les scénaristes avaient été investis par ce guide – longtemps
introuvable ou absent – de la tâche de vous transmettre la
nécessité d’une interprétation de ce que vous alliez voir,
pour que vous illuminiez en retour votre vie. Vous n’aviez
rien demandé à personne, mais c’est comme ça. « Il faut
quelqu’un pour se charger de tout cela », vous entendrez-vous
dire, à plusieurs reprises, à la fin de la série. Il faut quelqu’un
pour se charger de tout cela. On vous avait dit que vous aviez
le choix, on vous avait dit que vous étiez libres, mais ce n’était
pas vrai et vous n’avez jamais été libres. Il fallait quelqu’un,
vous dit-on désormais. Et ce quelqu’un, maintenant, c’est vous.2
LE ROI DU MONDEEn 1924, Ferdynand Ossendowski publie un ouvrage
nommé Bêtes, Hommes et Dieux. L’aventurier y raconte son
exil de Russie à partir de la révolution d’Octobre. Apprenant
qu’il a été dénoncé aux bolcheviks, l’ancien président du
gouvernement séparatiste de Sibérie s’engouffre dans la selve
glaciale, équipé d’un sac à dos et armé d’un fusil. Vivant de
chasse et de pêche, de cueillette de cassis et de framboises
sauvages, il traverse l’Asie centrale, passant par le désert de
Gobi, l’Himalaya et la Mongolie. C’est là, au cœur d’un massif
de montagnes pourpres que de vieux bergers comparent au
manteau du diable, que notre héros rencontre le vengeur
solitaire du bouddhisme Vajrayana : Touchegoun Lama, un
mystérieux cavalier noir qui parcourt les plaines à la recherche
des traîtres du Dalaï Lama pour les exécuter d’une balle de
revolver. Le dark lama évoque alors devant Ossendowski
une science secrète à laquelle les Mongols auraient seuls
accès. Il prononce également le nom magique de l’Agartha :
un royaume souterrain étendant ses ramifications sous les
continents et sous les océans, et par lequel s’établiraient
d’invisibles communications entre toutes les régions du monde.
Les Bohémiens seraient les descendants des populations
chassées de l’Agartha. Quelques mois plus tard, c’est un
Soyote des environs de Nogan Kul qui montre à l’aventurier,
en dissipant un nuage de fumée, la porte d’entrée du continent
souterrain. Et, alors qu’il avance dans une plaine près de
Tzagan Luk, par un tour étrange, Ferdynand Ossendowski
voit les chameaux remuer de frayeur. Les oiseaux cessent de
voler, les marmottes cessent de courir et les chiens d’aboyer.18 LES MÊMES YEUX QUE LOST
Un vieux berger s’approche de lui et lui explique : « C’est ce
qui se passe toutes les fois que, au plus profond de l’Agartha, le
Roi du Monde prie pour la destinée des peuples de la Terre. »
Bêtes, Hommes et Dieux est publié dans une vingtaine de
langues. Il est réédité 77 fois, et devient un best-seller en France,
où le sujet n’est pas totalement inconnu. L’Agartha est déjà
apparue dans Les Fils de Dieu (1873) de l’écrivain fantaisiste
Louis Jacolliot, accessoirement consul de France à Calcutta
sous le Second Empire, puis dans la Mission de l’Inde (1886)
de l’occultiste Saint-Yves d’Alveydre, où son nom est censé
signifier insaisissable à la violence. Saint-Yves décrit l’Agartha
comme un échiquier colossal situé dans les entrailles de la
Terre. Ses bibliothèques renfermeraient le véritable corpus
de tous les arts et de toutes les sciences depuis 556 siècles.
Tout fantasque nous apparaît-il aujourd’hui, Bêtes, Hommes
et Dieux entraîne, dans la France des années 20, un débat, à
la fois métaphysique et politique, dont Les Nouvelles littéraires
se font l’écho. En juillet 1924, une table ronde est organisée
entre Ferdynand Ossendowski, le philosophe catholique
Jacques Maritain et René Guénon qui vient alors de publier
Orient et Occident. Pour Guénon, qui s’adresse alors à « ceux
qui sont capables de comprendre qu’une civilisation peut être
constituée par autre chose que des inventions mécaniques et des
tractations commerciales », la condition préalable d’une entente
effective entre Orient et Occident serait une renonciation
complète à l’égard de tous les préjugés qui ont faussé la
mentalité occidentale depuis plusieurs siècles. Ou l’Occident
changera, ou il périra. « Il ne se passe presque pas de jour,
ajoute Guénon, où nous n’ayons l’occasion de lire quelque
déclamation sur la “défense de l’Occident” que personne ne
menace ; quand donc tous ces gens comprendront-ils que l’unique
danger réel est celui qui vient des Occidentaux eux-mêmes ?
Les Orientaux, pour le moment, ont bien assez à faire de se
défendre contre l’oppression européenne; et il est au moins curieux
de voir les agresseurs se poser en victimes. » LE ROI DU MONDE 19
De ce débat ne ressort guère qu’une incompréhension
mutuelle assez comique sur à peu près tout. En particulier
de la part de Maritain, qui voit dans le Roi du Monde une
image du diable (le « prince de ce monde ») et ne supporte pas
l’idée que, pour Guénon, il n’y ait pas de différence essentielle
entre le christianisme et d’autres métaphysiques comme celles
du bouddhisme ou de l’islam, mais qu’il s’agisse de diverses
expressions d’une même source de connaissance universelle
d’origine non humaine. Quant aux Bohémiens évoqués par
Ossendowski, René Guénon ne se contente pas de voir en
eux les anciennes populations, condamnées à l’errance, de
l’Agartha, mais également les gardiens de son dépôt spirituel
dans le monde manifesté. La manie des recensements, la
multiplication incessante des interventions administratives
ou le contrôle des frontières ne sont d’ailleurs, pour l’auteur
du Règne de la Quantité, que des obstacles supplémentaires
à la communication de ce dépôt spirituel en Occident.
L’Agartha apparaît comme une image modernisée de
l’Atlantide, le continent disparu, ressurgissant dans la culture
underground des années folles. « Est-il mort le secret perdu dans
Atlantis ? » demande Roger Gilbert-Lecomte dans le n°3 du
Grand Jeu : « Vous souvient-il qu’avant tout aspirait vers l’unité
une. Maintenant tout expire dans la multiplicité des douleurs.»
Et le 16 septembre 1936, lors de la fête de l’indépendance
du Mexique, Antonin Artaud dit avoir vu à Norogachic, au
fond de la Sierra Tarahumara, le rite originel que livraient
les rois de l’Atlantide.
« Certaines légendes, écrit René Daumal dans Le Mont
analogue, qu’on entend raconter en Mongolie et au Tibet, font
allusion à un monde souterrain, séjour du “Roi du Monde”, et
où, comme une graine impérissable, se conserve la connaissance
traditionnelle. » Si René Guénon reste absolument insensible
aux élaborations politiques que de mauvais plaisants tirent
de leur lecture de Ossendowski ou de Saint-Yves d’Alveydre,
les symboles déployés par leurs ouvrages lui semblent suffi-20 LES MÊMES YEUX QUE LOST
samment importants pour en proposer une plus sobre
lecture. Son étude Le Roi du Monde synthétise avec précision
l’ensemble des données traditionnelles concernant l’existence
d’un centre où serait conservée la connaissance universelle
d’origine non humaine. En sanskrit, cette connaissance est
dite apaurushêya. De cette connaissance est tirée la tradition
primordiale, qui donne, par réfraction au sein des peuples,
et adaptation aux mentalités particulières de ces derniers,
les métaphysiques chinoise, indienne, perse, égyptienne, arabe
ou juive. Elle est évoquée dans le Corpus Hermeticum, la
ecollection de quinze traités égyptiens du IV siècle attribués
à Hermès Trismégiste, lorsque ce dernier dit que « le langage
est différent, mais la raison parlée est une, et par la traduction
on voit qu’elle est la même en Égypte, en Perse, en Grèce ».
«Toutes les traditions particulières sont des adaptations de la
grande tradition primordiale », explique Guénon seize siècles
plus tard, et cette tradition « s’incorpore dans des symboles qui se
sont transmis d’âge en âge sans qu’on puisse leur assigner aucune
origine “historique” ». C’est par l’occurrence de symboles
communs, aux désignations analogues, dans deux expressions
métaphysiques éloignées, que l’on perçoit l’indice du
rattachement de celles-ci à la tradition primordiale. Ce principe de
correspondance permet de voir dans les différentes
expressions religieuses et métaphysiques des formes homologues
d’apparition d’une signification centrale unitaire. Ceux qui
vivent avec une réelle familiarité aux principes comme à la
compréhension leurs articulations internes peuvent épouser
les formes prises par cette connaissance avec souplesse, et les
cultes particuliers sont alors pour eux comme des costumes
de couleur différente disposés sur un même corps.
Le centre dont parle Le Roi du Monde est le point fixe
autour duquel s’effectue la rotation du monde. Celui-ci est
représenté traditionnellement non comme un continent
souterrain – une image qui, selon Guénon, provient déjà
d’un éloignement des principes – mais comme une île. CetteDU MÊME AUTEUR
Poppermost, MF, 2002
Économie Eskimo, MF, 2005
Mattt Konture, L’Association, 2006
L’Homme électrique, MF, 2008
Cabala, Hoëbeke, 2009
La Main gauche de David Lynch, P.U.F., 2010

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