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Les Nuits sans étoiles

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320 pages

Où vont-ils ? ils n’ont pas de chevaux dans la rue :
Ils ne montent jamais dans le wagon qui fuit :
Nul esquif ne les porte à la vague accourue :
Ils partent à toute heure et plus souvent la nuit.

Ils partent : jeunes gens à l’avenir prospère,
Qui chantaient la chanson dont leur cœur était plein :
Vieillards blanchis, enfants arrachés à leur père ;
Mères aussi qui font si vite un orphelin !

Laissant leurs vêtements dans leur hôtellerie,
Par la porte entr’ouverte ils s’en vont nus et froids ;
Ils ne s’arrêtent point à l’adieu qu’on leur crie,
Et, partout, leur départ fait tinter les beffrois.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Henri de Lacretelle

Les Nuits sans étoiles

LES VOYAGEURS

Où vont-ils ? ils n’ont pas de chevaux dans la rue :
Ils ne montent jamais dans le wagon qui fuit :
Nul esquif ne les porte à la vague accourue :
Ils partent à toute heure et plus souvent la nuit.

 

Ils partent : jeunes gens à l’avenir prospère,
Qui chantaient la chanson dont leur cœur était plein :
Vieillards blanchis, enfants arrachés à leur père ;
Mères aussi qui font si vite un orphelin !

 

Laissant leurs vêtements dans leur hôtellerie,
Par la porte entr’ouverte ils s’en vont nus et froids ;
Ils ne s’arrêtent point à l’adieu qu’on leur crie,
Et, partout, leur départ fait tinter les beffrois.

 

Dans une langue étrange où nul mot ne sait feindre,
Ils parlent librement, causeurs aventureux :
Leur œil ne nous voit plus, mais il semble nous plaindre,
Nous qui les retenons et qui pleurons sur eux !

 

Un signe leur est fait : échappant au cortége,
Ils désertent le toit qui se remplit d’adieux.
Ils partent par le vent, ils partent par la neige :
Tristes, mais couronnés ; pâles, mais radieux !

 

Où vont-ils ? On dirait qu’une lueur plus douce
Leur arrive des bords de l’horizon cherché,
Et qu’un hôte serein, accoudé sur la mousse,
Va leur tendre la main, quand ils auront marché.

 

Ils ne vont vers l’ancien, ni vers le nouveau monde,
Le but qu’ils atteindront n’égare point leurs pas ;
La cité qu’ils verront brille plus que Golconde,
Leur Amérique d’or ne les renverra pas.

 

Ils y retrouveront la cohorte fidèle
Des amis disparus dans la brume du temps :
Des étés sans hivers la splendeur éternelle,
Et leurs aïeux aimés ayant toujours vingt ans !

 

Ils y retrouveront ce qu’ils n’ont eu qu’en rêve,
La justice en tout lieu s’avançant d’un pied sûr,
La liberté tombant de Dieu, comme la sève,
Sur les bois en avril, tombe du grand azur.

 

Nous entrerons aussi dans ces climats fertiles,
Quelqu’un nous nommera dans l’ombre et nous irons ;
Et comme eux, aujourd’hui, voyageurs immobiles,
Nous ne parlerons pas de ce que nous verrons.

 

Ce sera notre tour de nouer nos sandales,
De nous purifier dans l’eau de nos remords,
D’être heureux et pleurés, de dormir sous les dalles,
Car tous ces voyageurs lointains, ce sont les morts.

1 Sept. 1860.

LES ANNIVERSAIRES

A HIPPOLYTE BOUSSIN

 

 

 

Ami, n’éveille pas cette corde en mon âme,
Mes yeux comme les tiens respectent le passé ;
Et de reflets pieux, teintés d’ombre et de flamme,
Le chemin où je marche est toujours espacé.

 

Si je ne remplis pas ou de miel ou d’absinthe
Ma coupe, au jour. fixé par toi dans l’avenir,
Je sens que de mon cœur la place la plus sainte,
Est ce lambeau divin, où vit un souvenir !

 

Souvent ainsi que toi, d’une prunelle humide,
J’ai contemplé ces murs où des amis élus,
Autour du vieux foyer que chaque saison vide,
Disent les noms de ceux qui ne répondent plus !

 

Souvent, ainsi que toi, dans la longue soirée
J’ai béni la maison, où le toast triomphant,
Fête sous la fenêtre en dedans éclairée,
Le jour où le berceau s’est rempli d’un enfant !

 

Pourtant il m’a semblé que cet anniversaire,
Que cette date écrite, et que ce jour cité,
Dans la loi naturelle ayant une adversaire,
Attestaient seulement notre fragilité !

 

Ils passent donc bien vite en la mémoire humaine,
Ces jours nous apportant leurs croix ou leurs fleurons,
Puisqu’un calendrier, tous les ans les ramène,
Tristes quand nous rions, et gais quand nous pleurons :

 

Ils s’égrainent donc bien au crible des années,
Ces souvenirs venant à nous dans nos langueurs !
Il faut donc une date aux pauvres fleurs fanées,
Pour reverdir encore et parfumer les cœurs ?

 

Moi, je voudrais répandre aux sentiers de ma vie,
Toute cette eau des jours que j’ai bue autrefois,
Et retrouver partout, sur ma route ravie,
De tous mes morts aimés le sourire et la voix !

 

Je voudrais rassembler, gerbes d’oiseaux sonores,
Les chansons, les sanglots, ces chers et mornes bruits,
Mes bonheurs écoulés, dans toutes mes aurores,
Mes regrets dans mes soirs, et mes deuils dans mes nuits !

 

Et, comme un pèlerin qui fait le long voyage
Du chemin de la croix pour sauver sa vertu,
M’agenouiller sans cesse en priant davantage,
A chaque station où mon cœur a battu !

 

Et, d’ailleurs, la nature, en aïeule attentive,
Ne redit-elle point, par mille accents divers,
L’histoire lamentable et douce, qui captive
Ceux à qui les printemps font songer aux hivers ?

 

Ne retrouves-tu pas, sous de lointains arpèges,
Toute une femme aimée en un air entendu ?
Et quand décembre gris sème partout ses neiges,
Le front de tes vieillards ne t’est-il point rendu ?

 

Oui ! la montagne bleue abordée avec elle,
Les bancs sous le vieil arbre essayés avec eux,
Le rayon du jour clair tamisé sous l’ombrelle,
Les crépuscules chauds blanchis par leurs cheveux !

 

Les fruits dans les vergers, et les fleurs dans les serres,
L’eau sous les ponts penchés égarant les contours,
Les ombres, les couleurs, sont des anniversaires
Que chaque instant rappelle, et qui parlent toujours !

 

Il ne les compte pas, Dieu qui les multiplie,
Comme les flots aux mers et les glands aux forêts !
Le versant de la joie est la mélancolie,
Le cycle de l’espoir se termine aux regrets !

 

Le livre de nos cœurs est frissonnant de pages,
Retournant au hasard la plainte ou le bonheur ;
Et, pour descendre en nous, ces vivantes images
N’ont jamais eu besoin de la main d’un sonneur !

 

Ne les inscris donc plus, ces dates que défie
Des contrastes du sort le lamentable essaim :
Pour pleurer et bénir, moi j’ai toute ma vie !
Toi tu n’aurais qu’une heure et que le nom d’un saint !

 

Ah ! pour ne pas maudire, efface surtout celle
Où, quelque catastrophe effrayant la cité,
Comme dans l’Océan, un vaisseau qui chancelle
Un peuple voit sombrer son grand mât, Liberté !

 

Et puisque tes beaux jours roulant de jeunes rimes,
Du timbre de tes vers font résonner tes pas,
Marque d’un signe heureux ceux où tu les exprimes,
Et d’un signe attristé ceux où tu n’en fais pas.

8 Novembre 1853. Cormatin.

LE GRAIN DE BLÉ

A MA MÈRE

 

 

 

D’un autre ordre de faits, les cieux étaient témoins,
Et le soleil avait quatre mille ans de moins.
De Luxor à Karnak, où les morts ont leurs salles,
Les grands sphinx élevaient leurs têtes colossales :
Les fidèles venaient entendre avec amour,
Les lèvres de Memnon chanter au point du jour :
Le Nil voyait, le soir, sous ses lotus humides,
Descendre et se coucher l’ombre des Pyramides ;
Et le lourd bœuf Apis, gardé dans le saint lieu
Songeant à ses prés verts, s’ennuyait d’être Dieu.
Or un roi — dont le nom jadis impérissable
S’est perdu dans le temps, ainsi qu’un grain de sable
Dans le désert, — pleurait près d’un lit où la mort
Qui frappe aveuglément sur le faible et le fort,
Venait d’étendre froide une jeune Thébaine,
Dont les yeux étaient bleus sous des sourcils d’ébène.
Le roi disait ainsi, penché sur elle : « Eh ! quoi,
Compagne de mes nuits, tu vas dormir sans moi !
Demain, en t’éveillant dans le monde des âmes,
Quelle bouche ouvrira tes yeux, où vont mes flammes ?
Arsinoé, mon cœur, belle aux regards errants,
A qui rediras-tu tes rêves transparents ?
Oh ! pourquoi me quitter ? Je t’ai donné, vivante,
Tout ce que le sol crée, ou ce que l’homme invente !
J’ai mis sous tes pieds blancs les plus fines toisons,
Pour te trouver des fruits, j’ai changé les saisons.
J’ai tué, pour te faire un bracelet d’ivoire,
Mon plus doux éléphant, dont la robe était noire.
Et j’ai cherché moi-même, au fond du lac Mœris,
L’incomparable anneau qu’y perdit Sésostris.
J’ai noyé mille fois, dans nos chères extases,
Les flots de tes cheveux, sous des flots de topazes !
Quand mes peuples sur toi fixaient des yeux ardents,
Nul joyau ne valait les perles de tes dents ;
Pour parer tes beautés, ô mon charmant fantôme,
J’ai presque en souriant épuisé mon royaume,
Et j’aurais épuisé le ciel — rêve inconnu !
Si le ciel comme toi m’avait appartenu !
Et maintenant, hélas ! ma blanche et chère morte,
Je ne dois te donner, quand tu pars de la sorte,
Qu’un humble grain de blé du sol égyptien :
Conserve-le longtemps suivant l’usage ancien !
Et que ce pur froment, trésor de la nature,
Soit éternellement ta sainte nourriture ;
Regarde : je le mets, tremblant, à moitié fou,
Dans la main qu’autrefois tu pendais à mon cou. »
Après qu’il eut. ainsi pleuré sa bien-aimée,
Des parfums les plus purs elle fut parfumée,
Afin que sa beauté, comme un divin flambeau,
Brillât pieusement dans la nuit du tombeau,
Et qu’amant du cadavre, un ver rampant sous terre,
Ne visitât jamais sa couche solitaire !
Sous l’obélisque aigu, fait d’un bloc de granit,
La colombe d’amour trouva son dernier nid,
Et ce front toujours blanc, penché sur une épaule,
Depuis quatre mille ans dort dans la Nécropole,

Mais un jour, et c’était sous Méhémet-Ali,

Un voyageur, le teint d’un peu d’effroi pâli,
Triste de voir comment, ce que fait l’homme, tombe,
Descendit lentement dans le puits de la tombe.
La morte — on aurait dit une morte d’hier,
Préservait la beauté d’un profil toujours fier.
Le voyageur, voulant essayer son courage,
Prit la main qui pendait au bord du sarcophage,
Et des doigts entr’ouverts un grain de blé glissa :
Le jeune homme pliant ses genoux, ramassa
Ce froment qu’il sema dans sa terre natale,
Et qui multiplia dans un court intervalle ;
Et, comme je passais au milieu des blés verts,
On me dit cette histoire et j’écrivis ces vers :

 

O simple et sublime évidence
Des vieux symboles, toujours saints,
O miracle, où la Providence
Manifeste un de ses desseins !
O vérité que le ciel verse ;
O rayon divin, qui traverse
L’obscurité de notre sort :
O preuve, à Dieu même ravie,
Que si la mort est dans la vie
La vie est aussi dans la mort !

 

Ce grain de blé qu’une colombe
Eût emporté dans ses élans,
Sous l’ombre pâle de la tombe
Dormit pendant quatre mille ans.
Il dormit ce fils de la plaine,
Créé par l’orageuse haleine
Du simoun et du tourbillon,
Et d’une morte la main blême,
Le conservait comme un emblème,
Pour ensemencer mon sillon !

 

Au-dessus de lui, près des grèves,.
Le soleil vit sous ses rayons
S’ouvrir et se fermer sans trèves
Les yeux des générations :
Trente cultes se succédèrent,
Comme les ondes qui passèrent
Dans le Nil aux fuyants détours !
Le doigt du temps creusa des rides
Au front chauve des Pyramides,
Lui, Seigneur, il vécut toujours !

 

Il vécut, et lorsque la herse
Eut égalisé notre sol,
Le grain, dont la racine perce
Eleva jour par jour son vol :
Comme si, fatigué de l’ombre
Où pendant tant de nuits sans nombre
Il avait dormi sans sommeil,
Il eût cru, dépassant la gerbe,
Avec son épi d’or superbe
Atteindre aux flammes du soleil !

 

Et maintenant, sa noble espèce
Multipliée en son sillon,
Des plis de sa toison épaisse,
Dérobe le creux d’un vallon :
Peut-être, en un jour d’abondance,
O merveilleuse Providence,
Thèbes viendra nourrir Paris ;.
Et nous pouvons, quoiqu’on signale
Quarante siècles d’intervalle,
Manger le pain de Sésostris !