Les Opinions d'un étranger absolu

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Geroges Banu, critique, homme de théâtre, essayiste, parle en ces termes de l'œuvre d'Octavian Hoandr :

« Je lis Octavian Hoandr et j’ai le sentiment de me retrouver, je le lis et j’aime cette intimité avec la réalité et avec les hommes, je le lis et je me console temporairement de « l’absence » qui ne trouve pas sa réponse. Camille Claudel écrivait à Rodin : « Il y aura toujours quelque chose d’absent ». Sans doute, mais il y a des palliatifs de passage, comme les poèmes ou les œuvres des artistes réticents envers l’absolu précisément pour pouvoir se confronter à la relativité de l’immédiat, au concret et à la morale, à tout ce qui nous met chaque jour à l’épreuve et nous prépare pour un devenir, pas du tout pour une révélation. Ainsi, temporairement, nous nous sauvons nous-mêmes, seuls et... ensemble ».


Publié le : vendredi 7 novembre 2014
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EAN13 : 9782332842671
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ISBN numérique : 978-2-332-84265-7

 

© Edilivre, 2014

Octavian Hoandră fait partie de cette catégorie spéciale de journalistes qui utilisent les moyens littéraires dans leur expression. Dans les textes d’attitude (comme la majorité des textes qu’il signe) il invite surtout à une compréhension empathique – ce qui fait plutôt la littérature que l’écriture journalistique. Rassemblés en volume, ces textes doivent être pourtant lus goutte à goutte, avec l’attention avec laquelle on s’efforcerait de percevoir l’arsenic dans le café.

Alexandru Vlad.

Je lis Octavian Hoandră et j’ai le sentiment de me retrouver, je le lis et j’aime cette intimité avec la réalité et avec les hommes, je le lis et je me console temporairement de « l’absence » qui ne trouve pas sa réponse. Camille Claudel écrivait à Rodin : « Il y aura toujours quelque chose d’absent » – sans doute, mais il y a des palliatifs de passage, comme les poèmes ou les œuvres des artistes réticents envers l’absolu précisément pour pouvoir se confronter à la relativité de l’immédiat, au concret et à la morale, à tout ce qui nous met chaque jour à l’épreuve et nous prépare pour un devenir, pas du tout pour une révélation. Ainsi, temporairement, nous nous sauvons nous-mêmes, seuls et… ensemble. Sans recours aux interventions supérieures ! La littérature comme solution d’amélioration personnelle dans des temps de dégradation générale. Une telle consolation est produite par les écrits d’Octavian Hoandră.

Je lis Octavian Hoandră avec le sentiment qu’il m’est proche, ni supérieur, ni agressivement différent, il est un « double » dans lequel je me retrouve, un « double » qui a formulé les questions et a utilisé les paroles qui ne m’intimident ni m’éloignent, car elles me constituent. Et c’est pourquoi je le lis. La littérature comme partenaire de survie et non pas comme socle statuaire – la littérature comme chance de… communion réciproque.

Georges Banu-Sorbonne.

Entre Ceauşescu et Laurie Anderson

J’avoue ne pas avoir été extrêmement surpris lorsqu’un sondage d’opinion récemment publié a montré que plus de 40 % des Roumains voteraient comme président Nicolae Ceauşescu, si cette chose était possible.

Si certains en ont été surpris et que cette option ait révolté d’autres, moi, cette façon de se rapporter à la mémoire – car qu’est-ce que c’est, en fait, cette option ? – m’a fait me demander si ce peuple a toujours quelque façon de se rapporter normalement ou près des limites de la normalité en ce qui concerne son propre état de bien ou de mal. Et de quelle manière les Roumains dans leur majorité comprennent leur propre bonheur. La condition humaine n’exclut pas celle historique, mais la suppose. Et lorsque la Fatalité prend le visage de l’histoire, comme il est arrivé au peuple roumain, cela mène au fait que ce peuple est condamné à ne plus savoir vers quoi il se dirige.

C’est précisément pour cela que ce sondage ne fait que montrer clairement que les Roumains d’hier, ajoutés aux Roumains d’aujourd’hui, la somme que nous pouvons appeler « les Roumains de nos jours », n’ont pas réussi à comprendre que dans le monde sans Dieu, de Gh. Gh. Dej à Ceauşescu, où nous avons vécu une cinquantaine d’années, il n’y a aucune chance de se sauver. Pas même maintenant, vingt ans après la chute du dictateur, les Roumains n’ont compris qu’en surface la maxime de Malraux, celui qui dit que ce siècle sera religieux ou ne sera pas du tout.

Le vécu en surface de la vie que pratique le Roumain même dans sa relation avec Dieu, sa relation dérisoire avec la Divinité mènent à la façon dont ce peuple voit son propre bonheur. La façon dont les milliers de malheureux se piétinent pour embrasser des reliques peut être cataloguée plutôt comme une action d’image, comme le sont nombre d’actes essentiels qu’éprouve, juge et accomplit le Roumain du millénaire de Malraux.

Peut-être pour beaucoup des citoyens de la Roumanie le retour à un régime dirigiste où « on leur donne » ce qu’il y a à donner est le maximum d’accomplissement des propres aspirations. Peut-être que savoir tout le peuple pauvre, faisant la queue pour la « carte de rationnement », est plus commode que voir certains mener une vie meilleure et d’autres être réduits au bâton blanc. La compétition n’est pas ce que le Roumain désire, cela est clair. Mais peut-être serait-il plus simple pour nous de juger ce sondage par le prisme des élites, des artistes, des écrivains, en un mot, de juger en regardant le niveau du monde « sensible » celui qui par définition est visionnaire, conduit les consciences et porte les États en avant. On a gardé après la chute du communisme la manière clientéliste, organisée en coteries, de l’« organisation » des élites culturelles, des écrivains, des artistes, modèle d’après lequel on établissait du temps de Ceauşescu, avec l’accord du Conseil de la Culture et de l’Éducation Socialiste, les valeurs et l’influence, qui fonctionne parfaitement maintenant encore.

L’affaire de la sélection pour les expositions internationales des « œuvres » – blasphématoires avec un air éhonté-sexuel de peintres inconnus, mais faisant partie de la coterie des intellectuels qui se sont abrités docilement et misérablement dans le giron d’un pouvoir aculturel par définition, témoigne pour le présent et l’avenir. Les vrais écrivains et artistes ne reçoivent pas de bourses et ne sont pas les heureux élus pour qu’on leur fasse de la publicité. Donc, la production culturelle et artistique est, comme on peut le voir, extrêmement stérile, vulgaire, immonde même, que l’on se rapporte à la peinture, à la sculpture, à la littérature ou à la musique. L’art photographique est le seul à avoir échappé à la nécessité des « nouveaux marchands », ceux qui ont changé seulement l’objet à lécher passant sans problèmes d’un dos à l’autre, seulement parce qu’ils peuvent le présenter en nom propre sur Internet, dans n’importe quelle exposition virtuelle du monde. Or, si les intellectuels et les gens de culture ont choisi de continuer comme au temps de la dictature de Ceauşescu, monopolisant ce Monde, de même que ses ressources et ses avantages, pas du tout négligeables, alors comment peut-on condamner un peuple qui veut retourner au primitivisme et à la vie surveillée du temps du dictateur ?

J’écoutais il y a quelques jours le dernier album de Laurie Anderson, travaillé avec son mari, Lou Reed, deux immenses personnalités de la musique, tout comme, autrefois, au temps de Ceauşescu, j’écoutais un autre couple célèbre, Toshiko Akeoshi et Lew Tabakin. Dans le premier comme dans le deuxième cas il s’agit d’une autre compréhension de la liberté. Car je me rappelle comme maintenant, avant ‘89 il y avait aussi assez de gens qui écoutaient cette musique. Sûrement, ceux-là ne choisiront jamais la dictature. Ni celle d’avant décembre ‘89, ni celle que vantent aujourd’hui « les boyards de l’esprit ».

Il est resté une question dont je ne détiens pas la réponse. Celle qui se réfère à ce que comprennent aujourd’hui les nouvelles générations par bonheur et quel est le mécanisme par lequel beaucoup de ces gens croient que le dictateur Ceauşescu serait le meilleur à être voté comme président de la Roumanie dans l’année de grâce 2010. Car on pourrait être tenté de croire que les gens, en général, pourraient tomber d’accord sur des questions d’essence. Pas sur la qualité des mauvaises chansons ou de la troupe « Les Parasites », en contrepartie de celle de Laurie Anderson en combinaison avec Lou Reed, mais sur ce que signifie être heureux. Sauf que, voilà, après 250.000 années d’existence, après 2500 années de philosophie et après beaucoup d’années d’Internet, il nous semble naturel que l’on soit arrivé à un consensus. La Roumanie a choisi, à ce chapitre aussi, d’être dans un autre Monde. Les vers et la musique du couple dont je parlais ci-dessus semblent ne plus rien signifier pour au moins 40 % de nous.

Entre : “It takes a long time for a mouse to realize he’s on a trap/

But once he does something inside him never stops trembling/

Afraid to breathe, afraid to rise/

We run and run in this transitory life/

Tipped to balance we fall like light/

We land on water and the water turns to ice/” (Transitory life) et les textes de Florin Salam, 40 % de nous choisirons les derniers. À la place des œuvres de Pallady, Ciucurencu et Tonitza, nous avons choisi d’envoyer (par les représentants du nouveau Conseil de la Culture Socialiste) aux Etats-Unis, comme représentatifs, les tableaux de jeunes barbouilleurs, figurant des Christs aux immenses phallus et des poneys aux croix gammées. À la place des créations de maîtres du théâtre, tels Liviu Ciulei ou Andrei Şerban, le monde s’extasie à l’apparition sur scène de jeunes nus qui hurlent et hurlent sans cesse – dans le cadre des soi-disant expérimentations ou « projets » théâtraux, considérés, d’après qui sait quels critères, comme extraordinaires.

Comme on le voit, Laurie Anderson sait plus que nous sur le bonheur et le malheur de la transition, d’une existence trouble, mais elle sait aussi partager les eaux de l’âme. Et, qui plus est, comme tout vrai artiste, elle dirige sa démarche et son aspiration vers les gens malheureux. Et son art est incontestable car elle a compris que le sens de ce monde triste est d’aller de l’obscurité vers la lumière. On peut offrir des milliers d’exemples d’artistes, de gens simples ou de peuples entiers dans ce sens. Ceux qui ont le discernement nécessaire savent comment choisir ce qu’ils voient, ce qu’ils écoutent et ce qu’ils votent. Même lorsqu’ils s’imaginent vainement qu’un petit morceau de bonheur devrait normalement leur revenir à eux aussi. Même lorsque les choses se posent comme à dessein et injustement contre les évidences et contre leur propre bonheur. Revenir à Ceauşescu, comme option strictement politique, ou constater que l’image de certains d’entre nous sur le bonheur n’a presque pas du tout changé pendant ces 20 années ? Que convient-il mieux à ce peuple ? L’une des réponses se trouve toujours dans le texte de Laurie Anderson :

“Can’t believe I have such a wonderful life/

Can’t believe I have such a beautiful body/

Can’t believe I have such a power and fear and strife/

I was thinking of you. And I was thinking for you/

And I was thinking of you/

And than I was thinking of you anymore/”

Je vous recommande de tout cœur d’écouter le disque de cette sensible et triste dame de la musique, intitulé « Homeland ». Si vous déchiffrez le message du texte et de la musique, vous comprendrez pourquoi certains d’entre nous nous ne désirons pas à nouveau Ceauşescu…

2 août 2010
Mon ami, le déphasé.

« Avec chaque instant qui passe je sens que je suis mort avec un jour de plus, avec chaque ligne écrite j’ai ajouté quelque chose à ce que j’avais à dire. Mais combien de mots non prononcés resteront dans la file de mes pensées, en combat avec l’impitoyable temps ?

Pourquoi avons-nous parfois si peur de dire ce que nous sentons, ce que nous pensons ? La vie passe à une vitesse éblouissante, peut-être est-ce le moment de ne plus laisser les mots se perdre, d’avoir la confiance et la force d’appeler les choses par leur nom. Le temps me montre que l’espoir ne veut plus vivre, et si pourtant il respire encore, ce n’est que mon âme qui le tient en vie. »

C’est ce que m’écrivait un proche ami il y a quelques jours. Il m’a dit que ce n’était pas un texte littéraire, que ce n’était pas destiné à la publication, ni à quelque essai de n’importe quelle sorte. Il m’a dit que cela pouvait s’encadrer dans ce que certains appelleraient « exercice de survie ». Il m’a dit aussi, avec l’argumentation que je vais essayer de transcrire ci-dessous, qu’il se sentait « déphasé » et qu’il pensait sérieusement essayer, dès maintenant, comme d’autres de ses proches, de ne plus se comporter que selon ce que font les autres, trouvant, peut-être, de cette manière, la modalité de ne plus ressentir à l’avenir le désespoir de croire aux propres actions et sentiments.

Il me disait, par exemple, que depuis 20 ans, aux multiples élections où il s’était présenté, il s’était positionné d’une manière différente de la majorité. C’est-à-dire, ce qu’il croyait qu’il adviendrait n’est pas advenu, et le sort de la ville, du parlement et finalement du pays a été différent de celui qu’il s’était imaginé. D’autres gens ont dirigé la ville, la composition de l’assemblée qui édicte des lois a été différente et d’autres gens ont porté en avant jusqu’ici les destinées du pays ; seulement M. Constantinescu a été l’exception, dont l’élection pour la première fonction de l’État, comme on l’a vu, n’a pas pu faire tourner complètement le visage de la Roumanie vers la lumière.

Il m’a dit encore que sur le plan personnel non plus ses choix n’ont pas été meilleurs. Les gens auxquels il avait cru jusqu’au bout avaient considéré que ses choix n’étaient pas précisément les meilleurs et l’avaient jeté « à la poubelle de l’histoire », regardant vers un avenir différent de celui auquel il avait cru. Il ne considérait pas cela comme une trahison, parce que, tout simplement, il refusait d’accepter dans ses pensées celle de la trahison. Et, comme il se gardait, en général, de juger quelqu’un, qu’il fût l’un de ceux qu’il considérait proches, il s’est posé le problème du propre déphasage, regrettant seulement ces moments d’enthousiasme lorsqu’il lui semblait que tout pouvait être et avoir un aspect différent de celui qu’il avait à ce moment. Lorsque tous les détails ne faisaient que confirmer que ses plans pour ce pays, pour la ville où il vivait et pour sa propre vie ne semblaient pas être erronés.

Tout le temps, le siècle où il vivait, les valeurs auxquelles il croyait, la logique du déroulement des faits et la quantité de vérité qu’il sentait dans tous ses actes annonçaient un bien nullement illusoire, un bien qui, dans une mesure plus grande ou moindre, lui était dû et était dû à tous ceux avec qui il avait l’impression de partager des pensées, des sentiments, des valeurs et, pourquoi pas, sa propre vie même… et pourtant…

« J’ai dit souvent que je mesurais ma vie en livres, et non pas en années, et puisque j’ai assez de sujets de romans, mais aussi le pouvoir de les écrire, j’essaie de passer le plus de temps dans le monde de mes personnages », écrit Augustin Buzura, dans un volume récent, « Vivre, écrire ». J’ai suggéré à mon ami « déphasé » et déçu que cela pourrait être une modalité de survivre aux échecs du pays, et surtout à ceux personnels. Il m’a répondu, et j’ai dû lui donner raison, qu’écrire ne signifie pas nécessairement vivre. Tout comme certains ne peuvent plus faire des photos, puisqu’il leur semble qu’on a déjà fait toutes les photos du monde, tout comme d’autres ne peuvent plus croire à de nouveaux « projets » de mise en scène de théâtre ou à la nouvelle vague d’extra talentueux metteurs en scène roumains qui reçoivent des prix, choquant le monde occidental avec la vie du Roumain du temps de Ceauşescu, tout comme d’autres ne trouvent plus dans l’écriture que la réflexion de l’impuissance du peuple roumain devant le propre destin décidé par d’autres. Décidé, le comble, exactement par des gens pour qui vous ne comptez pas, et, le comble, dans d’autres lieux que ceux ou vous désireriez qu’on décide ces choses ! Devant ces arguments j’ai dû admettre que, en fait, on ne peut courir très loin de soi et des propres jugements et sentiments.

Et, même si on peut parfois se mentir, pour un temps, que ce sera bien, tôt ou tard la mémoire vous contredira. « Et alors, en tant que déphasé qui se respecte, m’a dit mon ami en souriant amèrement, il ne vous reste qu’à faire un « petit » sacrifice. Celui de faire ce qu’aiment tous ceux qui décident en votre nom et contre vous. Le sourire aux lèvres, sans remords, sans doutes, avec une assurance terrifiante. » De nouveau, je n’ai pas pu le contredire. Et puisque lui, comme la majorité des « déphasés » sur cette terre, ne peuvent changer la marche des choses dans ce Monde, il ne leur reste qu’à se conformer. Voter comme la majorité, vérifier si le bonheur, le bien et même le propre destin ne sont peut-être en contretemps avec le bonheur de ceux qui savent toujours ce qui est mieux et donc adapter, si possible leurs sentiments à leur bien. N’être plus jamais contre, ne plus jamais croire aux propres idées, sourire, si possible, et finalement disparaître, car de toute façon les gens qui ne comprennent pas ces « nuances », pourquoi existeraient-ils toujours, rendant parfois malheureux tant de leurs semblables qu’on doit écouter et ne pas contredire ?

« Probablement, a conclu mon ami, le « déphasé », il faudrait, finalement, se dédier à un but qu’on n’a jamais considéré comme sien. On pourra être « bon garçon », on pourra rendre heureux le monde autour de soi, on sera de la sorte « comme les autres » et on pourrait dire, respirant soulagé comme Bertold Brecht : « … c’est comme ça que passe ma vie sur terre ! » Personne ne vous haïra plus, vous ne dérangerez plus personne, vous vous cacherez dans votre propre vie, plongé dans un conformisme brillant et vous verrez que le monde a besoin que vous soyez ainsi. Seulement si vous serez comme ça, déphasé pour toute votre vie, vous pourrez rendre les autres heureux. But qui est, en soi, très noble. Cela vous sauvera. » J’ai écouté attentivement les paroles de mon ami et j’ai regardé (comme il m’arrive ces jours plus souvent que d’habitude) en arrière dans le temps. Rien de ma propre expérience et de ma propre histoire ne m’offrait de position d’où le contredire.

9 août 2010
Grazie… Grazie tante !

Je crois qu’en Roumanie seulement il y a tant de modalités de dire « merci »… Tant de nuances, tant de tonalités, même lorsqu’on écrit cela…

On dit merci lorsqu’on veut attirer l’attention sur soi, on dit merci lorsqu’on veut être aimable, lorsqu’on a fini le repas, lorsqu’on apprécie un effort de quelqu’un, et même lorsqu’on veut échapper poliment à quelqu’un, lorsqu’on n’a plus besoin de lui et qu’on veut l’éloigner sans donner d’explications…

C’est une simple politesse et c’est tout… Le chauffeur de taxi qui m’a conduit de Fiumicino à Rome, l’un des milliers d’Italiens « correctement » vêtus, avec un sourire malin, lorsqu’il m’a laissé sur via Frattina, au coin de la via del Babuino, m’a dit avec une tendresse difficile à imaginer : « Grazie di tutto ! » – ce qui ne ressemblait pas du tout à ce « Merci de tout » que l’on entend chez nous. « Di tutto » ne se rapportait pas à quelque chose de précis, j’allais m’en rendre compte plus tard, après les quelques centaines de « grazie tante », « grazie a lei », grazie signore », et, en général, après n’importe quelle forme de la politesse romaine. C’est quelque chose de plus. Celui qui vous remercie ne le fait pas seulement pour vous « donner congé », pour échapper de vous d’une manière civilisée ; il ne le fait pas seulement pour mettre fin à une brève relation, sans histoire, sans background, sans implications. C’est, en quelque sorte, dans la douceur de l’« a » prolongé et un peu « chanté » presque toute l’histoire d’une civilité arrivée maintenant à une maturité relaxée.

Je me souviendrai toujours de Mauro, mon chauffeur de taxi de Rome. Premièrement, parce qu’il m’a remercié, on ne sait pas pourquoi, de sa voix chaude et douceâtre de méridional authentique, pour si peu, en fait : une conversation dans sa langue, vieille et musicale, les quelques euros que je lui ai laissés lorsqu’on s’est séparés, un pourboire sans importance, et mes appréciations sur sa ville et sur les gens du lieu. Mauro m’a remercié chaudement, sincèrement, souriant largement, comme s’il m’avait connu depuis longtemps et que je lui aie rendu une grande faveur. En fait, c’était moi qui devais le remercier. Tout aussi simplement, sans profondeurs (car quelles profondeurs peut-on demander à un « merci », « grazie » ?). Je devais le remercier parce qu’il me conduisait de Fiumicino à Rome dans sa voiture extrêmement propre, climatisée, parce qu’il me souriait et parce qu’il m’avait dit quelle musique il écoutait.

C’était une musique triste, chaude et émouvante. Une voix d’homme adulte me chantait des choses tristes de la vie et, d’une certaine manière, me rapprochait les gens que j’allais voir, avec qui j’allais parler pendant les quelques jours de la capitale italienne. Je devais le remercier, car grâce à lui j’ai découvert le grand chanteur et compositeur Franco Califano, c’est à lui que je devais la discussion extraordinaire par sa franchise et sa fraîcheur, qui a duré pendant tout le chemin de l’aéroport à la ville. Et c’est grâce à lui que j’ai découvert ce qui signifie, vraiment, un « merci » dit autrement qu’en Roumanie. Mauro ne ressemblait pas du tout à Marian, le chauffeur de Bucarest. Quoiqu’ils soient tous les deux hommes, quoiqu’ils soient tous les deux chauffeurs de taxi, tout un monde les sépare.

Le même monde qui nous sépare nous, les Roumains, des Italiens. C’est peut-être ici qu’on voit le mieux, dans ce « grazie di tutto », ce que signifie vivre dans une ville où à chaque pas on trébuche sur la grande histoire, ce que signifie vivre dans une ville européenne qui vous forme parfois même contre votre volonté. Car à Rome il peut vous arriver de rencontrer le soir, à un concert symphonique en plein air, le président du pays assis quelque part dans la foule, avec une distinction aristocratique et avec une modestie difficiles à transposer en paroles. À Rome on peut rester, tout simplement, pendant des heures, à guetter quelque geste agressif d’un passant ou quelque attitude qui contrevienne en quelque sorte à l’esprit d’un haut civisme dont héritent les citoyens, probablement, depuis des dizaines de générations. Je devais à Mauro une sincérité tout aussi âpre, celle de reconnaître que les quelques centaines d’années qui nous séparent ne font que semer la discorde ente les gens de l’est et ceux d’ouest. C’était vrai. Mais je n’ai pas réussi à donne aucune explication à mon « ami », chauffeur de taxi à Rome. Il ne m’a même pas demandé si j’étais riche ou pauvre, ni si j’avais une copine en Roumanie. Il était intrigué pourquoi nous, ceux des pays pauvres, les haïssions eux, habitants de la vraie histoire, non pas inventée, pourquoi nous les enviions tellement pour ce qu’ils signifiaient dans ce Monde des déséquilibres ?

Dans sa simplicité, Mauro devinait notre attitude, de la majorité venue de l’est : une certaine arrogance convoiteuse, l’impuissance de comprendre le trauma des propres trous de notre histoire, comme un gruyère. L’arrogance et la note de haine que nous avons envers eux, « les occidentaux » – les Italiens, car, au long de l’histoire, ils ont eu le courage de s’assumer le bien de même que le mal : de Roméo et Juliette, ils ont « vécu » Garibaldi, Mussolini, Vittorio Emmanuelle, caressés par Caravaggio, Tintoretto, Da Vinci, Titien et tant d’autres… Il ne se trompait pas du tout. J’ai dû lui donner raison et reconnaître un sentiment de frustration et d’appréciation d’une sincérité directe, mais pas du tout malveillante de cet homme simple, un chauffeur de taxi quelconque de Rome. Ce n’était que de l’étonnement et de la bonne volonté dans toute son attitude. Il m’a dit, entre autres – nous étions en train de dépasser Ostia et Civitta Vecchia –, comme s’il s’était senti coupable pour tout cela, que Rome avait toujours été une ville en développement et en expansion ; pendant des années, les gens sont venus et se sont établis ici, mais jamais la furie de l’est n’avait été plus puissante que maintenant.

Il me l’a dit comme une poésie chère à son cœur, que déjà du temps de Constantin le Grand, Rome avait 40 arcs de triomphe, 12 forums, 28 bibliothèques, 12 basiliques, 11 thermes et 1000 bains publics, 3500 statues en bronze des figures illustres, 25 statues équestres, 46 bordels, 11 aqueducs, 1324 fontaines artésiennes, deux cirques pour des courses de chars (le plus grand étant Circo Massimo, où tenaient 400.000 spectateurs), deux amphithéâtres pour les luttes de gladiateurs, dont le plus grand était le Colloseum, ayant entre 50 et 70 mille places, 4 théâtres, dont le plus grand était le Teatro di Pompeo, à 25 mille places et, enfin, un stade d’athlétisme, Stadio Domiziano, à 30 mille places. Et, malgré cela, je pensais, tandis que nous dépassions le Teatro Marcello, Ventiquatro Maggio, notre arrogance est un problème de positionnement, d’accents lumpen, peut-être de ruralisme, combinés avec beaucoup d’amertume, avec la « science » de « se procurer »…

Mais comment lui expliquer à lui, un homme normal de cette terre, que notre illusion de prétendre d’être supérieurs existe précisément parce que l’histoire nous a donné un shoot dans le cul ? Car pour nous, les gens d’est, et surtout les Roumains, l’Europe civilisée est plutôt une illusion et un leurre de soi, car nos attentes par rapport à ces peuples sont aussi erronées qu’illusoires ? Nous attendons d’« eux » soit de nous apprendre comment nous comporter, comment faire les choses durablement et sérieusement, soit de nous donner de l’argent et/ ou la recette de la richesse et de l’aisance, ce qui est exactement la représentation d’un rapport purement formel. Et entre temps, ce que l’on voit sur notre visage, ce que l’on voit du chauffeur de taxi au philosophe n’est qu’une méchanceté envieuse. On voit l’égoïsme de l’idée que de leur « richesse » nous devons nous aussi obtenir des bénéfices. Je n’ai pas pu lui expliquer tout cela, je n’ai pas pu lui montrer la plaie que nous laissent, depuis plus de quarante ans, l’impuissance de dépasser notre propre destin, la paresse de ne pas assumer les choses, le retirement devant les essais personnels de toutes sortes, celui qui a donné, au bout du compte, l’échec de ce peuple roumain…

Je savais déjà au moment où nous approchions du centre-ville, au moment où nous avons dépassé le carrefour vers Quirinale, Via Veneto et Campidolio, qu’à la fin du voyage je ne pourrais pas dire merci à Mauro, comme il me l’a dit en déchargeant les bagages de la voiture. C’est précisément pour cela que je l’ai laissé me le dire le premier et j’ai entendu ce merveilleux et musical « grazzzie signore ! ». Si j’avais dit « merci », en roumain, cela n’aurait pas été suffisant et n’aurait pas signifié grand-chose. Pas même ce que signifie, de manière déchirante et inhumaine, le prix de la seconde où on tourne le dos à celui qu’on a remercié. Comme si tout s’était effacé de votre mémoire…

17 août 2010
La naïveté, comme une condamnation…

« Naivität ist ein betragen, wo man nicht acht darauf hat, ob man von anderen beurteilt wird » – dit Kant dans « Menschenkunde », ce qui se traduit comme suit : « La naïveté est un comportement par lequel on ne se rend pas compte que l’on sera jugé par d’autres. »

À partir de cette terrible phrase, on peut, donc, s’imaginer que beaucoup d’entre nous, ceux qui ne trouvons aucune satisfaction ou motivation à juger les autres, sommes si naïfs de croire que dans les questions fondamentales que nous portons en nous, pensées, sentiments, principes, nous pouvons avoir raison. Nous pouvons, en d’autres mots, croire, de tout notre être, aux propres vérités. Mais ce que nous ne savons pas est qu’être naïfs est beaucoup plus terrible qu’être, tout simplement, sots.

Être naïf, malheureusement, signifie ne pas savoir, ne jamais croire que quelqu’un, un autre, de la foule, avec qui on n’a rien de commun, puisse arriver à vous juger. Et il y a, malheureusement, tant de gens disposés à juger à tort et à travers, sans penser au désastre qu’ils peuvent déclencher par leurs jugements, car ces jugements ne demeurent pas comme ça, suspendus en air. Car si ces jugements demeureraient au niveau d’opinions personnels, cela ne dérangerait personne. On peut tenir ou non compte des opinions des uns ou des autres, exprimées librement, se basant sur son propre jugement. Mais lorsque les jugements et implicitement ces verdicts clamés par certains à titre de règles qu’on doit respecter arrivent à détruire d’autres personnes, alors…

Que reste-t-il encore d’un homme lorsqu’il accepte que quelqu’un d’autre, même s’il signifie beaucoup pour lui, lui trace un chemin ou un autre dans la vie ? Je crois qu’à ce moment il y a trop d’entre nous qui en raison du respect ou de la peur choisissent de respecter des vérités qui ne leur appartiennent pas. Je crois que personne n’est le détenteur de la vérité, mais seulement de la propre vérité, dont la « validité » est aussi « personnelle ». Je suis convaincu que chaque homme doit dire ce qu’il est, ce qu’il croit, parce que, d’une certaine manière, l vérité d’un homme sur lui-même est exactement la somme de toutes ces opinions.

Une vérité que tout le monde devait respecter, les proches et le dernier ennemi. Car c’est le maximum de respect qu’on peut lui accorder, quelle que soit la position où l’on se trouve par rapport à cet homme-là, parent, frère, ami, ennemi. Celui de respecter sa propre vérité. La vérité généralement humaine, la seule qui soit obligatoire. Lorsque cette vérité n’est pas respectée, on passe par un moment de déroute et de désorientation. Le moment où l’on doit prendre des décisions, vous concernant et concernant les autres. Ce sont les moments où le jugement d’un autre vous trouble et on ne sait plus qui l’on est. Et alors il faut réfléchir attentivement à ceux qui souffriront, à leur tour, suite à vos décisions, s’ils existent, réellement ou si cela compte vraiment pour vous. Il est nécessaire, en ces moments-là, je crois, de chercher en sois celui que l’on est, ou celui que l’on a été. Plus on découvre, au-dessus de tout, qui l’on est, plus on a des chances de comprendre ou de déchiffrer sa propre destinée. Suivre la vérité d’autres, même s’ils ont de bonnes intentions, signifie accepter un billet de train précis et implicitement ne regarder que des paysages de ce trajet, d’une gare à l’autre, de respecter ces arrêts, plus longs ou lus courts, comme si c’était votre propre choix. Mais quoi faire lorsque l’on se rend compte que ce n’est pas votre chemin et que l’on constate que l’on ne peut plus descendre du train ? Et même si l’on en descend, on arrive dans un champ sec, d’où on ne sait plus comment arriver à son propre chemin, à sa propre vérité ?

Sûrement, en Roumanie il y a beaucoup de gens malheureux. Certains ne s’en soucient pas trop de ce que signifie pour eux ou pour les autres leur propre destin, leurs propres choix. Depuis les choix extrêmement personnels jusqu’aux choix pour ceux qui dirigent le pays, la ville, le club etc. Il y a une vie qui consomme hors les grandes vérités, généralement humaines, il y a un monde où « vivre sa vie », rendre tout le monde content signifie le maximum. Je ne m’adresse pas à ces gens-là. Mais à ceux qui accordent un prix à leurs propres pensées et à leurs propres opinions et, surtout, à ceux que je crois assez courageux pour soutenir leurs propres points de vue, leurs propres décisions, s’accordant, par cela, un respect qui leur est dû de droit.

À ces gens qui n’attendent pas la reconnaissance de quelqu’un, à ceux qui ne sont pas disposés d’abandonner leurs propres âmes sur des routes qui ne leur appartiennent pas, pour ceux qui aiment Montaigne aussi parce que celui-ci a dit : « … ce n’est pas pour les yeux d’autres que nous devons jouer notre rôle sur cette terre, mais pour nous-mêmes, là, en intérieur, où ne pénètrent d’autres yeux que les nôtres. » Peut-être si plus de Roumains penseront plus à eux, à qui ils sont vraiment et à quoi ils croient vraiment, non seulement leurs propres vies seront plus vraies, mais le pays même, dans sa vraie conscience, sera meilleur et plus heureux. Nous devrons, pour pouvoir nous détacher de l’incertitude et pour aller vers la vérité, nous habituer à nos propres choix, les assumer jusqu’au bout. Sinon nous vivrons pour toujours comme d’autres le décident, des âmes étrangers dans leurs propres corps, des étrangers dans leur propre pays. Nous avons appris il y a quelques jours de M. le président que « … Le plus grand objectif des Roumains a été la libéralisation de la force de travail… » En d’autres mots, cet objectif coïncide au fait que les citoyens roumains quittent le pays, embrassant un destin qui certainement n’est pas le leur, seulement pour échapper à la pauvreté et à la peur. Je continue de croire que l’un des objectifs les plus importants des gens qui vivent en Roumanie est celui de respecter leur propre vie, leur propre vérité et leur propre destin. Celui de ne jamais être si naïfs pour ne pas se rendre compte qu’ils sont jugés par des gens pour qui leurs âmes et leurs vies ne comptent pas…

19 août 2010
L’insupportable légèreté des âmes désertes.

Il y a deux jours, la nuit, une nouvelle est parue comme pour nous montrer, à certains d’entre nous, combien nous sommes impuissants, en fait. Pas nécessairement devant la politique, devant le sort, la vie, mais, tout simplement, devant nos propres sentiments.

Vers 23 heures, la police a été annoncée qu’un homme frappait bestialement sa copine, devant tout le monde, au milieu de la rue, devant la gendarmerie même. Un jeune fils de potentat local, qui conduisait sous l’influence de l’alcool, est descendu et, pour des raisons inconnues, a commencé à frapper cette jeune fille de 24 ans, sa bien-aimée. Mais ce n’est peut-être pas l’essentiel, quoique, lorsqu’on frappe quelqu’un, cela signifie qu’on n’a plus d’idées et, si un homme frappe une femme cela signifie qu’il ne mérite pas d’être appelé homme. Cela me semblait, à première vue, inexplicable, à moi comme à beaucoup de ceux/ celles avec qui j’avais parlé : il leur semblait inexplicable que la fille n’ait pas désiré porter plainte contre l’agresseur lorsque la police était arrivé sur les lieux, étant même disposée de porter un faux témoignage (ce que la loi punit !), disant que c’était elle qui conduisait la voiture, sauvant ainsi le garçon de la sanction qu’on lui aurait appliquée pour conduite en état d’ivresse.

Je me suis dit, comme la majorité des gens avec qui j’ai discuté, que la fille avait mérité, en fait son sort. Qu’elle avait mérité d’être frappée puisqu’elle pouvait (tellement !) un tel individu, une brute capable de la frapper et de l’injurier en pareille mesure. Puis, dans l’après-midi, j’ai découvert un poème d’Octavian Paler nommé « Le pas absent » : « Il n’y a qu’un pas qui nous sépare. Je ne sais...

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