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Les réprouvés de l'Education Nationale

De
447 pages
Pion ou formateur dans l'Education Nationale, c'est du pareil au même : ça ne dure pas. Qu'à cela ne tienne ! On frappe de taille et d'estoc pour donner du sens à ce qu'on fait et clouer le bec aux vilains moineaux de l'Ordre Bureaucratique de la Sainte Eduque. Une épopée humaine et sanglante dans les arrière-cours de l'Education Nationale : voilà de quoi déranger les digestions ronronnantes, les satisfecit glougloutants…,En première ligne, le dénommé ARTHUR TRISTEMINE, roi des commandos-suicides ! Derrière (caméra s'il vous plaît), LA TROUPE, hommes et femmes, pour le soutenir ou le trahir…, Sonnez trompettes ! Et au pas de charge, tudieu !
Voir plus Voir moins

2 Titre
Les réprouvés de
l’Éducation Nationale

3

Titre
Hervé Gargatte
Les réprouvés de
l’Éducation Nationale

Essais et documents
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7538-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748175387 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-7539-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748175394 (livre numérique)
6





. .

8 Première partie

PREMIÈRE PARTIE
Piège à pion
Journal d’Arthur Tristemine


Commentaires d’Hervé Gargatte
Avec la participation de Ramon et Osman
9 Avertissement au lecteur

AVERTISSEMENT AU LECTEUR
Dans les années 70-80, la vie de pion s’avérait être
un fameux traquenard.Bon.Vous aviez passé votre
satané bachot (ouf !) et c’était parti pour le paradis des
études, des vraies, de celles qui vous mèneraient sans
coup férir à des degrés insoupçonnables de l’échelle
sociale. Et puis, comme ça, vous vous disiez, dans
l’enthousiasme : « Eh tiens, si j’avais rien qu’un petit
revenu, là, à côté, ce serait pas si mal ! »
Pion, mais bien sûr, l’aubaine étudiante ! Un
revenu ! Pas de petites cages universitaires arthritiques !
La vie ! La Grande Vie, on voulait ! La bagnole !
L’appart ! Le couscous d’ABDEL ! On aurait
suffisamment de temps libre pour bosser, qu’on se disait,
c’était fait pour ça, pion…
En théorie, oui, c’était bien fait pour ça. Mais une fois
engagés dans le processus, on se rendait compte… C’était
d’abord un emploi du temps, pion. Pas drôle. Et puis
c’était un boulot. Un VRAI boulot. On avait beau dire,
montrer le pion studieux devant l’étude silencieuse, comme
retenant son souffle, coopératrice… Pion, « l’avant tout je
reste étudiant ». Boulot d’appoint, pour aider… Non,
non, non, la vérité, la voilà : à moins d’abstraction
11 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
chronique, c’est vers les gosses qu’obliquaient vos regards,
vous ne pouviez pas ne pas les voir, ne pas vous intéresser
à leur sort. Égocentriques mis à part, il y en avait
aussi… Mais pour les autres, les HUMAINS, c’étaient
plutôt les études qui paraissaient irréelles durant le
service. Surtout dans l’Internat-Prison. Qu’elles vous
semblaient alors mesquines, vos petites études,
insignifiantes ! Avec cette vie qui grouillait autour de
vous, c’était un roman qui commençait, un roman vrai
dont vous étiez l’acteur privilégié et malheureux…
Vous participiez en fait à quelque chose qui
n’existait pas, qui n’était pas un métier. Après 5 ou
6 ans de service, on vous fichait dehors, de toute façon.
Un traquenard, ai-je dit, oui, un fameux traquenard.
Ce journal raconte la lutte d’un pauvre damné de pion
contre l’inhumanité d’un bloc scolaire, une tentative d’école
heureuse !
La façon dont l’a écrit l’auteur, ARTHUR
TRISTEMINE, je tiens à le préciser aussi, n’a fait
l’objet d’aucune construction a posteriori. D’après les
déclarations qu’il a laissées, ARTHUR écrivait en
rentrant chez lui, après son temps de service qui était
extrêmement concentré (deux jours, deux nuits, parfois
trois nuits). Il était totalement claqué, dans une sorte
d’état second et l’écriture était pour lui comme un
nettoyage cérébral. Un vomissement des impressions, des
émotions, pêle-mêle, qui s’étaient accumulées pendant ces
deux jours d’activité.
Il vous faudra donc considérer ce journal comme une
sorte d’électroencéphalogramme à ses moments de
12 Avertissement au lecteur

perturbation les plus extrêmes… Cela vous donnera
ainsi une idée plus juste de son état d’esprit quand il
revenait de là-bas, de « l’inferno ».
Le journal d’ARTHUR se présente aussi parfois
d’une façon anarchique dans sa chronologie. Il peut
évoquer telle semaine des faits qui se sont produits 2 ou
3 mois avant comme si son cerveau avait mis un certain
temps à les enregistrer, comme si tout allait trop vite et
qu’il lui fallait digérer ces faits avant de les retranscrire.
Ses études ne lui donnaient pas toujours le temps non
plus de noter tout ce qui s’était passé, si bien qu’il se
rattrapait un peu plus tard. Notons également que ce ne
sont pas les faits en eux-mêmes qui semblent l’intéresser
mais les impressions qu’ils provoquent et, comme je l’ai
dit plus haut, certaines de ces impressions lui revenaient
plus tard et, avec elles, tout l’enchaînement des faits…
Il faut imaginer une sorte de bombardement cérébral
avec des effets à court et à long terme : c’est cela le
Journal d’ARTHUR, un journal explosif.
Il a souhaité, en guise d’épilogue, ajouter à son journal
de pion, deux nouvelles qui évoquent « l’après-pion ». La
première, « DESCENTE NOCTURNE » est liée à
sa deuxième année d’enseignement et à la paranoïa qui
s’était alors emparée de lui. Il est probable qu’il l’ait
remaniée plusieurs années après.
Il démissionna ensuite et resta un moment au
chômage. L’existence, lui apparut-il alors, n’était rien
moins qu’une trompeuse certitude. Sa nouvelle
« NUIT » en fut l’angoissant constat.
13 Première période







Je dédie ce journal…
à tous les héros pions tombés lors des
dernières années, morts pour l’Éducation
Nationale (cette engeance).
A Philippe et à Rémi,
à Loulou et à Cacaud,
à Daniel et à Patrick,
mes vieux potes…
A Claudie que je vénère…
Reposons-nous en paix.
15 (Années 80-81)

PREMIÈRE PÉRIODE (ANNÉES 80-81)
A la périphérie d’une ville de province appelée
BOUDROUTE, gisent, déversés dans la nature,
400 tonnes de béton formant une masse rectangulaire de
30 mètres de hauteur et d’une superficie de
10 000 mètres carrés. Appelée parfois TSIN-TSIN
par les habitants des environs, comme surgie d’une
préhistoire post-apocalyptique, cette curiosité, loin de se
dédier aux seules errances d’un tourisme morbide, est
encore le centre d’une intense activité d’enseignement
industriel et l’on ne peut être qu’impressionné par les
deux hautes cheminées qui la coiffent et déversent dans
l’air environnant d’opaques fumées issues de la
combustion de 2000 cerveaux en ébullition.

De son vrai nom Lycée RAMANDEAU (pour
perpétuer la mémoire de son créateur Ernest
RAMANDEAU), ce vaste complexe lycéen est conçu
selon une organisation très hiérarchisée avec ses élèves au
bas de l’échelle, suivis immédiatement de ses agents de
service et de ses pions, de son personnel administratif (les
fameuses « secrétaires »), puis en montant quelques
échelons, de ses « profs » (moulés à la louche dans les
17 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
universités), de ses « Conseillers d’Éducation » (jadis
appelés « surgés ») pour arriver dans des sphères encore
plus élevées à un « Intendant » (grippe-sou notoire) et à
un « censeur » (censé faire beaucoup de choses). Tout en
haut de l’échelle trône un « proviseur » qui dirige toute
l’usine. Peut-être est-ce pour assumer cette charge
prépondérante que le lycée RAMANDEAU s’est
doté, après quelques expériences infructueuses, d’un être
hybride, résultat probable de mutations génétiques
apparues au lendemain du premier Tchernobyl (celui qui
ne fut révélé qu’en 2002, comme chacun sait). Cet être
est en effet parfaitement hermaphrodite ce qui lui valut le
nom d’Emilienne-Charles Viruscane à sa naissance.
Notons au passage que ce mutant a la désagréable
habitude de s’exprimer dans un mélange d’italien et de
français. A n’en pas douter, c’est Emilienne qui a hérité
de la langue de Dante sans qu’on sache pourquoi
précisément. Mais ces mutations nous réservent encore
bien des surprises…

Au moment où commence cette histoire, Emilienne-
Charles est particulièrement tendu et de mauvaise
humeur. C’est la journée « Gueules Ouvertes » à
Ramandeau et deux célèbres journalistes, Ramon et
Osman, se sont déplacés pour enquêter sur la vie d’un
pion dont ils se sont procurés, dieu sait comment, une
sorte de journal intime. Et voilà bien du souci pour
Emilienne-Charles, justement en cette journée « Gueules
Ouvertes » où tout le monde parle à tort et à travers.
Ramon et Oman, comme des mouches malfaisantes,
18 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

virevoltent déjà autour de l’Hermaphro et l’assaillent de
leurs questions pernicieuses…
Ramon : Très Haut Viseur, pensez-vous que la vie
du pion, comme l’affirment certains, soit un long
calvaire ?
Emilienne-Charles : C’est la semaine ! Les pions, si
divertono, oui, ils s’amusent, ils passent du bon temps !
Ils travaillent solo due giorni, m’entendez-vous ? Deux
jours et pis que deux nuits durante le quali non fanno
altro que de dormir, va sans dire… Stanchi ?
Fatigués ? Ah ! no ! assolutamente no ! Se ne fregano di
tutto, si, ils s’en foutent de tout, se la spassano e basta,
ils se la coulent douce ! Vous savez combien ils s’en
mettent dans la poche tous les mois ? Guardate !
1Regardez en bas de la page !
Osman : Mais… voyons un peu, Très Haut
Viseur… Comment se passe la journée de ces
« glandants »… C’est bien ainsi que vous les appelez,
n’est-ce pas ?
Emilienne-Charles : Glandants… Sfaticati, si. E la
realtà. Je vas tout vous raconter… »
L’éminent directeur-directrice du lycée
RAMANDEAU, alors, n’y alla pas par quatre
chemins. D’accord avec nos deux journalistes, nous
avons volontairement abrégé son discours, malgré tout
son manque d’’intérêt, pour laisser s’exprimer l’un des
réprouvés mis en cause par Emilienne-Charles. Nous
osons croire que cette méthode très nouvelle ne

1. On s’en souvient plus
19 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
déconcertera pas nos aimables lecteurs. Dans le cas
contraire…

COUPEZ ! A TOI, ARTHUR, FOREVER !
Mercredi 9 octobre 1980
« Il est 7 h 30 quand nous arrivons, Philippe
et moi, en vue de l’Infâmante Prison. Philippe
file ouvrir le portail. Je réceptionne les élèves,
les fais mettre en rang dans la grande cour, face
au hall d’entrée. Puis les profs viennent les
chercher pour les remorquer sur leur dos
jusqu’aux salles de cours. Claudie arrive à
8 heures, l’air hagard. Je me sens très vite
rasséréné. Claudie, par sa présence, fait passer
tout le reste…
Gueulantes pour rameuter les élèves
retardataires. « Allez, bon sang, c’est sonné
depuis 10 minutes… » Flemmards du petit jour.
Pas du tout envie de recevoir l’Instruction.
Matinée dans les fiches d’appel… Couloirs
interminables… Trois étages de murs jaunâtres,
pisseux… Et puis les ateliers au rez-de-
chaussée, immenses, éclairés par d’inquiétants
néons… Qu’on dirait des bases de V2, avec leur
fourmillement d’esclaves en bleu de travail, leur
bruit de machine infernal… Nous arpentons.
Nous arpentons. LOULOU stoïque qui boite.
Increvable malgré son rein en moins.
20 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

Fiches d’appel pas accrochées aux
portes.Frapper.Voir gueule du prof qui a oublié.
« Kessevousvoulez ? » Pas content souvent. Ça
relance les mômes à l’excitation. On s’en fout.
Pas d’excuses à faire. Fallait penser aux
formalités administratives, mon pote.
9 h 30. Les pions-voltigeurs sont de retour au
bercail… Notre Centre Opérationnel est situé
au milieu du bâtiment, au rez-de-chaussée,
quelque part le long d’un couloir… Couloir qui
se perd à l’infini… Grand comptoir en bois à
l’entrée du QG, 1,20 m de haut, 50 cm de large,
un petit portillon à gauche, comme dans les
saloons… Seule marque d’originalité…
Derrière, deux bureaux, celui d’un CPE, un
autre pour les pions… Au mur, un immense
tableau en ferraille, avec tous les noms des
élèves sur fiches, par classes.
10 h à 11 h 30, traitement des absences.
Armés des fiches d’appel, on descend les fiches
des élèves absents à un endroit prévu pour cela
sur le tableau. Pas fini. Faut reporter les noms
des absents sur un cahier, lui aussi prévu pour
cela. Pas fini encore. Faut envoyer une lettre
aux parents. Parfois, derrière le comptoir,
quelques retardataires, des virés de cours…
Moi, pour me donner de l’exercice, je saute par-
dessus le comptoir, comme ça, de temps en
temps, quand il n’y a personne en vue. A droite
du Centre Opérationnel, le bureau d’un autre
21 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
CPE puis, dans l’enfilade, trois grandes salles
d’études. Les pions non-initiés au mystère des
absences, les « bleus » assurent la surveillance.
Études de treize heures. Trois études à la fois
de gosses hystériques à surveiller qui ne
cherchent qu’une occasion pour troubler
l’ordre. Crise d’épilepsie de l’un d’eux. Gros
attroupement autour de lui. Sourires sadiques.
« Eh ! t’as vu comment qui bavait… Pousse-toi
donc que je regarde… » Bonne distraction.
Occasion de bordel. Re-gueulantes pour les
refouler… Menaces terribles… Coups de pied
au cul !
Après-midi d’étude. Pas de pitié : frapper dur
le premier emmerdeur venu. Des centaines
qu’ils sont, à vous titiller toujours plus.
Repas du soir. Face à nous, les Maîtres au
pair, des apprentis-pions. C’est des terminales
en phase difficile. Ils ont besoin d’un petit
salaire pour survivre. L’un d’eux, Loïc, est
content pour ses notes de français au bac.
« Merci » qu’il me dit. Les nuits passées dans ma
piaule à bosser n’auront pas servi à rien. Et on
dira que les pions sont des inutiles ! Loïc, c’est
l’un des meneurs de la grève de 79, un gars bien
qu’ira loin dans la contestation.
Grandes rasades de rouge DAU-BI-NET, la
drogue du pion.
Elle aurait tué par trois fois l’an dernier… Et
elle continuera, car nul ne s’en passera.
22 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

eMontée dans les couloirs d’étude au 4 étage.
Surveillance assurée jusqu’à 21 h 30. Clopes,
clopes et bière sous le manteau… Dope pour
supporter… Nuit.
Réveil mardi à 7 heures. Même chanson.
Fiches d’appel, piétinements interminables.
14 h. Permission de sortie jusqu’à 18 h. Claudie,
moi, hop ! on se tire vite fait de cet enfer. A
BOUDROUTE, que faire ? Le cinéma est
fermé, la piscine réservée aux scolaires. Que
reste-t-il ? Le bistrot. Café de la Technique, à
40 mètres de là.
Claudie s’essaie au pastis tandis que je me
mets « sous pression ».
– Tu sais, ici, sans toi…
– Oui, moi, c’est pareil…
Flipper, LA distraction. LOULOU nous
rejoint. Il accompagne Claudie au pastis. C’est
un Grand Habitué. Il est retombé en enfance, à
cause du Daubinet peut-être… Nous le
plaignons tous mais il supporte plutôt bien, lui,
il est heureux comme ça.
« Longue vie à toi, Loulou, jeunesse
éternelle… »
Claudie est assez belle, blonde aux yeux
bleus. Mais décevante pour les amateurs
d’archétypes. La-Belle-Blonde-Aux-Yeux-Bleus
est du genre maigrichonne. Quand elle marche,
on a l’impression qu’elle suit une horde de
fantômes. Si par malheur elle disparaissait, je ne
23 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
pourrais suivre son sillage… Et cette peur
m’obsède parfois, quand je la vois tourner
l’angle d’un couloir, comme si, quelque part, les
murs l’attendaient pour la happer.
Rentrés un peu ivres au lycée. Repas
mouvementé. Philippe me balance mes clefs de
voiture dans mon verre rempli de rouge. Je me
lève et, aussi sec, lui en envoie le contenu à la
figure. Stupéfaction ! Il n’arrive pas à reprendre
sa respiration. Les autres se bidonnent en
douce. Je suis quand même emmerdé. Allez, on
s’embrasse. La vie ici nous rend anormalement
susceptibles et nous retrouvons des instincts
bestiaux… »

Eh bien ! lecteur, toi qui te morfonds chaque jour
dans ton bureau ou ton atelier, n’as-tu pas ressenti là
comme un petit désespoir supplémentaire, propre à
alimenter ton noir pessimisme en ce dimanche où la
lecture te paraissait un dérivatif sûr. Ah ! tu n’as pas
fini, crois-moi ! Laisse tomber, il en est encore temps !
Demande qu’on te rembourse ! Quant à moi, je ne peux
plus reculer. Comme d’habitude, je me paie le sale
boulot, les basses besognes, la corvée de crottin. Mais sois
sûr qu’un jour, j’irai te visiter toi aussi, tu ne pourras
fermer les yeux si facilement. Il faudra bien que tu te
mettes à table, toi aussi. A bon entendeur, salut !
Je poursuis donc. Lecture faite de ce premier
témoignage ô combien saisissant, Ramon et Osman s’en
24 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

allèrent quérir à chaud les impressions de notre
DEUX-EN-UN.
Ramon : Ici prend fin, cher directeur-directrice, le
premier extrait du journal d’Arthur Tristemine. Qu’en
dites-vous ? Êtes-vous satisfaits faits ?
L’émilienne : Ouah, ouah, wouah… Cado dal
sonno ! (Je tombe de sommeil)
Charles : Allons, l’Emilienne, sois sérieuse, il faut
répondre au môssieu, il faut être « courtois ».
L’émilienne : Macché ! Che voleva ? Acclamazioni ?
(Mais quoi ! il voulait qu’on l’applaudisse ?) Cosa
racconta, sto figlio di mignotta ? (Qu’est-ce qu’il raconte,
ce fils de pute ?) Tutte menzogne, tutte fandonie ! (Que
des mensonges, des histoires à dormir debout !). I
sorveglianti, nel mio glorioso Istituto, non trascorrono il
tempo ad ubriacarsi ! (Les pions, dans mon glorieux
Institut ils ne passent pas leur temps à prendre des
cuites !) Sono felici ! (ils sont heureux !) Vergogna !
(Quelle honte !) Senti, Charles, ciò che dice, che danno
calci agli alunni ? (Tu entends, Charles, ce qu’il dit,
qu’ils donnent des coups de pied aux élèves !) E possibile
lasciare dire tante coglionate ? (Peut-on laisser dire
autant de conneries ?) Mi sento svenire ! (Je sens que je
vais m’évanouir) Ah, Charles ! Carlo mio…
Charles : Calme-toi, l’Emilienne… Ça sert à rien, y
sont cons, cons, cons…
L’émilienne : Ma perchè si lamentano ? (Mais
pourquoi ils se plaignent ?) Siete d’accordo, voi, i
giornalisti ! (Vous êtes d’accord, vous, les journaleux !)
Sempre alla ricerca dello scoop, pronti al massacro !
25 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
(Toujours à la recherche de sensationnel, toujours prêts
au massacre !)
Osman : Mais non, mais non, on n’a rien dit…
L’émilienne : Andrò a lamentarmi al sindacato dei
Trouviseurs ! (j’irai me plaindre au syndicat des
Trouviseurs).

Ouche ! Mais que voilà notre Emilienne-Charles
bien énervé ! Et comme à chaque excitation anormale,
on entend s’enfler un bruit de turbine caractéristique de
l’échauffement sexuel chez l’hermaphrodite et qui atteint
son paroxysme au moment de la copulation. Nous ne
sommes pas loin de ce stade, à vrai dire, mais retournons
du côté d’Arthur Tristemine, le temps que ça se calme.
Mercredi 16 octobre
« Semaine délassante ». Toujours le même
pilonnage incessant des salles de classe.
Objectif : fiches d’appel, comme les semaines
précédentes, comme toujours…
Raids continus sur tout le secteur.
8 h 15. Nous rasons les couloirs à basse
altitude.
8 h 20. Premières attaques. Les petites taches
blanches au dessous de nous volent en éclat.
C’est une apothéose.
Midi. Les premiers rayons de soleil
apparaissent.

26 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

Le combat continue.
Nous essuyons de graves revers dans la
région sud-ouest du réfectoire. Pertes
considérables. Philippe, touché au flanc par les
termo-rognons descend en flammes. Son
parachute s’ouvre heureusement et nous le
récupérons au point 04 Philippe Bravo.
13 h. Le calme est à peu près revenu.
14 h. Reprise des escarmouches dans les
salles d’étude mais peu de résistance.
Et la vie continue…
Claudie, très élégante, présente la mode
d’hiver. Robe rose très courte et bas de laine
noirs. Imperméable blanc. Très applaudie.
Bal dans les couloirs d’étude. Le pas de
zigzag très en vogue.
Frantz un peu ivre. A trop pris de
DAUBINET. Effraie quelque peu nos jeunes
colombes par ses manières brusques. Je fais
danser mes cordes vocales pour l’une d’elles.
En extase, elle écoute mes conseils : « Autrefois,
mon petit C.A.P, tu comprends, c’était le pas de
polka, en 1940, le pas de l’oie, comme la belle
histoire de France te l’a appris, et aujourd’hui,
AUJOURD’HUI, c’est le pas de ZIGZAG. »
Tombe épuisé à 9 heures, contre l’une des
portes, face collée contre le judas.
Ont-ils bien appris, eux ? Hum…
Le maître de danse est épuisé. Il voit toutes
ces petites têtes remuer dans leur nid bien
27 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
chaud. Une larme coule de son gros oeil fatigué.
Ils ne le voient pas. Ils continuent leur
croissance, font leurs dents sur des équations,
prononcent des mots de plus en plus durs
comme « pédé » (parfois pédéraste en termi-
nale) « bouffe de merde, con de proviseur »…
Ils apprennent ce qui est important pour se
débrouiller dans la vie, pour quand ils sortiront
de la Prison-Internat.

Pathétique est Tristemine ! Pauvre pion livré à la
morosité d’un couloir, jetant un oeil « fatigué » à travers
les judas derrière lesquels de pauvres cerveaux s’étirent
comme des limaces dans les méandres d’un Savoir
laborieux. Geôlier malgré lui, guerrier malgré lui, dans
ce décor de rationalité livide où déjà tout est dit pour une
vie d’aliénation. Sans doute ces sensations passaient-elles
comme de lourds convois de pessimisme dans l’âme de
Tristemine… Mais nous verrons bien la suite. Allons
jeter un coup d’oeil du côté de nos journalistes et
d’Emilienne-Charles. Mais oh ! Il semble qu’il y ait du
nouveau dans le ramandeau. N’est-ce pas Ramon et
Osman qui passent en trombe dans le couloir ? Je les
arrête. « Eh là ! Et votre interview, mes gaillards ! »
– Ah ! si vous saviez ! me dit Ramon.
– C’était incroyable ! poursuit Osman.
Ils me racontent alors ce qu’ils ont vu et j’en ai moi-
même la chair de poule.

28 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

– La température s’est soudainement élevée, jette
Ramon, dans un souffle, et puis il y a eu toutes ces
étincelles qui lui sortaient du corps…
– Oui, continue Osman, et le corps s’est mis à
trembler puis à se transformer, plus précisément, à se
dissocier, le visage, oh ! mon dieu ! le visage…
– D’abord, on aurait dit une mayonnaise en train de
monter sous l’effet d’un fouet surpuissant, invisible, ça
s’agitait de partout, éructe Ramon, on voyait danser là-
dedans des formes imprécises de bouches, de nez, de
joues, affreusement distordues, une mayonnaise folle,
imaginez, hideusement humaine… Et puis roulés dans
ce magma de chairs en fusion, les yeux dont l’un parfois
surgissait d’une oreille, deux autres un instant bord à
bord louchant atrocement puis séparés brusquement
donnant à cette mer informe un air humain
d’ahurissement…
– Quant au reste du corps, on l’entrevoyait plus
qu’on ne le voyait, poursuit Osman… Ça donnait
l’impression d’un marteau-piqueur endiablé qui oeuvrait
en silence à une sale besogne… La vision était floue tant
le corps tressautait ; tantôt se trouvait projeté un
morceau de tissu, tantôt on discernait vaguement un bout
de bras ou d’épaule, le relief monstrueux d’un sein qui se
tordait en tous sens, projetant un liquide blanchâtre…
– Oui, c’est la vérité vraie, confirme Ramon mais
c’est au-dessous de la taille que régnait l’activité la plus
intense. On s’en rendit compte à la façon dont le bureau
derrière lequel était assis cette Aberration Humaine
29 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
s’agitait… et puis à l’odeur de rut bestial qui soudain se
répandit à travers la pièce…
– C’est vrai, acquiesce Osman, je ne pus retenir moi-
même une éjaculation douloureuse tellement le taux
d’oestrogènes était élevé. Et alors, tout d’un coup, ce fut
le calme le plus total…
Nos deux journalistes se sont tus soudain. Je leur
verse à chacun un coup de gnôle que je garde toujours en
réserve à côté de mon traitement de texte tant ils ont l’air
secoués.
– Et que s’est-il passé après, dis-je.
– Après ? s’interrogent-ils, le regard étrangement
fixe, comme s’il leur fallait se donner un temps de
récupération.
– Après, se décide enfin Ramon, ce fut différent,
voire pire…
– En effet, avoue Osman après un silence, la vision
que nous eûmes fut des plus éprouvantes. Imaginez deux
corps qui se seraient trouvés projetés l’un contre l’autre à
une vitesse folle, jusqu’à s’encastrer l’un dans l’autre.
Bien sûr, on a vu naître de tels êtres difformes, promenés
ensuite dans les foires mais on n’a jamais vu encore un
seul être opérer en direct cette fusion organique. J’en
tremble encore…
– Et le pire, ajoute Ramon, c’était ce mouvement de
cooptation lente qui animait désormais le corps. Le pire,
c’était de voir jouir cette Abomination…
Brrr… j’en suis tout retourné. Pas toi, lecteur ? Tu
ne t’attendais pas à cela, certainement. J’en suis désolé.
Ne laisse pas traîner ce bouquin n’importe où, avec les
30 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

enfants, il faut faire attention. Moi, je me souviens
d’avoir lu étant gosse les Chants de Maldoror qui
traînaient sur la table du salon. Quelles affreuses nuits
j’ai passées après !
Allons, il nous faut retourner sous de plus calmes
latitudes. Tiens, j’en pète, mes boyaux sont tout
retournés. Voyons ce qu’a à nous raconter Arthur
Tristemine pour nous changer les idées.
Mercredi 22 octobre
« Claudie est un succube, un de ces esprits
malfaisants qui s’emparent de votre esprit pour
en faire de la pâte à modeler.
J’ai laissé son poison me pénétrer peu à peu
avec une sorte de délectation insouciante et
secrètement provocatrice. Je n’ai rien tenté
quand je l’ai vue tisser autour de moi ses
inextricables fils blonds. Je n’ai pas essayé de
me défendre contre ces deux points bleus qui
me fixaient intensément depuis l’horizon…
Un an déjà : nous sommes les compagnons
infatigables d’un même voyage vers l’absurde.
Chaque début de semaine nous ramène en ces
lieux maudits, au coeur d’un cauchemar qui
paraît sans fin. Nous sortons très peu de
l’immense cité scolaire. C’est un corps tout à
fait indépendant et qui défie, de par sa
monstruosité, toute structure humaine. On
dirait, surgi d’un avenir mythologique, quelque
31 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
sphinx stylisé, entièrement coulé dans le béton.
L’intérieur est constitué d’un vaste labyrinthe :
couloirs interminables s’élargissant à certains
endroits pour se rétrécir à d’autres, immense
boyau dont la forme rappelle les contractions
figées d’un ver. Tout du long, disposées avec
une déconcertante régularité, apparaissent les
portes numérotées qui s’ouvrent sur de
vicieuses petites salles au décor tout identique :
tableau, chaises, bureau. Le lycée ressemble à
une sorte de grand vaisseau cellulaire.
Mais qu’importe ! Claudie et moi ne nous
serions jamais connus sans le lycée. C’est grâce
à lui que nous avons pu nous rapprocher l’un
de l’autre dans un élan avide et désespéré. Il
fallait que nous nous unissions pour lutter
contre l’atmosphère déprimante des lieux. Nous
avions besoin l’un de l’autre pour conjurer ce
mauvais sort qui nous frappait, si cruellement.
Nul doute que j’ai pris peur aussi, à un
moment donné, conscient du gouffre où j’allais
me jeter mais ce fut en pure perte. Elle me
tenait et me tient toujours comme moi aussi je
la tiens, ou comme j’en ai l’illusion tout du
moins…
L’année scolaire 79-80 n’a pas été décisive.
Claudie me paraissait trop énigmatique pour
qu’il m’ait été possible de comprendre qui elle
était vraiment Les horaires qu’on nous avait
donnés l’an dernier ne favorisaient pas non plus
32 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

les occasions de nous parler. La vie est
organisée, dans la cité scolaire, de façon à ce
que chacun remplisse un rôle précis que nul ne
peut contester. Ajoutons à la personnalité
mystérieuse de Claudie ma timidité naturelle et
l’on comprendra que nos rapports aient mis un
certain temps à se clarifier, que les tractations se
soient annoncées difficiles…
Ce qui m’a d’abord attiré chez elle, c’était son
air de souffrance résignée. J’ai peut-être
reconnu là, inconsciemment, un trait commun à
nos deux caractères. D’elle à moi semble exister
un passage secret où se déverse un même flot
d’émotion teinté de pessimisme. Mais j’ai su
tout de suite qu’elle était bien plus mal en point
que moi et qu’il me faudrait descendre très bas
pour parvenir jusqu’au siège terminal de ses
angoisses.
Vers la fin de l’année, elle se confiait plus
facilement : elle en avait bougrement besoin.
J’ai appris qu’elle vivait avec un certain
Dominique qui ne fichait rien de la journée, un
ancien musicien, à ce qu’elle disait…
Maintenant, il ne jouait plus de rien. Il jouait
simplement à être là pour qu’elle s’illusionne sur
leur existence à eux deux, sur leur « vie de
couple ».
Lui, pragmatique, il la tapait continuellement
pour les clopes, il la dépouillait de tout. C’était
un mec entretenu. Un figurant. Avec son
33 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
pognon, c’est elle qui le mettait en marche. Lui,
il roulait pépère. Et puis crotte, il s’arrêtait. Il
fallait le réactiver. Il avait du mal à faire figure
de vrai vivant. Le chien, Bella, était bien plus
vigoureux. Ça équilibrait…
Depuis, rien n’a vraiment changé. C’est cela
l’univers de Claudie, quelques loques périphé-
riques, les journées au troquet. L’usine de la vie
quand il n’y a plus de travail. L’usine lente…
Elle accepte cela, Claudie, comme une
inscription au désespoir. Par dérision.
Elle régresse aussi. Ses raids en direction de
l’enfance sont permanents. Et elle n’en retient,
de cette enfance, que les côtés faisandés, les
caprices, les minauderies, le sadisme…
Ce sont comme des crises qui la prennent.
Quand c’est fini, le désespoir retombe, comme
une nuit noire, perfide. »

Pathétique est encore Tristemine ! Vieux pion, le
voilà qui s’amourache d’une jeune pionne qui est pour
lui comme un rayon de soleil dans cet univers clos qu’il
ne supporte pas. S’il s’agit d’un rayon cependant, ce ne
peut être que celui du « soleil noir de la mélancolie » cher
à Gérard de Nerval. Claudie est une femme fatale, dont
on ne se remet pas ou difficilement. Arthur apparaît
comme un être chevaleresque, sauveur d’âmes en peine
mais de là vient qu’il est pathétique car prêt à se perdre
lui-même pour toutes ces miséreuses. En fouillant dans
ses affaires, Ramon et Osman ont trouvé une chanson
34 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

qu’il avait écrite sur elle très éloquente quant à ses
sentiments. Tu jugeras toi-même, lecteur…


CLAUDIE

Claudie tes phares dans la nuit
Me font mal aux yeux
Arrête un peu
Claudie le fard de tes yeux
Est bien trop cafardeux
Cafardeux
Claudie, Claudie, Claudie, oh !
Claudie odieuse éclaireuse
Claudie ton cinéma muet
Me met en émoi, en émoi…

REF : Je suis tombé
Dans les faisceaux
De tes projecteurs de malheur
Je sens la chaleur de ta peau
Au coeur des lueurs carnivores
Elle monte à l’assaut de mon corps
Met le feu à mes écrans protecteurs
A l’aide, j’ai l’feu
A tous mes secteurs…

Je suis pris dans tes feux croisés
Sous tes lasers je me terre
Prisonnier de tes « coeurs croisés »
35 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
Dans le satin je me perds…
Claudie, Claudie, Claudie, oh !
Claudie odieuse allumeuse
Avant de finir dans ta toile
Laisse-moi dire adieu aux étoiles…
18 fevrier 1981
Un jour de février quelconque de je ne sais
quelle année merdique. Il y en a tant. Pendant
que la radio diffuse les discours des candidats
aux élections, tous futurs présidents à leurs
dires, me voici, moi, pion sans avenir, devant la
foule admirative de mes futurs lecteurs. Je
m’apprête à mon tour à prononcer un impor-
tant discours, comme il se doit.
Tania, une amie, m’a posé hier une question
embarrassante :
– Et alors, Arthur, et après cette maîtrise ?
Je rougis, gêné, et puis j’opte pour la
franchise :
– Je vais me lancer dans l’écriture, lui dis-je,
parce qu’il ne me reste plus que ça. Et tant pis
pour le reste, capèze et autres titres
honorifiques, je me les colle où tu sais.
ECRIRE : voilà le spectacle de mes soucis,
voilà mon ambition, ma raison d’être.
Pion, cependant, je continue de l’être. Plus
que jamais, contraint et forcé. Je me prends au
jeu. Et il y a Claudie…
36 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

Écrivain d’un côté, pion de l’autre, qui va
l’emporter, qui sera le plus imbécile ?
L’écrivain a bien des difficultés. Le pion est
sans cesse en train de le pousser vers la fin de
semaine. Mais oh ! faut pas croire que l’autre,
l’écrivain, se laisse faire, il n’est pas fou du tout !
Il a trouvé la solution : il se met à la place du
pion, il s’identifie à lui.
Ou bien n’est-ce pas le contraire ?
Le besoin d’écrire est lié à une préoccupation
sociale. Fin de la dissertation. Aujourd’HUI, par
exemple… vouic… CRAC ! Même idée fixe…
Vagues INTERMITTENTES d’une violence
inouie.SUBMERGE.VRAAAAC… La pauvre
raison du scribouillard rêveur chancelle…
VRAAAAC… !
CE… con d’ERR… nesto va se faire casser
la la la gueule.GUEULE.Ce… con…
GUEULE…
Nous apprenons qu’AUJOURD’HUI…
Scratch ! !… février… Les Forces forces
forces…
‘actdevarsovie… offensive à l’ouest…
OTAN menace… MENACE de recourir…
Nous donnerons…
Alors, il paraît que… NARD ce petit salaud
de prof voudrait me tirer dans les pattes ? Ah !
c’est quoi ça ? C’est quoi ?
La théâtre, c’est moi qui m’en occupe,
QU’ON SE LE DISE !
37 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

Aboiements du petit clébard prétentieux
ERNESTO. Je frappe du pied et il court se
réfugier dans sa niche. Tout à l’heure, il viendra
japper à mes pieds.
Non, qu’il me soit possible de parler ici avec
franchise…
Tous les autres pions sont montés contre lui.
LUI… MAL FINIR !
Le roquet en effet est pitoyable mais il refuse
de capituler. Veut toujours se croire le plus
intelligent, le plus fort. Humilié et humilié
encore, il ne comprend pas…
– Alors, qu’en pensez-vous, Monsieur
Tristemine, peut-on trouver une issue à ce
conflit ?
– Pas de pitié pour les lèche-culs. Là, dans
ses rêves de grandeur, dans son orgueil infini…
Non, non, il n’y a qu’une solution, je vous dis.
L’achever. Abattre la bête. Lui écraser la gueule
à coups de talon. Faut que ça pisse le sang sur
son sale groin. Qu’il chie de la gueule
Ah ! oui, ça me revient, tiens…
C’est lui, POLYPHEME, alias MONSIEUR
LE CONSEILLER PRINCIPAL D’EDUCA-
TION, la pauvre loque. C’était une semaine
avant l’explosion finale, géniale…
POLYPHEME : Je le sais bien, ça fait
longtemps que vous voulez me vider…
38 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

BACCHUS (autre Conseiller) : Mais oui, c’est
ça, on va t’élever une statue pour les martyrs, au
milieu de la cour…
Ah ! oui, tiens, quel beau, quel poignant
souvenir !
TU ES MORT !
NON, BON DIEU, J’AI SURVECU ! Les
autres, eux, les conseillers, oui, envolés, partis
en fumée…
Je me souviens aussi…
Fauché une bouteille de rouge avec Philippe
au réfectoire. Chambre enfumée. Nos petits
gars tirent comme des damnés sur leur
cigarette. Bouteille de mains en mains…
Et un mardi après-midi, au café. Je suis ivre
et content. Claudie assise en face de moi a foutu
ses jambes sous ma chaise, contre les miennes.
A un moment, ses yeux lancent des éclairs.
Trop ivre, je ne comprends pas. Je lui fais des
grimaces sous le nez. Elle s’était enfin décidée
et moi, je n’ai rien compris.
Et la scène, au même café…
Un clochard avec son baluchon qui fait du
scandale. Pas méchant pour un sou, le bougre.
S’adresse à la cantonade, raconte tout ce qui lui
passe par la tête. Le serveur, excédé, qui veut le
foutre à la porte…
La porte se referme sur le doigt du vieillard.
Le voilà qui pisse le sang. L’ongle a sauté sur
le trottoir. Il secoue la main en geignant. Il y en
39 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
a plein la porte vitrée. La patronne emmerdée.
Ne fait rien. Attend qu’il foute le camp. On ne
sait jamais. Il va bien déguerpir, la salope !
SURTOUT PAS D’EMMERDEMENTS !
TOUT SAUF CA.
L’autre est toujours là, à marmonner dieu sait
quoi, à dodeliner de la tête. Patronne qui se
décide enfin, en voyant se former un
attroupement, à le soigner…
Pauvre type, non, tu ne fais pas partie de la
clientèle désirée. Va faire tes discours ailleurs,
aux fossés. Avec un peu de chance, tu éviteras
les flics ou de mourir écrasé.
Disparais, âme errante, petite pourriture de
merde. »

Dure est la société pour Tristemine ! On sent chez lui
plus que de la compassion pour ce clochard, vous pouvez
me croire, on sent un élan fraternel mélangé à une
véritable haine pour l’ordre établi, les « normaux ».
Quant au style décousu qu’il utilise dans une bonne
partie de cet extrait, ne lui en voulez pas… Cela traduit
seulement la confusion mentale qui succédait à ces deux
jours et deux nuits d’activité presque non-stop. On a
l’impression qu’un ouragan lui est passé dans la tête et
que son phrasé en est tout chamboulé. Oui, on dirait
qu’il régurgite un trop-plein d’impressions, de situations,
de discussions vécues la veille et l’avant-veille. Il se mêle
même à cela des phantasmes de guerre atomique assez
révélateurs de l’état de son cerveau qui semble
40 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

littéralement exploser… Mais mais mais, voilà notre
Ramon impatient de s’exprimer lui aussi !
– Ze comprends ! Ze comprends !
– Mais quoi ? petit ver de terre opalescent…
– Z’en ai vu un, m’ssieu, m’ssieu, un aut’de pion
comme ARTHUR, là dans le couloir et y disait tout
pareil, oui, m’ssieu, je l’jure sur la tête de la Grenouille
Aux Dents de Vampire !
– Ah ! l’étrange petit garçon !
Il me faut te préciser, lecteur, mais peut-être l’avais-tu
compris, qu’après le choc subi lors de la copulation
d’Emilienne-Charles, Ramon et Osman présentaient des
réactions plus que bizarres. Ramon, lui, est quasiment
retombé en enfance. C’est dans ce petit coin protégé de
son subconscient qu’il a finalement trouvé refuge pour
échapper à l’horrible expérience vécue. Osman connaît
d’ailleurs à peu près les mêmes symptômes et je les ai
installés sur une petite table d’écolier, auprès de moi,
pour qu’ils fassent des dessins.
Espérons qu’ils retrouveront bien vite tout l’usage de
leur raison. Mais Tristemine s’impatiente. Allons vite le
rejoindre !
Mercredi 18 mars 1981
« Plusieurs mouvements de grève ont eu lieu
au cours du mois qui s’est écoulé. Nous nous y
sommes pleinement associés étant donné les
risques de disparition, pure et simple, de notre
« profession ». Et nous avons obtenu gain de
41 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
cause : le projet de loi concernant les pions à vie
a été rangé bien sagement au fond d’un tiroir.
Oh ! il ne faut pas s’inquiéter. Le projet en
question sera ressorti un jour ou l’autre pour
une nouvelle tentative. On essaiera à nouveau
de supprimer le statut de pion-étudiant…
Au début de l’année, on a pu enregistrer
quelques petites vengeances mesquines. Les
irréguliers, comme LOULOU, qui tirent un peu
trop sur la ficelle (4 ans sans avoir obtenu
d’examen) se sont tout bonnement retrouvés à
la rue.
A l’instant où j’écris ces lignes, LOULOU est
toujours au chômage. Je me demande si ce
statut de pion à vie, après tout, n’aurait pas été
préférable pour lui. LOULOU, avec son rein en
moins, diminué physiquement par ce handicap
et par sa célèbre ivrognerie mais excellent
surveillant, a perdu d’un coup toute sa raison
d’être, sa position sociale. Je l’ai rencontré,
encore récemment qui errait dans les bars de
Nantes. Il avait toujours son air d’insouciance
gamine, faisait le pitre mais sans vouloir épater
la galerie. Il fait un truc incroyable avec une
clope allumée : il la balance en l’air et se la
récupère dans le bec, toujours du bon côté.
Moi, je n’ai jamais vu personne d’autre y arriver.
LOULOU, c’est l’enfance retrouvée par
l’alcool. Dans son village, à OUDON, il
organise fréquemment de grands banquets où
42 Les réprouvés de l’Éducation Nationale

est conviée toute sa bande de copains. Ils se
sont tous retrouvés là, « par hasard ».
LOULOU a été vidé en octobre et remplacé
par la pire des petites ordures que j’aie
rencontrée dans la profession. Le Délateur.
Nous aurons l’occasion d’y revenir…
J’ai parfois des scrupules à écrire mes
mémoires de pion et puis je me dis qu’après
tout, je suis dans mon bon droit. A 27 ans, je ne
vais pas tarder à être foutu « à la retraite ». Et
puis il n’y a pas d’indemnités vieillesse dans ce
boulot. Eh non ! je ne veux pas me retrouver au
chômage, comme LOULOU. Brrr…
C’est un Italien, Ernesto, qui a remplacé
LOULOU. Un Sicilien à l’orgueil démesuré.
Depuis son arrivée, il se comporte comme
s’il était là depuis toujours. C’est tout juste s’il
ne donne pas des ordres. Son baratin est
immonde. Il parle tellement fort que vous en
êtes KO dès les premières secondes. Il a
cherché tout de suite à se faire bien voir en
faisant du zèle, en montrant son autorité. Il
choisit pour cela des moments bien précis,
quand nos « chefs » se trouvent à passer par
là… Il s’en prend alors à un pauvre gosse de
l’étude et l’envoie balayer. C’est un chien
vociférant. Il postillonne dans tous les coins,
coupe la parole à tout le monde, vient vous
baver dans les oreilles. Il s’est fait de plus en
43 Les réprouvés de l’Éducation Nationale
plus mal voir de tout le monde. Personne n’est
dupe de son jeu.
« Mio caro amico » me dit-il toujours avec ses
airs faux-jeton. Quand je l’engueule (c’est un
tire-au-cul fini) il se met à aboyer… de loin.
Quelques minutes plus tard, il me fait des
mamours : « Ah ! cher ami ! » et ça
recommence, effusions à n’en plus finir… Il n’a
aucune mesure, parle à tort et à travers et c’est
cela qui lui joue des tours.
Quand récemment il a balancé Bertolliet, un
autre pion, il a perdu définitivement toute notre
estime (le peu que nous en avions…)
– NON, il n’est pas malade ! a-t-il déclaré à
Euryale, notre garde-chiourme femelle
(Bertolliet avait pris un congé de maladie pour
la semaine).
– IL N’EST PAS MALADE, CE CON… a-
t-il repris.
– … JE L’AI VOU AU MINOUS…
Où d’aileurs, « IL NE LOUI DISAIT
JAMAIS BONJOURRR »
Le « MINUS » pour information, est l’un des
bars étudiants de Nantes.
La liste de ses méfaits s’allonge de jour en
jour. Il devient à la fois dangereux et pitoyable.
Haï de tous, il en est réduit à faire des
distributions de clopes afin de nous récupérer.
Est-il malveillant, inconscient ? Un peu des
deux sans doute. Ça me fait d’autant plus mal
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