Les trois âges russes

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De l'Âge d'or à l'Âge de fer, en passant par l'Âge d'argent, la Russie a parcouru à pas de géant, de Pouchkine à Soljénitsyne, les trois âges mythiques de l'humanité selon Hésiode. Elle s'est inventée dans l’œuvre d’un poète aux cheveux crépus (hérités de son ancêtre africain), Alexandre Pouchkine. En lui  elle a combiné soif de liberté et fierté de l'empire. Cet Âge d'or culmina avec Tolstoï, dont Guerre et paix donne une image idyllique de l'harmonie peuple-aristocratie.
Mais Tolstoï devint le premier dissident européen et prépara la chute de l'empire. L'Âge d'argent, né avec Tchékhov et accompagné par le terrorisme naquit de la modernisation rapide de la Russie et cultiva le sombre pressentiment d'une apocalypse en gestation, la Russie du Châtiment  d'Alexandre Blok, celle du « poème de la terreur », Pétersbourg, de Biély.
Quand l'Utopie tant rêvée arrive au pouvoir, elle est accompagnée de gredins « au cœur de chien » selon la métaphore de Boulgakov, et il s'ensuit un terrible Âge de fer. Son nom sera « Goulag » et il donne naissance à une nouvelle dissidence, secrète avec Pasternak, frontale avec Soljénitsyne. Et à une magnifique littérature où, une fois de plus, le ressort littéraire est le primat éthique.

Georges Nivat s'emploie ici à relire les textes et les mythes de cette Russie des trois Âges pour recomposer un parcours de l’immense culture russe.


Professeur honoraire à l'université de Genève, Georges Nivat est slaviste, historien des idées et traducteur. Il est l'auteur de nombreux ouvrages aux éditions Fayard, dont le Phénomène Soljénitsyne. Il y a codirigé la monumentale Histoire de la littérature russe en 6 volumes, et est le maître d’oeuvre des Sites de la mémoire russe.
 

Publié le : mercredi 11 février 2015
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EAN13 : 9782213685267
Nombre de pages : 320
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Illustrations : Droits réservés

Couverture : Hokus Pokus Créations
© Alexandre Alexéïeff le Chant du prince Igor, version française de Philippe
Soupault, Rolle, 1950, gravure à l’eau-forte exécutée par l’artiste en 1947,
imprimée chez Edmond et J.J. Rigal à Fontenay-aux-Roses, DR.

ISBN : 978-2-213-68526-7
© Librairie Arthème Fayard, 2015.

Du même auteur

Sur Soljénitsyne, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1974. Soljénitsyne, Paris, Le Seuil, 1980.

Vers la fin du mythe russe, essai sur la culture russe de Gogol à nos jours, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1982.

Russie-Europe, la fin du schisme, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993.

Impressions de Russie, l’An I : Crimée, Oural, Haute-Volga, Paris, Bernard de Fallois, 1993.

Regards sur la Russie de l’An VI : Considérations sur la difficulté de se libérer du despotisme, Paris, Bernard de Fallois, 1998.

Vivre en russe, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2007.

Le Phénomène Soljénitsyne, Paris, Fayard, 2009.

Direction ou codirection

Cahier Soljénitsyne, Paris, L’Herne, 1971.

Histoire de la littérature russe, Paris, Fayard, 1987-2005 : « Des origines aux Lumières » ; « Le xixe siècle* : L’Époque de Pouchkine et de Gogol » ; « Le xixe siècle** : Le Temps du roman » ; « Le xxe siècle* : L’Âge d’argent » ; « Le xxe siècle** : La Révolution et les années vingt » ; « Le xxe siècle*** : Gels et dégels ».

Les Sites de la mémoire russe, tome I : Géographie de la mémoire russe, Paris, Fayard, 2007.

Catalogues d’art

Trésors du siècle d’or russe, de Pouchkine à Tolstoï, Paris, éditions des Syrtes, 2009.

Alexandre Soljénitsyne. Le Courage d’écrire, Paris, éditions des Syrtes, 2011.

Ma sœur, c’est l’heure où le soleil
Dans les clairs rets de son réveil
Enclôt nos rêves, ces poissons libres
Et, les tirant sur le rocher,
Va les crier sur les marchés.

Vladimir Volkoff,
Odulvaï

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Nikolaï Roerikh, La Rencontre.

Avant-Propos

J’aime les Humeurs de la mer de Vladimir Volkoff ; j’estime que l’oubli de ce chef-d’œuvre, qui fait pendant au Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell, est tout à fait injuste. J’aurais aimé intituler ce petit recueil les Humeurs de la Volga, mais c’eût été un plagiat.

En tout cas, si presque tous ces textes ont soit une origine universitaire, soit dérivent d’un article de critique littéraire, tous sont des « poissons libres » tirés sur le rivage français hors d’un fleuve qui est russe.

Car les œuvres halées sur ce rivage sont toutes des œuvres que j’ai aimées, et qui donc ont fait ou font encore partie de moi. Elles m’ont fait vivre, et quel autre but a la littérature ? J’espère qu’une fois étalées sur le marché, elles garderont un peu de leur vie.

La plupart de ces textes, pas tous, ont donc déjà été publiés, mais ils ont trouvé ici une forme modifiée, améliorée, je pense. Une partie de cette amélioration est due à Claude Durand, rencontré dans l’aventure Soljénitsyne, que j’ai suivi du Seuil aux éditions Fayard, à qui je dois beaucoup, et qui fut, durant des décennies, le condottiere de l’édition parisienne ainsi que l’ami de ses auteurs, en particulier des traducteurs engagés par lui dans l’énorme atelier « Soljénitsyne ». Il est aussi un auteur à la plume précise et rieuse, un éditeur de textes redoutable et généreux.

L’idée de ce recueil doit beaucoup à José Johannet, qui était l’aîné des slavisants de ma génération, l’assistant bohème, érudit et moqueur de Pierre Pascal à la Sorbonne quand j’y jetai mon premier coup d’œil. José Johannet est mort en 2013, et je ne peux plus l’appeler lorsque l’infinie complexité et inventivité de la langue russe me met face à un rébus qu’aucun dictionnaire de Dahl ne me permet de résoudre. José avait souvent la clé, ou bien se jetait à sa recherche.

Les langues ont leurs humeurs, ce sont des mers qui peuvent se déchaîner ; parfois le calme de leurs eaux est trompeur : rien de plus difficile à traduire qu’une poésie de Pouchkine qui ne comporte aucune métaphore et semble glisser sur le cristal de la langue russe. Rien de plus périlleux que la navigation sur l’Onega russe secoué par les tourbillons de la langue et de la révolte russes chez un Alexeï Rémizov ou un Andreï Biély.

Russie « entourbillonnée » et Sainte Russie sont une double face de ce rêve russe qui peut emplir une vie. L’indifférence est impossible : la Russie dissidente ou cruelle se charge de changer les études philologiques en université de la vie. Et, sans être une autobiographie, ce livre en a, ici ou là, quelques traits.

Il sera donc aussi dédié à mon tout premier introducteur à ce rêve, Guéorgui Guéorguiévitch Nikitine. C’était à Clermont-Ferrand, loin de la Volga ou de la Néva ; il était un Russe blanc, humble épave humaine et chaleureuse projetée en Auvergne par le grand désastre russe. Il habitait rue Grégoire-de-Tours, au cinquième étage d’une vieille bâtisse de lave noire à escalier à vis. Il me fit lire des récits de Tolstoï pour enfants. En somme, avec lui, j’appris à lire avec les gosses de Iasnaïa Poliana…

Je le dédis également à Svetlana Rockwell-Alexéïeff (2015), la fille de ce merveilleux génie du visuel que fut son père, Alexandre Alexéïeff, peintre, dessinateur, créateur de films d’animation et surtout graveur d’illustrations pour la littérature tant russe que française. Ses Frères Karamazov, ses Carnets d’un fou, son Anna Karénine son Docteur Jivago (créé grâce à l’écran d’épingles, qui est son invention) m’ont accompagné depuis leur découverte, à la fin des années 1950. Et je me dois également de remercier Mikhaïl Chemiakine, l’inventeur prodigieux d’un carnaval russe, d’un bestiaire russe, le scénographe du Casse-Noisette, l’interprète de Hoffmann, le collectionneur de la fantaisie humaine. Quelques images de lui, comme d’Alexéïeff, accompagnent ces pages1.

G. N.

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1. Les illustrations qui jalonnent notre ouvrage sont parfois passées de la couleur au noir et blanc et sont donc partiellement infidèles.

I
De l’Âge d’or à l’Âge d’argent,
de l’Âge d’argent à l’Âge de fer

image

Alexandre Alexéïeff, Le Chant du prince Igor, l’éclipse de soleil, 1950.

Dans l’âge de fer, dis-moi,
qui devinait le siècle d’or ?

Ce vers d’Alexandre Pouchkine nous met en face de deux questions : les notions d’âge liées à la métallurgie sont-elles applicables à la culture, et comment les appliquer à la culture russe ? La notion de siècle d’or de la poésie russe est née après coup, une fois inventée la formule de « siècle d’argent » ; siècle ou âge est tout un, en russe, le mot vek s’appliquant à la durée d’une génération, d’une vie humaine autant qu’à la mesure chronologique fondée sur les multiples de cent. La formule semble avoir été créée oralement, dans un salon, par le philosophe Nicolas Berdiaev ; elle fut reprise par le poète de l’émigration Sergueï Makovski. L’Âge d’argent de la poésie russe, c’est après la longue purge de positivisme et d’engagement politique de l’art russe qui va du nihilisme, mot forgé par Tourguéniev dans Pères et Fils, au déferlement du terrorisme et du marxisme symbolisé par le sort des deux frères Oulianov, l’un, Alexandre, pendu en 1887 à la forteresse de Schlissenbourg pour acte de terrorisme, l’autre, fondateur du communisme russe, puis leader de la nouvelle Russie issue du chaos de 1917 et connu sous le nom de Vladimir Lénine : la nouvelle conscience religieuse, le passage du marxisme à l’idéalisme religieux, comme ce fut le cas pour le créateur du parti social-démocrate russe, Piotr Struve, l’éclosion d’une poésie courtoise, philosophique, érotique, précieuse, accompagnée de la découverte d’une culture populaire jusqu’alors cachée et méprisée, découverte symbolisée par l’apparition du poète Nikolaï Kliouïev, droit venu d’Olónets et d’une communauté de vieux-croyants. Rétrospectivement, il fallut rebaptiser l’âge qui avait donné Pouchkine et tous ses amis du Lycée impérial, que ce soit Joukovski, qui devint précepteur du futur Alexandre II, ou Kioukhelbecker, un des conjurés de décembre 1825, qui périt sur l’échafaud.

Pouchkine fit le miracle de créer la culture russe. Elle préexistait, bien sûr, que ce soit la culture du Moyen Âge russe, dont l’historien Dmitri Likhatchov, figure de proue de ce qu’on appelle la « Maison Pouchkine1 », se fit l’inventeur et le chantre, ou encore le classicisme russe, certes assez imitateur du classicisme français, mais avec de hautes figures géniales comme celle du fils de pêcheur d’Arkhanguelsk, Mikhaïl Lomonossov, poète, savant et fondateur de l’université de Moscou2. Mais elle n’était pas connue en Europe, elle n’arrivait pas à tout exprimer, et la culture nobiliaire russe en était réduite aux deux capitales, le reste étant plongé dans un sommeil végétatif dont le dramaturge Fonvizine a fait le sujet désopilant de ses deux comédies, le Brigadier (1769) et le Mineur (1782).

Et le vers de Pouchkine déjà cité peut nous aider à poser la question : d’où est sorti cet âge d’or qui naît d’emblée, comme Aphrodite sortant de la vague marine ? Le poète Joseph Brodsky disait : « Il y a deux miracles russes, la flotte russe et la poésie russe. » Il voulait dire que rien ne prédisposait la Russie terrestre et fluviale à devenir la grande puissance maritime qu’elle est devenue, et rien non plus ne prédisposait un pays engoncé dans le formalisme byzantin, puis dans l’imitation de l’Occident, à lancer ce feu d’artifice jamais vu qu’est la culture russe du temps de Nicolas Ier, c’est-à-dire du temps de Pouchkine.

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1. Fondée en 1905, l’institution a pour mission essentielle de rassembler et conserver les manuscrits d’Alexandre Pouchkine. Devenue Institut de la littérature russe de l’Académie des sciences – de l’URSS, puis de la Fédération de Russie –, elle a son siège à Saint-Pétersbourg, dans l’ancien bâtiment de la Douane impériale.

2. Rudolf Steiner, le fondateur de l’anthroposophie, voyait en lui une réincarnation de Michel-Ange.

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