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Maine de Biran et son œuvre philosophique

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349 pages

BnF collection ebooks - "Il faut d'abord rappeler les phases extérieures et les principaux événements de la vie de Maine de Biran. Je le ferai très brièvement. François-Pierre-Gontier de Biran naquit à Bergerac le 29 novembre 1766. Son père était un médecin fort estimé. Le nom de Maine qui ne figure pas dans son acte de naissance, n'a pas été, comme l'a dit M. E. Naville, un prénom de fantaisie : il provenait d'une propriété, le Maine."

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Note

Ce volume reproduit les leçons faites à la Sorbonne par Victor Delbos au cours de l’année scolaire 1910-1911 ; les douze premières sont d’ailleurs datées. Il a été imprimé d’après une copie du manuscrit établie par les soins de M. Maurice Blondel, dont l’amitié a voulu ignorer toutes les difficultés.

Le texte de Victor Delbos présente un certain nombre de lacunes. Nous avons pu les faire disparaître soit en nous reportant aux passages de Maine de Biran qu’il résumait, soit en consultant les articles Maine de Birandans Figures et doctrines de Philosophe et La Philosophie française où il a reproduit plusieurs fragments du cours. Lorsque ces secours manquaient, les mots proposés ont été mis entre crochets. Enfin, pages 7 et 135, nous avons dû laisser la lacune.

Le cours n’est pas entièrement rédigé ; mais il n’appartient à personne de retoucher certaines phrases obscures ou les alinéas écrits en style de notes.

Victor Delbos a d’ailleurs rédigé plusieurs articles sur Maine de Biran qui présentent sa pensée sous une forme définitive :

Maine de Biran dans La Philosophie française, Paris, Plon, 1919 ;

Maine de Biran dans Figures et doctrines de Philosophes, Paris, Plon, 1918, étude suivie de Maine de Biran et Pascal ;

Les deux mémoires de Maine de Biran sur l’Habitude, dans l’Année Philosophique, 1910, étude qui correspond aux leçons V et VI de ce livre ; on la retrouvera à l’appendice ;

Sur les premières conceptions philosophiques de Maine de Biran, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, 1912, dont on retrouve des éléments dans les leçons 2 et surtout 4 de ce livre ;

Malebranche et Maine de Biran, dans la Revue de Métaphysique, 1916.

Vue et Conclusion d’ensemble sur la philosophie de Maine de Biran, dans Bulletin de la Société française de Philosophie, 1924.

Enfin, depuis ces leçons, la bibliographie biranienne a été modifiée. Les références de Delbos n’ont pas été corrigées ; mais il est nécessaire de rappeler les éditions récentes :

Œuvres de Maine de Biran, accompagnées de notes et d’appendices, publiées avec le concours de l’Institut de France, par Pierre Tisserand, Paris, Alcan, 7 volumes parus sur 12 annoncés :

Tome I : Le Premier Journal ;

Tome II : Influence de l’habitude sur la faculté de penser ;

Tome III : Mémoire sur la décomposition de la pensée ;

Tome IV : Mémoire sur la décomposition de la pensée (2esection) ;

Tome V : Discours philosophique de Bergerac ;

Tome VI et VII : Correspondance philosophique (Van Hulthem, Comte de Féletz, de Gérando, citoyen B…, Cabanis, Destutt de Tracy, Ampère) ;

Journal intime de Maine de Biran, t. I, 1792-1817, t. II, 1817-1824, 2 volumes publiés par A. de la Valette-Monbrun, Paris, Plon, 1927 et 1931 ;

Mémoire sur les perceptions obscures, suivi de la Discussion avec Royer-Collard sur l’existence d’un état purement affectif et de 3 notes inédites, publiés par Pierre Tisserand, Paris, Colin, Les Classiques de la Philosophie, 1920. [ Notice bibliographique sur les éditions et les manuscrits encore inédits de Maine de Biran. ]

I
La personnalité de Maine de Biran

(Leçon du 30 novembre 1910)

Il faut d’abord rappeler les phases extérieures et les principaux évènements de la vie de Maine de Biran. Je le ferai très brièvement.

François-Pierre-Gontier de Biran naquit à Bergerac le 29 novembre 1766. Son père était un médecin fort estimé. Le nom de Maine qui ne figure pas dans son acte de naissance, n’a pas été, comme l’a dit M. E. Naville, un prénom de fantaisie : il provenait d’une propriété, le Maine ; il était porté, en même temps que lui, et il a été porté, après lui, par des membres de sa famille. (V. MAYJONADE, Pensées et Pages inédites, p. 3.) L’enfant fit ses premières études sous la direction de son père. Plus âgé, il fit ses humanités au collège de Périgueux que tenaient les doctrinaires. Il suivit avec aisance le cours de ses classes, montrant une certaine prédilection pour les mathématiques. En 1784 (MAYJONADE, ibid., p. 3), il entra dans les gardes du corps ; il prit part, peut-être avec plus de mesure, aux distractions et aux dissipations de la jeunesse turbulente dont il était, et il pressentit toutes les séductions de la vie mondaine. On sait ce que cette vie eut de particulièrement libre, de raffiné et d’engageant à la veille de la Révolution. Dans les salons parisiens de l’époque, Maine de Biran pouvait faire bonne figure : de haute taille, d’une physionomie très charmante, réservée et mobile à la fois, avec un teint pâle et des yeux bleus à travers lesquels transparaissait la délicatesse de sa constitution, avec l’air de distinction le plus parfait et la plus naturelle urbanité des manières, il était poussé dans le monde sans doute par un vif désir d’y être apprécié et d’y plaire, mais aussi par un besoin de la sympathie d’autrui, par un goût de se communiquer aux autres, auxquels sa timidité et sa modestie ajoutaient un agrément de plus. Il obtint là le genre de succès qu’il pouvait en attendre, à défaut de la satisfaction profonde qu’il pouvait y chercher. La Révolution le tira brusquement, comme bien d’autres, de cette existence frivole. Aux journées des 5 et 6 octobre 1789, étant à son poste pour défendre Louis XVI contre la foule conduite par Maillart, il fut blessé au bras. Bientôt après, les gardes du corps furent licenciés ; il forma alors le dessein d’entrer dans le génie militaire, et pour cela il se remit à cultiver sérieusement les mathématiques. Mais, pressentant que tout avancement dans la carrière serait fermé à un ancien garde du corps, il quitta Paris pour revenir dans le Périgord.

Pendant son absence, il avait perdu son père, sa mère et deux de ses frères. Il ne lui restait plus qu’un frère et qu’une sœur : celle-ci, Victoire, devait mourir un peu plus tard, en juillet 1793. Mis en possession du domaine de Grateloup, situé à neuf kilomètres de Bergerac, c’est là qu’il vécut pendant la période révolutionnaire. Il ne fut pas atteint par le régime de la Terreur. En 1795, le 14 mai (25 floréal an III), il fut nommé administrateur du département de la Dordogne par le représentant du peuple Boussion. Ces fonctions le ramenèrent à Périgueux, où il épousa le 21 septembre suivant, Louise Fournier, femme, en premières noces, de M. du Cluzeau. (Est-il vrai qu’il fut emprisonné en l’an IV ? Voir MAYJONADE, Correspondance de Maine de Biran avec M. de Gérando. Extrait de la Revue de Lille, 1907, p. 16, note 4. – Cela paraît singulier. N’était-il plus alors administrateur ?) Comme administrateur du département, il avait énergiquement combattu les tendances révolutionnaires. Comme à ce titre, il vit annulée par le coup d’État du 18 fructidor l’élection qui l’avait envoyé représenter au Conseil des Cinq-Cents ses administrés. Après être demeuré quelque temps à Paris, il rentra à Grateloup le 1er juillet 1798. Ce fut le moment de sa vie où il fut le plus pénétré par la vie de famille et par ses affections ; c’est dans ces sentiments qu’il fut frappé, après quelques années d’union heureuse, par la mort de sa femme, le 23 octobre 1803 : sa femme lui laissait trois enfants, un fils, Félix, deux filles, Eliza et Adine. Il garda d’elle, jusqu’à la fin de sa vie, même après le nouveau mariage qu’il contracta, en 1814, avec une de ses cousines, Mlle Louise-Anne Favareilles de la Coustèle, le souvenir le plus tendre et le plus douloureusement ému.

En mars 1805, sous l’Empire, il recommença sa carrière administrative : il fut nommé conseiller de préfecture du département de la Dordogne ; un nouveau décret impérial lui assigna, quelques mois après, (31 janvier 1806), la sous-préfecture de Bergerac. Il s’acquitta de ses fonctions avec un zèle scrupuleux et avec un souci constant du bien public. On ne saurait lui reprocher d’avoir eu, comme tout bon fonctionnaire, le désir d’avancer. « La sous-préfecture de Bergerac est une place agréable pour moi, parce que j’y fais quelque bien et que j’ai la douce certitude d’y être aimé. Cette place satisferait mon ambition, et je n’en désirerais point d’autre, si je pouvais m’y soutenir honorablement, avec les appointements qu’elle fournit ; mais elle m’oblige à un surcroît forcé de dépenses dont je suis loin d’être défrayé. Il y a deux ans que je suis sous-préfet ; je crois avoir rempli ma place avec quelque distinction ; ne pourrais-je pas prétendre aujourd’hui à en avoir une meilleure ? » Voilà ce qu’il écrivait le 31 octobre 1807 au secrétaire général du Ministère de l’intérieur – qui s’appelait de Gérando, – et il lui indiquait que la vacance vraisemblablement prochaine de la préfecture de l’Aveyron lui ferait un poste à souhait. (Correspondance de Maine de Biran avec M. de Gérando, p. p. MAYJONADE pp. 49-50.) Il ne quitta cependant la sous-préfecture de Bergerac que pour aller au Corps législatif, où il fut nommé en 1809 par la presque unanimité des suffrages de ses concitoyens, mais où il ne put exercer son mandat qu’en 1812, n’ayant pu être jusqu’alors remplacé comme sous-préfet.

Au Corps législatif, il fit partie de cette fameuse Commission des Cinq qui, après les revers de la fin de 1813, fit voter par l’Assemblée une adresse demandant à l’empereur l’abandon des conquêtes et le rétablissement du régime légal pour une paix honorable et durable. Cette Commission était présidée par Lainé qui était dès lors et qui resta jusqu’au bout son plus intime ami. On sait comment l’empereur répondit : en congédiant le Corps législatif, et en déclarant que c’était lui seul qui représentait la France. Les convictions royalistes qui étaient restées dans le fond celles de Maine de Biran trouvèrent là une occasion de se ranimer et de se raffermir, en attendant que le retour des Bourbons vînt les satisfaire. Appelé sous la première Restauration à la Chambre des députés, il fut questeur de l’Assemblée ; il était revenu à Grateloup pendant les vacances parlementaires, quand il apprit le retour de l’île d’Elbe. Désolé et indigné, il partit en hâte pour Paris, jugeant sa présence réclamée par ses fonctions et ses sentiments ; mais ayant vu là le roi décider son départ, il reprit le chemin du Midi, tenta de rejoindre à Bordeaux la duchesse d’Angoulême, ainsi que son ami Lainé qui s’était rendu auprès d’elle. Un peu au-delà de Libourne, il fut empêché de passer par les troupes impériales. Recherché par la gendarmerie, obligé de quitter Grateloup et de se cacher chez des amis, la crainte de compromettre ceux-ci, comme l’ennui d’avoir à se dissimuler, le décidèrent à une explication franche avec le préfet et le général commandant à Périgueux : on lui laissa sa liberté. Mais sa haine intérieure contre le tyran resta vigoureuse et implacable ; pour s’être à nouveau livrée à Napoléon, la France lui paraît réservée aux pires malheurs et les mériter. Avec la fin des Cent Jours, il retrouve Paris, ses fonctions de questeur et un siège à la Chambre. Il échoue cependant aux élections de 1816, pour avoir condamné les excès de la Chambre introuvable. Nommé par compensation Conseiller d’État, il cumula jusqu’à sa mort ces fonctions avec le mandat de député qui lui fut rendu par ses électeurs en septembre 1817. Il parut rarement à la tribune, n’ayant pour se faire écouter ni la voix, ni l’assurance qu’il fallait. Mais il fit partie de Commissions importantes. Son attitude politique fut réglée par l’idée que si le pouvoir royal doit se défendre contre les excès de ses partisans, il ne peut pas non plus, sous prétexte de contrôle, se laisser diminuer : après avoir combattu les ultraroyalistes, il s’opposa, surtout après l’assassinat du duc de Berry, aux libéraux, et se sépara en diverses occasions de ses amis Royer-Collard et Guizot.

La faiblesse croissante de sa santé amena prématurément sa fin. Il mourut le 20 juillet 1824, à l’âge de 58 ans, visité dans sa dernière maladie par son ami Lainé, par Mgr de Frayssinous.

La vie qui vient d’être retracée paraît être celle d’un homme, comme il y en a eu d’autres, que la notoriété de leur famille, une intelligence particulièrement cultivée, ainsi que d’heureuses et utiles relations, ont conduit jusqu’à de hautes charges publiques. Elle pouvait être la matière suffisante d’une biographie complète. Or, à la reprendre et à l’étendre même dans le sens où je viens de l’exposer, elle ne renferme rien de ce que fut la vie réelle de Maine de Biran. Les circonstances, les évènements, les situations que je viens de rapporter ne firent qu’affecter l’homme du dehors : au fond, l’homme entier reste encore à connaître, celui qui a vécu en lui-même pour y observer, du regard le plus constamment attentif et le plus pénétrant, ce que les choses font de lui et ce qu’il peut en faire, et qui a porté la puissance de cette observation personnelle jusqu’au point où elle est capable de renouveler la formule et la solution des grands problèmes philosophiques.

« La distinction de l’homme intérieur et de l’homme extérieur est capitale, écrivait-il en 1819 : ce sera le fondement de toutes mes recherches ultérieures. » (Vie et Pensées, 3e éd., p. 289.) Cependant l’homme intérieur qu’il fut, il ne le fut pas à la façon d’autres philosophes, méditatifs comme lui sans doute, mais dont la méditation se tourne directement vers des prototypes de vérité ou de spiritualité, s’abstrait des faiblesses et tend à se dégager des limites de leur individualité contingente ; l’homme intérieur qu’il fut, il le fut tout d’abord pour ne pas se laisser surprendre par les défaillances, les importunités, les contradictions, les souffrances de sa nature propre, mais pour les surprendre, au contraire, dans leur réalité la plus directement saisissable, pour s’interroger sur elles ; et s’il trouva dans sa façon de les bien voir, de les mettre à leur place dans son être, une façon de les expliquer et de les dominer, ce ne fut pas dans tous les cas le déploiement d’une pensée spéculative, enveloppée déjà dans l’obscurité de son existence sensible, qui opéra ici l’œuvre. S’il y a eu des philosophes qui portaient leur système comme préformé dans leur esprit et qui n’avaient qu’à se le révéler plus ou moins lentement, plus ou moins rapidement à eux-mêmes, Maine de Biran ne fut pas de ceux-là, il fut le contraire de ceux-là, car il trouvait dans sa vie intérieure, non pas de quoi favoriser, mais de quoi déconcerter les prétentions à l’unité qui sont les prétentions de tout système.

De la façon dont il s’observa lui-même et de ce qu’il s’apparaît à lui-même dans cette observation, de la façon dont il dégagea de son expérience propre les mobiles, les données et les directions de sa pensée spéculative, nous avons le témoignage le plus précieux dans ce Journal intime où il notait pour lui-même, avec la plus évidente sincérité, ce qui le touchait, ce qui lui arrivait, ce qu’il concevait, l’état de sa santé, les évènements du jour, les aperçus philosophiques. Document incomparable, – et j’ai presque honte à employer ce terme de document, – tant ce Journal a été peu écrit pour nous, tant il appartient peu au litterarium genus, tant l’âme qui s’y dévoile joint à ses dons d’analyse clairvoyante et subtile la plus touchante ingénuité ! Ce Journal commence en 1794 et se termine en 1824 ; mais, sauf quelques pages datées de 1811, il contient, de 1795 à 1814, une grande lacune. Des extraits considérables de ce Journal ont été publiés par M. Ernest NAVILLE dans le livre qu’il a intitulé : Maine de Biran, sa vie et ses pensées (1re édition en 1857, 2e en 1874) [ et 3e en 1877 ]. Le manuscrit original du Journal appartient à la famille Naville. J’ai pu, grâce à une communication confiante dont j’apprécie fort la bienveillance, consulter une copie complète du Journal, du Journal qui va de 1814 à 1824. En outre, la publication de M. Ernest Naville se complète par les Pensées et pages inédites de Maine de Biran, publiées par M. l’abbé MAYJONADE, chanoine de Périgueux (Périgueux, Bureaux de la Semaine Religieuse, 1896) ; elle contient à côté de fragments et de lettres d’un grand intérêt, une partie détachée du Journal de 1815, et surtout les lettres de Maine de Biran à sa femme et à ses filles.

Tout à l’heure, c’était un personnage dont nous rappelions l’histoire extérieure ; maintenant c’est une personnalité dont nous avons à expliquer les dispositions et les développements intimes. Avec la confession que Maine de Biran nous a faite, nous pouvons suivre, non plus une carrière, mais, comme il l’a parcouru lui-même, le chemin mélancolique de sa vie.

Le tour habituel de sa pensée est une plainte : la faiblesse native de son tempérament le met à la merci de toutes les influences extérieures, des variations atmosphériques, des changements de saison. Avec une régularité, dont le Journal imprimé ne nous donne plus l’idée aussi complètement, il note l’humidité et le froid, la température, le degré du baromètre. Il sait que ce sont là autant de causes dont dépendent ses dispositions intérieures. « Le vent qui souffle a une influence singulière sur toute ma manière d’être. » (Du 1er au 7 mars 1818, p. 236.) Il n’est qu’« une machine frêle et délicate que la plus légère impression ébranle, que la moindre secousse abat. » (9, p. 74 [ ?]) « Aucun homme n’a été peut-être organisé comme moi pour reconnaître la subordination d’un état moral à un état physique donné. » (18 février 1818, p. 235.) Or, les variations incessantes et imprévues que présentent les circonstances extérieures empêchent de fixer les rares et courts moments de sérénité et d’expansion ; elles créent quelque chose de plus douloureux même que les langueurs, les malaises et les dégoûts qu’elles amènent, – c’est l’instabilité ; au lieu de laisser vivre et de faire vivre, elles provoquent à sentir la vie. (V.27 mai 1794, p. 109.) (V.25 déc 1794, p. 120). « Pour me procurer ces sentiments délicieux, cette paix de l’âme, ce calme intérieur que j’éprouve par accès instantané, je sens que je ne puis rien, mon activité est nulle, je suis absolument passif dans mes sentiments. Je suis presque toujours ce que je ne voudrais pas être et presque jamais tel que j’aspire à être. » (27 mai 1794, p. 112.)

Parce qu’il souffre, non pas seulement de la prédominance de ses états de dépression ou de malaise, mais surtout de la promptitude avec laquelle il passe de l’excitation à l’abattement et du calme à l’agitation, il se pose le problème qui, tout en se compliquant et s’étendant, pose pour lui jusqu’au bout le problème philosophique par excellence : sur quoi l’âme peut-elle s’appuyer pour se fixer, et se fixer dans un état de perfection ou de bonheur, – car perfection et bonheur sont identiques ? – Et la donnée essentielle du problème, il la saisit également dès l’abord : peut-il considérer comme siens, ou plutôt comme étant lui, ces sentiments tumultueux et confus, visiblement liés à des états du corps et déterminés par eux ? Il éprouve bien que, quand les sens se taisent, quand les passions sont endormies, il jouit d’un contentement ineffable, et en cela la nature qui, à certaines heures, impose le silence aux sens et le sommeil aux passions, indique la voie à suivre pour obtenir le calme. Mais dépend-il de nous de nous engager dans cette voie et pouvons-nous faire plus que consentir aux états de tranquillité que notre organisation nous donne ? (V.27 mai 1794, 25 décembre 1794, p. 111 sq.).

Tel est le problème que Maine de Biran ne cesse de porter en lui, et qui s’avive de toutes les expériences de sa vie inquiète. Le sentiment de son impuissance à l’égard des dispositions organiques et des états affectifs, qui introduit en lui de perpétuelles variations et de perpétuelles contrariétés, l’aspiration à un état où son moi se reconnaîtrait lui-même et trouverait le bonheur qu’il réclame ; ce sont là des thèmes fondamentaux que varie seulement la diversité des milieux où il est placé, milieux mondains, milieux politiques ou milieux intellectuels. Dans ces milieux-là, bien loin d’apporter une activité… et triomphante, son âme, qui ne peut se dispenser de s’y produire, garde toujours la conscience d’y errer en étrangère.

Il va à tout instant dans le monde et le monde visiblement l’accueille avec sympathie. Il va dans le monde avec l’empressement de quelqu’un qui paraît savoir qu’il trouve là des heures de détente, de liberté d’esprit, et d’agréables souvenirs. Son Journal nous atteste qu’il dîne en ville presque tous les jours, que souvent après le dîner il court à une visite ou à une soirée. Son jeune ami Ch. Loyson écrivait à Madame de Biran : « Je vous avais promis, à mon départ, d’épier exactement la conduite de M. Maine et de vous en rendre un compte fidèle. Hélas ! Madame, c’est un triste ministère que celui dont je me suis chargé. Vous avez un mari bien dérangé. Il couche chez lui, je crois, mais il n’y dîne jamais. Conseil d’État, Chambre des députés, Commission le matin, réunion le soir, grande dépense de cabriolet : voilà sa vie dans laquelle il reste à peine quelques rares instants pour tel qui s’était un peu trop accoutumé, dans vos bois, au plaisir de le voir tous les jours » (Pensées et Pages inédites, MAYJONADE, pp. 244-245). Mais, dans le monde, il se sent souvent embarrassé et gauche ; il manque de présence d’esprit, il le croit. Extrêmement soucieux de l’opinion de ceux qu’il fréquente, il incline à interpréter dans le sens d’une désapprobation, d’une froideur ou d’une inimitié à son égard, toute parole et toute attitude qui ne sont pas celles qu’il attendait, et il retourne chez lui mécontent. (V. Journal intime, 3 et 4 nov 1818, p. 269). Mécontent de cela selon les occasions ; mais mécontent presque toujours d’être allé chercher au dehors une excitation artificielle pour son imagination et sa sensibilité, « d’être entraîné par le torrent des impressions, des visites, des petites affaires, des relations de société, des bienséances ou des devoirs factices que je m’impose, etc… Tout cela me compose une existence hachée, tout artificielle, où le sérieux de la réflexion et de la morale n’a presque aucune part. » (Extrait du Journal intime de 1815, dans MAYJONADE, p. 77. – Voir : Vie et pensées, NAVILLE, 28 janvier 1816, p. 185.) « Pendant longtemps, je me suis regardé vivre sans agir au dehors ; aujourd’hui, j’agis sans me regarder. J’agis tumultueusement, sans suite, contre mon instinct ; je n’ai plus de vie intellectuelle et morale. » (MAYJONADE, Ibid., p. 83.) Il se reproche amèrement tant de frivolité et de dissipation ; mais il recommence : « Il n’y a plus le moindre aplomb dans mon être ; mon existence morale semble anéantie ; je n’ai plus de réflexion ; la moindre cause suffit pour m’entraîner au dehors. J’erre dans cette grande ville comme un somnambule. Il me semble que je cherche à me fuir moi-même, et à éviter toutes les occasions, tous les moyens de fixer mon attention… Il faut rentrer en moi-même. » (MAYJONADE, Ibid., p. 72. Cf. NAVILLE, du 28 mars au 1er avril 1918, p. 240.) Vivre ainsi, c’est en effet, comme il le dit, perdre son moi. (8 février 1819, NAVILLE, p. 274. – V. NAVILLE, 18 mars 1811, p. 133.) Mais le désir de plaire, la crainte d’être livré à soi seul, le besoin de trouver dans tout ce qui l’environne des signes de bienveillance, aussi nécessaire, dit-il, à sa vie morale qu’un air sain à sa vie physique (7 février 1816, inédit), continuent à le conduire et à le tenir hors de chez lui. Et quand il observe ou qu’il croit observer chez lui les signes d’une vieillesse prématurée, il y a, dans la mélancolie avec laquelle il constate son déclin, le regret des séductions qu’il pouvait exercer et des sentiments de bienvenue qui pouvaient sourire à sa jeunesse et à son âge mûr.

Moins encore dans le milieu politique que dans le milieu mondain, Maine de Biran trouvait l’occasion et le moyen de raffermir ses facultés et de les mettre en valeur. Certes, il eût eu l’ambition d’y jouer un rôle et de s’y mettre au premier plan ; la haute situation occupée par son ami Lainé, sans provoquer sa jalousie, n’eût pas été sans exciter son émulation, s’il n’eût senti à quel point lui faisaient défaut les moyens de réussir. (1er déc 1814, NAVILLE, p. 144.) Dans l’Assemblée dont il fait partie, il est à tout instant paralysé par la crainte ; il n’ose pas lire lui-même les papiers qu’il a préparés. (V.17 oct 1815, NAVILLE, p. 180. – Voir 1er déc 1814, NAVILLE, p. 144.) – Il s’explique à lui-même ce qui lui manque pour être homme d’État. (20 mai 1822, NAVILLE, p. 345.) Au fait, son Journal montre à quel point il s’intéresse pour les juger aux évènements politiques : mais ici encore il sent vivement la dualité de ces évènements et de ses jugements. « Je porte dans les affaires un esprit fatigué et préoccupé de méditations solitaires, et dans le cabinet les distractions et l’agitation des affaires. » (1er janvier 1819, inédit.) « Je suis né pour spéculer plus que pour agir. » (7 nov 1819, inédit.)

Mais au moins, dans l’exercice de son activité spéculative, agira-t-il avec décision, avec suite, avec une faculté de compréhension soutenue ? Là encore il avoue qu’il est agité souvent avec ses livres et avec ses idées, comme il l’est avec les affaires, (4, 5, 6 mai 1815, NAVILLE, p. 169). Certes, il « parle avec plus de facilité la langue de la métaphysique que celle de la politique et des affaires » ; cependant, « il n’a pas une forte prise sur les idées », elles lui « échappent » ; il se « laisse distraire par les plus légères impressions » ; sa « première prise est toujours lente, embarrassée et lâche ». (16 mai 1816, NAVILLE, p. 189.) « Rien de plus variable que la prise que j’ai sur mes idées ou que l’activité avec laquelle mon esprit saisit un objet quelconque. C’est après des moments d’activité où je vais, ce semble, entrer dans un sujet de méditation, où je vais l’embrasser avec plus de force, que j’éprouve le plus de langueur, d’indifférence et d’hésitation. Nervi deficiunt unicuique. » (21 avril 1815, inédit. – V. aussi juin 1819, NAVILLE, p. 279.) Volontiers il réunit des amis pour leur communiquer ses pensées et pour en discuter avec eux ; mais il lui arrive souvent de mal s’exprimer ou de mal se faire entendre : « Ces discussions ne produisent aucune lumière et ne font que m’irriter. J’ai été agité ensuite, mécontent de moi-même, tournant malgré moi dans ce cercle d’idées, pensant toujours à ce que je devais dire et n’avais pas dit dans le courant de la discussion. Il résulte de là un grand dégoût pour les disputes métaphysiques. » (1er déc 1814. NAVILLE, p. 144.)

Ainsi, ce qu’en tout ordre d’objets Maine de Biran constate, ce sont ses défaillances, son opposition avec les choses et avec lui-même, son incapacité de se maintenir à un certain ton. Mais d’où cette confession tire-t-elle une valeur supérieure à ce qu’elle révèle ? Précisément de cet exercice de la réflexion qui, s’appliquant à tous ces mouvements de l’âme, oppose implicitement, avant de l’opposer explicitement à leur agitation et à leur tumulte, le droit de mettre hors d’eux l’existence propre de la personne. Assurément, à ce besoin et à cette faculté de réfléchir, les dispositions organiques de Maine de Biran ne furent pas étrangères. Il l’a dit lui-même : « Quand on a peu de vie, ou un faible sentiment de vie, on est plus porté à observer les phénomènes intérieurs. » (1er mars 1819, NAVILLE, p. 277.) Quand, dès le début, il notait les vicissitudes de son existence, et l’impossibilité d’atteindre du flux de ses affections un bonheur durable, il voyait qu’une observation attentive des divers moments de notre vie pourrait conférer les moyens d’atténuer tant d’incertitude : (NAVILLE, p. 120, 25 déc 1794) ; mais ce n’était pas là l’observation profonde, celle qui pourrait atteindre l’être dans son fond. « Comment ne pas être sans cesse ramené au grand mystère de sa propre existence par l’étonnement même qu’il cause à tout être pensant ? J’ai éprouvé pour ma part cet étonnement de très bonne heure. Les révolutions spontanées, continuelles, que je n’ai cessé d’éprouver, que j’éprouve encore tous les jours, ont prolongé la surprise et me permettent à peine de m’occuper sérieusement des choses étrangères, ou qui n’ont pas de rapport à ce phénomène toujours présent, à cette énigme que je porte toujours en moi et dont la clef m’échappe sans cesse, en se montrant sous une face nouvelle quand je crois la tenir sous une autre. » (28 juillet 1823, NAVILLE, p. 360.) C’est le propre de la réflexion de relever l’être au-dessus de ce qui l’affecte et de lui fournir la conscience des objets auxquels il doit s’attacher pour se fixer.

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