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Malraux face aux jeunes. Mai 68, avant, après. Entretiens inédits

De
112 pages
– Pourquoi faut-il attendre l’âge de quarante ans pour être écouté?
André Malraux – Avec votre question m’apparaît ceci : en réalité ce qu’on a à dire d’important, on le dit toujours à des jeunes gens.
L’Europe et sa construction, le communisme, les héroïnes romanesques, Dieu, la révolution et les barricades… Questionné par des étudiants quelques mois avant Mai 68, puis en conférence de presse peu après les événements, André Malraux se prononce.
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couverture

COLLECTION FOLIO

 
André Malraux
 

Malraux
face aux jeunes

 

Mai 68, avant, après
Entretiens inédits

 

Préface
de Michel Crépu

 

Transcription, notes et postface
de Nicolas Mouton

 
Gallimard

PRÉFACE

DISCUTER AVEC MALRAUX

À la Boisserie, 11 décembre 1969, lors de la dernière visite de Malraux au Général, qui donnera le tableau admirable des Chênes qu’on abat. Le déjeuner vient d’avoir lieu, Yvonne sert les cafés. On s’assoit dans les fauteuils, la bibliothèque écoute. La conversation vient sur « les jeunes ». Le Général, tournant sa cuiller, demande à Malraux : « Vous avez eu l’occasion d’assister à leurs grandes réunions de hippies ? » et Malraux : « Je crois qu’elles ont lieu surtout en Californie… » Le Général insiste : « La chose m’intéresse, figurez-vous ! Que veulent-ils réellement ? » Alors Malraux : « Un mode de vie… Leur idéologie, celle des groupes qui les ont précédés ou qui les suivent, ne me semble pas essentielle : les zazous se réclament de l’existentialisme, les hippies de Gandhi, et les contestataires de Che Guevara… » Les hippies, il les retrouvera le soir des funérailles du Général, « ouvrant leurs ponchos pour délivrer des chrysanthèmes ». Façon d’inviter symboliquement Bob Dylan à un événement qui dépasse de loin le cercle des « fidèles ».

Dans la quiétude de la Boisserie, la conversation bat son plein. Il est question d’un étudiant de Nanterre « nihiliste », qui parle comme dans Les Possédés de Dostoïevski ou chez les marins de Cronstadt. Décembre 1969, Mai 68 est encore chaud. On a vu le résultat, dans la rue : d’abord l’émeute, ensuite le recours. Malraux a fait évacuer l’Odéon, il a défilé avec la famille gaulliste lors de la fameuse manif du 30 mai. C’est la scène finale, une tombée de rideau. La CGT de l’époque, aussi kantienne que communiste, a fait entendre qu’on devait savoir arrêter une grève. Pour autant, ni le Général ni l’écrivain n’ont perdu de vue qu’ils avaient eu affaire à un événement d’ordre spirituel — comme Maurice Clavel, autre gaulliste extraterrestre, le dira avec ses propres termes. L’épisode des Chênes a une valeur symbolique bien propre à l’époque. Les « événements » ont laissé une trace qui ne se résume pas à la couleur des tracts échangés. Il y a autre chose qui demande à être décrypté, interprété. Ce n’est pas simple.

De là l’intérêt exceptionnel des deux entretiens qui structurent ce volume dont on doit l’existence, tirée de l’oubli, à la curiosité chercheuse de Nicolas Mouton. La période est faste pour Malraux, qui touche à son zénith littéraire avec la parution des Antimémoires. Le terme d’« antimémoire » est une façon de se placer en contrepoint de Chateaubriand, le dernier à avoir écrit des Mémoires au sens moderne de Plutarque. Malraux tient le pari d’ajouter un tome de sa façon, se payant même le luxe, au début des Chênes, d’écrire le pastiche chateaubrianesque d’une visite au prisonnier de Sainte-Hélène qui n’a pas eu lieu. Qu’est-ce que Chateaubriand est allé faire à Prague jouer au trictrac avec Charles X au lieu de prendre le bateau pour Longwood ?

Ce qu’on attend de Malraux, tout simplement, ce n’est pas d’être l’historien des « grands hommes » qu’il a connus, mais comme le chaman divinatoire de ces destins. C’est là, en cet endroit proprement spirituel, que Malraux se retrouve face aux « jeunes ». Avant, on ne disait pas « les jeunes ». On disait « notre jeunesse », comme Péguy. La jeunesse était une catégorie homérique. À l’époque de Malraux elle est devenue une nébuleuse indéchiffrable, s’exprimant par symboles tordus, seulement décryptés, mais mal, par les sociologues, la nouvelle engeance. Il faut donc un écrivain du calibre de l’auteur de L’Espoir pour faire le travail. Cela met les historiens en ébullition, qui se sentent visités sans même qu’on demande la permission. Malraux, en effet, est tout ce qu’on veut sauf un historien. En revanche, il a le goût de la rêverie sur les siècles et les génies qui les animent. Les élèves invités à discuter, à lui poser des questions lors d’un enregistrement mémorable dont on a ici la transcription intégrale, ne posent pas des questions d’apprentis historiens mais des questions qui appellent la dimension du « héros », du « grand homme ». C’est cela qui les intéresse. Malraux a vu, connu, croisé (peu importe le degré d’intimité) Nehru, de Gaulle, Mao : qu’est-ce qu’ils représentent, qu’est-ce qui les caractérise ? Réponse de Malraux : « l’obsession ». Obsession de quoi ? C’est toujours la même hantise malrucienne : la confrontation avec la mort. Autrement dit : qu’est-ce qui tient devant la mort ? L’action historique, certains gestes, certaines aventures. Ce qui fait à la fois rêver et tenir tête à la débâcle. C’est le principe de composition des Antimémoires, où les conversations ressemblent aux morceaux de sitar que Ravi Shankar jouait à l’époque, en compagnie des Beatles. L’Histoire est un poème, une mélopée.

Là-dessus, Malraux est imbattable et l’on conçoit bien que cela soit agaçant pour les historiens. Mais, comme dirait Malraux, « prenons bien garde » de voir que la complicité entre la rêverie et l’Histoire a ses limites. Il apparaît de façon significative dans les questions posées par les élèves (mais cela vaut également pour le second entretien avec des journalistes allemands) qu’ils considèrent presque naturellement l’action politique comme une façon de faire plus ou moins bien la « révolution ». C’est l’époque où Régis Debray s’ennuie au fond d’une geôle bolivienne. La lumière du Che brille encore un peu derrière les barreaux, mais elle est pâle. Malraux commente le sort du pauvre garçon avec un rien de supériorité — « moi, je suis allé en Asie »…

On se trouve ici à l’exacte frontière de l’immédiat après-Mai 68 où le terme de révolution a encore une existence mythologique, conceptuelle, mais de plus en plus difficile à définir. Régis Debray a écrit un livre qui s’appelait Révolution dans la révolution ?, on ne pouvait pas aller plus loin dans cette direction. Révolution est le mot qui a été remplacé aujourd’hui par « projet », « réinventer », « faire bouger les lignes ». Ce genre de choses.

Cela paraît désormais extravagant d’évoquer la possibilité révolutionnaire dans un débat politique. Même l’extrême gauche s’en rend compte. Nous voyons bien que les temps ont changé, que le Mur est tombé à mesure qu’on tournait les pages de L’Archipel du Goulag. Malraux, mort en 1976, n’a pas connu ces événements capitaux. Il a cru à la Révolution avec une majuscule, quoiqu’il n’ait jamais pris sa carte au Parti. Il avait une relation épique à la révolution. Il ne dédaignait pas de jouer les « durs ». On lui prête cette phrase, à Souvarine venu lui apporter des témoignages sur les camps : « Je vous publierai quand vous serez les plus forts. » Ce qui est fascinant dans son cas, c’est sa perception intuitive des événements, le mélange de lucidité et d’étourdissement. Il est au cœur, il passe à côté. On ne lit pas sans étonnement les pages consacrées à Mao dans les Antimémoires, Mao considéré par Malraux comme le plus « grand ». Même teneur devant les élèves. Ce qui le fascine, chez le Grand Timonier, c’est l’extraordinaire puissance de brassage, la personnalité hors du commun, capable de refonder tout un continent. On est très loin ici du regard aigu d’un Simon Leys, de la facture monstrueuse des millions de morts de la révolution culturelle. Cette cécité est d’autant plus frappante que Malraux identifie en même temps très bien en quoi le communisme n’appartient pas au XIXe siècle dans ses manières de faire. Il perçoit bien un changement de nature sans pour autant en tirer les conclusions qui s’imposent. Il eût été passionnant d’écouter Malraux sur la Shoah et l’Archipel, mais le « logiciel » malrucien n’a pas eu le temps d’enregistrer le dernier grand acte politique et métaphysique du XXe siècle. Non qu’il ait ignoré bien sûr les totalitarismes, mais il ne peut s’empêcher d’en faire des objets romantiques. Au fond, il continue de parler de Mao comme s’il s’agissait d’un Napoléon chinois avec qui causer paysannerie, exploitation des terres.

La relation à de Gaulle, évidemment exceptionnelle dans son cas, modifie-t-elle notre sentiment ? Oui et non. L’extraordinaire est qu’il trouve dans la personne du Général un héros à admirer, qui n’emprunte pas à la mythologie révolutionnaire. De Gaulle n’est ni un Napoléon ni un Mao. Il n’est pas un guerrier de conquête à la manière napoléonienne, il n’est pas non plus l’autocrate d’un système totalitaire. Il est un individu qui a choisi de se vouer à son obsession, la France. Cette entité « France » n’a pas grand-chose à voir avec les obsessions identitaires actuelles. Ce qui intéresse les lycéens n’est pas d’épouser une cause identitaire (en 1967, cela eût semblé ahurissant de poser les questions dans ces termes) mais, là encore, d’écouter le motif d’un certain leitmotiv, celui qui confond, dans les Mémoires de guerre, la ligne du rêve avec celle de l’action. Du point de vue métaphysique malrucien, de Gaulle est de toute évidence celui d’entre les « grands hommes » qui a le mieux fait face au néant de la mort. Il est curieux de penser que le thème de la « nation », ici comme l’allégorie d’un rêve qu’on ne saurait mieux nommer, a fini par devenir pour Malraux une sorte de point fixe capable de cristalliser les passions. La révolution communiste était une passion mais elle se dévorait elle-même et dévorait ses enfants. La note romantique laissée par la guerre d’Espagne n’a pas tenu. Ou plutôt, elle a gardé le meilleur, comme Malraux le confie à ses interviewers : « Je suis allé en Espagne pour aider les copains. » Cela n’eût pas suffi au Soviet suprême. En 1970, il jure qu’il n’ira pas en Espagne tant que Franco y sera. Cela aussi est un trait d’époque : Woodstock, les ponchos des hippies, et le refus catégorique de mettre les pieds en Espagne.

 

Il fait remarquer dans La Corde et les souris la curieuse ressemblance du Général avec un autoportrait de Poussin. Et il est vrai que la ressemblance est frappante. Même nez un peu bourbonien, même regard à la fois pénétrant et lointain, concerné par une affaire intérieure à laquelle nul n’a accès. Malraux n’a jamais séparé son rapport aux événements de l’Histoire du regard qu’il portait sur l’univers de l’art. Cela n’apparaît pas explicitement dans les échanges qu’on va découvrir. Cependant, la manière dont Malraux parle des grands acteurs, des événements décisifs, ramène toujours le lecteur à son Musée Imaginaire. Car l’Histoire est aussi, à sa façon, un Musée Imaginaire : on peut scruter un événement comme une statue de Sumer ou de la Mésopotamie. Il n’est pas du tout hors de propos de considérer que de Gaulle, pour Malraux, est une œuvre d’art, c’est-à-dire un événement. L’œuvre n’est pas une matière impassible, elle parle, elle dit des choses importantes selon les angles de vision. À l’écrivain d’écouter, de transcrire. Le perpétuel jeu d’analogies (parfois ivres, mais l’ivresse a aussi sa logique, comme le délire) qui organise prodigieusement les trois volumes de La Métamorphose des dieux nous entraîne avec lui au déchiffrement de l’expérience humaine. Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça, ces tableaux, ces personnages, ces événements ? Voilà ce qu’il commente à voix haute devant ses interlocuteurs.

Unique en son genre. L’écrivain-ministre qui a traversé le siècle converse avec les lycéens de la France d’après la guerre d’Algérie, ayant en permanence quelque Upanishad qui remonte à la surface. Il n’y a pas de « salut » au sens apocalyptique d’une révélation de la fin des temps, il n’y a que des signaux dans la nuit qui se répondent. En 1925, alors jeune auteur, Malraux avait imaginé ce livre merveilleux, La Tentation de l’Occident, que l’on me permettra de tenir pour un chef-d’œuvre de poésie. Malraux y inventait la correspondance épistolaire entre un jeune Européen en voyage en Chine et un jeune Chinois de passage à Paris. On lit ces pages comme si ces jeunes épistoliers pouvaient être remplacés par le groupe de lycéens de la décennie 70. Les signaux continuent d’éclairer, par intermittence, ces régions mêmes de l’expérience humaine où les hippies lecteurs de Thoreau et Lovecraft poursuivaient un certain voyage que Malraux n’avait pas dédaigné.

« Que veulent-ils réellement ? », demandait le Général, au moment du café, dans Les Chênes qu’on abat. En se posant cette même question, Malraux n’a eu de cesse d’interroger les têtes sumériennes comme celles des adolescents de la France seventies. Ce sont les mêmes. La volonté et le mystère. S’il n’y a pas de mystère, il ne peut y avoir non plus de « volonté », autre nom du désir. C’est un genre de sublime qui est peut-être en danger aujourd’hui, où tout est accessible, achetable et gratuit en même temps. Le principe même de l’échange et de la conversation ne semble plus nimbé de cette même paisible solennité qui entoure l’écrivain-ministre. C’est le moins qu’on puisse dire. Ce n’est faire injure à personne en notant sobrement que ces échanges sont devenus des trésors perdus, vestiges d’un temps qui n’est plus. La mode grotesque qui veut maintenant qu’un candidat aspirant au poste suprême écrive d’abord un livre (ou le fasse écrire de préférence par un tiers) fait l’effet d’un lapsus misérable. Et le plus beau, ce sont les préoccupations elles-mêmes des lycéens, qu’aucun candidat à la présidentielle ne serait capable de formuler.

Étrange destin de ce Malraux, qui aura partagé avec Sartre et Camus le privilège d’arracher aux temps obscurs que nous vivons un peu du secret de l’histoire humaine. Une émotion est palpable, la qualité d’une attention requise. C’est le violoncelle Malraux, inventant sa partition à mesure. Déjà, dans La Tentation de l’Occident, les deux amis se rejoignaient dans l’espace indicible où les vivants et les morts composent la même litanie depuis la nuit des temps. La Tentation : « Il n’est pas d’idéal auquel nous puissions nous sacrifier, car de tous nous connaissons les mensonges, nous qui ne savons point ce qu’est la vérité. L’ombre terrestre qui s’allonge derrière les dieux de marbre suffit à nous écarter d’eux. De quelle étreinte l’homme s’est lié à lui-même ! Patrie, justice, grandeur, vérité, laquelle de ses statues ne porte de telles traces de mains humaines qu’elle ne soulève en nous la même ironie triste que les vieux visages, autrefois aimés ? »

Ce qu’ils veulent ?

Eh bien cela.

Michel CRÉPU

ENTRETIENS

Afin de respecter le caractère d’improvisation oral du texte, nous nous sommes efforcés d’être le plus délicat possible dans nos corrections ; il s’agissait de rendre le texte fluide à la lecture sans intervenir sur le style de l’auteur. C’est pourquoi nous avons choisi de laisser parfois des phrases interrompues ou des répétitions, surtout si elles avaient valeur d’insistance ou étaient soulignées par le ton de la voix.

ANDRÉ MALRAUX
RÉPOND AUX JEUNES

(24 octobre 1967)

DIDIER CORNILLE, seize ans et demi, élève en 1re A, de La Madeleine-sur-Lille — La jeunesse forme une grande partie de la population de la France. Pourquoi alors n’a-t-elle aucun droit politiquement ? Pourquoi faut-il attendre l’âge de quarante ans pour être écouté ?

ANDRÉ MALRAUX — Je ne crois pas que la jeunesse n’ait aucun droit politiquement. Si vous voulez qu’elle en ait davantage, ça veut dire baisser l’âge du droit de vote. Ce à quoi je ne vois naturellement aucune objection. Mais la question que vous posez est, à mon avis, très intéressante sur un autre point. Vous dites : pourquoi faut-il attendre d’avoir quarante ans ? Je ne crois pas tellement qu’il faille attendre d’avoir quarante ans pour qu’on vous écoute ; je crois au contraire qu’on n’a jamais autant écouté la jeunesse. La preuve, c’est que nous avons tous lu Rimbaud. Or, si l’on avait dit à Corneille que ce qui comptait sur Le Cid c’était l’opinion des étudiants, il nous aurait ri au nez ! Alors qu’aujourd’hui l’opinion de la jeunesse a une très grande importance. Mais la question n’est pas là… Pourquoi faut-il que vous ayez quarante ans pour avoir une certaine importance ? Je me souviens d’une conversation assez longue avec Valéry dans laquelle je lui disais : « Avez-vous remarqué qu’on entre dans les choses de l’esprit, de l’art, que dans l’adolescence ? » Et il me répondait : « Je l’ai en effet remarqué, mais quelles conséquences en tirez-vous ? » Et à ce moment-là, je n’en tirais aucune conséquence. Mais avec votre question m’apparaît celle-ci : en réalité ce qu’on a à dire d’important, on le dit toujours à des jeunes gens. Et pour que cela prenne une importance générale, il faut qu’il y ait une accumulation suffisante — car chacune des générations le conserve pour elle — pour qu’alors se crée une audience étendue. La gloire des hommes très âgés, la gloire de Victor Hugo, semble tenir à une sorte de respect du patriarche qui, vous le savez très bien, n’existe pas du tout en France puisqu’il y a une quantité absolument incroyable d’hommes très âgés que tout le monde tient pour des veaux. Par conséquent, ce qui s’était passé c’était autre chose. Les gens qui avaient lu et admiré profondément Les Orientales — découverte étonnante à ce moment-là — avaient continué de suivre Victor Hugo. Et ceux qui, vingt ans après, s’étaient pris de passion pour Ruy Blas avaient aussi continué à l’admirer. Si bien qu’à la fin il y avait presque toutes les générations en deçà qui étaient des générations d’admirateurs. Maintenant, voilà ma réponse à votre question. Vous soulevez un lièvre considérable qui est : il n’est pas vrai qu’un livre s’adresse à cinquante millions de Français — à supposer que ce soit un livre très facile — ou, si nous voulons parler du public moyen des lecteurs, à cent mille. Il ne s’adresse pas du tout à ces cent mille personnes. En vérité, il ne s’adresse en profondeur qu’à un assez petit nombre de gens et qu’aux jeunes. Et après, ce sont les jeunes qui continuent et qui font la gloire. Voilà pourquoi il faut avoir quarante ans.

JEAN-PIERRE MARCHAND, dix-neuf ans, étudiant en lettres, de Carvin — S’il est vrai que toute vieillesse est un aveu, faut-il interpréter votre attitude actuelle comme un désaveu de votre action révolutionnaire passée, ou est-ce que vous pensez toujours que le socialisme est la solution ? Autrement dit : avez-vous gardé votre cœur de révolutionnaire à soixante-six ans, alors que vous êtes ministre dans le gouvernement du général de Gaulle ?

A. M. — Le gouvernement du général de Gaulle est le seul dans lequel je puisse avoir gardé mon cœur. Je ne vois pas beaucoup ce que ce serait dans celui de M. Mitterrand. Pour le reste… Quand vous dites « Est-ce que le socialisme est la solution ? » : mais le socialisme n’est plus un élément de combat ! En fait — et certainement d’autres questions vont nous ramener là — entre ce qui s’est passé quand j’avais vingt ans et ce qui se passe aujourd’hui, il y a d’abord la gigantesque différence des choses ! Le capitalisme est en train de se socialiser d’une façon absolument extraordinaire. L’ensemble des nationalisations n’est plus fait à l’heure actuelle par des gouvernements révolutionnaires. Alors un certain nombre de questions, qui étaient les questions capitales du XIXe siècle, ont été posées. Puis d’autres questions, c’est-à-dire les vôtres, sont venues. Prenez garde de ne pas trop prendre les premières pour les secondes ! En fait, la Révolution russe est la dernière révolution du XIXe siècle : c’est une révolution de barricades. Qu’est-ce que c’est que des barricades ? Ce sont des choses qu’on élève pour empêcher les chevaux de passer. Il est bien entendu qu’à Budapest on a fait des barricades ; ça a duré exactement une heure. On a mis les chars.

JEAN-MICHEL BOUCHERON, dix-neuf ans, étudiant en mathématiques supérieures, de Rennes — Trois hommes vont, à mon avis, marquer l’histoire de ce siècle : Nehru, de Gaulle et Mao Tsé-toung. Vous les avez connus tous les trois. Ces trois hommes ont-ils des points communs ? Si oui, quels sont-ils ?