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Michel de Cervantes

De
469 pages

« Mon œuvre est perdue et ma vie a été une longue imprudence, écrivait Cervantes, en 1615, quand il se sentait mourir et jetait sur sa carrière un regard ironique. — Je vais portant sur mes épaules une pierre avec une inscription où se lit l’avortement de mes espérances. »

Il savait bien pourtant que son Don Quichotte était un ouvrage immortel. Toute l’Europe lisait déjà ce livre merveilleux qui nous fait rire enfants et plus tard nous fait penser.

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À propos deCollection XIX
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Émile Chasles
Michel de Cervantes
Sa vie, son temps, son œuvre politique et littéraire
A M. MICHEL CHASLES MEMBRE DE L’INSTITUT, PROFESSEUR A LA FACULTÉ DÉS SCIENCES DE PARIS Permettez-moi de vous dédier ce livre. Tous les hom mes qui s’intéressent à la vérité aiment Cervantes, qui a compattu l’esrit d’illusion dans sa atrie et en lui-même. Pour raconter son entrerise avec une sincérité digne de lui, je me suis entouré des témoignages de ses contemorains et j’ai analysé ses œuvres à demi inconnues. Cette analyse, un cours fait en 1862, à Nancy, dans notre pelle Faculté, deux voyages en Esagne, m’ont ermis de mûrir cette étude. C’est l a remière fois qu’on donne en France une piograhie comlète de Cervantes, et qu’on tente de classer ses écrits dans leur ordre de génération : à ce titre, vous excuser ez les imerfections de mon travail, avec cette ponté qui chez vous est la comagne de la science.
CHAPITRE I
L’ŒUVRE ET LA VIE
« Mon œuvre est perdue et ma vie a été une longue i mprudence, écrivait Cervantes, en 1615, quand il se sentait mourir et jetait sur sa carrière un regard ironique. — Je vais portant sur mes épaules une pierre avec une inscrip tion où se lit l’avortement de mes 1 espérances . » Il savait bien pourtant que sonDon Quichotteun ouvrage immortel. Toute était l’Europe lisait déjà ce livre merveilleux qui nous fait rire enfants et plus tard nous fait penser. Personne, il est vrai, ne songeait à y rema rquer, sous l’éclat railleur des inventions joyeuses, la veine secrète d’amertume. O n admirait, on aimait, on se passait de mains en mains l’histoire du chevalier de la Manche. Les noms de don Quichotte et de Cervantes entraient ensemble et pour jamais dans la postérité. Mais on ne soupçonnait ni l’âge ni la pensée sérieuse de Cervantes. Il avait près de soixante ans quand il publia la première partie deDon Quichotte.près de soixante-dix ans quand parut la seconde  et C’est l’œuvre d’une vieillesse forte et aimable. Or , la vieillesse est un résultat ; nous l’avons faite nous-mêmes ; Cervantes se reprochait d’avoir laissé venir la sienne sans y prendre garde et sans accomplir les rêves qu’il avait faits pour son pays ! que de plans d’ouvrages il laissait derrière lui ! que d’écrits de tout genre, les uns enthousiastes, les autres moqueurs, selon les temps ! Il avait jeté pa rtout ses idées en germe et ses observations prises sur le vif, écrivant en voyage et sur les routes, composant en guerre et sous le harnais, tantôt poëte, tantôt dramaturge, aujourd’hui conteur et demain critique, toujours inspiré par un sentiment profond, une impr ession vive ou une conception présente. Poëte des l’enfance, étourdi et rêveur, il manqua toujours dé savoir-faire et ne sut tirer parti ni de ses campagnes, ni de ses chefs-d’œuvre. C’était une âme désintéressée, incapable de se ménager la gloire ou de calculer le succès ; ouverte au spectacle des choses, tour à tour éprise ou indignée, elle se laissait transporter à tous ses mouvements 2 avec un irrésistible abandon. « Le poëte le plus sage, dit-il lui-même , est gouverné par des fantaisies imprévues et charmantes ; il est plein de projets et son ignorance de la vie est éternelle. Absorbé dans ses chimères, passionné pour ce qu’il crée lui-même, il oublie d’arriver à la fortune et aux honneurs. » Ce rvantes parlait de lui, en ce passage. On l’avait vu tour à tour, naïvement amoureux de tout ce qui est beau, généreux et noble, se livrer à des élans romanesques ou à des songes d’amour, se jeter avec ferveur sur les champs de bataille d’où il rapporta de fiers souven irs, un jour même admonester le roi Philippe II et lancer à ses pieds une remontrance p olitique. L’ingénuité de ses admirations et de ses colères, ses alternatives de réflexion et de gaieté paraissaient inexplicables au vulgaire et inexcusables à ses rivaux. — « Tu manquas de prudence, » lui dit quelque part le dieu même de la poésie, Apollon, qui le rencontre pauvre et humble dans un sentier du Parnasse. — « C’est la faute d’A pollon, qui verse en nous son esprit, » répond Cervantes. En avouant son défaut, il le garde toujours. Quand l’âge et l’expérience font de lui un observateur, il reste, dans les portraits qu’il trace, plein d’imprévu et de fantaisie. Avec la nég ligence d’un riche capricieux, il laisse tomber dans des nouvelles ou des intermèdes mille s ilhouettes charmantes, créations improvisées, figures aperçues, caractères ébauchés, personnages fugitifs qui traversaient ses livres comme ils ont traversé sa vie, au hasard. Il rencontre en voyage ses modèles, il les peint d’une main légère, puis il entre chez un
ami, lui lit ses pages toutes fraîches et n’y pense plus. Or, cette improvisation, c’est la Petite Bohémienne de Madrid, la création aérienne qui nous est revenue dans to ute sa beauté sous le nom de la Esméralda ; ou c’est leJalouxdepuis a fait le tour de qui l’Europe sous la figure de Bartolo, avec leBarbier de Séville.En se jouant, il donne des chefs-d’œuvre à la littérature picaresque et des aï eux à Gil-Blas comme à Figaro. Le Lutrinde Boileau est dans une page du poëme critique que Cervantes intitule leVoyage au Parnasse.Cervantes ne laisse rien passer sans le crayonner, ni le soldat fanfaron, ni le chanoine bien nourri, ni le gentilhomme, ni le v ilain. Son œuvre inégale, variée, originale, est un monde. Il a composé une quarantaine de pièces de théâtre, et fondé, chemin faisant, la scène espagnole ; il a écrit des pastorales, un roman de chevalerie, des contes d’amour, des apologues satiriques, des p oésies sans nombre et tant d’œuvres fugitives, tant de romances qu’il a peine à se les rappeler. Yo he compuesto romances infinitos ! Telle épigramme eut son jour de vogue et courut l’Espagne, tel sonnet fut redit par tout le monde. Mais, hélas ! Cervantes oublie partout l’œuvre à peine achevée, par exemple dans l’atelier du peintre Pacheco du bien dans laposadacet aubergiste qui retrouve de 3 au fond d’une malle la nouvelle du.Curieux indiscret Quelquefois il condamne lui-même à l’oubli une étude des plus pittoresques qui, revue et relue à la distance des années, lui semble trop libre et souillerait les mains de sa fi lle. Telle est laFausse Tante, peinture osée des Mystères de Salamanque, qu’il rejette en 1 612 du recueil de sesNouvelles. Elle serait perdue comme tant d’autres ouvrages de Cervantes, si ses contemporains n’avaient été plus soigneux que lui de ses écrits. L’archevêque de Séville, Guevara, grand amateur de lectures piquantes, fit garder une copie de l aFausse Tante. Les jésuites du collège de Saint-Hermenegilde conservèr ent ce double. Un diplomate prussien le déterra dans leur bibliothèque et l’on vit paraître en Allemagne, sans comprendre pourquoi, la nouvelle retrouvée. — Voilà un échantillon de l’histoire de ses œuvres. Peut-être n’eût-il jamais mené à bonne fin un ouvra ge complet. Mais un jour on l’enferma dans une prison ; cette fois il écrivit un livre entier et ce fut un livre impérissable. Encore ne donna-t-il que la première partie deDon Quichotte ;n’aurions pas la nous seconde qui parut dix ans après, sans l’impertinenc e d’un faussaire qui essaya de composer une suite et qui força notre conteur à rep rendre la plume pour faire un chef-d’œuvre complet. D’ailleurs, ce grand homme servit pendant cinquante ans de jouet à la fortune. Tout le monde sait que le plus illustre des Espagnols en fut le plus misérable. Pauvre et mutilé, il vit se fermer devant lui toutes les carrières, et, depuis ses débuts jusqu’à sa mort, il disputa sa vie et son pain au malheur qui l’accablait. Voilà pourquoi il laisse échapper, dans les derniers temps de son voyage, une parole de regret sur l’œuvre qui sera oubliée. « Ma pensée , dit-il, a été à demi étouffée par la misère. Le poëte pauvre se voit enlever par le souci quotidien de sa subsistance la moitié de ses pensées et de ses divines conceptions... Mon théâtre est dédaigné après avoir été applaudi ; mes nouvelles courent le monde égarées d e leur route et peut-être sans le 4 nom de leur auteur . » La vie de Cervantes fut un naufrage et son œuvre une épave. Ce rare et charmant esprit, qui est de la grande fa mille, c’est-à-dire frère de Shakspeare et ancêtre de Molière, disparut comme eux sans qu’on s’aperçût de sa mort. On le laissa mourir en 1616, dans le silence ; un ami, poëte obscur, lui fit une mauvaise épitaphe, et on l’enterra, sans honneurs, dans un c loître de troisième ordre. Pendant toute la durée du dix-septième siècle, personne ne s’occupa ni de son tombeau, qui est
ignoré aujourd’hui, ni de la publication complète d e ses ouvrages, laquelle n’est pas 5 achevée , ni enfin de sa biographie. Quand les étrangers s’informaient de la vie de Cerv antes, on ne savait que leur répondre. On ignorait même où il était né : à Madri d, disait Lope de Vega ; à Tolède, assurait le comédien Claramonte Corroy. Un autre, T amayo de Vargas, proposait Esquivias ; Nicolas Antonio préférait Séville : je ne sais qui hasardait Lucena. Il fallut qu’on découvrît longtemps après, dans un livre poud reux et oublié, écrit par le vieux prêtre Hædo, une page très-vive sur un gentilhomme nommé Cervantes de Saavedra, lequel avait, par son courage, rempli d’admiration toute la ville d’Alger. Ce gentilhomme, disait l’auteur, était né à Alcala de Hénarès. Ainsi apprit-on la première ligne de sa vie. Cent ans ont passé sur la cendre de Cervantes avant qu’un Anglais, lord Carteret, voulant faire sa cour à la reine Caroline, femme de George II, et lui offrir pour sa bibliothèque bleue un bel exemplaire deDon Quichotte, s’apercut que la vie de l’auteur était à écrire. Il pria l’Espagnol Gregorio Mayans de vouloir bien faire ce travail. Celui-ci composa un petit ouvrage spirituellement fait, d’un sens littéraire très-fin et d’une grande sincérité, en avouant avec bon goût l’ignorance où l’on était des circonstances positives 6 de la vie de Cervantes . Depuis cette époque une foule d’écrivains ont ten té d’écrire 7 cette biographie . Le nombre est plus grand encore de ceux qui se proposèrent le même dessein et s’en découragèrent. Il semble que le sujet soit décevant autant qu’il est beau. Il fuyait devant ceux qui voulaient le traiter d’un coup et d’enthousiasme ; il arrêtait à chaque pas ceux qui s’imposaient l’obligation consc iencieuse de vérifier les faits, de recueillir les œuvres et de les classer par dates. Les œuvres ! où étaient-elles ? Une moitié en paraissait perdue ; la meilleure comédie de Cervantes, celle du moins qui, selon lui, réussit le mieux,la Confusà, n’a jamais été retrouvée. Un hasard, je l’ai dit, a sauvéla Tia fingida. Aucune des œuvres de Cervantes ne porte de date certaine. Telle pièce, imprimée en 1615, fut composée et jouée en 1584. Telle nouvelle publiée en 1612 fut écrite vingt ans auparavant et l’on voit (avec quelque attention) que Cervantes, en se relisant, a mêlé au dessein primitif des traits, des accessoires, des hors-d’œuvre venus plus tard, comm e s’il eût voulu donner de la tablature aux bibliophiles. Ce libre génie, plus soucieux de la vérité et de l’étude que de l’effet à produire, revient à plusieurs, reprises au même sujet, met couleurs sur couleurs pour peindre trois fois la même folie humaine et pl ace tour à tour une figure qui l’attire dans : le cadre d’une nouvelle ou d’une comédie ; t oujours il nous rappelle à son objet plutôt qu’à sa personne et à sa gloire. Son travail successif, fait en divers temps, souvent improvisé, inachevé quelquefois, déroute les historiens méthodiques. Là même où nous croyons le saisir, la nature de son esprit nous le dérobe. Non-seulement il ressemble, par la finesse, à tous les grands moqueurs, comme Aristophane et Rabelais, chez qui la gaieté étincelante adoucit , recouvre et dissimule la réflexion sévère, mais encore il les dépasse tous par la grâce infinie dont il voile ses conceptions ; sa profondeur est plus mobile, sa complexité est plus aisée, les allusions continuelles de sa forte pensée sont revêtues d’un style si clair, si radieux et si jeune, que le franc sourire de sa raison déconcerte la curiosité de la critique. C’est pourquoi leDon Quichotteété vingt fois jugé de la manière la plus différ ente. a Bouffonnerie pour les uns, c’est la création d’un j oyeux sceptique qui n’a songé, en écrivant, qu’à son plaisir et au vôtre. Satire séri euse aux yeux des autres, c’est la vengeance philosophique d’un observateur qui soulag e son âme oppressée en s’attaquant, sur un ton burlesque, aux iniquités d’ici-bas. Est-ce une fantaisie pure, est-ce un portrait ? On a cherché longtemps ; quelques-uns ont voulu ajuster le masque deDon Quichotteà la figure de Charles-Quint. Hier encore, un Espagnol qui habite Londres, M.
Diaz de Benjumea, envoyait à Madrid l’Estafette d’Urgande la déconnue, brochure paradoxale, défi jeté aux savants, qui promet des r évélations inattendues sur le sens symbolique deDon Quichotte. M. Benjumea annonce qu’il va désenchanter le chevalier de la Manche et découvrir l’intention politique de Cervantes. Lord Byron, au moment où il écrivait sonDon Juan, relut Cervantes. Il fut frappé de l’intention du livre, dont il ne vit que le côté satirique et, sous l’empire de cette impression, il jeta dans son poëme quelques strophes amères con tre Cervantes qui pour lui fut le contempteur d’une chose noble, de la chevalerie. Il le dénonce en gentilhomme irrité, comme un génie malfaisant qui a révolutionné l’Espagne aristocratique. Byron a reconnu à merveille, sous la gaieté de l’écrivain méridiona l, un jugement décidé et terrible sur toute une époque. Il a entrevu la portée et la profondeur de la pensée de Cervantes, mais il ne se doutait pas que l’auteur espagnol, avant d ’être l’adversaire célèbre de la chevalerie, en avait été le dernier croyant. Je ne veux point ici passer en revue les biographes de Cervantes, mais je dois encore dire un mot de ses traducteurs. Eux aussi, ils ont été livrés à des alternatives singulières en présence de cette œuvre mêlée et énigmatique, da ns laquelle ils reconnaissaient mieux que personne la variété des tons. La tentation est venue à plus d’un de rehausser l’intérêt de sa traduction en altérant le texte. Florian, doué au suprême degré de l’esprit littéraire, abrégea Cervantes et l’émonda pour l’orner. D’autres, au contraire, politiques par instinct, remarquant dans maint passage l’accent viril d’un réformateur et d’un juge, étendirent et amplifièrent les traits qui leur plai saient. Celui-ci, écrivain du dix-huitième 8 siècle, s’emparait d’une page contre les grands et y jetait une déclamation entière contre l’ancien régime. Celui-là, écrivant sous la Restauration et rencontrant dans 9 Cervantes une ligne sur les bienfaits de l’ordre, de la morale et de la religion , saisissait l’occasion de placer là une tirade violente contre la Révolution française ; c’était M. Du Bournial. Ainsi, l’on fit de Cervantes tour à tour un sans-culotte avant 89 et un congréganiste après. Ces falsifications, ces pages apocryphes, glissées dans le public, n’ont jamais été dévoilées ni à Paris où on ne lit plus le texte espagnol, ni à Madrid où l’on ne connaît pas les traductions françaises. Il a été facile de prêter à Cervantes des pensées étranges, comme il était aisé de lui emprunter des créations à demi perdues. Hypothèses des biographes, supercheries des traduct eurs, hasards de la destinée, était-ce assez pour noyer l’œuvre et la vie de Cervantes dans une confusion définitive ? Non. Il y eut encore les naïvetés honorables de que lques enthousiastes qui voulurent étudier avec la dernière précision les moindres dét ails duDon Quichotte.prirent au Ils pied de la lettre chaque ligne du roman. Ils étudiè rent les voyages du chevalier de la Manche comme les décades de Tite-Live ; ils en dres sèrent la carte et en tracèrent l’itinéraire. Un tableau chronologique de ses exploits fut publié. Cette perfection d’analyse prêta à rire au public ; les hommes de lettres qui rédigeaient à la suite de Grosley les facétieuxMémoires de l’Académie de Troyes,à leur façon ce nouveau dénoncèrent genre de critique. Ils proposèrent d’un ton sérieux un prix solennel à qui ferait un voyage d’exploration dans la Manche et rapporterait de l’E scurial le texte arabe de Cid Hamet-Ben-Engeli. Ce ne fut pas tout. Croira-t-on que leu r judicieuse plaisanterie ne fut pas entendue dans son vrai sens et donna lieu à une innocente méprise ? Navarrete, le plus exact et le meilleur des biographes espagnols de Ce rvantes, ne saisit pas l’ironie ; il signale quelque part la proposition de nos Champeno is dont il admire et déplore la naïveté.
Nous devons, dit-il, une mention honorable à l’Académie des sciences, inscriptions, littérature et-beaux-arts, établie à Troyes, en Champagne, qui a décidé, au milieu du siècle dernier, qu’un de ses membres ferait le voyage
d’Espagne afin de vérifier les circonstances de la mort du berger Chrysostome, le lieu ou les environs de son tombeau ; il devait en même temps recueillir des documents et éclaircissements sur don Quichotte, tracer son itinéraire et dresser un tableau chronologique des faits et des aventures de sa vie, pour que l’on fit une traduction plus exacte et plus fidèle que les traductions connues, avec une édition supérieure pour la correction et la magnificence à toutes les précédentes. Autant la pensée et l’entreprise de ces littérateurs était digne d’éloges, autant il y avait de simplicité et de crédulité à prendre pour réels des personnages qui n’ont jamais existé que dans la fantaisie féconde de Cervantes Ne comprenant pas l’idée de Cervantes, et persuadé que l’original arabe existe dans les manuscrits de l’Escurial, ils prescrivent à leur délégué la collation du texte avec la traduction, et se flattent que ce travail et la publication de l’original 10 apporteront à la littérature beaucoup d’utilité et de gloire !
Ne poussons pas plus loin ces détails, ils suffisent pour expliquer comment Cervantes est encore mal connu de l’Europe ; mais ils montren t en même temps que depuis un siècle on a commencé des recherches positives et te nté ou deviné des jugements sérieux. Je dois dire quel plan j’ai suivi dans la composition de cet ouvrage. Il est simple. J’ai entrepris d’éclairer la vie de Cervantes par ses éc rits, et d’expliquer ses écrits par les circonstances de sa vie. Cette méthode, longue peut -être, qui exige du temps, des rapprochements minutieux et l’analyse des œuvres in connues, est facile pourtant avec Cervantes, qui se trahit partout et se révèle, car il n’a jamais su jouer un personnage ou se composer une attitude. On éprouve un charme extr ême à découvrir la suite et la marche de sa pensée à travers son théâtre, ses nouv elles et ses poésies. Cœur loyal, grand esprit, caractère naïf, il est d’un commerce toujours nouveau. Néanmoins, je n’aurais pu suffire à ma tâche sans l’aide des travaux accomplis depuis cinquante ans par la critique espagnole. Navarrete a écrit uneVie de Cervantesqui est le fruit de longues recherches et d’un patriotisme élevé. La méprise que j’ai citée de lui ne doit pas faire dédaigner cet écrivain de mérite, qu e sa gravité même a conduit dans un piège. Il a apporté dans la recherche des documents, dans l’examen des faits et dans le contrôle des témoignages un soin d’honnête homme et une sagacité d’érudit. Le premier il a découvert et réuni les éléments essentiels d’une biographie, c’est-à-dire les faits qui en sont la matière, et les preuves qui sont la cond ition d’un jugement loyal. Nous possédons aujourd’hui sur la vie de Cervantes des p ièces authentiques, des actes notariés, des enquêtes qui sont de véritables mémoires, revêtues de la forme légale et inspirées ou dictées par Cervantes lui-même, dans un temps où il avait à défendre son honneur. L’impulsion donnée par Navarrete a été continuée pa r une pléiade d’écrivains 11 espagnols qui ne cessent pas de publier leurs découvertes ou leurs jugements Il est possible aujourd’hui et légitime de pénétrer l’histoire de l’esprit de Cervantes. C’est là l’étude qui reste à faire, j’avoue que c’e st la plus difficile, mais je crois aussi que c’est la plus importante. La vie véritable des hommes de génie est la vie de leur pensée ; quelque curiosité qui s’attache à leurs aventures, n’oublions pas que le rôle des écrivains supérieurs parmi les hommes est purement spirituel, le caractère qui les distingue, leur marque, leur don est de gouverner l e monde idéal. Fils de l’esprit, messagers de lumière, ils doivent à la flamme qu’ils portent en eux la puissance invisible qui leur est conférée. Si l’on cherche dans les fai ts de leur existence l’explication et l’éclaircissement de leur œuvre, il faut demander à leur œuvre même le secret de leur prestige. Étudions leurs écrits, démêlons-y le sens de leurs fictions, le progrès de leurs idées, les vérités ou les rêves qu’ils y ont répand us et qui ont exercé sur le monde une action intellectuelle. Par là ils ont vécu et survécu, par là ils se sont mêlés à l’histoire des
siècles, comme des âmes parlant à des âmes, et leur langage a conservé sa fraîcheur en dépit de la mort. Écoutons-les. Eux-mêmes nous diront le mot de leur pensée, le but de leur travail, quelle influence ils ont prétendue , et quels enseignements sérieux ils voulurent cacher sous une forme légère ou bouffonne. « Fault ouvrir le livre, dit Rabelais en parlant, du sien, et soigneusement peser ce qui y est déduit, lors cognoistrez que la drogue dedans c ontenue est bien d’autre valeur que ne promettoit la boîte. C’est-à-dire que les matièr es icy traitées ne sont tant folastres comme le titre au-dessus prétendoit. » Don Quichottece dont parle Rabelais, la drogue inappré ciable qui devrait contient nous guérir, si quelque chose nous guérissait. Il y a au dedans et au fond une triple dose d’ellébore. C’est la peinture d’une triple folie : celle de l’Espagne aventureuse et superbe, celle de Cervantes, le rêveur, l’incorrigible, et c elle enfin de l’humanité qui, tour à tour positive comme Sancho et chevaleresque comme don Qu ichotte, s’élève et s’abaisse, s’exalte ou se calomnie, et flotte comme une insensée de la terre au ciel. Doutera-t-on de l’intention de Cervantes ? Elle est marquée nettement et justifiée par le reste de son œuvre dont la suite explique la progre ssion dont les variations apparentes sont, comme celles de Pascal, instructives, sincères et profondes. On y voit Cervantes arriver de proche en proche à la raillerie finale deDon Quichotte. Pour le comprendre tout à fait et en jouir, faites encore un pas. Replacez la vie et l’œuvre de Cervantes dans leur temps et dans leur m ilieu, vous serez surpris de voir qu’elles sont liées intimement à l’histoire. La dat e duDon Quichottenous (1605-1615) trompe en nous portant à classer Cervantes dans le dix-septième siècle, non loin de Corneille, près de Lope de Vega, à la veille de Calderon. Il est d’un âge antérieur ; il est le contemporain des héros mêmes de Calderon. Il a vécu en Afrique au temps où vint y mourir le roi Sé bastien de Portugal, célébré dansle Prince Constant.Figueroa, figure Il combattit à Lépante sous les ordres de Lope de militaire pittoresque et mâle, mise en scène plus t ard dans l’Alcade de Zalamea. Frère d’armes de pareils hommes, témoin oculaire de leurs exploits, acteur obscur dans leurs combats illustres, il fut d’abord soldat et ne song ea qu’à la fin de sa vie à écrireDon Quichotte. Ce livre, je l’ai dit, est l’œuvre de sa vieillesse. En deçà, toute sa vie s’est déroulée, et tout le seizième siècle espagnol dont Cervantes est l’enfant, la victime et le juge. Le seizième siècle est le « siècle d’or » de l’Espa gne, dit-on ; ajoutez : et son siècle d’argile ! Jamais la gloire de la Castille et l’aud ace de ses vues ne furent portées plus haut qu’à cette époque ; jamais sa littérature ne fùt plus opulente et plus féconde ; jamais l’art n’y déploya ses richesses avec autant de libe rté et d’inspiration. Et c’est l’heure même de la décadence, le moment où une nation sublime tombe tout à coup du haut de sa puissance colossale et s’évanouit dans sa splendeur. Cervantes, qui se trouve placé en face de ce double spectacle, qui assiste à une crise des destinées de son pays ; qui ressent avec une vivacité extrême tous les événements nationaux, est donc le spectateur ému de l’apogée e t du déclin de l’Espagne. Entre sa naissance et sa mort une évolution fatale s’est accomplie. En 1547, au moment où naît Cervantes, aucun peuple n’est plus grand que le peuple espagnol. Aguerri par sept cents ans de combats, il est sorti victorieux de la guerre sainte et s’est retourné vers l’Europe qu’il défie. Depuis un demi-siècle, quels accroissements a reçus le pays ! Isabelle lui a donné l’unité, Chris tophe Colomb un monde nouveau, Charles-Quint le manteau impérial. Désormais rien n ’est impossible aux Castillans. Philippe II, fixant au cœur même de la Péninsule le siége de cette grandeur, se charge d’assurer à l’Espagne catholique la prépondérance d éfinitive sur le continent et à lui-
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