Misère du roman

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« C’est une énigme de ce pays : pourquoi, après avoir inventé le roman réaliste et en avoir fait un genre dominant, s’est-il acharné à le détruire ? Au point qu’à la fin des années soixante, on enregistrait un double avis de décès : non seulement le roman, mais l’auteur étaient annoncés morts. En tenir responsable une seule convulsion littéraire organisée par des linguistes et autres sémiologues ce serait ne pas voir plus loin que le bout de la phrase. En se retournant, à présent qu’on en a fini avec la “table rase du passé”, on peut mieux juger de la composition du cocktail létal, qui mêle littérature, idéologie et histoire. Et ce qu’il raconte, c’est que la fameuse marquise, interdite de sortie à cinq heures par Valéry, a traversé le XXème siècle escortée d’une armée de fantômes. »

                                                                                                                                                                            J. R.

Publié le : mercredi 4 mars 2015
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EAN13 : 9782246857358
Nombre de pages : 112
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Des livres à base de vécu

Claude Simon

La Marquise et ses fantômes

(conférence de Kobé, 11 novembre 2014)

En 1990, l’année de la parution des Champs d’honneur, la Première Guerre mondiale était de l’histoire ancienne. On avait beau chaque 11 novembre commémorer l’anniversaire de son armistice, l’événement rassemblait devant les trente mille monuments aux morts du pays un ramassis de vieillards, aux rangs de plus en plus clairsemés, le béret incliné sur l’oreille, le revers du veston tapissé de médailles, et pour les plus vaillants la hampe d’un drapeau tricolore planté dans le nombril, dont il était de bon ton de se moquer. De ce moment on s’avisa qu’à ce rythme de disparition il n’en resterait bientôt plus un seul. Commença une sorte de course à la mort à qui serait le dernier dont on a retenu depuis le nom : Lazare Ponticelli. Il suffirait d’un peu de patience et on n’en parlerait plus. Les monuments aux morts qui ne représentent pas une grande page de la sculpture des années 1920, tous plus laids les uns que les autres, se couvriraient alors de mousse verte et c’en serait fini de cette guerre d’un autre temps. L’ancien combattant de 14-18 était même tenu dans la mythologie contemporaine comme l’archétype du vieux grincheux, rétrograde, pourfendeur de la modernité, ressassant que « de son temps, c’était mieux », fustigeant la jeunesse à qui il aurait manqué une « bonne guerre », et accroché à ses traditions comme jadis à sa tranchée. Les comiques ou supposés tels l’utilisaient comme la figure honnie de la réaction. Ils avaient même imaginé une suite à ses aventures patriotiques. Les anciens combattants de 14-18 ayant entretenu le flambeau de la victoire à laquelle était associé le maréchal Pétain, on les rendait responsables du même coup de la défaite de 1940 et de l’installation au pouvoir du héros de Verdun, en oubliant que les pleins pouvoirs dont le vieux gâteux héritait avaient été votés en juin 1940 par l’assemblée majoritairement socialiste issue du Front populaire. Mais la cause était entendue : un ancien combattant égale Pétain, égale la collaboration, égale un adepte de « Travail, Famille, Patrie », la devise trinitaire du gouvernement de Vichy qui sur les frontons des mairies avait remplacé « Liberté, Égalité, Fraternité », peu de mise dans le pays vaincu et occupé, si peu libre, si peu égalitaire, si peu fraternel. De sorte que les deux images se superposaient dans la fable collective française des années 1970 et 1980, celle du combattant de 14-18, représenté comme un vieil ivrogne brandissant son litre de vin et tenant des propos cocardiers, et celle du Français provincial pendant l’Occupation, béret enfoncé jusqu’aux yeux, dénonçant son voisin de palier, juif de préférence, et se livrant au marché noir. Jamais il n’était question dans cette évocation caricaturale, cathartique à bien des égards pour le pays évacuant en ricanant sa part honteuse, de la somme des souffrances endurées pendant quatre années de guerre par ces hommes. Ni de leur jeunesse d’alors puisque la commémoration de l’armistice du 11 novembre était associée à l’image de ces vieillards croulants, versant quelquefois une larme en souvenir des camarades disparus. En oubliant que les camarades disparus auraient éternellement vingt ans.

Il faut se rappeler à quel point les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale – et pour la France, son effacement du rang des grandes puissances, et s’il y avait eu une agence de notation sur la grandeur des pays elle aurait été rétrogradée de AAA à BBB – ont été marquées idéologiquement par la guerre froide. Les communistes français, liés dans un premier temps par le pacte germano-soviétique, et qui avaient jusqu’à l’opération Barbarossa refusé de s’engager dans la Résistance contre les Allemands en s’accordant aux consignes de Staline, s’étaient rattrapés par la suite au point de se définir à la fin de la guerre comme le parti des soixante-quinze mille fusillés. En réalité, dans le pays, toutes tendances confondues, on n’en comptait pas vingt-cinq mille, mais la transformation à vue d’un mouvement internationaliste inféodé à Moscou en un parti patriotique adossé à ses martyrs permit aux communistes français de se présenter à la Libération à la fois comme de bons Français sauveurs de la barbarie nazie, et comme des militants vertueux, anti-impérialistes, anticapitalistes, anticolonialistes, indéfectibles représentants de la classe ouvrière. Autrement dit, ils cumulaient dans leurs mains toutes les cartes magiques du siècle liées à la cause du Progrès, de l’émancipation des peuples et de l’assomption du prolétariat. C’est ainsi que, à l’exception de Camus, David Rousset et de rares autres à qui la critique du totalitarisme soviétique valut d’être violemment pris à partie et accusés d’œuvrer pour la CIA, l’ensemble de l’intelligentsia française se fit le héraut hargneux et énamouré de l’Union soviétique pour complaire au parti le plus stalinien de l’Occident, le parti communiste français, dont les dirigeants Duclos et Thorez étaient rigoureusement aux ordres de Moscou. Au point de déclarer avec Barbusse, dans un ouvrage sur Staline, qu’il « ne peut y avoir de dictature dans l’Internationale communiste et en URSS », et avec cet idiot utile de Sartre, qui à son retour de Moscou en juin 1954 affirmait que la liberté d’expression y était totale, que « tout anticommuniste est un chien », le même ajoutant, « je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais ». Illustrant ainsi l’adage qui prétend qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais. Tous les témoignages sur la réalité du Goulag, comme ceux de Kravchenko, Julius Margolin, Margarete Beuber-Neumann, David Rousset, se heurtaient à la garde de fer des Lettres françaises, le journal littéraire du parti communiste, qui dénonçait implacablement cette entreprise de diffamation et de désinformation orchestrée par les impérialistes. Le plus terrifiant, c’est que l’omerta s’imposait au cœur même du système. On pouvait parfaitement connaître la nature totalitaire du régime et continuer de tenir un discours schizophrénique présentant l’URSS comme le paradis des travailleurs. Revenant d’un séjour en Russie où le couple avait été témoin de la vague antisémite que recouvrait le complot dit des « Blouses blanches » déclenché par Staline – pour mémoire, des médecins presque tous juifs accusés d’avoir assassiné deux dirigeants du Politburo et prévoyant de poursuivre leur noir dessein –, à la descente de la passerelle enneigée de l’avion qui les ramenait à Paris, Elsa Triolet, manifestement effrayée par ce qu’elle avait vu, glissa à l’oreille du jeune Pierre Daix qui se précipitait pour l’aider à porter son bagage, tout en veillant à ne pas se faire entendre d’Aragon derrière elle : « Pierre, ce sont des hitlériens », ce qui n’empêcha pas le même Aragon, à la mort du tyran, de se fendre d’un hommage délirant.

DU MÊME AUTEUR

Le livre des morts :

Les Champs d’honneur, Éditions de Minuit

Des hommes illustres, Éditions de Minuit

Le Monde à peu près, Éditions de Minuit

Pour vos cadeaux, Éditions de Minuit

Sur la scène comme au ciel, Éditions de Minuit

La déposition du roman :

La Désincarnation, Éditions Gallimard

L’Invention de l’auteur, Éditions Gallimard

L’Imitation du bonheur, Éditions Gallimard

La Femme promise, Éditions Gallimard

La vie poétique :

Comment gagner sa vie honnêtement, Éditions Gallimard

Une façon de chanter, Éditions Gallimard

Un peu la guerre, Éditions Grasset

Être un écrivain, Éditions Grasset

Marginalia :

Les Corps infinis (peintures de Pierre-Marie Brisson), Éditions Actes Sud

Préhistoires, Éditions Gallimard

La Fiancée juive, Éditions Gallimard

L’Évangile (selon moi), Éditions Les Busclats

Manifestation de notre désintérêt, Éditions Climats

Éclats de 14, Éditions Dialogue

Théâtre :

Les Très Riches Heures, Éditions de Minuit

La Fuite en Chine, Éditions Les Impressions nouvelles

Bandes dessinées / Livres pour la jeunesse :

Les Champs d’honneur (dessins Denis Deprez), Éditions Casterman

Moby Dick (dessins Denis Deprez), Éditions Casterman

La Belle au lézard dans son cadre doré (illustrations Yan Nascimbene), Éditions Albin Michel

Souvenir de mon oncle, Éditions Naïve

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