Mon dîner chez les cannibales

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« C’est en compagnie de Montaigne et de son merveilleux essai sur les « Cannibales » que j’ai choisi d’écrire ce Journal philosophique – car c’est chez lui que j’ai trouvé un point d’appui très fiable pour mon éthique minimale. Au fil des semaines et des ans, j’ai ainsi esquissé un ensemble de réflexions sur les multiples significations du relativisme moral. Et j’y ai ajouté, entre autres, quelques considérations sur la prétendue « guerre des civilisations » ou sur la difficulté de transmettre les « valeurs de la République » dans une école infidèle à sa vocation.
On y trouvera également, des observations irrespectueuses sur la tendance, chaque jour plus vive, à poser des limites à la liberté de création et sur la persistance des politiques autoritaires dans les affaires de sexe, de filiation et de procréation…
Au fond, ce que j’ai voulu montrer dans ce Journal écrit au fil de l’actualité, c’est qu’il est possible de penser notre monde en évitant les deux maux qui frappent tant de bons esprits d’aujourd’hui : l’optimisme béat et le catastrophisme dépressif. »
R. O.
Publié le : mercredi 2 mars 2016
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EAN13 : 9782246802303
Nombre de pages : 320
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1. La guerre des civilisations n’aura pas lieu

L’idée qu’il existe des différences profondes entre les visions du monde « occidentale », « asiatique », « musulmane », etc., a toujours été très fortement contestée1.

Mais elle n’a jamais manqué non plus de soutien intellectuel.

D’innombrables travaux historiques et ethnologiques ont essayé de lui donner un certain crédit scientifique.

Dans la plupart des cas, l’intention était plutôt bienveillante : nous ouvrir à des modes de pensée supposés différents des nôtres et nous inviter à les respecter2.

Il y a près de vingt ans, le politologue américain Samuel Huntington a proposé une version beaucoup moins sympathique de cette idée.

D’après lui, les divergences de visions du monde sont à l’origine de conflits implacables et interminables qui prendront des formes de plus en plus violentes.

Huntington avait résumé cette prophétie inquiétante en un slogan martial qui fit fortune : le « choc des civilisations »3.

Le simplisme, les aspects caricaturaux et les incohérences de ce slogan furent vite dénoncés4.

Mais les débats publics présents autour des causes du « terrorisme » ou des conditions d’accueil en Europe de migrants et de réfugiés venant du monde entier montrent que ce slogan continue de faire des ravages.

Il n’est donc peut-être pas inutile de rappeler qu’il ne résiste pas à l’examen philosophique.

L’invention du « choc des civilisations »

Certains responsables politiques chinois font campagne contre la conception dite « universaliste » des droits de l’homme sous le prétexte qu’il s’agirait d’un produit intellectuel dérivé d’une vision du monde typiquement « occidentale ». Mais cette attaque est conduite au nom d’un idéal productiviste et d’une philosophie sociale dite « matérialiste » et « scientifique », qui sont des produits typiques de la pensée « occidentale »5. On ne peut pas dire que le raisonnement soit particulièrement cohérent.

Ce qui le rend si fragile, en réalité, c’est qu’il n’est pas facile de distinguer clairement les visions du monde « occidentale » et « non occidentale » à partir du moment où on laisse tomber les clichés et les préjugés les plus grossiers.

Cette difficulté n’a pas empêché Samuel Huntington d’affirmer l’existence d’un conflit impitoyable fondé sur leur opposition radicale6.

Son idée principale est que, durant la longue période de guerre froide entre deux grands blocs dirigés par les États-Unis et l’Union soviétique, les conflits internationaux étaient alimentés par la rivalité des conceptions de l’organisation économique, de la justice sociale et des libertés individuelles défendues par chaque camp.

Pour Huntington, les conflits dont nous sommes aujourd’hui témoins sont totalement différents.

Ce qui les caractérise, affirme-t-il, c’est que leur fondement n’est pas politique ou économique mais culturel et religieux.

Désormais, les gens se battent et meurent non plus au nom d’un engagement politique envers une certaine conception de la justice sociale ou des libertés individuelles mais au nom de leur « identité culturelle ».

Plus précisément, c’est la promotion ou la défense des « cultures », définies par des traditions, des « valeurs », qui servirait de moteur aux conflits militaires.

Huntington regroupe ces « cultures » en quelques grands « blocs de civilisation » (occidentale, orthodoxe, islamique, asiatique, latino-américaine, etc.) dont les racines seraient religieuses.

C’est à l’intérieur de ces « blocs de civilisation » que s’exprimerait désormais la solidarité internationale et non dans des alliances militaires ou économiques entre pays partageant la même vision politique.

Le problème de l’identité culturelle, ajoute Huntington, c’est qu’elle vit de ses ennemis. Elle doit même les fabriquer pour prospérer. C’est pourquoi elle est à l’origine de conflits atroces.

L’illusion des cultures

Toutes ces spéculations manquent de clarté.

D’abord, en quoi consiste exactement la « culture » d’une nation ?

C’est une question qui se pose de façon insistante alors qu’un courant de pensée puissant (à droite comme à gauche) veut revenir aux politiques d’« assimilation » des immigrés afin prétendument d’éviter les « dérives communautaristes ».

À quoi doivent-ils s’« assimiler » exactement ?

La France fanfaronne avec sa devise Liberté, égalité, fraternité, mais ses représentants n’incluent pas dans le pedigree des « valeurs » fondant son identité l’arrogance culturelle, le passé colonial, le conservatisme moral, la xénophobie latente, le culte de la rente, l’alcoolisme et tous les autres vices régulièrement moqués par nos voisins.

Un immigré devrait-il devenir culturellement arrogant, fier du passé colonial, moralement conservateur et alcoolique sur les bords pour être un « bon Français » ?

De façon plus générale, c’est l’existence même des « cultures » qui est douteuse.

Reconnaître la diversité concrète des modes de vie ne revient pas à affirmer l’existence de « cultures », qui sont des totalités abstraites dont l’existence peut être jugée douteuse.

Nous pouvons observer des façons différentes de parler, de boire, de manger, de s’habiller, de marcher, de s’adresser aux autres, de prendre soin de soi-même, de prier, de chanter, de danser, d’enterrer, etc.

Nous pouvons enregistrer des langues, des mythes, des croyances, des règles de parenté ou d’organisation politique auxquels nous ne sommes pas accoutumés.

Mais nous ne pouvons pas voir ou entendre une « culture » !

Il faut la construire intellectuellement, l’inventer conceptuellement, lui donner une unité qui n’est jamais évidente7.

La « culture » est une entité abstraite dont les frontières sont arbitraires. Elles ne sont jamais tracées indépendamment de nos préjugés, de nos convictions idéologiques ou politiques.

Qu’est-ce qui appartient à telle ou telle culture ?

Qu’est-ce qui lui est étranger ?

Toute réponse à ces questions sera nécessairement contestée.

Venons-en aux faits

Par ailleurs, la thèse de Huntington a du mal à résister à l’épreuve de certains faits.

D’abord, plutôt que de solidarité à l’intérieur de blocs de civilisation, c’est plutôt de guerres totales entre ses différentes composantes que nous sommes témoins.

Le monde dit « musulman » est traversé de conflits internes qui n’ont rien de pacifique : ils sont plus nombreux et brutaux que les conflits avec les autres supposées « civilisations ».

Il en va de même pour le monde dit « occidental », déchiré de l’intérieur par des conflits politiques intenses sans perspective de compromis autour de l’immigration, du rôle de l’État, de l’organisation économique, de la place de la religion, de la protection de la vie privée, de l’avortement, du mariage entre personnes de même sexe, etc.

Ensuite, les considérations sur le « choc des civilisations » sont loin de correspondre à la réalité sociologique.

Cette dernière montre, certes, des tendances au repli « identitaire », à la xénophobie, au nationalisme, à la construction de murailles de séparation concrètes ou symboliques entre les communautés.

Mais il y a des raisons de supposer que ces tendances certainement inquiétantes ne sont, en réalité, que des réactions vaines et désespérées à un mouvement massif allant dans le sens opposé.

Car ce qui semble plutôt caractériser notre époque, c’est la généralisation du métissage, l’émergence un peu partout sur la planète de penseurs cosmopolites, de musiciens, d’écrivains, de plasticiens, de chercheurs, de sportifs et d’entrepreneurs nomades qui circulent sans problèmes entre les « cultures » du monde entier. L’effacement progressif des frontières nationales est un autre fait marquant de notre temps. Elles ont cessé d’être un obstacle déterminant dans les déplacements des personnes, même lorsqu’elles sont renforcées par des moyens militaires et une propagande xénophobe8.

Enfin, il est faux de dire que les problèmes d’identité culturelle sont les seuls qui comptent désormais.

Des études à très vaste échelle et sur de longues périodes montrent que les problèmes économiques et sociaux sont jugés plus importants9.

Ces mêmes études nous apprennent que, même dans le monde dit « musulman », l’urbanisation, les migrations, l’amélioration du bien-être matériel et du niveau d’éducation s’accompagnent d’un abandon des pratiques traditionnelles, religieuses y compris.

L’enquête Trajectoires et Origines de l’INED-INSEE effectuée récemment en France montre que le renforcement de la religiosité concerne 15 % des jeunes musulmans, tandis que 28 % s’estiment moins investis que leurs parents.

Le mouvement de fond, d’après cette enquête, est bien celui de la sécularisation10.

Commentant ces résultats, le sociodémographe Patrick Simon conclut : « Si l’on doit décrire une mobilité chez les jeunes descendants d’immigrés par rapport à leurs parents, on observe plus une désaffection du religieux qu’une radicalisation. Ce qui n’est pas contradictoire avec l’émergence de petits cercles radicalisés11. »

Quant aux aspirations à la démocratie, au respect des libertés individuelles, à l’égalité sexuelle, elles s’expriment universellement, même si elles ne bénéficient d’aucune publicité dans les pays qui les répriment sauvagement.

Si toutes ces hypothèses sont fondées, le « choc » des civilisations ne risque pas d’avoir lieu, parce que les civilisations à la Huntington, conçues comme des ensembles clos les uns aux autres, immuables et homogènes, n’existent pas12.

1. Je pense, entre autres, à Jean-François Billeter, d’après qui les affirmations de François Jullien sur la spécificité de la « pensée chinoise » seraient dénuées de fondement (Contre François Jullien, Paris, Allia, 2006), à Amartya Sen pour qui ni la liberté ni la démocratie ne sont des « inventions de l’Occident » (La démocratie des autres. Pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident, Paris, Payot, 2005) ou à Edward W. Saïd, qui dénonce les clichés sur l’« esprit arabe » ou la « montée de l’islam » (L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, trad. Catherine Malamoud, Points-Seuil, 2005, p. 8-19).

2. C’est dans cet esprit bienveillant que le courant dit « culturaliste » en ethnologie a développé ses thèses sur les « types de civilisations » : Ruth Benedict, Échantillons de civilisations (1934), trad. Raphaël Weill, Paris, Gallimard, 1967.

3. « Choc » (clash) et non « guerre » (war) des civilisations, comme je l’écris de façon imagée dans le titre de cet article : Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations (1996), trad. Jean-Luc Fidel et alii, Odile Jacob poches, 2000.

4. Ulrich Beck, Qu’est-ce que le cosmopolitisme ? (2004), trad. Aurélie Duthoo, Paris, Alto-Aubier, 2006.

5. Donald Clarke, « Shen Kui and his Three Questions », Chinese Law Prof Blog, 31 janvier 2015.

6. Huntington, Le Choc des civilisations, op. cit.

7. Adam Kuper, « L’illusion des cultures », entretien avec Nicolas Journet pour Sciences Humaines, no 113, février 2001.

8. Beck, Qu’est-ce que le cosmopolitisme ?, op. cit., p. 212-230.

9. Ali Rattansi, Multiculturalism. A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2011, p. 130-142.

10. INED-INSEE, Trajectoires et Origines. Enquête sur la diversité des populations en France, Premiers résultats, 2010, documents de travail 168 de l’équipe TeO coordonnée par Chris Beauchemin, Christelle Hamel, Patrick Simon, octobre 2010. Voir aussi Olivier Roy, « Le djihadisme est une révolte nihiliste », Le Monde, 25 novembre 2015.

11. Julia Pascal, « Dix ans après les émeutes, l’Islam irrigue la vie des cités », Le Monde, 30 octobre 2015.

12. Version largement modifiée d’un texte paru sous ce titre le 6 avril 2015 dans le blog LibéRation de Philo, libération.fr, repris dans Libération, 23 juillet 2015. Ce titre parodie, est-il besoin de le rappeler, celui que Jean Giraudoux donna à l’une de ses pièces les plus fameuses : La guerre de Troie n’aura pas lieu. Depuis, il a été choisi par plusieurs auteurs pour leurs livres ou articles. Il avait aussi été utilisé auparavant pour de nombreuses interventions. Je ne dirai donc pas qu’il est particulièrement original. Mais comme c’est un bien commun désormais et qu’il exprime très bien ce que j’ai voulu dire, je l’ai conservé dans ce livre.

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