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Monsieur et Madame Bewer

De
274 pages

Au moment où il entra dans la salle du fond du restaurant Dressel, la conversation, qui paraissait avoir été très animée à la table ronde des habitués, cessa subitement, et tous jetèrent un regard inquisiteur sur le nouveau venu. Les consommateurs qui ne font qu’entrer, boire, manger et s’en aller n’arrivaient presque jamais à cette petite salle, réservée aux gens de connaissance, aux dîneurs quotidiens. La simplicité et l’isolement en faisaient tout l’attrait.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Paul Lindau

Monsieur et Madame Bewer

LETTRE DE M. ÉMILE AUGIER A L’AUTEUR

Paris, 2 mars 1882.

MON CHER LINDAU,

J’ai lu avec un vif plaisir votre très remarquable roman, Monsieur et Madame Bewer. Quand je dis j’ai lu, je me flatte ; il faut dire : je me suis fait traduire ; vous connaissez mon ignorance en fait de langues vivantes. Quoi qu’il en soit, cette nouvelle œuvre m’a paru digne de ses aînées, et j’allais prendre la plume pour vous féliciter, quand j’ai reçu votre lettre.

On vous accuse, me dites-vous, d’avoir pris votre sujet dans le Mariage d’Olympe ? En vérité, mon étonnement est égal au vôtre. Votre talent devrait vous mettre à l’abri de toute accusation de ce genre ; mais, en outre, quel rapport y a-t-il entre les deux ouvrages ? Ce que j’ai pris à partie, c’est la manie de rédemption par l’amour, qui sévissait alors dans notre littérature, et par suite un peu dans nos mœurs.

J’ai eu soin de bien délimiter mon sujet dans ma première scène :

« Vous n’admettez donc pas de Madeleines repentantes, Monsieur le marquis ! — Si fait, mais au désert seulement. »

La suite de la pièce n’est que le développement de cette idée. Olympe a la nostalgie de la boue ! Elle est sur le point de se vendre pour une rivière de diamants, oubliant qu’elle a cent mille livres de rente. Enfin elle va franchir toutes les barrières pour retourner à son vice, quand un coup de pistolet la cloue sur le seuil conjugal.

Votre sujet, à vous, c’est la mésalliance, non plus celle de la naissance, mais celle de l’éducation, la véritable mésalliance moderne, la plus ineffaçable. Votre Kathi n’est pas une nature perverse, elle ne traîne pas derrière elle un passé qu’il faille racheter, elle reste honnête dans le mariage, comme elle l’a été probablement dans le célibat ; l’abîme qui la sépare de son mari, c’est l’inégalité morale et intellectuelle, sujet très profond, très moderne, auquel je peux vous dire que j’ai souvent songé et que je me promettais de traiter un jour, tant il me semblait peu défloré par le Mariage d’Olympe.

Ces derniers mots sont la plus complète réfutation de vos accusateurs. Laissez-les dire et poursuivez tranquillement votre route.

Je vous serre cordialement la main,

 

 

E. AUGIER.

PRÉFACE

J’écris cette préface à l’heure même où, sur le Niederwald, devant un parterre de rois, on inaugure, au bruit du canon, la gigantesque statue de la Germania, Germania mater ! Ce n’est pas ainsi que nous la rêvions, lorsqu’à vingt ans nous tournions nos regards du côté du Rhin pour apercevoir, à travers les brouillards du fleuve, la tête pensive et maigre de Schiller, et le front olympien du grand Gœthe. Nous l’aimions, cette Allemagne, parce qu’elle était pour nous la grande initiatrice des sciences, et que son esprit nous semblait nourri de la moelle de notre dix-huitième siècle français. C’est par Gœthe que nous était revenu le Neveu de Rameau de Diderot. La demeure de l’homme qui avait écrit Faust et que visitaient un à un, venant de France, des artistes comme David d’Angers et des écrivains comme Ampère, nous semblait un glorieux refuge, et comme un eldorado de la pensée. Peut-être le souvenir des causeries de Weimar durera-t-il plus longtemps que le bruit des cantates du Niederwald !

N’importe. Il me plaît de saluer un écrivain allemand, un littérateur prussien, à l’heure où il semble que les plus amers souvenirs se réveillent, et j’éprouve une satisfaction de lettré à me dire que l’art, les lettres, le rêve, sont supérieurs aux réalités les plus puissantes de la force. A l’heure où l’Allemagne et la France s’entrechoquaient, M. Paul Lindau, l’auteur de ce roman dont on publie aujourd’hui une édition française, écrivait un livre sur Molière et le génie de l’auteur du Misanthrope consolait ainsi, après deux siècles, les Gaulois vaincus en leur montrant que du moins les victoires intellectuelles sont imprescriptibles. Le Cid n’est pas effacé par Faust ; Faust subsiste en dépit de Ruy Blas. Et Ruy Blas vivra, toujours debout, malgré les chefs-d’œuvre de l’avenir, si la civilisation nouvelle, qui s’affirme par des cuirassés et des fusils-revolvers, laisse à nos neveux le temps de faire des chefs-d’œuvre.

Ce qui est inventé par le génie est conquis pour l’éternité. Les Iéna de la pensée n’ont heureusement pas de Sedan pour les faire oublier.

M. Paul Lindau, qui semble s’être voué en Allemagne à l’étude spéciale de notre littérature française, n’en est pas moins Allemand de toutes les fibres de son être et de son talent. Ce n’est pas moi qui lui en ferai un reproche. Le patriotisme en tous pays, surtout le patriotisme intelligent, généreux, point du tout greffé simplement sur la vanité nationale, est une vertu. Le vieux Béranger, qu’il est de mode de dédaigner et qui rêvait la sainte alliance des peuples, n’en écrivait pas moins avec raison :

J’aime qu’un Russe soit Russe
Et qu’un Anglais soit Anglais ;
Si l’on est Prussien en Prusse,
En France soyons Français.

M. Lindau est « Prussien en Prusse » ; mais il y honore et il y fait aimer la littérature française. C’est, à à ce titre, une physionomie de lettré qui nous paraît très particulièrement sympathique. La littérature de notre patrie n’a pas de plus chaud et de plus autorisé défenseur dans un pays où l’on serait volontiers porté à réagir contre nos idées. Après la mort de Schiller et de Gœthe, il y eut tout naturellement, en Allemagne, une réaction contre le goût français. La poésie sonna la charge à coups de clairon ; la lyre et l’épée s’unirent pour combattre. L’Allemagne voulait avoir une littérature purement allemande et elle avait raison. Les peuples ont tout à gagner en se nourrissant de leur propre fonds, de leurs chroniques, de leurs légendes, de leurs souvenirs. Mais il leur serait mauvais, périlleux et, pour tout dire, mortel, de ne pas apprendre à connaître ce qui s’écrit et se fait hors de chez eux. Nous avons longtemps vécu, tous tant que nous sommes, comme enfermés dans une sorte de muraille de la Chine. Madame de Staël, avec son livré trop fameux, Heine et Bœrne, par leurs écrits humouristiques, Philarète Chasles, par ses études pittoresques, et Saint-René Taillandier, par ses articles un peu froids mais savants, avaient beau nous avertir : la France ignorait l’Allemagne. Et, tout au contraire, l’Allemagne connaissait, étudiait la France jusqu’en ses détails, jusqu’en ses origines. Elle avait des chaires de littérature romane, de langue provençale, lorsque nous regardions, nous, le mouvement littéraire du félibrige comme une sorte de révolte de paysans méridionaux. Barbey d’Aurevilly, voyant arriver chez lui l’auteur de Mireille, regardait Mistral avec désillusion et lui disait, presque sévère : « En vérité, vous n’êtes donc point un pâtre ? »

Et ce goût des fouilles littéraires dans nos origines continue en Allemagne. Sans aller bien loin, hier, par exemple, un avocat de Vienne, M. Louis Weissel, qui a été longtemps le jurisconsulte attitré du Théâtre-Impérial, tombe malade. Les médecins lui ordonnent de quitter son étude et d’échanger le rude climat de la capitale autrichienne contre le soleil de la Provence. Que faire loin des dossiers et des procès ? M. Weissel prit un bon parti contre l’ennui qui ronge les malades, il se mit à étudier les légendes, la poésie, les lettres du beau pays où il a recouvré la santé, et il est revenu de là-bas avec un livré : la vieille et belle légende du Moine de Montaudon, traduite du provençal en excellents vers allemands. Le joyeux religieux qui suivait bien avant Béranger (c’est la légende provençale qui l’affirme) les préceptes du Dieu des bonnes gens, faisant chère lie, buvant sec et célébrant les belles filles du pays, revit en Autriche, grâce à la reconnaissance d’un convalescent lettré, et c’est à peine si nous savons, en France, que ce moine existe. Goudouli, le poète de Toulouse, doit être illustre au delà du Rhin, et on ne le connaît guère chez nous que sur les bords de la Garonne,

M. Paul Lindau s’est attaché, lui, à acclimater chez ses compatriotes, non pas la littérature provençale ou les œuvres de nos écrivains classiques, mais les modernes, la littérature contemporaine et, pour mieux préciser, l’esprit parisien. C’est à M. Lindau que M. Émile Augier doit en grande partie la popularité, et je dirai l’autorité dont il jouit en Allemagne. Critique, M. Lindau a étudié, avec un rare sentiment de l’art français, le théâtre de Dumas fils, de Sardou, d’Eugène Labiche, et je ne crois pas que nos auteurs comiques ou satiriques aient jamais été mieux jugés que par l’auteur berlinois. Lui-même faisant mentir le mot de W. Prescott, qui prétend que les Allemands, depuis Schlegel, n’excellent que dans la critique, a écrit, créé un théâtre d’une vitalité attirante, et qui, par le tour du dialogue, l’arrangement des scènes, la rapidité de l’action, le sentiment de la vie moderne, procède évidemment du théâtre parisien. C’est même, je crois, ce qui a dû assurer à Paul Lindau les prodigieux succès qu’il a obtenus avec ses comédies et ses drames. Il est moderne, essentiellement moderne. Il laisse à d’autres le soin de pasticher Shakspeare ; il est de son temps et étudie son temps. Un Succès, la plus populaire de ses comédies, est la mise en scène de la vie littéraire, avec ses fièvres mêmes, sur le théâtre, et si cette pièce gaie, charmante, pleine de brio et d’esprit, était un drame, Lindau aurait pu dire comme Gœthe, parlant de Werther, qu’il avait nourri cette œuvre « comme le pélican, avec le sang de son cœur ». Ce qui est certain, c’est qu’il l’a écrite avec tous les frémissements de ses nerfs. Léa encore est, comme Marie-Madeleine, une pièce essentiellement moderne, et l’auteur abordait, avec elle, une des redoutables questions de ce temps, la question sémitique. Il apportait sur la scène, à la façon de ce grand batailleur de Dumas fils, une thèse, il traitait, sur les planches, la question juive. Son courage lui valut un triomphe nouveau.

M. Paul Lindau a, comme son frère, qui fut attaché d’ambassade, passé plusieurs années de sa jeunesse à Paris ; voilà pourquoi il nous connaît si bien. Il a quarante-quatre ans, étant né le 3 juin 1839 à Magdebourg. Il est docteur, et il a voyagé un peu partout en Europe, comme chacun de nous devrait l’avoir fait. Il est en Amérique, à l’heure où j’écris. Journaliste en même temps qu’auteur dramatique, en 1878, il a fondé, après avoir dirigé la Gegenwart, une revue nouvelle, Nord et Sud, où sa critique et son activité se développent avec une intarissable verve de délicat et de psychologue brillant. C’est là qu’il a tour à tour étudié Victor Hugo, Augier, nos auteurs, nos comédies, nos livres. Il a dans tout son être, comme dit le Lexicon des écrivains de Bornmüller, une empreinte française. Dans ses articles, dans ses drames, dans ses livres, il apporte comme une grâce parisienne. Il n’a pas craint de paraître léger dans un pays qui vise à la gravité. Il est profond quand il lui plaît, mais sans avertir qu’il va l’être. Tous les genres lui, sont bons « hors le genre ennuyeux », c’est encore son biographe qui le dit, et pour caractériser cet ami de la littérature française qui, sauf la grande poésie, a tout abordé, on se sert tout naturellement, comme on le voit, d’une citation française.

J’ai peur de compromettre M. Paul Lindau auprès des Berlinois, mais enfin on n’a pas en vain publié comme lui un livre De Paris (1865), Molière (1872), Beaumarchais (1875), Alfred de Musset (1877), et ensuite deux volumes de littérature française contemporaine.

Tous les drames, toutes les comédies de Lindau sont célèbres en Allemagne : Marion, Marie-Madeleine, une Mission diplomatique, Diana, un Succès, Tante Thérèse, la Pomme de Discorde, la Comtesse Léa. Il le connaît, le théâtre, et le pratique en maître. Deux de ses livres, — parmi ses écrits divers, voyages, variétés littéraires, contes de fées modernes, lettres, Lettres désenchantées de Bayreuth, etc., — nous montrent, en déshabillé, la vie même du théâtre, avec ses fièvres, ses crises, ses joies, ses désillusions. Et qu’on devrait bien les traduire aussi, ces Lettres sans malice d’un habitant d’une petite ville, et le dernier ouvrage spirituel et mordant, Comment naît et comment meurt une comédie (1877). où M. Lindau nous conduit dans les coulisses pendant les répétitions, et nous fait assister aux angoisses d’un auteur joué ! Mais l’auteur de la Comtesse Léa est homme à rire de ces angoisses. Le théâtre lui plaît parce qu’on y respire un vent d’orage, et d’ailleurs il ne sait pas, l’heureux homme, ce que c’est qu’une comédie qui meurt. Il pourrait par expérience ajouter à son ouvrage un dernier chapitre : Comment une comédie devient centenaire.

Visiblement, dans ses œuvres comme dans sa personne même, l’auteur de Monsieur et Madame Bewer est taillé pour la lutte. Grand, blond, vigoureux et franc, il s’attaque, en littérature, à tous les sujets les plus vivants. Non pas qu’il déteste les œuvres classiques ; loin de là. Il a contribué à accélérer ce mouvement extraordinaire qui pousse aujourd’hui toute une école, ou du moins tout un groupe de littérateurs allemands, vers notre Molière absolument comme Auguste-Guillaume Schlegel, épris, ainsi qu’Herder, d’un rêve de littérature universelle, avait poussé ses contemporains vers Shakspeare. Et non seulement M. Lindau a consacre, comme je le disais, un excellent, un remarquable travail à Molière, mais il a écrit sur Alfred de Musset le livre le plus complet, le plus étudié, le plus profond que je connaisse. Je m’étonne de ne pas avoir déjà vu une telle étude, qui nous intéresse si vivement, traduite en français.

Du moins, si le critique et le dramaturge ne nous sont, en M. Lindau, connus encore que par le texte allemand, voici un roman qui, après avoir été traduit en français dans le feuilleton du Journal de Saint-Pétersbourg, où je l’ai lu, se représente — la traduction revue et corrigée, — devant le public de France. Monsieur et Madame Bewer est un roman simple et d’une émotion douce, mais tout à fait pénétrante, irrésistible. Point de gros événements : l’amour naïf d’un bon gros garçon, ignorant de la vie, pour une petite cabotine ; la déception succédant chez l’un et la lassitude chez l’autre au premier feu du caprice ; la séparation et les angoisses de la vie brisée accablant le mari, tandis que Kathi retourne tout naturellement à cette boue pailletée de clinquant dont elle avait la nostalgie. C’est tout, et c’est assez pour former le plus touchant et aussi le plus ironique des récits. La peinture des coulisses, le tableau du double Noël allemand, — le Noël de la comédienne opposé celui de la famille, — le départ de Bewer, tous ces tableaux sont autant de pages achevées et traitées sans fracas, avec cette mesure parfaite qui est l’art vrai.

Là encore je pourrais faire remarquer combien le romancier allemand a subi l’influence française. Elle semble avoir traversé un roman d’Alphonse Daudet, cette capricieuse petite Kathi. Il y a comme un reflet de nos recherches de vie moderne et de nos romans parisiens dans ce roman berlinois. L’auteur de Monsieur et Madame Bewer a d’ailleurs, comme son frère M. Rodolphe Lindau, étudié Paris avec talent et je me rappelle dans le volume de Toggenburg (1883), entre trois récits pleins d’humour et d’originalité dont l’un nous conte les tristesses et les malheurs d’une pauvre actrice de province (le théâtre ! toujours le théâtre !), certaine nouvelle où M. Paul Lindau nous donnait une curieuse figure de femme du second empire et un coin excellent de représentation à la Comédie-Française où réapparaissaient l’empereur, l’impératrice, Marie Royer, et où, dans la loge impériale, l’auteur nous esquissait son héroïne, une duchesse amie de l’impératrice Eugénie. Toujours « l’empreinte française ». Vraiment M. Paul Lindau pourrait être cité comme modèle à tant de nos auteurs qui abusent si étrangement non seulement de la langue française, mais de l’art, si français, de Lien composer un ouvrage. Cet art, M. Lindau le possède au suprême degré. Chez lui ni longueurs, ni digressions, ni peintures inutiles ; les personnages occupant toujours le premier plan ; les caractères passant avant les accessoires. Point de besoin maladif de raffiner et, comme dit Shakspeare, de dorer l’or pur et de parfumer la violette.

Il est assez piquant, en vérité, que ce soit un étranger qui nous rappelle et nous enseigne ces qualités toutes françaises. Oui, et voilà pourquoi la personnalité littéraire de M. Paul Lindau m’attire : il a mieux, conserve que beaucoup d’entre nous nos traditions nationales de clarté, d’intérêt et d’esprit. Ce qui caractérisera tristement, en effet, le mouvement littéraire de ces dernières années, dans le roman en particulier, c’est qu’un te] mouvement dont je ne méconnais point du tout la haute valeur, la puissance et la portée, aura, sous prétexte de se montrer scientifique, été surtout opposé au génie français. Le génie français, ce fut, c’était et c’est encore, Dieu merci, la vivacité, la clarté, l’esprit, l’alacrité joyeuses, l’absence de morgue et de pose, la netteté dans l’expression, la limpidité du style, l’éclair dans la pensée. Où sont toutes ces qualités rares, maintenant empêtrées dans les plis traînants des descriptions, courbées sous le poids des adjectifs, pédantesquement écrasées à coups de dictionnaires, alourdies d’une sorte d’ivresse de vin bleu ? Lorsqu’on établira le bilan des œuvres, des efforts de ce temps-ci, je crains bien que l’avenir ne soit sévère à ceux qui ont enluminé, empâté à la flamande ou hyperbolisé à l’italienne le leste et généreux génie qu’était l’esprit de France. Ceux-là seuls d’entre nous qui, ayant vécu à une époque difficile et troublée, seront amnistiés par les critiques à venir, ceux-là seuls pourront, sans rougir, répondre à ces questions redoutables : « Qu’as-tu fait pour redonner du coeur ou de la raison à ton pays ? Quelle somme de progrès as-tu apportée ? Quelle vertu as-tu célébrée ? Quel vice as-tu flétri ? Quelle consolation as-tu donnée ? Qu’as-tu aimé et travaillé à faire aimer, dans ce pauvre pays blessé que tu avais pour tâche de consoler et de guérir puisque, selon le mot de Victor Hugo, l’écrivain, comme le poète, a charge d’âme ? »

Je sais bien que la plupart de nos contemporains se soucient peu de l’avenir et ne font point de littérature pour la vallée de Josaphat. Mais il n’en est pas moins étrange que je rencontre la fidélité à notre littérature et comme le culte de l’esprit français chez un étranger, un Allemand, un Prussien, lorsqu’un si grand nombre des nôtres semblent travailler à déformer notre langue et à nier ou à torturer le génie même de notre pays.

Il faut donc lire Monsieur et Madame Bewer comme on lirait un « roman parisien ». J’y ai, pour ma part, pris un vif plaisir. Le frère de M. Paul Lindau, M. Rodolphe Lindau, écrivait naguère, en allemand, — après avoir publié lui-même en français chez Calmann-Lévy un recueil excellent de nouvelles exquises, — certain roman où le highlife parisien est fort joliment étudié et peint sur le vif sans exagération et sans surcharges. Cette mesure, encore un coup, je la retrouve aussi dans Monsieur et Madame Bewer, et je ne doute pas de l’accueil que doit rencontrer ce roman de la vie berlinoise auprès des lecteurs parisiens. Il me serait facile de trouver, dans les pages qui vont suivre, un texte à comparaisons narquoises. A ne juger Berlin que sur les chapitres discrètement naturalistes de M. Paul Lindau, il semblé pourtant que la ville de la petite Kathi ne soit pas si éloignée des folies de cette terrible « Babylone moderne » qui est Paris. Cela prouverait, tout au moins, que le vice est partout le vice. Mais je n’insisterai même pas volontiers là-dessus. Hélas ! il y a aussi des degrés dans le vice, on l’a dit depuis longtemps.

J’ai souvenance d’un petit fait qui m’a donné, depuis bien des années, à réfléchir.

C’était dans le cabinet d’un restaurant de Berlin, où allaient et venaient des filles. Le champagne semblait leur avoir monté à la tête et sans nul doute leur petit cerveau battait la campagne. Il y avait, à côté d’elles, des comédiens d’une troupe quelconque qui jouaient, je ne sais plus sur quel théâtre, la traduction d’une féerie française, la Chatte blanche, si ma mémoire ne me trompe pas. Tout ce monde riait, criait, assez librement, et jetait au plafond les propos d’après-souper.

« Voulez-vous voir quelque chose de curieux et d’effrayant ? » me dit alors mon ami Gaston Bérardi, qui connaît l’Allemagne comme il connaît le Japon et les Etats-Unis.

Il se mit alors au piano et, avec son talent de musicien hors de pair, il joua l’hymne allemand, le chant de guerre de la Sentinelle au Rhin.

Et tout aussitôt, comme transfigurées, frappées de quelque étincelle électrique, ces figurantes et ces filles, dès les premières mesures, se mirent debout et en chœur, avec les cabotins du petit théâtre, chantèrent — non pas en hurlant, comme chez nous — mais avec foi, les yeux quasi illuminés, une ivresse de patriotisme se mêlant à l’ébriété du vin, elles chantèrent la chanson de haine, oubliant tout, ce cabaret et ces débris de souper, pour ne penser qu’au cri de la patrie allemande.

Quand Bérardi eut fini, je crois que j’avais les larmes aux yeux, des larmes de douleur et de rage, car je ne me figurais pas, je l’avoue, non, je ne parvenais pas à m’imaginer les filles perdues de nos névroses parisiennes secouées ainsi et réveillées dans leur débauche par quelques notes d’un chant national, plaquées sur le piano d’un cabinet particulier. C’est là un spectacle tout allemand et qui m’a semblé, comme disait Bérardi, effrayant en effet.

Voilà qui m’empêche de trop insister sur ce côté « pervers » du roman berlinois. J’aurais peur que la petite Kathi ne me répondît par un couplet de « Die Wacht am Rhein ». Ces réveils-là font pardonner bien des choses.

J’ai dit tout ce que je pensais du publiciste distingué, très populaire dans son pays et dont mon ami Vereschagin, le peintre russe, passant par Berlin, me décrivait l’amabilité parfaite et l’intérieur tout artistique. M. Paul Lindau nous envoie comme une carte ce petit roman de Monsieur et Madame Bewer, qui ne donne qu’une idée incomplète de ce talent multiple, créateur et militant de dramaturge, de journaliste, de critique, de conteur, de voyageur, d’humouriste, talent toujours renouvelé, toujours entraînant, toujours amusant, ce qui n’est pas un mince mérite et qui fait songer à une sorte d’Alexandre Dumas allemand, mais d’un Dumas père qui, à Paris, aurait fait la connaissance de Dumas fils.

Ce qui est vrai, du reste. J’ajouterai un dernier mot qui honore M. Paul Lindau. C’est lui qui a pris en main la cause de nos auteurs français pillés par les impresari et trahis par les traducteurs. Il a revendiqué leurs droits, gagné leur procès et, prêchant d’exemple, traduit lui-même Dumas et Augier. Ce n’est pas lui qui, dans la Contagion, eût, comme l’a fait, traduit « le martyr de Sainte-Hélène » par « le martyre d’Hélène la sainte ». Il a gagné la cause de notre grand théâtre moderne devant ses compatriotes. Tout cela constitue une vaillante existence de lettré et de lutteur, d’homme de théâtre et de publiciste qui rappelle les entreprises et l’activité d’un Beaumarchais, avec l’honnêteté en plus, le grand aïeul que M. Lindau a étudié en admirateur et en respectueux disciple. Et comme Beaumarchais, ou plutôt comme Dumas père, l’auteur de Monsieur et Madame Bewer, que tant de travaux, d’affaires et de voyages ne harassent point, peut dire, avec sa verve habituelle : « Si ce que je fais est amusant, cela tient à ce que je me porte bien. »