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Nabokov et sa Lolita

De
71 pages

Cette analyse sensible et clairvoyante de l'oeuvre majeure de Nabokov, "Lolita", pose la question fondamentale du lecteur et de la lecture.


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« un endroit où aller » NABOKOV ET SA LOLITA
Traduit du russe par Cécile Térouanne “Il est des livres qui tout entiers demeurent sous leur couverture, s'y tiennent et n'en sortent point. Il en est d'autres qui n'y trouvent pas leur place, co mme s'ils en débordaient, ils passent des années à nos côtés, nous transforment, transforment notre conscience. Il est enfin un troisième type de livres, ceux qui marquent la conscience (et le mode de vie) de toute une génération littéraire, et laissent leur empreinte sur le siècle. Leur « corps » tient sur une étagère, mais leur « âme » emplit l'air qui nous entoure. Nous respirons ces livres, ils nous habitent.” N. B
1965
Née à Saint-Pétersbourg en 1901, exilée en France en 1925, émigrée aux Etats-Unis en 1950, Nina Berberova est morte à Philadelphie en 1993. Toute son œuvre est éditée chez Actes-Sud.
DU M ÊM E AUTEUR
L'ACCOMPAGNATRICE,1985. LE LAQUAIS ET LA PUTAIN,1986. ASTACHEV A PARIS,1988. LE ROSEAU RÉVOLTÉ,1988. LA RÉSURRECTION DE MOZART,1989. LE MAL NOIR,1989. DE CAPE ET DE LARMES,1990. A LA MÉMOIRE DE SCHLIEMANN,1991. ROQUENVAL,1991. CHRONIQUES DE BILLANCOURT,1992. OÙ IL N'EST PAS QUESTION D'AMOUR,1993. LA SOUVERAINE,1994. LES DAMES DE SAINT-PÉTERSBOURG,1995. ZOÏA ANDRÉEVNA,1995. LE LIVRE DU BONHEUR,1996. TCHAÏKOVSKI,1987. HISTOIRE DE LA BARONNE BOUDBERG,1988. C'EST MOI QUI SOULIGNE,1989. BORODINE,1989. L'AFFAIRE KRAVTCHENKO,1990. e LES FRANCS-MAÇONS RUSSES DU XX SIÈCLE,1990 (coédition Noir sur Blanc). ALEXANDRE BLOK ET SON TEMPS,1991. Titre original : Nabokof i jevo Lolita © ACTES SUD, 1996 ISBN 978-2-330-09229-0
NINA BERBEROVA
NABOKOV ET SA LOLITA
traduit du russe par Cécile Térouanne
1
L EST DES LIVRES QUI TOUT ENTIERS demeurent sous leur couverture, s'y tiennent et n'en I sortent point. Il en est d'autres qui n'y trouvent pas leur place, comme s'ils en débordaient, ils passent des années à nos côtés, nous transforment, transforment notre conscience. Il est enfin un troisième type de livres, ceux qui marquent la conscience (et le mode de vie) de toute une génération littéraire, et laissent leur empreinte sur le siècle. Leur “corps” tient sur une étagère, mais leur “âme” emplit l'air qui nous entoure. Nous respirons ces livres, ils nous habitent. Nul ne les ignore – écrits e e e aux XIX , XVIII , XVII siècles ou il y a mille ans de cela, ils sont avec nous. Notre époque aussi produit de tels livres, et les hommes nés avec ce siècle (ou qui ont vieilli avec lui) se sont épanouis grâce à eux, s'en nourrissent et les aiment. e La littérature que le XX siècle nous a donnée se distingue de tout ce qui a été écrit auparavant par quatre éléments qui désormais ont leur place dans le “système périodique des éléments littéraires”. Les grandes œuvres contemporaines ne sont pas toujo urs basées sur ces quatre éléments réunis, il arrive que le style, la méthode ou le fondement de l'ouvrage ne fassent appel qu'à trois d'entre eux, tandis que le quatrième est seulement mentionné. Mais qu'il n'y ait aucun des quatre, et le livre, indépendamment de ses qualités ou de ses défauts, bascule dans le temps, tombe dans le passé et non e dans le futur ; on pourrait dire qu'il n'est de grande œuvre au XX siècle hors de ces quatre éléments, conditionsine qua nond'une littérature nouvelle. On repère certes ces quatre éléments – l'intuition d'un monde disloqué, l'ouverture des vannes du subconscient, le flux ininterrompu de la conscience et la nouvelle poétique issue du symbolisme – dans des œuvres des siècles passés, mais à un degré minime, car leur traitement s'y réduit à quelques notations. L'intuition d'un monde disloqué est par exemple présente chez Dostoïevski, non seulement dans ses romans mais aus si dans certaines pages duJournal d'un 1 écrivain; dans laConfession de Nikolaï Stavroguine, l'écrivain a recours au procédé de l'ouverture des “vannes” du subconscient, faisant au total preu ve d'une maîtrise dans leur maniement égale à celle dont Cervantes avait déjà témoigné. Dans leTristram Shandy de Stern, on peut voir des e tentatives, que l'on retrouvera plus tard chez les grands romanciers français et russes du XIX siècle, pour rendre le flux ininterrompu de la conscience. L'exemple le plus proche de nous est celui du processus mental d'Anna Karénine pendant son dernier trajet en calèche, avec l'inoubliable épisode du “coiffeur Tioutkine”. Dans un certain sens, Stri ndberg, une fois ouvertes les “vannes” du subconscient, n'a visiblement plus jamais éprouvé le besoin de les refermer. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il n'a pas vieilli, à l'inverse d'Ibsen, qui a passé sa vie assis derrière son “rideau de fer”, sans jamais soupçonner qu'il y eût moyen de le contourner et de venir s'exprimer devant. A l'inverse, remplaçant les formes périmées du classicisme, du romantisme et du réalisme (le symbolisme ayant finalement eu pour fonction de les réduire en cendr es, afin que renaisse le phénix), la nouvelle poétique est un pur produit de notre époque, ce qui est naturel : simple ébauche dans les premières années du siècle, elle devint sensible au milieu des années dix, et fut comprise et estimée à sa juste valeur à la fin des années vingt. Sa trajectoire correspond en partie aux mutations effectuées dans le même temps par la peinture et la musique. Si nous étudions dans les œuvres de Nabokov (sur un e durée de trente ans) l'apparition, la croissance et le développement des quatre éléments littéraires que nous avons cités, nous sommes d'emblée frappés par l'harmonie qui accompagne ce processus chez lui. L'intuition d'un monde disloqué transparaît timidement dans ses premières tentatives pour rendre le flux ininterrompu de la conscience, en même temps que l'on sent une main jeune, maladroite mais déjà ferme, ouvrir les “vannes” du subconscient ; simultanément, à la base du processus de création, on sent dans le rythme, les sonorités et le ton de l'œuvre, poindre cette nouvelle poétique, et le phénix à peine couvert de son
plumage bat déjà des ailes. Les “livres de jeunesse” de Nabokov, parmi lesquelsLa Défense Loujine e tL'Exploitles meilleurs, ont abouti au tournant de 1930 , date de composition du sont Guetteur. Dans ce récit, Nabokov atteint la maturité, et dès lors s'ouvre devant lui le destin d'un des plus grands 2 écrivains de notre temps . Le Guetteurprécisément la fin de la jeunesse et le déb ut de la maturité : les quatre marque éléments y prennent une signification immense, sans parler de l'apparition de méthodes littéraires propres à Nabokov, ni des procédés qu'il élabore dé jà et dont nous traiterons plus loin. Cette maturité lui a permis de se libérer des vieux canons qu'il respectait jusqu'alors avec brio et talent ; certains acquis de sa nature originelle, si l'on peut dire, ont été surmontés. Et c'est ainsi que, dans les années trente, surgit dans la littérature russe, avec la force libre d'une imagination puissante, mû par un talent profondément personnel, un flot structuré d'œuvres pleines d'esprit, de goût, de style, qui nous entraînait dans l'univers de cet écrivain, uni vers vaste et accueillant, complexe et haut en couleur. Le charme des premiers romans de Nabokov n'est pas diminué par les œuvres de la maturité. La touffeur et le soleil moite deL'Exploit, l'audace et la fougue deLa Défense Loujinedemeurent, bien entendu, aujourd'hui encore. MaisLe Guetteurmarque un changement radical dans le calibre des œuvres, qui désormais débordent de leur couverture. DuGuetteuràLa Méprise,et deLa Mépriseà Invitation au supplice,tel fut le parcours de Nabokov. La Seconde Guerre mondiale le contraignit à quitter l'Europe pour l'Amérique. 1952 vit la sortie duDon,écrit pendant la période parisienne. Invitation au supplice, c'est plus pur. Tous lesl'intuition d'un monde disloqué, au sens le cauchemars et toutes les visions éclatées de ses travaux précédents se recoupent ici, les vannes sont ouvertes, il n'est pas un recoin que le lecteur ignore, Nabokov a la maîtrise de tous ses moyens, ceux d'avant et ceux qu'il crée, flux ininterrompu de la conscience et entourage infernal du héros ne font qu'un. Il n'y a pas pour autant rupture de la ligne poétique dans cet enfer, elle ne cesse d'accompagner Nabokov, même là, soulignant des détails étranges, délicieux par leur charme naturel. Comme si ce monde disloqué bruissait de jardins, embaumait de fleurs... La force entière du livre réside dans ce mélange de beauté et d'horreur. Nabokov a longtemps tourné autour de sa propre incarnation, et semble avoir eu des années durant l'intention d'écrire un roman dont le “héros” serait le poète ou l'écrivain.L'Exploitparaît amorcer une telle voie, on aurait pu imaginer que cela prît forme dansLa Méprise,sous l'angle du grotesque, 3 et, dansInvitation au supplice,à la manière d'une tragédie personnelle. V.F. Khodassévitch avait eu 4 cette prophétie en 1937 : “Un de ces jours, Sirine (Nabokov ) s'accordera toute liberté et nous fera cadeau d'une figuration impitoyablement satirique de l'écrivain.” De telle sorte queLe Don n'avait rien d'inattendu. Ce qui le fut, en revanche, c'est la multiplicité des plans, la richesse des thèmes et le libre cours de la narration de ce roman, où s'exprimaient avec une telle force les dons de Nabokov : l'ironie, la satire (faisant écho àLa Défense Loujine), le talent poétique (rappelantL'Exploit), la perception d'un monde en décomposition (comme dansInvitation au supplice),la mémoire (de la Russie) et la connaissance de soi, de son propre processus de création.