//img.uscri.be/pth/e5ba0e06c9218b860a2d9c12cbc5eff373088b1d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Notes d'un journaliste - Vie, littérature, théâtre

De
447 pages

6 mai 1885.

La femme de Paris aura préoccupé, cette année, les auteurs dramatiques qui veulent mettre de la philosophie entre cour et jardin, et les peintres qui essayent do faire ce la zoologie morale avec des traits et de la couleur. M. Henri Becque publie l’œuvre de fine analyse qui fut si bien refusée au Théâtre Français et si mal jouée à la Renaissance. M. James Tissot exposa une suite do quinze tableaux très renseignants sur la féminin épars entre le rond-point des Champs Elysées et le parc de Versailles.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Gustave Geffroy

Notes d'un journaliste

Vie, littérature, théâtre

A GEORGES CLEMANCEAU

 

 

Ces essais littéraires sont dédiés à l’homme qui a mis ses convictions de philosophe et son talent de politique au service de l’Humanité. Il y trouvera peut-être trace de cette pitié sociale, aujourd’hui éprouvée par les artistes, qui font de l’Histoire avec le Roman, et par les journalistes, qui sont les obscurs historiens de la vie de tous les jours. Qu’il accepte ces pages avec leurs indications, leurs tâtonnements, et aussi leurs insistances. C’est à lui, d’ailleurs, qu’elles doivent d’avoir paru dans ce journal La Justice où la pensée est libre, où l’expression n’est pas contrôlée. En même temps qu’un hommage intellectuel, qu’il reçoive donc ici le témoignage de la grande reconnaissance et de la profonde affection de

 

son collaborateur et ami

 

 

GUSTAVE GEFFROY.

VIE

POUR LA VÉRITÉ

I

La Parisienne

6 mai 1885.

La femme de Paris aura préoccupé, cette année, les auteurs dramatiques qui veulent mettre de la philosophie entre cour et jardin, et les peintres qui essayent do faire ce la zoologie morale avec des traits et de la couleur. M. Henri Becque publie l’œuvre de fine analyse qui fut si bien refusée au Théâtre Français et si mal jouée à la Renaissance. M. James Tissot exposa une suite do quinze tableaux très renseignants sur la féminin épars entre le rond-point des Champs Elysées et le parc de Versailles. L’écrivains et l’artiste sont tous deux très affirmatifs. « La Parisienne, » dit l’un. « La Femme à Paris, » dit l’autre. Certes, il y a dans ces toiles des élégances et des mystères de notre ville, et dans cette pièce, de la malice tranquille et de la sensualilé gourmande de nos bourgeoises. La généralisation peinte n’est-elle pas pourtant appuyée de documents trop restreints ? La comédie, qui pourrait se résumer en une trentaine de maximes justes de tous temps et sous toutes les latitudes, no dépasse-t-elle pas l’étude locale pour arriver jusqu’à la « Femme, » jusqu’au « ménage ? » Avons-nous, avec la brochure dans notre bibliothèque, et les gravures des tableaux dans nos cartons, une Parisienne capable de représenter la race dans toutes ses variétés ethnologiques, avec tous ses nuancements psychiques ?

En toute sincérité, non.

il y a eu erreur de titre chez l’auteur dramatique, et le peintre a trop accepté la légende parisienne mise en circulation par les intéressés. La femme qui vit tranquillement dans un adultère régulièrement administré, partageant sa personne et sa sympathie entre un mari satisfait et un amant dont les inquiétudes donnent une apparence dramatique à la banalité amoureuse, — la femme qui ajoute à ce programme, ordinaire comme un menu commandé par un pot-au-feu, l’addition des caprices calculés, des toquades sans trouble, des amours rencontrés et subis, — cette femme-là vit aussi bien dans l’atmosphère silencieuse d’une petite ville mêlée de vergers et de champs que dans la rue bruyante d’une capitale. Et les traînées des toilettes à tapages, les brusques apparitions de modes nouvelles, les conversations tenues à voix hautes dans les lieux publics, les scirées à intrigues et les soupers à champagne, les enthousiasmes au Cirque Molicr et les déjeuners chez Ledoyen, les maquillages de l’Hippodrome et les mises en scène de la politique mondaine, — tout cela, c’est le boniment sur le pas de la porte, ce n’est pas la vraie pièce, c’est le décor trompe-l’œil, ce n’est pas la vérité deschoses, c’est le masque, ce n’est pas le visage, — ce n’est pas Paris, c’est le Tout-Paris. Le peintre a d’ailleurs indiqué qu’il n’était pas la première dupe, en faisant défiler, au milieu des basses adulations et des charnels hommages d’hommes du monde essoufflés, la mince, noire, stupéfiante effigie de celle qu’il proclame « la plus jolie femme de Paris. » Il pourrait bien y avoir une curiosité sceptique chez cet iconographe, une raillerie sous tous ces étalages.

Pourrait-on, véritablement, le prétendre avec sérieux, que c’est la Parisienne, ce mannequin à esprit grêle et à passions malades qui promène avec une puérile et comique gravité les fantaisies costumières des tailleurs pour dames. C’est la Parisienne comme le boulevard est Paris, comme le café de Madrid est le centre du monde, en vertu d’une convention passée par quelques-uns et imposée aux autres par une publicité à grand spéciale. Il a été décidé que la poupée qui coiffe des chapeaux à cinq étages, qui met des gants longs comme des bas, qui rembourre sa robe de foin et de copeaux, était l’héritière de tout l’esprit du XVIIIe siècle, la dépositaire de tous les sentiments sataniques découverts par la littérature. Et tout le monde l’a cru. Une femme de trente-cinq ans ne peut plus prendre la physionomie songeuse qui convient à l’évocation d’une note de modiste, sans qu’aussitôt il ne soit question d’irrémédiable et d’inconnu, de sphinx et d’énigme. Cette réclame sans mesure à des fatalités sans existence crée le romanesque et l’hallucination. Des pensées vides et des cœurs fermés en arrivent à s’imposer par des racontars de salons et des notes de journaux. Un menu de dîner par ci, une description de toilette par là, une citation à propos d’une première représentation ou d’un vernissage, d’une séance à l’Académie ou d’une exécution capitale, d’une soirée dansante ou d’une villégiature, une apparition dans un gala ou un bal blanc, et vous voilà, Madame, sacrée et couronnée Parisienne. Que vous veniez de la Roumanie ou de la Corrèze, du Brésil ou des Flandres, que vous ayez été élevée dans l’ombre moisie d’une boutique provinciale ou dans une maison de banque internationale, que vous ne compreniez rien aux livres que vous lisez, à la peinture que vous regardez, à la musique que vous entendez, peu importe. Vous représentez Paris, on vous l’a dit, et vous le croyez. Le rôle n’est d’ailleurs pas difficile à tenir. Continuez seulement d’aller dans les endroits où l’on est regardée, à envoyer des billets aux reporters, à changer de robes trois fois par jour. En vérité, il n’en faut pas plus. Nul besoin de vous inquiéter de l’art et du goût parisien tant célébrés : on vous garnira de tous les faux bibelots et tout le faux japonais nécessaires, on vous habillera à l’anglaise ou à l’américaine sans que vous ayez à intervenir. Nul besoin non plus de connaître la ville sur laquelle vous régnez : on vous dira où il faut aller. Les Parisiennes comme vous sont, par moments, déportées en masse, et Paris n’est plus dans Paris, il est dans un village grouillant, asphalté, éclairé au gaz, au bord de la mer, il est dans un château où l’on joue l’insipide proverbe, où l’on récite l’odieux monologue.

... Vraiment, il prend l’envie de charbonner un violent crayon véridique à côté de cette aquarelle délavée, de faire surgir, en face de l’être factice fabriqué par la mode, — celle dont on ne parle pas, la vraie Parisienne de Paris.

 

La Parisienne, la seule, elle n’est pas en question dans la chronique, c’est tout au plus si on la cite dans les faits divers ; elle peut forcer la Gazette des Tribunaux à lui donner une place, elle ne fera pas autrement s’occuper d’elle les historiens au jour le jour épris des charmes frelatés et des distinctions convenues. Celle-là, c’est la première venue, la passante qui fait tous les jours le même chemin, qui sort à peine de la ville où elle est née, du quartier où elle s’occupe, de la rue qu’elle habite. C’est la Parisienne autochtone, et vous ne la trouverez jamais ni à Deauville, ni au Mont-Dore, ni même place de la Concorde, ni au bois de Boulogne. Elle est restée habitante des vieux quartiers et des faubourgs, et les rues où elle se tient sont battues comme des flots par le flot provincial. On no la trouve plus guère à Montmartre envahi par le cabotinage artistique ; elle séjourne encore tenacement entre la Chapelle et Ménilmontant, dans le quartier du Temple, autour les Gobelins, à Grenelle. La voici, c’est elle qui monte la chaussée, avec sa physionomie do chlorotique réveillée par ses yeux chercheurs, de couleur indécise ; elle a les pieds dans des bottines étroites, et rien sur la tête ; ses cheveux lui tombent dans le dos, comme une floche de soie ; un ruban écarlate comme un coquelicot, ou bleu comme un bleuet, met du tapage ou de la sentimentalité sur sa personne. C’est cette petite, la mode de Paris. C’est elle qui a placé ce ruban, inventé cette coiffure, qui a taillé et cousu cette robe, plissé ce corsage. Elle sait bien ce que produit l’assemblage de deux couleurs, elle sait bien harmonier son teint avec une étoffe, et le chiffon dont elle enveloppe la grâce malgre de son corps est mieux inventé que les plus compliqués harnachements. Et c’est aussi, cette petite, l’esprit de Paris. Si on ne lui a pas donné de conseils pour s’habiller, on ne lui a pas non plus inspiré les paroles qu’elle débite en chemin. La voix est aiguë, et la gaîté ricane trop haut ; du mauvais goût et de la discordance, il y en a ; des « vous savez, » des « oui, alors, » des « pour sûr, » encombrent les phrases. Mais le mot a aussi un son franc, et la répartie file comme une flêche ; le monsieur qui se montre trop est bientôt « remise ; » un coup d’œil l’a vite dévisagé, une exclamation l’a vite étiqueté. Et le jacasseînent continue, un jacassement où défilent, sur le mode gai, toutes les tristesses de la vie de l’ouvrière.

C’est ce qui domine chez ces fillettes, une indifférence sardonique, un va-te-faire-fiche à toutes les préoccupations, un besoin de danser devant tous les buffets vides, un désir do joies bruyantes, de coquetteries exaspérées, do plaisirs irritants comme des vinaigres et des poivres longs. Elles aiment, avec toutes les bétises qui les font pleurer, toutes les gaudrioles qui les chatouillent ; le feuilleton qu’elles lisent dans leur journal et la romance qu’elles apprennent dans un cahier de chansons les consolent des vêtements trop lourds ou trop légers, de ce qu’elles mangent et de ce qu’elles boivent, de leur famille qui les engueule et de leurs amoureux qui les lâchent. Elles ne connaissent guère d’autres festins qu’un cornet de frites ou une glace à un sou ; leurs villégiatures se font à Vincennes, pendant les après-midi brûlées de juillet, au milieu des écailles d’huîtres, des tessons de bouteilles et des papiers graisseux ; leurs « raouts » et leurs « redoutes, » c’est un litre ou avec de sales voyous ou de prétentieux calicots, pendant un entr’acte au théâtre de Belleville, ou entre deux mazurkas, chez Debray ou chez Colbus. Tout ce qu’elles peuvent avoir de goût pour les courses se résout en une tournée de chevaux de bois ; elles adorent frissonner au drame et elles savent rire doucement à la comédie ; elles ont de la sympathie pour les orgues de Barbarie et elles accompagnent avec conviction les refrains chantés en plein air. Elles soufflent dans leurs doigts en hiver, et elles s’asseyent au bord des trottoirs en été. Elles sont un peu les sœurs des moineaux des rues : elles s’égayent de tous les rayons de soleil et prennent leur parti de toutes les boues.

Comment elles finissent, les pauvres lamentables ? Est-ce qu’on sait ? la mort les prend ou l’amour les perd. La fluxion de poitrine les emporte, le trottoir les retient, ou la maternité les assomme. L’apprentissage sensuel avait d’abord paru drôle, quand les ébats commencés à l’hôtel garni se continuaient dans la luzerne des fortifications, et la gosse dont on venait de tuer la virginité trouvait plaisant de dire qu’elle sortait « d’en donner une séance. » Mais les mines évaporées cessent à l’hôpital, dans les couvents de prostituées, dans le ménage dur à tenir.

 

Elle nous a mené loin du théâtre bourgeois et de la peinture mondaine, la fille de Paris !

II

Communiantes

5 juillet 1883.

Toute cette quinzaine passée, les communiants et les communiantes se sont hâtés vers les églises, appelés par les carillons qui font comme un chœur de commères jacassières dans les clochers. On les a vus défiler le long des maisons, dans le rayon de soleil qui luit entre deux averses d’été. Les garçons, raides, noirs, dignes ; — les filles, blanches, nuageuses, pensives. Les petits sacs brodés de perles se balançaient au bout des doigts menus, gantés do peau glacée ; les petits pieds marchaient vite ; un bout de profil dépassait la coiffe. Et qùand la cloche se ralentissait, comme égosillée et lasse — ou quand un nuage gris s’avançait sur le soleil — tout le petit monde prenait une course qui faisait au porche comme un afflux de vagues de mousseline, que suivait la lourde flottille des mamans tout engoncées dans le cachemire et la soie des grands jours.

Ce ne sont pas les communiants qu’il faut regarder. Les jeunes bonshommes de douze ans n’ont, ce jour-là, dans les vestons, les redingotes et les gilets piqués, que l’allure et la carrure des farauds garçons d’honneur qu’ils seront plus tard. Frisés et gommés, odorant les vinaigres des coiffeurs, faisant crier leurs premiers souliers vernis, le coude en dehors pour que reluisent les franges de leur brassard — il ne s’agit pour eux que d’un endimanchement supérieur. A les voir, on croit assister à la mise en marche des mannequins de première communion des magasins de nouveautés, — les mannequins complets, avec la frisure, les souliers vernis, le brassard, le cierge, et le regard naïf, et la pâleur dévote.

Ce ne sont pas non plus les fillettes des quartiers riches qu’il faut observer descendre do voiture aux grilles de la Madeleine ou de Saint-Philippe-du-Roule. Les petites mondaines de douze ans sont déjà aux mains des couturiers, et avec le costume, a été fournie la manière de le porter. L’abaissement des paupières est en rapport avec le bas do soie qu’on laisse entrevoir. L’extase religieuse permise est en mélange avec le commencement de coquetterie recommandé. L’enfant tout en perles et en broderies, tout soie et tout satin, n’accomplit là quo la naturelle transition entre la dernière poupée et le premier bal. On communiera, on renouvellera, — et on dansera.

C’est au faubourg qu’il faut so mettre sur le passage des communiantes ; c’est sur le visage des petites pauvres qu’il faut écarter les longs voiles pour chercher la rose d’une pudeur et le frisson d’une émotion.

Les figures rondes, ovales, anguleuses, apparaissent, dans le tour de tête du bonnet ruché, minces et rigides comme celle des saintes hypnotisées des tableaux de primitifs. Pâleurs d’anémies, empourprements de fièvre, taches de rousseurs, fatigues précoces, ennuis d’enfance, il semble que tout cela s’atténue et s’efface dans les ombres blanches et les transparentes étoffes. La bouche est sérieuse et ne sourit même pas ; les yeux regardent sans voir comme ceux des saintes Thérèses. La marche se fait sans bruit, comme un envolement qui sauterait par dessus les pavés sales et les flaques d’eau ; agile comme un oiseau, craintif comme une hermine, le nuage blanc file tout droit sans s’arrêter aux boutiques, sans remarquer un passant ; on l’a à peine vu, qu’il a passé, qu’il a effleuré le parvis, qu’il est entré dans la nef obscurcie d’encens, reluisante d’ors, bruyante de sons. Et maintenant, la petite est agenouillée, murmurant des prières qu’elle ignore, lisant des phrases qu’elle ne comprend pas ; elle se relève, elle s’assied, elle marche dans la procession de ses compagnes, un cierge à la main ; elle va vers l’autel, elle fait tous les mouvements ordonnés, ferme les yeux, ouvre la bouche, retourne à sa place avec sa main sur son cœur naissant.

Elle voit tout le défilé, écoute tout le latin qui s’enfle en grandes phrases jusqu’aux voûtes, traverse la nef, et descend les degrés pendant que l’orgue s’exalte et tonne de tous ses tuyaux. L’après-midi, sitôt le déjeuner où toutes les attentions, tous les attendrissements, toutes les tendresses auront été à elles, elle retournera dans l’église parfumée pour une nouvelle fête, et un évêque arménien aux yeux longs et à la grande barbe passera sur sa joue deux doigts où reluit l’éclat violet d’une améthyste.

Ce sera tout, et pourtant le soir, avant de s’endormir dans son étroite couchette, peut-être la petite fille croira-t-elle avoir passé une journée d’extase divine et avoir goûté un ravissement qu’elle ne retrouvera jamais — jamais plus.

Est-ce mysticisme, ce trouble héréditaire de la communion que se transmettent les femmes avec les fatalités physiologiques de leurs infirmités sexuelles ? C’est possible. Les maladies mentales des siècles de foi peuvent avoir de ces aboutissements dans le nôtre ; il peut se trouver encore dans l’air intellectuel que notre esprit respire un peu du rouge amour des crucifiées et des stigmatisées pour le pâle dieu du Calvaire. Mais ce sont là cas spéciaux, vite reconnus et classés. Ce n’est pas la seule cause qui fait prosterner devant l’autel les rargs de fillettes, sous les regards attendris des mères indifférentes et des pères libre-penseurs.

On ne croit plus, mais l’idéal ancien tient encore la place. L’enfant désapprendra vite le catéchisme qu’elle n’a su que du bout des lèvres ; le père fait partie des sociétés où l’on se met une grappe d’immortelles rouges à la boutonnière. N’importe ! ce père veut que cette enfant marche devant lui dans le blanc costume du rite catholique romain ; et pour l’accompagner, il remettra le vêtement de drap noir de ses noces, et il passera sur ses dures mains des gants de filoselle. Habitude, pli du cerveau, obéissance mécanique de la chair ! Allons-y, bonne femme, donne-moi le bras et entrons à l’église ! On blaguera le curé en sortant, en déjeunant avec les camarades.

Peur la petite fille, avec ces raisons, il en est d’autres, et il semble qu’en son inconscience, elle les pressente, tant elle reste grave toute cette journée. C’est un temps d’arrêt dans sa vie. C’est une royauté bien à elle, qui durera un tour de cadran, et que personne ne lui disputera. Aussi, elle est comme changée, des pieds à la tête, et d’idées aussi. Elle marche lentement, avec une grâce subitement éclose, dans une atmosphère supéricure dont la découverte est une surprise. Il la lui faut complète, cette fête, avec tous les bibelots et toutes les fanfreluches des magasins ; un pli se creusera à son front s’il lui faut mettre des bottines noires qui devront servir ensuite à ses courses besogneuses. Non, non, elle veut être toute blanche, depuis le ruban de ses cheveux jusqu’à la pointe de ses souliers.

Et jamais plus le beau costume ne devra être remis. Qui sait, peut-être ce mariage, ce mariage blanc et fleuri auquel la petite fille pense tout le temps ce jour-là — peut-être ce mariage n’aura-t-il jamais lieu — peut-être jamais elle ne sera revêtue par la femme, la blanche robe de l’enfant — et peut-être la virginité est-elle enterrée à jamais dans la jupe de mousseline et dans le voile de tulle. Ce qu’il y a de sûr, c’est que c’était l’école communale hier, et que c’est l’apprentissage demain — c’est qu’on va se remettre à être mal vêtue, à manger mal, à travailler trop, à être grondée, à être battue.

Voilà pourquoi peut-être la mère est songeuse devant ces cérémonies de la communion qui ressemblent aux dernières amabilités faites par la vie. Voilà pourquoi sans doute, c’est là une heure parfumée, lumineuse et musicale qui sonnera longtemps dans la jeune tête de la fillette - - et dont elle aura l’attendrissant ressouvenir quand elle se hâtera, à son tour, autour d’une autre communiante de douze ans, née d’elle, et où elle croira, la pauvre ancienne ! retrouver son portrait à jamais défunt.

III

Démolitions

10 mai 1885.

Rue des Filles-Dieu, le pic descelle les fondations, la pioche abat les murs. Les massifs tombereaux attelés de lourds limousins emportent les pierres tachées de la crasse, du vin et du sang de la misère et de la prostitution. A chaque pan abattu, le vent disperse une fade odeur de chair et une aigreur de parfums à bas prix, la lumière du pâle soleil de mai tremble sur les alcôves salies. Il ne restera plus rien bientôt de la situation paisiblement constatée, en 1883, par M. Mesureur, dans un rapport au conseil municipal : « Une scierie mécanique, des ateliers de menuiserie, de serrurerie, des débits de vins, des buvettes borgnes, où le commerce de la prostitution s’exerce ostensiblement en plein jour, sans aucune discrétion ni réserve, tout ce monde, dans cet espace étroit, vit pour ainsi dire comme en famille, dans les conditions hygiéniques les plus déplorables. » Aujourd’hui, la rue honteuse déménage, vaincue par l’enserrement du Paris commerçant.

Elle restera pourtant dans la mémoire. Pour l’avoir traversée une fois, la silhouette de ses maisons a été fixée dans le rêve de la vision, un peu de la fange de ses pavés a été gardée aux pieds. Qui avait la malsaine curiosité de ce passage qui dévalle entre la rue d’Aboukir et la rue Saint-Denis, hésitait un peu au seuil comme devant une bouche d’égout, puis brusquement entrait. La ruelle filait droit, s’élargissait jusqu’à former une place grande comme une cour de ferme, et s’en allait avec une courbe. A ne voir que la découpure des toitures et les angles sortants et rentrants, on aurait pu, aux heures indécises du soir, quand le crépuscule tombe en cendre fine, se croire dans la grand’ rue irrégulière et étroite d’une petite ville. Les maisons avaient des avancées de murs, des inclinaisons de toits, des intimités de rez-de chaussée, des solidités de volets et d’auvents, faits pour encadrer l’allée et venue monotone et le commérage tranquille d’une province bourgeoisante, de restreints négoces, de silencieux métiers. Mais les taches qui remuaient dans l’ombre, les voix qui sortaient des allées faisaient vite finir le mensonge du décor. Des jupes de soie bleu ciel, des tabliers de coton, de blancs empèsements, se promenaient le long de la rigole, des carcasses efflanquées et des écroulements de chairs, des maigreurs de louves et des graisses maladives, s’accotaient dans les coins, se profilaient aux portes, se penchaient des croisées. Derrière les rideaux, auprès des pots de rouges géraniums, les tignasses pommadées s’ébouriffaient, et souriaient les bouches sans dents. Des voix rauques sifflaient des appels amoureux et des promesses de volupté. Tout l’avachissement d’un sexe trônait là, dans la paix des boutiques d’amour, dans la joie des paresses sans fin.

Ce n’est pas parce qu’on est hors de la ruelle fétide, et qu’on trouve on ne sait quel bon goût à l’air de la rue Saint-Denis, qu’on en a fini avec le pavé gras, les maisons borgnes et l’inconscience animale de la prostitution pauvre. Les promenoirs des Edens, les figurations des théâtres, les cafés des boulevards, le quartier de l’Europe, n’ont pas encore absorbé tout l’amour ambulant qui se niche au creux des vieilles pierres parviennes. Les décisions municipales, les alignements administratifs ont beau intervenir, les maritornes qui ont la charge des basses œuvres physiologiques restent à leurs places, auprès du ruisseau qui pue et du tuyau de plomb qui gargouille. L’offre reste parce que la demande subsiste. Les Jeannetons et les Margots séculaires sont des institutions maintenues par un afflux, sans cesse renouvelé, de clientèle. Qu’on abatte la rue des Filles-Dieu, les meubles à punaises et les faïences symboliques émigreront de venelles en impasses, — et l’humanité suivra.

Faites-la donc sur la carte, et avec les indications des statisticiens, cette promenade à la recherche des Vénus de carrefours, des pierreuses de coins de rue. Tout un Paris noir et brutal, caché sous l’autre, se lèvera à mesure que seront marqués les point de repère ; une ribauderie qui n’a pas changé depuis le moyen Age et la Renaissance, et qui parle encore l’argot de Villon et de Régnier, apparaîtra dans ses journalières fainéantises, ses fréquentes colères, ses tristes ripailles, derrière les murs humides et les croisées fleuries. Ce n’est, dans le cas présent, qu’un point central, cette rue des Filles-Dieu, et pour s’en tenir à la région qu’elle gouverne, ne voit-on pas les ramifications qu’elle pousse dans tous les sens : au sud, au nord, à l’ouest, à l’est, — par les rues Saint-Sauveur, Marie-Stuart, des Petits -Carreaux, vers la rue Saint-Honoré, par les rues Albouy, de Lancry, vers les boulevards extérieurs, — par les rues de la Lune, Notre-Dame-de-Recouvrance, Soli, d’Argout, vers le Palais-Royal, — par les rues du Vert-Bois, de Venise, de Bretagne, du Pont-aux-Choux, de Fourcy, des Nonnains-d’Hyères, Clocheperchée, du Roi-de-Sicile, Beautreillis, Jean-Beaussire, vers la Bastille et Vincennes. Oui, c’est vraiment une ville dans la ville, une ville qui longe les boulevards, entoure les places, par ses rues obscures, ses culs-de-sac déserts ; et tous les clignotements et tous les haut-le-cœur devant ses clartés de veilleuses et ses affichements cyniques n’y feront rien ; l’amour tarifé a pris rang parmi les nécessités tolérées par les gouvernements ; il est encouragé comme une fondation utile, catalogué comme un service publie.

On peut ne pas passer dans les rues où la femme étale et vend sa chair faisandée, ses caresses ennuyées, son faux sourire, on peut paraître ignorer les conditions du marchandage les dégrations de l’être, toutes les fa-cons commerciales qui accompagnent la livraison du plaisir. Le plus pudibond contribuable, le plus austère bourgeois savent néanmoins que la protection légale couvre la maison close et l’hôtel ouvert à la nuit, qu’il y a quelque part, pour l’amour en carte, des comptabilités et des vérifications.

 

Et pourtant, qu’un écrivain vienne, qu’il veuille dire, dans un journal, dans un livre, ce qu’est la fille, la basse prostituée, celle qui gagne des journées de manœuvre, qui habite un taudis, qui boit un vin grossier ! Aussitôt, une clameur s’élève, toute l’hypocrisie en suspens dans une société civilisée s’émeut. Celui qui a osé s’en prendre à un tel sujet est injurié, sali. Il devient un spéculateur pour les hommes d’argent, un pornographe pour les hommes de plaisir. Il semble que l’immonde cassine qu’il a voulu mettre dans un livre avec l’animalité qui l’habite soit pour lui une fructueuse maison de rapport : il emporte avec lui un peu de l’infamie et du déshonneur des êtres innomables qu’il a osé nommer.

Ah ! si l’on en était resté à la poupée d’ancienne fabrication, qui pense et agit suivant une formule, — si l’on se bornait à remettre, une fois encore, sur son lit de brocart, la courtisane définitivement acceptée dans la littérature, si l’on se contentait de l’ancienne sentimentalité, de la grisette du temps de Mürger et de Musset, de la cocotte qui meurt poitrinaire au dernier chapitre ou au cinquième acte, — alors certes, devant tant de phraséologie distinguée, tant de verbiage pathétitique, il n’y aurait que des attendrissements et des félicitations. Mais entrer en plein vice et en pleine misère, prendre la fille au corps flétri, au cerveau vide, et en faire une héroïne de roman, la montrer dans l’abêtissement de tous les jours de sa vie, dans sa triste fonction sociale à la fois réprouvée et proclamée nécessaire ! ne la parer d’aucune poésie, d’aucun mensonge ! la mettre sous les yeux, laide et pitoyable, comme dans le fauteuil à bascule des médecins de la Préfecture ! C’est intolérable. Ces femmes-là n’ont pas le droit d’entrer dans le livre, d’être vues par l’œil de l’artiste, d’être interrogées par le philosophe. Elles sont au bagne, au lazaret, — qu’elles y restent !

Et pourquoi ces fureurs et ces inintelligences ? Ne sommes-nous donc plus le siècle, tant célébré, des constatations sans préférence et des compréhensions sans limites ? Les fatalités physiologiques et sociales sont-elles donc sujets d’études seulement pour le médecin et le législateur, et va-t-on les interdire à ceux qui écrivent et à ceux qui lisent ? On admet pourtant que le livre et le journal montrent toutes les variétés de l’amour cérébral. Mieux encore, les plus criminelles abjections, les plus sanglants caprices pathologiques, défilent tout au long dans les récits des crimes célèbres et dans les romans judiciaires. Mieux encore, les faits divers et les comptes-rendus des tribunaux sont les boutiques à perpétuels renouvellements où passent toutes les immondices des passions bestiales et tous les ensanglantements des assassinats... C’est ici que les subtils professeurs de la critique interviennent et basent leur condamnation littéraire de la fille sur son infériorité intellectuelle, sur sa trop embryonnaire vie morale.