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Papillonne - Nouvelles

De
382 pages

Le château de Chaumontel allait être vendu aux enchères, et les châtelains attendaient avec anxiété des nouvelles de cette vente.

Dans le parc très négligé, M. de Chaumontel arpentait fiévreusement les allées. C’était presque un vieillard ; ses cheveux gris retombaient en mèches maigres sur son front étroit et carré ; l’angoisse semblait amincir ses traits allongés, et ses mains, ses mains aux longs doigts aristocratiques, se tordaient derrière son dos.

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Zénaïde Fleuriot

Papillonne

Nouvelles

Illustration

MLLE ZÉNAÏDE FLEURIOT

Il n’est pas un des lecteurs du Journal de la Jeunesse, nous en sommes certain, qui n’ait été douloureusement ému en lisant l’autre jour la triste nouvelle, que nous venions de recevoir, de la mort de Mlle Zénaïde Fleuriot, frappée subitement par une congestion en pleine force de vie et de talent. C’est à peine si quelques semaines s’étaient écoulées depuis qu’elle achevait ici même la publication de Rayon de Soleil, cette étude charmante, toute remplie de saine morale et de fine gaîté, que chacun ne considérait que comme le prélude d’une nouvelle et attachante série, et qui devait être la dernière œuvre de notre chère et vieille collaboratrice, vieille par la date, sinon par l’âge. Nous-même l’avions vue quelques jours avant, et avec cette inaltérable bonne humeur, avec cette confiance que donnent le calme et la sérénité de la conscience, elle nous avait exposé ses nouveaux projets, et remis le manuscrit d’un nouveau livre (Papillonne) qui devait, comme les précédents, charmer ses nombreux fidèles. Hélas ! la mort est venue briser la plume infatigable. Mais nos lecteurs n’oublieront de longtemps celle qui, à côté de notre regretté Girardin, sut conquérir une des premières places parmi les amis et les conseillers de la jeunesse.

Marie-Anne-Zénaïde Fleuriot était née à Saint-Brieuc le 28 octobre 1829, et toute la première partie de sa vie s’était passée dans cette chère et pieuse Bretagne qu’elle a si délicatement décrite dans ses meilleures œuvres ; où elle revint plus tard, après le succès, se bâtir cette maison voisine de la mer si bien nommée Kermoarel1 ; où elle a voulu dormir du dernier sommeil.

C’est là, au fond de cette province qui a conservé entre toutes son caractère patriarcal, dans un cadre paisible et familial, qu’elle s’était mise de bonne heure à travailler, étudiant les types et les paysages qui l’entouraient, notant jour par jour ses observations, et accumulant ainsi un précieux dossier que dans sa sincère modestie elle ne croyait jamais devoir livrer au public. Elle écrivait pour elle, pour ses amis, se contentant des suffrages des siens.

Le programme d’un concours tombé sous ses yeux, et qui lui inspira l’idée d’y prendre part, devait changer sa destinée. Une nouvelle, la Fontaine du Moine Rouge, envoyée au concours de Lyon, en 1857, lui valut un premier prix. Dès lors Mlle Zénaïde Fleuriot n’hésita plus, et, forte de sa longue préparation, elle livra au public, coup sur coup, plusieurs ouvrages qui obtinrent un légitime succès.

L’année même de la fondation du Journal de la Jeunesse. en 1873, elle nous donna En Congé, une de ses plus jolies et de ses plus alertes créations, bientôt suivie du Petit Chef de famille, de Cadette, etc., et de tarit d’autres dont l’énumération serait trop longue ici, mais dont les titres sont tous dans les souvenirs de nos lecteurs.

Ce qui caractérise l’œuvre de Mlle Fleuriot, ce n’est pas seulement la haute morale chrétienne dont elle est imprégnée, c’est aussi la saine bonne humeur qui l’anime. Tous ces héros sont si pleins de foi, si francs, si droits, si robustes au moral comme au physique, qu’on ne peut s’empêcher de les aimer, même lorsqu’elle nous les montre affligés de quelques-uns des travers dont notre pauvre humanité n’est jamais exempte. On sent que tout ce monde est profondément vrai, sincèrement honnête, que malgré les peines et les difficultés dont il est entouré, il en sortira droitement, honnêtement.

Mlle Zénaïde Fleuriot se plaisait surtout à prendre pour théâtre de ses études la vie modeste et calme de la famille. Il ne lui était besoin ni de châteaux, ni de palais ; ses types n’étaient ni des ducs, ni des millionnaires, c’étaient presque toujours de bons et simples bourgeois, entourés de nombreuses familles, n’ayant que de médiocres fortunes, mais soutenant avec une bonne humeur toute française le dur combat de la vie.

Oui, toute française ! car c’est là une des caractéristiques dé Mlle Zénaïde Fleuriot, comme elle l’était de Girardin. On peut dire que ses écrits pour la jeunesse sont de véritables et précieux tableaux de notre vie nationale : pour le lecteur attentif, ils montrent tout ce qu’il y a de vraiment courageux et d’héroïquement honnête dans ce que les étrangers appellent notre caractère frivole.

Parmi les nombreux jeunes lecteurs et lectrices que Mlle Zénaïde Fleuriot a charmés durant sa longue et fructueuse carrière de trente-quatre ans, il s’en est trouvé plus d’un qui, devenu chef de famille, homme grave ou mère préoccupée de l’avenir des siens, a repris le récit qui l’avait amusé autrefois, et y a trouvé bons avis et conseils pour le présent.

 

LOUIS ROUSSELET.

(Extrait du Journal de la Jeunesse du 24 janvier 1891.)

Illustration

I

Le château de Chaumontel allait être vendu aux enchères, et les châtelains attendaient avec anxiété des nouvelles de cette vente.

Dans le parc très négligé, M. de Chaumontel arpentait fiévreusement les allées. C’était presque un vieillard ; ses cheveux gris retombaient en mèches maigres sur son front étroit et carré ; l’angoisse semblait amincir ses traits allongés, et ses mains, ses mains aux longs doigts aristocratiques, se tordaient derrière son dos. Il avait bien mal mené ses affaires, le pauvre homme ! et il en était arrivé à ce que l’on appelle la culbute. Pour des raisons assez frivoles, il avait quitté volontairement l’armée, qui ne lui donnait pas l’avancement auquel il croyait avoir droit, et, se trouvant suffisamment riche, il était venu habiter son château de Chaumontel, la tête pleine de projets aussi honorables qu’imprudents.

De nos jours, la science agricole a fait d’étonnants progrès. Les hommes du monde qui y trouvent l’emploi de leurs facultés ne s’embarquent plus à la légère dans des exploitations qui les ruinent. Ils ont étudié, approfondi les questions pratiques ; et beaucoup de gens intelligents retournent à cette bonne terre qui ne trompe jamais tous les calculs et qu’on peut cultiver sans se ruiner. Mais au moment où M. de Chaumontel devenait agriculteur amateur, les choses ne se passaient pas ainsi. Après quelques années d’essais, il dut abandonner l’agriculture, laissant dans ses terres imparfaitement cultivées quelques bonnes plumes de son aile. Et cependant ce fut un malheur. Si ses fermes de Chaumontel ne produisaient qu’un intérêt dérisoire, elles demeuraient : le sol ne se volatilise pas comme l’argent. Or M. de Chaumontel, déçu dans ses espérances, désireux d’oublier ses chagrins domestiques et la mort des aînés de ses enfants, têtu à rendre des points au Breton le plus endurci, eut la fatale pensée de se tourner vers les tripotages de Bourse. L’agiotage, qui prenait un élan formidable, l’attira ; après de longues indécisions et malgré les pleurs de sa femme, il vendit la moitié de ses biens et jeta ses capitaux à l’Union Générale. Naturellement il choisit le moment où elle allait sombrer, et il sombra avec elle. Ce terrible événement l’assagit, et il vécut plusieurs années assez paisible, tentant de loin en loin, à l’insu de sa femme, quelque opération anodine, mais malheureusement conseillée par un de ces ambitieux au petit pied qui ont discrédité le notariat en jouant à la Bourse l’argent de leurs clients. Il en était là quand les journaux embouchèrent la trompette, et glorifièrent une entreprise gigantesque qui allait enrichir tous les Français, M. de Chaumontel prit feu pour le percement de l’isthme de Panama. On ne le vit plus que chargé d’imprimés de toute espèce et les poches pleines de journaux financiers.

A toutes les supplications de sa femme (les femmes ont souvent reçu ce don du Saint-Esprit qui s’appelle la prudence) il répondit glorieusement :

« Voyez Ramicourt et le Suez ! »

Son cousin M. de Ramicourt, un homme très intelligent et très pratique, avait doublé sa fortune avec les actions du canal de Suez, et M. de Chaumontel enrageait de ne l’avoir pas suivi dans cette voie. Aussi jura-t-il ses grands dieux que l’isthme dont il était question ne lui échapperait pas comme l’autre, et, buvant comme du lait tous les pronostics des journaux, alla-t-il jusqu’aux extrêmes imprudences.

Et voilà pourquoi son château était en vente et lui ruiné de fond en comble. Il se berçait d’une dernière chimère. Sa propriété avait été affichée dans les journaux parisiens : il rêvait qu’un nabab lui en offrirait un prix fabuleux, ou bien qu’une tante à héritage qui habitait la ville voisine l’achèterait pour le lui rendre romanesquement. Telle n’était point l’espérance de sa femme, qui, assise dans sa chambre au premier étagé, tricotait, le dos tourné à la fenêtre, afin que ses filles ne vissent pas les-larmes qui coulaient de ses yeux-depuis le matin comme d’une source intarissable.

Elles étaient deux. L’aînée, portrait de son père au physique, avait le pouce enfoncé dans une palette et promenait nonchalamment sur la toile un pinceau qui mettait une tunique bleue à des anges, vrais purs esprits, car, sous la tunique, on ne devinait pas l’ombre d’un corps. La seconde, toute jeune, vingt ans à peine, chiffonnait de la gaze noire en jetant des regards furtifs vers sa mère. L’aînée ; qui venait d’avoir trente ans, s’appelait Sophie, et avait trouvé dans la peinture une occupation et une diversion aux ennuis de sa vie. Ses dessins, ses aquarelles faisaient l’ornement des ventes de charité, ses tableaux se dissimulaient dans l’ombre protectrice des petites chapelles, et elle avait reçu tant de compliments que sa foi en son talent était devenue indéracinable.

La cadette répondait au nom poétique d’Aliénor ; mais dans la famille elle avait été baptisée Papillonne. C’est que, bien qu’elle fût venue au monde un peu tard et que ses yeux d’enfant eussent beaucoup vu pleurer sa mère, elle avait tant de ressort dans le caractère, tant de gaîté dans le cœur, tant de grâce dans tout son être, que la mélancolie générale n’avait pu avoir de prise sur elle. Papillonne avait toujours ri, toujours. Sur ses joues d’une gracieuse rondeur s’étaient dessinées deux fossettes que le moindre sourire creusait ; le rire faisait étinceler ses yeux bleus pleins de lumière. Une magnifique chevelure, d’un châtain si clair qu’elle usurpait le qualificatif de blonde, couronnait son front, et ce n’étaient que frisures naturelles sur sa nuque et ses mignonnes oreilles.

Elle était la santé, la gaîté, la grâce ; et le sombre château de Chaumontel lui-même en était comme éclairé.

« Chère maman, dit-elle tout à coup, après avoir fourragé dans une corbeille pleine de rubans et de gaze, voulez-vous une petite coque lilas à votre bonnet, ici ?... »

Et elle posa le doigt de côté sur ses cheveux si épais qu’il s’y enfonça de plusieurs millimètres.

« Non, non, Papillonne : du noir, rien que du noir », répondit Mme de Chaumontel, en portant la main à ses yeux.

Papillonne se leva d’un bond, courut à sa mère, et de ses deux bras entoura son pauvre cou décharné.

« Maman, vous manquez à votre parole : vous m’aviez promis que vous ne pleureriez plus Chaumontel. »

Et de ses beaux yeux à elle jaillirent de grosses larmes ; et elle baisa tendrement le front maternel, en répétant : « Vous aviez promis, maman !

  •  — J’essaie, répondit la mère à voix basse et troublée, j’essaie de tenir ma parole ; mais ce jour-ci c’est impossible, quand ton père n’est pas là. Oh ! mon Dieu, il arrive ! Oui, c’est son pas. »

Elle se redressa, et Papillonne alla reprendre sa place près de la grande corbeille.

Sophie n’avait rien vu de cette petite scène ; elle mettait toujours force bleu sur son ange impalpable, dessinant sans se lasser des plis que rien ne soutenait.

M. de Chaumontel entra tout haletant, un papier à la main.

« Je te l’avais prédit, Marie, c’est lui ; Chaumontel est à lui !

  •  — Lui ! qui ? demanda M de Chaumontel, qui avait placé machinalement la main sur son cœur.me
  •  — Ramicourt, votre cousin Ramicourt. Ça, voyez-vous, c’est le coup de pied de l’âne lancé au lion mourant.
  •  — L’a-t-il bien payé au moins, papa ? » dit une voix de cristal, la voix de Papillonne.

Son père ne daigna pas lui répondre. Le prix ! que lui. importait le prix ? Ramicourt profitait de sa ruine ; Ramicourt se faisait adjuger Chaumontel ; Ramicourt était un traître, un scélérat.

« Urbain, n’aimez-vous pas mieux voir tomber Chaumontel entre les mains d’un parent que dans celle d’un étranger ? » murmura la pauvre cousine de M. de Ramicourt.

Eh non ! il n’aimait pas cela, il n’aimait pas à trouver de Judas dans sa famille. Il avait été plus riche que ce Ramicourt, qui avait gardé toutes les bonnes occasions pour lui, le Suez par exemple. Pourquoi avait-il confisqué le Suez à son profit ?

« Vous oubliez l’âge d’Étienne, mon ami : vous étiez un enfant quand il a opéré sur le Suez, et vous savez qu’il a fait l’impossible pour vous empêcher de vous lancer dans ce Panama qui achève de nous ruiner. »

A toutes ces bonnes raisons M. de Chaumontel opposa des tirades furieuses ; et c’était en vain que sa femme demandait de temps en temps le prix de la vente, question capitale pour eux : il n’écoutait rien, et s’adressait à Sophie, qui suivait des yeux sa promenade frénétique. Dans un mouvement mal combiné, le papier qu’il tenait entre ses doigts crispés s’en échappa ; Papillonne se précipita dessus, et lut d’une voix claire :

« Chaumontel vendu à M. Étienne de Ramicourt deux cent cinquante mille francs. Aucun autre acquéreur ne s’est présenté. »

Il y eut un moment de morne silence. M. de Chaumontel s’était jeté dans un fauteuil, et sa femme avait caché son visage dans ses mains.

Sans se pénétrer absolument des espérances imaginaires de son mari au sujet du millionnaire parisien qui devait se faire adjuger Chaumontel à un prix triple de sa valeur, sans compter sur la magnanimité de la tante à héritage, elle avait caressé secrètement l’espoir que le prix de la vente du château leur permettrait d’en devenir les locataires et d’y vivre sans luxe d’aucune sorte, mais d’y vivre. Pour cela, Chaumontel devait atteindre trois cent mille francs.

Ce fut Sophie qui rompit ce silence pénible.

« Louerez-vous Chaumontel à M. de Ramicourt, papa ? dit-elle avec une moue significative.

  •  — Jamais, s’écria M. de Chaumontel, je ne deviendrai l’obligé d’un homme qui a hâté ma ruine.
  •  — Urbain, s’écria Mme de Chaumontel, ne parlez pas ainsi : où voulez-vous que nous allions ?
  •  — Oui, papa, où ? appuya Papillonne, devenue sérieuse.
  •  — A Paris ; cela a toujours été mon désir, répondit M. de Chaumontel, je vous l’ai dit cent fois. Je connais des sénateurs et des députés, je trouverai facilement une position.
  •  — Et je vendrai mes tableaux, ajouta Sophie en se détournant vers ses anges pour leur jeter un tendre regard.
  •  — C’est vrai, nous aurons aussi toute une source de revenus dans le talent de Sophie, continua M. de Chaumontel. La peinture est un art noble de sa nature, et ce n’est qu’à Paris que l’on peut tirer parti de ses talents.
  •  — A Paris on vit comme on veut, on se loge comme on peut, remarqua Papillonne pensivement : que pensez-vous de Paris, maman ? »

La pauvre mère joignit les mains au-dessus de sa tête.

« Je pense que c’est l’exil, dit-elle en sanglotant, l’éloignement de tout ce que nous avons aimé : cela me fait mourir de douleur. »

Mais, se reprenant aussitôt en voyant l’effroi et la consternation qui se peignaient sur le visage de ceux que sa douceur de commande avait si souvent trompés sur la vraie nature de ses sentiments, elle ajouta précipitamment :

« Mais à Paris nous ne serons pas séparés ; et que m’importe à moi où vivre, pourvu que je sois entourée de mon mari et de mes enfants ?

  •  — Très bien, Marie, vous voici plus raisonnable, dit M. de Chaumontel avec condescendance ; vous n’avez jamais eu au même degré que moi le sentiment de votre position sociale : il y a des moments où l’on douterait que votre famille remonte aux croisades, ma chère, si je n’étais pas là pour vous le rappeler. En ce moment même, vous accepteriez de vivre d’une vie mesquine dans votre propre pays ; vous accepteriez de devenir, dans votre château, la locataire de M. Étienne de Ramicourt ? Ni moi ni vos filles n’accepterons cela. »

Et comme il ne daigna consulter que Sophie, qui inclina la tête en signe d’adhésion, il reprit :

« A Paris, on ne soulève aucune curiosité, aucune critique ; à Paris, j’ai des amis influents qui me procureront un travail lucratif.

  •  — A Paris, j’irai faire des copies au Louvre, dit Sophie : ce sera une source de revenus, n’est-ce pas, mon père ?
  •  — Certainement, ma fille, les arts se sont placés au premier rang ; on ne déroge pas en s’occupant de peinture. C’est même la seule occupation possible pour une femme de ton espèce. Vous entendez Marie, Sophie va pouvoir s’occuper de la grande peinture, tirer parti de son talent. En province, elle végète comme peintre. Vous vous occuperez de la maison avec Papillonne, qui, malheureusement, est incapable de nous venir en aide. C’est donc décidé, nous irons habiter Paris, et vous verrez que nous n’y ferons pas mauvaise figure. »

Mme de Chaumontel se leva.

« Mon ami, dit-elle, je suis heureuse de vous voir si résigné, et je vous demande la permission de me retirer. Je suis horriblement fatiguée. »

M. de Chaumontel parut vexé.

« Il aurait mieux valu prendre quelques arrangements définitifs ce soir ; mais voilà deux jours que vous ne mangez pas : allez vous reposer. Je vais causer de tout cela avec Sophie, et demain nous conclurons. »

La porte s’était à peine refermée sur Mme de Chaumontel, que Papillonne se leva et s’approcha de son père.

« Bonsoir, papa, dit-elle en lui tendant son joli front ; moi aussi, je suis fatiguée, et je n’ai pas l’honneur d’être consultée lorsqu’il s’agit de choses sérieuses. Bonsoir, Sagesse. »

Et, partant de son pied léger, elle gagna, non point la chambre quelle partageait avec Sophie, mais celle de sa mère.

La pauvre femme, agenouillée devant son lit, priait, le front appuyé sur les couvertures et les mains jointes. Aliénor se laissa glisser près d’elle, et appuya sa tête blonde sur l’épaule maternelle. Sa présence raccourcit, comme par enchantement, la phase d’angoisse à laquelle succombait Mme de Chaumontel. Elle se signa, essuya ses yeux humides et se releva. Sa fille avait imité tous ses mouvements ; elle fit asseoir sa mère sur le fauteuil placé contre la cheminée, et, après avoir été de ça et de là, commença sa toilette de nuit. Elle ôta la coiffure de dentelle noire, déploya la chevelure aux tons gris, y passa avec des gestes rapides et doux un peigne d’écaille, puis, à l’aide d’épingles noires, les rattacha un peu au-dessus du front, en couronne. Puis elle recouvrit le tout d’un bonnet de mousseline, noua sous le menton une fanchon de même tissu, et, s’agenouillant, elle dit :

« Vous voilà mieux, n’est-ce pas, maman ? En relevant vos cheveux ainsi, cela vous rafraîchit les tempes. »

Mme de Chaumontel passa sa main droite sur les ondulations et les frisures naturelles qui formaient une auréole transparente autour du visage gracieux de sa fille.

« Ce qui me fait du bien, dit-elle, c’est toi, Papillonne, c’est de te voir si gaie et si courageuse, même en ce moment. »

Papillonne cambra sa taille souple et attacha sur le visage douloureux de sa mère un regard lumineux.

« En ce moment, répéta-t-elle ; mais, ma chère maman, ce moment me paraît préférable à toutes nos agonies passées. Enfin Chaumontel est vendu ! Mais c’est une sorte de délivrance, cela !

  •  — Peut-être, soupira Mme de Chaumontel : ton père faisait, à propos de cette vente, de si beaux châteaux en Espagne, que je redoutais l’heure de l’écroulement.
  •  — Comme papa a toujours bâti dans ce pays-là, ma chère mère, il n’est pas extrêmement sensible aux dégringolades, dit Papillonne avec un gai sourire. Il aura souffert d’un abattement immense durant dix minutes, le temps de venir vous rejoindre ; puis sa colère aura trouvé un dérivatif dans le nom de l’acquéreur.
  •  — Malheureusement ! Une de mes plus grandes peines, c’est de voir ton père s’exalter à propos de notre bon cousin de Ramicourt, qui n’a acheté Chaumontel que pour nous louer le château. Ah ! si ton père voulait être raisonnable, nous ne quitterions pas d’ici, où il est si facile de vivre économiquement.
  •  — Moi j’y vivrais très bien, maman, mais à la condition de remplacer les gazons du parc par des sillons pleins de pommes de terre et en faisant abattre tous les vieux bois pour les brûler. Mais, avec papa, nous ne serons jamais libres ici, jamais ; et c’est pourquoi j’aime mieux Paris.
  •  — Il ne te fait pas peur ?
  •  — Du tout.
  •  — Vraiment, tu me confonds. Sophie, elle, a profité des avantages de notre position ; mais toi, tu es née sur des ruines, on peut le dire, et ta jeunesse s’est épanouie dans les larmes.
  •  — Elle s’est épanouie quand même, c’est l’important, chère maman. Moi, du moins, je ne me ronge pas le cœur de regrets comme Sophie. Les choses sont comme je les ai vues toujours, et je ne déteste qu’un objet : les isthmes. »

Elle laissa échapper un joyeux éclat de rire, et reprit :

« Mais soyons pratiques : accepterez-vous Paris, ma-man ?

  •  — Il le faudra bien.
  •  — Eh bien, acceptez tout de suite : il ne faut rien laisser traîner ; c’est de voir traîner les choses qui énerve ; allons attendre à Paris l’héritage de ma tante Alexandre : j’ai mon plan, moi aussi, pour n’être pas inutile.
  •  — Comme Sophie, qui compte tirer parti de sa peinture.
  •  — Maman, n’y comptez pas : Sophie s’abuse sur son talent.
  •  — Que dis-tu ? Elle affirme que ses copies du Louvre seront vendues très cher.
  •  — Elle affirme ! Hélas ! chère mère, il y a de l’isthme là dedans ; son talent, ses ventes de tableaux, c’est du Panama tout pur. J’ai vu quelques peintures chez nos amis, j’ai entendu chuchoter sur Sophie : elle ne fait que des croûtes très consciencieusement. Non, non, Sophie ne nous aidera en rien ; il faut voir les choses sous leur vrai jour.
  •  — Cependant, il faudra bien trouver à augmenter nos revenus : avant peu, ils seront insuffisants.
  •  — On verra, on verra ; mais les places de papa et les tableaux de Sophie doivent être accrochés aux nuages. Nous aurons toujours le temps de nous retourner ; mais surtout soyons pratiques. Quelle personne de service aurons-nous là-bas ? Il nous en faut une : cela est de toute nécessité, maman.
  •  — Ma pauvre enfant, nous nous servirons nous-mêmes.
  •  — Oh ! impossible ! Sophie ne mettra jamais dans ses mains blanches la queue d’une poêle ; moi, je ne sais que plumer les perdreaux, et... les perdreaux manqueront.....
  •  — Et moi, que ferai-je ?
  •  — Vous, maman, vous ferez les comptes ; vous veillerez à la garde-robe de papa, qui va être privé de son valet de chambre. »

Elle baisa longuement les mains jointes de sa mère.

« Moi, je verrais vos chères mains nettoyer la vaisselle dont nous nous serons servis ? Ça, jamais ! Autant revenir à l’émigration. Il nous restera bien de quoi nourrir une servante au moins les premiers mois ; c’est Manette qu’il nous faut.

  •  — Manette resterait à Chaumontel sans gages ; mais tu sais que Paris lui fait peur : elle a refusé de nous accompagner à Paris. »

Mme de Chaumontel ne put retenir un soupir.

« Oh ! je le sais bien ; mais je la connais : elle séchera loin de nous. Et puis elle en veut à papa, et c’est lui qui a imaginé de lui demander de nous suivre si nous allions à Paris, qui est son rêve actuel. Vous ne lui avez rien demandé, vous ?

  •  — Ce ne serait pas délicat : elle se croirait engagée et, à son âge, se trouverait malheureuse de quitter son pays et sa famille.
  •  — Eh bien, je prends sur moi la transplantation, et, comme il ne faut pas remettre à plus tard les projets sages, je cours à sa recherche et je vous l’amène.
  •  — Aliénor, mon enfant, je ne lui dirai rien ; c’est déjà trop dur pour moi de quitter Chaumontel : je ne puis me décider à faire partager ma mauvaise fortune à cette pauvre fille, puisqu’elle ne se propose pas d’elle-même.
  •  — Très bien, maman, soyez muette ; je parlerai pour deux, et nous viderons la question une bonne fois. Soyez tranquille, tout se passera devant vous, et vous serez seule juge de ma manière d’agir. »

Ces mots prononcés, elle disparut.

Cinq minutes plus tard, elle reparaissait, précédant une femme à visage ridé, aux cheveux gris, mais dont les yeux étaient vifs et la démarche assurée.

« Manette, dit Aliénor en s’effaçant pour que la vieille femme pût se trouver en face de Mme de Chaumontel, le château est vendu. »

Une contraction douloureuse crispa les traits anguleux de Manette ; elle jeta un regard empreint de compassion sur Mme de Chaumontel, qui s’était couvert le visage de ses deux mains, et répondit avec une certaine rudesse :

« Puisqu’il était affiché, Mademoiselle, il fallait bien que cette peine nous fût faite.

  •  — Le château étant vendu, reprit Aliénor, une main sur l’épaule de sa mère, mon père a décidé que nous irons habiter Paris. »

Manette hocha la tête furieusement.

« C’est toute son envie, dit-elle ; il me l’a dit, et sans rougir encore !

  •  — Et nous partirons incessamment. Maman suit papa, c’est bien naturel ; nous suivons maman, c’est tout naturel aussi ; mais toi, Manette, tu ne veux pas nous suivre, il paraît ? »

Les sourcils gris de Manette se rejoignirent, et elle murmura, en plongeant ses deux mains dans les vastes poches de son tablier de mérinos noir :

« Si vous croyez que cela ne me fait pas un gros chagrin, Mademoiselle !

  •  — Mais tu ne nous aimes pas assez pour sacrifier tes goûts ; et cependant maman pourrait se passer de ma sœur, et même de moi : nous ne lui sommes bonnes à rien, tandis qu’il lui faudra s’occuper de former une bonne qui la trompera, la volera peut-être, et qui, sûrement, l’obligera à stationner dans une cuisine.
  •  — Aliénor, dit Mme de Chaumontel d’un ton de reproche, tu m’as promis de ne pas me mettre en cause. Manette doit rester libre. Moi, j’accompagne à Paris tous ceux que j’aime ; elle laisse ici sa nièce, mère de famille, à laquelle elle est très utile.
  •  — Et vous croyez que, nous partis, elle ne se mangera pas l’âme, maman ; qu’elle ne se traitera pas d’ingrate toute la journée ? Qui donc aurait pensé que, les Chaumontel se ruinant, les Chaumontel s’expatriant, la Manette qu’ils ont élevée, la fille de leur plus fidèle fermier, les abandonnerait ? Même dans les livres, cela ne se voit pas.
  •  — Mademoiselle Aliénor, ne parlez pas comme ça, s’écria Manette, dont toutes les rides s’enflammèrent et lui criblèrent la face de points sanglants. Vous avez bien raison : je ne vivrais plus, sachant Madame et vous dans la peine. »

Elle joignit les mains.

« Madame, je vous en prie, emmenez-moi à Paris, promettez-moi de-m’emmener.

  •  — Maman, je vous en prie, emmenons-la, répéta Papillonne imitant son geste.
  •  — Manette, vous réfléchirez, dit Mme de Chaumontel avec un demi-sourire qui révélait sa satisfaction intime. Vous me reparlerez de cela quand Mlle Aliénor ne sera pas là pour vous dicter des promesses et émouvoir votre sensibilité. Puisque vous avez refusé à M. de Chaumontel...
  •  — A lui ! bien sûr, Madame, interrompit Manette, dont les petits yeux gris flamboyèrent ; ce n’est pas à lui à venir me demander cela. Lui ! il nous a ruinés ; lui ! il est cause de tout ; lui ! c’est un si grand égoïste. Pardon, Madame, mais je ne peux pas lui laisser croire que c’est pour lui que je vais à Paris. »

Ces dernières paroles furent prononcées d’un ton humble et respectueux qui désarma Mme de Chaumontel.

« Vous connaissez tous nos secrets de famille, Manette, dit-elle doucement ; vous m’avez aidée à élever ce qui me reste d’enfants ; mais vous savez aussi que parler ainsi de M. de Chaumontel devant moi ne peut être permis.

  •  — Madame, je vous assure que je ne dis jamais un mot du caractère, du vrai caractère de Monsieur devant les autres.
  •  — Heureusement, dit Papillonne, car tu l’arranges très bien devant nous, papa. A quoi bon ? ma pauvre bonne : il est comme cela, nous ne le changerons jamais. Ce n’est pas à papa qu’il faut penser, c’est à nous. Est-elle égoïste, Mme de Chaumontel que voilà ? Est-elle jalouse, Mlle Aliénor que voici ?
  •  — Oh ! non, non, cria Manette, et je ne sais pas où j’avais la tête quand j’ai dit que je vous quitterais. Mais Monsieur, avec son air gouailleur, me demandant si je n’avais pas envie de voir Paris....
  •  — Chut ! dit Papillonne, ne parlons de Monsieur que le moins possible. Qui s’en plaindrait plus que nous ? Et nous nous taisons, n’est-ce pas, maman ?
  •  — C’est un devoir, dit Mme de Chaumontel avec sa dignité triste.
  •  — La famille vous offre comme cela des petites occasions de martyre, reprit Aliénor, profitons de celles-ci. Évidemment papa et Sophie sont destinés à nous faire gagner le ciel par l’exercice de la patience. Tu n’as pas songé à cela, ma vieille Manette, qui prêches si bien quand tu t’y mets.