Par quatre chemins

De
Publié par

Saint-John Perse, Henri Michaux, Francis Ponge, René Char comptent parmi les plus grandes figures de la poésie du XXe siècle. Explorant chacun un chemin différent, ils témoignent de la diversité de démarches et de formes caractéristique des entreprises poétiques contemporaines. Le simple mot " poème " ne vaut-il pas aussi bien pour les aphorismes de René Char, les coups de gong martelés sur la page par Michaux, l'ampleur solennelle des versets de Saint-John Perse et les " Proêmes " de Francis Ponge ? Chacun d'eux fait valoir une modalité moderne et personnelle de l'expérience poétique : la célébration, l'exploration du " dedans ", l'arrêt sur l'objet et sur le mot, la résistance et la révolte.... Chacune de ces œuvres ouvre ses horizons propres dans le paysage de la poésie française.





Publié le : jeudi 30 mai 2013
Lecture(s) : 10
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823809183
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
:
Jean-Michel Maulpoix
PAR QUATRE CHEMINS
POÉSIE
FRANCIS PONGE, HENRI MICHAUX, RENÉ CHAR, SAINT-JOHN PERSE
« La qualité de la poésie se définit par la rapidité et la vigueur avec laquelle elle impose ses projets péremptoires à la nature inerte, purement quantitative, du lexique. »
Ossip Mandelstam, Entretien sur Dante.
« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. »
René Char, Feuillets d’Hypnos.
« Attention au bourgeonnement ! Écrire plutôt pour court-circuiter. »
Henri Michaux, Face aux verrous.
AVANT-PROPOS
L’objet de cet essai n’est pas seulement pratique : proposer une introduction à la lecture de quatre grandes œuvres poétiques du  siècle. Il répond également à un projet critique plus subjectif et personnel : affirmer la présence vivante de la poésie en un temps qui la néglige ou la dénigre. Il n’est en effet pas rare de lire aujourd’hui ici ou là des propos affirmant que le poème n’a plus lieu d’être et que la poésie est une « vieille lune » inadmissible, astre mort et tâche périmée… Certes, bien téméraire apparaîtrait celui qui se présenterait encore, à l’instar d’Hölderlin, comme un « Ange du jour », messager de la lumière, ou qui prétendrait toujours, comme Rimbaud, au titre de « suprême savant »… Les prophètes actuels sont plutôt de mauvais augure. Ainsi que l’écrivait René Char, « Le temps n’est point votif et l’homme n’accomplit que des destins ruineux ». Cette époque n’est à coup sûr guère propice au poème entendu comme une célébration ou un éloge.XXe
Destins ruineux, poésie ruinée… Il est dans l’air du temps de ne plus assigner à la poésie d’autre fonction que celle de nous défaire des illusions qui empoissent le langage. Elle qui naguère embellissait et arrangeait si volontiers les choses, s’écrit à présent « au pire » : la voici devenue un lieu de rude vérité. Elle qui fabriquait à loisir des icônes exerce un puissant soupçon contre les images et s’emploie à défaire les mythes…
Démythologiser, est-ce donc là son unique objet ? Je ne le pense pas ! Un travail lyrique et critique reste à entreprendre, qui serait propre à notre époque. Quand l’heure n’est plus à l’invention de formes ni de théories nouvelles, il incombe au poète, humblement devenu lecteur, d’interroger les œuvres du passé, qu’elles soient lointaines ou proches, pour en comprendre les raisons d’être… et peut-être y trouver des raisons de poursuivre. Tel est aussi l’objet de cet ouvrage ! Là où les auteurs d’autrefois composaient des manifestes pour imposer les principes d’une école nouvelle, il s’agit plutôt aujourd’hui d’écrire des pages critiques et de composer ainsi une sorte de testament qui médite le passé et le lègue à l’avenir.
En ouverture de son essai, La crise de la culture, Hannah Arendt cite une formule de René Char : « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». Elle la commente ainsi : « C’est à l’absence de nom du trésor perdu que le poète fait allusion quand il dit que notre héritage n’est précédé d’aucun testament. Le testament, qui dit à l’héritier ce qui sera légitimement sien, assigne un passé à l’avenir1. »
Autrement dit, un testament nous fait défaut qui fixerait la valeur des œuvres que le passé nous a léguées et qui assurerait leur transmission. Aujourd’hui, il appartient à ces héritiers désemparés que nous sommes, ayant à portée de main une culture plus vaste et plus variée que jamais, d’écrire eux-mêmes le testament de leur héritage. Il s’agit d’ouvrir la bibliothèque afin d’en relire les livres, et d’interroger le sens de ce legs. Se demander donc ce que cherche et ce que dit la poésie au fil de son histoire. L’interroger, la faire parler, l’écouter, la décrire…
Comme les œuvres de René Char et de Saint-John Perse, parmi d’autres, en témoignent, cette tâche n’est pas seulement celle du critique : c’est aussi celle du poète. « Nous sommes hommes de reliques2 », écrit Michel Deguy. D’un auteur, d’une époque à l’autre, la chaîne herméneutique de la poésie est testamentaire. L’écriture livre une promesse, mais elle interprète aussi bien un legs à travers ce travail de lecture critique qu’elle accomplit, puisque créer consiste à prendre en compte des formes antérieures pour porter l’invention plus avant, et ce faisant extraire de cet héritage ce qui doit en être retenu.
Face au désarroi extrême de l’Époque, à son absence d’appuis et d’orientation, je demande : « N’avons-nous plus rien à écrire ? N’avons-nous rien à apprendre, à déduire de l’histoire des œuvres qui nous ont précédés ? » Ne se trouve-t-il pas déposé, dans les bibliothèques, les musées, les églises, la mémoire des aspirations, des désirs, des chimères et des espérances ? « Et comment va la vie qui n’est pas éternelle ? » continue de demander le poète, d’une façon amicale et presque familière, puisque la seule réalité, comme l’écrit Yves Bonnefoy, « c’est l’être humain engagé dans sa solitude, c’est-à-dire dans le hasard et dans le temps ». Si la poésie nous concerne toujours, ce n’est pas seulement comme une « radicalisation frontale de la question de la littérature », c’est par la manière dont elle interroge la vie commune en s’emparant vigoureusement de la langue. C’est par sa curiosité du réel et les brusques trouées qu’elle fait dans l’existence. La poésie est ce langage en qui nos raisons d’être n’ont pas perdu leurs dents : la nudité dont elle sait se montrer capable n’a d’égale que son absence de résignation.3
L’œuvre des quatre poètes réunis dans ce volume en témoigne.
20 juillet 2012
1Hannah Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, « Folio essais », p. 14.
2Michel Deguy, Réouverture après travaux, Galilée, 2007, p. 153.
3Christian Prigent, « La poésie peut être (peut-être) », in Le Nouveau recueil, no 63, dossier Que peut la poésie ?, éd. Champ Vallon, 2002
INTRODUCTION
Les quatre auteurs réunis dans ce volume comptent parmi les plus grandes figures de la poésie du XXe siècle. À peu de chose près contemporains1, ils ont suivi chacun une trajectoire singulière. Il est arrivé que certains d’entre eux se saluent au détour d’un texte2, mais également qu’ils s’opposent avec virulence : ainsi Francis Ponge n’a-t-il que mépris pour Saint-John Perse qu’il traite d’« imposteur » et de « personnage très déplaisant3 ». La poésie étant pour une large part une affaire de partis pris et de choix radicaux portant sur l’entente de la langue et de ses enjeux, les oppositions entre poètes sont parfois d’une rare violence. Sur certains points, les démarches des quatre auteurs ici réunis sont inconciliables. Or, c’est là précisément une des raisons qui m’a conduit à les rapprocher : leurs œuvres permettent de rendre compte d’une diversité de postulations et de formes tout à fait caractéristique des entreprises poétiques du XXe siècle, voire d’une plasticité propre à la poésie en général. Le simple mot de « poème » ne vaut-il pas pour les vingt-quatre chants et les douze mille cent neuf hexamètres dactyliques de l’Odyssée, comme pour les proses et les « Proêmes » de Ponge, les suites d’aphorismes de René Char, les coups de gong martelés sur la page par Michaux, ou l’ampleur solennelle des versets de Saint-John Perse ?
Voici donc quatre représentants éminents de la poésie moderne, quatre types d’écritures qui posent et font valoir chacune une modalité très particulière de l’expérience poétique : la célébration, l’exploration du « dedans », l’arrêt sur l’objet et sur le mot, la résistance et la révolte… Chacune de ces quatre œuvres dégage sa perspective et ouvre ses horizons propres dans le paysage de la poésie française du  siècle.XXe
À rebours des principales tendances du siècle, Saint-John Perse affirme la valeur positive du chant poétique, sa puissance d’action et d’innovation. Il maintient envers et contre tout un lyrisme de la célébration et du mouvement d’autant plus singulier qu’il a intégré l’idée de désastre et ne bénéficie pas de l’appui d’une quelconque idéologie ou croyance.
Dans l’œuvre d’Henri Michaux, ce sont les labyrinthes du dedans qui mobilisent l’attention du poète explorateur parti à la découverte des « lointains intérieurs ». La créature humaine est un espace à investir, un territoire fictif et douloureux dont il lui appartient d’étudier aussi bien la géographie que les populations, les usages ou les mœurs… La langue sera ce véhicule rapide, prompt à emprunter « la voie des rythmes », qui assure le passage et force l’issue.
Francis Ponge, chantre du monde visible, prend le parti des choses. Rappelant que « le monde muet est notre seule patrie », il se fixe pour but de lui prêter voix et consacre de petites proses aux objets les plus familiers : cageot, pain, bougie, etc. Son travail de poète artisan fait apparaître en plein jour l’équation que la poésie établit entre langue et réalité : Parti pris des choses = compte tenu des mots. La tâche proprement linguistique du poète qui se met à l’écoute de la langue en fait résonner les virtualités et les nuances les plus subtiles.
René Char pose la poésie comme un acte de résistance, aussi bien que de connaissance. La réalité historique elle-même l’a voulue telle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, loin d’écrire des poèmes contre l’occupant, Char s’est engagé dans le maquis de Provence, les armes à la main. Aussi n’est-il pas surprenant qu’il en soit venu à exiger de la poésie les vertus de lucidité, de promptitude et de persévérance qui sont celles de l’action même.
Divergences et points communs
Aux temps anciens et jusqu’au milieu du XIXe siècle, les poètes semblaient assez aisément se réunir autour de choix esthétiques, de visées, de refus ou d’obligations partagées. Ils se trouvaient conduits à légiférer à travers des traités et des arts poétiques. Mais la modernité a introduit, à partir de Baudelaire, discordance et divergences. Les démarches se font plus individuelles, plus révoltées, plus radicales. Elles tendent de plus en plus souvent à se retourner contre les acquis de la tradition. Et même si les poètes connaissent des préoccupations communes, à commencer par celle de la langue qui est leur outil et leur matériau, ils tendent à se définir avant tout par leur singularité, au point que l’affirmation des principes que leur écriture établit donne parfois lieu à de vives crispations et de bruyants anathèmes.
Au jeu des ressemblances et des différences, c’est à l’évidence ce dernier aspect qui l’emporte. Ainsi est-il facile d’opposer aux véhéments refus de Michaux l’adhésion au monde de Saint-John Perse ou René Char. D’un côté un poète du « non » qui écrit « contre » ; de l’autre deux poètes du « oui » qui, pour reprendre les mots de Julien Gracq à propos de René Char, conservent « le ton resté majeur d’une poésie qui se dispense d’abord de toute excuse, qui n’a pas d’abord à se justifier d’être, étant précisément ce par quoi toutes choses sont justifiées ». Sur le plan formel, la pulvérisation charienne est tout opposée à l’ample souffle lyrique qui anime les longs poèmes de Saint-John Perse. Pourtant ces deux poètes partagent la même tension entre le réel et le surréel, la même puissante conception du devoir du poète et de la noblesse de son art, voire une même solennité hautaine.45
Curieusement, Ponge et Michaux – qui pourtant affectionnent tous deux le dictionnaire – ont en commun la dénonciation du langage quotidien et le désir d’en former un autre. Ce soupçon va de pair avec le fait de ne se reconnaître « poètes » que malgré eux, ou par défaut, à la différence de Char et de Perse qui revendiquent avec autorité ce statut ou cette fonction.
Mais s’ils se rejoignent dans ce commun refus, Ponge et Michaux divergent radicalement dans leur rapport propre à l’intériorité : Michaux s’enfonce résolument dans les épaisseurs troubles de « l’espace du dedans » quand Ponge cherche les voies d’une poésie objective. Michaux prend une pomme qui est sur la table et s’introduit fantasmatiquement dans ce fruit : il l’investit par rêverie. À l’inverse, Ponge reste à l’extérieur et entend délivrer une parole qui serait celle de l’objet même, en le pressant avec sa propre langue pour en extraire le jus verbal. Par ailleurs, là où Michaux reconnaît d’emblée que l’« on n’est pas seul dans sa peau » et écrit à partir de cette pluralité, désireux d’approcher « le problème d’être » au plus près de l’altérité et de l’altération intérieures, Ponge se rebiffe contre l’intériorité pour récuser « cette majorité à l’intérieur de vous qui vous fait ressembler aux autres, qui étouffe la voix du plus précieux ».
Mais ces oppositions, parfois radicales, n’empêchent pas des points de recoupement. Si différents ou divergents soient-ils, ces quatre poètes présentent quelques similitudes qui tiennent d’abord à leur commune évolution dans une même période de l’histoire, le XXe siècle, que tous les quatre auront largement traversée puisqu’ils sont nés entre 1887 (Perse) et 1907 (Char) et disparus entre 1975 (Perse) et 1988 (Char et Ponge). Or ce XXe siècle est un « siècle maudit », pour reprendre les termes du philosophe Alain Badiou : « Pour le penser, les paramètres majeurs sont les camps d’extermination, les chambres à gaz, les massacres, la torture, le crime d’État organisé » écrit-il dans Le Siècle6. Engagés dans leur œuvre propre dès les années vingt, et donc moins directement confrontés que leurs cadets7 à la nécessité d’inventer une nouvelle articulation poétique après le désastre de la Shoah et de surmonter l’étranglement que les horreurs nazies ont infligé à la voix et à la pensée humaine, ils ont tout de même dû établir une forme de persévérance poétique dans un monde perçu comme absurde.
Les premiers textes de Char ont des accents volontiers révolutionnaires. La violence est un motif constant sous la plume de Michaux. Perse en appelle à des forces neuves pour surmonter l’échec de la civilisation occidentale… Quant à Ponge, il affirme que « la poésie est une création continue d’une sorte de colère, de sauvagerie8 » et qu’il ne saurait rebondir que « dans la pose du révolutionnaire ou du poète ».
Par ailleurs, ces quatre poètes ont en partage la valorisation du séjour terrestre et lient énergiquement le poème à l’ici-bas en le tenant résolument à l’écart des tentations religieuses. À l’exception peut-être de Michaux que fascine la sainteté, il semble qu’ils adhéreraient volontiers à ce mot de Paul Celan à propos de Mandelstam : « le poème reste, avec tous ses horizons, un phénomène sublunaire terrestre, et qui est le propre de la créature. » Ponge entend rendre une espèce de dignité aux objets quotidiens, tandis que Char se montre désireux de « donner joie à des mots qui n’ont pas de rentes tant leur pauvreté était quotidienne10 » et résume d’une formule sa condition : « Aller me suffit. » Bien qu’il soit tenté par le spirituel, Michaux rejoint Char quand il affirme pour sa part : « Je m’en tiens à mon transitoire. »
C’est d’ailleurs là un autre point commun à ces quatre auteurs : l’importance prise pour chacun d’eux par le mouvement. « Mouvements » est d’abord un mot et un titre11 de Michaux pour qui « la voie des rythmes » ouverte dans la poésie ou dans la peinture est la seule voie salutaire. Pour sa part, Francis Ponge en vient à substituer, à travers ses « Proêmes », « l’œuvre-mouvement » à l’œuvre monument : de plus en plus il lui importe de montrer le travail, la mobilité même de l’écriture, parmi brouillons, états provisoires et ratures. Enfin, René Char érige en modèle d’écriture le surgissement et le flux de la Sorgue à Fontaine-de-Vaucluse, ou le départ soudain de Rimbaud loin du « boulevard des paresseux », tandis que Saint-John Perse célèbre dans Vents le mouvement rafraîchissant des souffles qui balaient les réalités sclérosées du monde… Dans tous les cas, la poésie ne peut aller sans une rupture avec les formes figées non plus que sans une espèce de contestation intime qui la conduit à se retourner contre elle-même. Il lui faut, en quelque façon, se réinventer sans cesse elle-même pour se requalifier.
Nulle profusion lyrique chez Ponge, Char et Michaux, mais des textes brefs dans l’ensemble, voire une écriture fragmentaire ayant le goût de l’axiome et de la définition. Ainsi Georges Perros lie-t-il ces trois auteurs dans ses Papiers collés comme étant de ceux qui « donnent la sensation de l’aphorisme12 ». Ils partagent avec Perse dont l’ample phrasé est tout différent une certaine tendance gnomique qui manifeste moins une autorité morale qu’un effort d’orientation. Comment procurer à la figure humaine de nouveaux papiers d’identité, si ce n’est en opérant une table rase préalable, en exerçant pour commencer un puissant soupçon à l’égard des acquis du savoir humain, pour tirer ensuite de nouveaux fils « entre centre et absence » : chez Ponge, les choses nous parlent des hommes, chez Perse le sujet est une collection de masques, chez Michaux il est foule…
1Voici les dates de naissance et de disparition de ces quatre poètes : Saint-John Perse 1887-1975, Henri Michaux 1899-1984, Francis Ponge 1899-1988, René Char 1907-1988.
2Ainsi René Char prend-il la défense du « printanier et merveilleux Ponge » dans la Nouvelle Revue Française de janvier 1959. Et Saint-John Perse rend hommage dans le Cahier de l’Herne qui lui est consacré à René Char tenant « haut et ferme la torche d’athlète qui chemine ». Lorsque paraît Le Parti pris des choses, Maurice Blanchot associe Michaux et Ponge dans un article intitulé « Au pays de la magie ».
3Francis Ponge, Œuvres complètes, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2002, T. 2, p. 1406.
4« Contre Versailles, contre Chopin, contre l’alexandrin… » ; voir le texte de Passages intitulé « Premières impressions. », Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 2001, T. 2, p. 342.
5Julien Gracq, Préférences, José Corti, Paris, 1961, p. 96.
6Alain Badiou, Le Siècle, Le Seuil, Paris, 2005, p. 11.
7Je songe ici aux poètes nés dans les années vingt, qui publieront leurs premiers textes dans les années cinquante : Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Jacques Dupin, André du Bouchet
8Francis Ponge, Œuvres II, op. cit., p. 1011.
9Voir à ce propos les Entretiens avec Philippe Sollers, Gallimard/ Seuil, coll. « Points », 1970, p. 61.
10Fenêtres dormantes et portes sur le toit, Œuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, Paris, 1983, p. 578.
11Mouvements est le titre d’un livre de Michaux composé de soixante-quatre dessins, un poème et une postface, publié aux éditions Gallimard en 1951.
12Georges Perros, Papiers collés, Gallimard, Paris, 1960, p. 15.
I.
AMPLITUDE DE SAINT-JOHN PERSE
« Se refusant à dissocier l’art de la vie, ni de l’amour la connaissance, elle [la poésie] est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes. L’amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l’anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus. »
Discours de Stockholm
« La poésie pour moi est avant tout mouvement – dans sa naissance comme sa croissance et son élargissement final. »
Lettre à Roger Caillois
« J’ai fondé sur l’abîme et l’embrun et la fumée des sables. »
Exil, II.
Une haute parole
La difficulté première que présentent nombre de ces longs poèmes complexes est de compréhension. Perse a le goût des mots rares, du vocabulaire technique, des strates étymologiques, aussi bien que de la précision scientifique. La lecture de ses textes pose de nombreux problèmes lexicaux ou syntaxiques. Roger Caillois a montré combien cette poésie est de nature encyclopédique, et combien le poète se garde « de la fantaisie sans limites d’une facile féerie2 » pour offrir au contraire des éléments très concrets. Soucieux de densité jusque dans l’énumération et la redondance, Perse suggère, écourte, ne livre que des détails choisis, suscite la perplexité du lecteur, diffère la compréhension, et trouble ainsi délibérément la réception de ses poèmes…
Il se plaît également aux incongruités, aux singularités historiques, dignes de fabuleuses Annales qui consigneraient les incidents d’anciens Empires chimériques… Ces éléments merveilleux sont tels que le réel y semble spontanément légendaire et que le poème en vient à se faire « chronique ». Mais de quoi ? Cette question, souvent, reste sans réponse… Comme l’écrit Hugo Friedrich dans Structures de la poésie moderne : « Dans leur contenu, ces poèmes semblent à peine saisissables3 », ou : « des vers très longs rappelant les hymnes ou les psaumes submergent le lecteur comme des flots cosmiques ». En son étrange démarche encyclopédique, la poésie persienne brasse ainsi quantité d’éléments disparates dans une puissante houle poétique ; elle désigne, classe, distingue, prescrit, comme pour mettre de l’ordre dans un monde émietté et divisé. Il semble qu’elle s’efforce de le rendre mieux lisible et plus cohérent. Selon Roger Caillois, Perse « prend parti pour la civilisation contre le désordre de la nature4 », au point que son œuvre paraît poser ses conventions propres et constituer sa propre jurisprudence, comme si la tâche du poète demeurait celle d’un civilisateur. À ce propos, il semble bien qu’un écho de la culture et de l’usage diplomatique qui furent les siens dans ses fonctions administratives se laisse percevoir dans la façon dont Perse se montre soucieux des clauses et des procédures, à propos du langage comme à propos du monde.
La tonalité très lyrique de cette haute parole louangeuse, renforce sa puissance élective : objets choisis et mots choisis, le poème ne laisse rien au hasard. Il détache, il sublime, il vise la quintessence tout en liant ses éléments à d’autres en son tissage… Ainsi le poète porte-t-il le réel vers le légendaire. Il irréalise délibérément et étend une espèce d’utopie verbale où s’estompent les coordonnées du temps et de l’espace. Il installe un milieu et instaure un règne : en quelque façon, il reconstitue fictivement, par le truchement du verbe, cette idéalité dont Baudelaire et ses successeurs avaient douloureusement constaté la chute. Au sens propre, le lyrisme de Saint-John Perse relève le poème…
Si la postulation lyrique conduit à se brûler les ailes en s’élançant vers l’absolu pour retomber toujours dans la réalité, Saint-John Perse n’en est pas la victime. À ses yeux, ce qui fait le prix d’une telle impatience est à la fois son envolée, son impuissance et absence de résignation. L’expérience poétique conduit l’être humain à se sentir exister plus vivement dans la déchirure. Le lyrisme a le pouvoir de faire coexister de manière dynamique les paradoxes dont il procède : il n’apaise pas mais exaspère les énergies, de sorte que « d’une tension entre réel et surréel, et de l’éclair d’une contradiction, naît la beauté fiévreuse, fille de la discorde ». « Bilingue entre toutes choses bisaiguës », « litige entre toutes choses litigieuses », le poète est voué à l’équivoque. « Assailli du dieu », il n’en demeure pas moins toujours occupé à cadastrer le champ de l’existence humaine. Son lyrisme constitue non seulement une « Pratique de l’éloge », mais une méditation globale sur ce que l’homme peut et doit faire sur cette terre. D’ à (1957) et , le lyrisme persien continue ainsi jusqu’en sa maturité de « fêter une enfance » : il s’est donné pour tâche d’exprimer le maintien d’une aspiration, autant que de dénombrer et d’ordonner les choses, selon la visée la plus humaine, sur le mode exclamatoire, et en mobilisant pour cela toutes les ressources de la langue.5ÉlogesAmersSécheresse
Une œuvre anachronique ?
Est-il donc justifié de considérer Saint-John Perse comme un poète en porte-à-faux avec son temps ? En dépit de sa hauteur de ton, en quoi est-il moderne ? Son anachronisme apparent est-il délibéré, ou s’explique-t-il par l’exil américain qui l’a tenu assez longtemps éloigné de la métropole ? Telles sont les principales énigmes évoquées par Jean Paulhan en ouverture de son « Introduction » à l’impressionnant volume collectif Honneur à Saint-John Perse qu’ont publié les éditions Gallimard en 1965 : « Perse rompt avec la poétique moderne, et les traditions que nous imposait déjà cette poétique », écrit-il. À ses yeux, Perse s’oppose aussi bien à l’expression « spasmodique » de Rimbaud qu’à la « syntaxe fragmentaire et sporadique » de Mallarmé et ses disciples. Il rompt, semble-t-il, avec ce qu’il y a de solitaire et de désespéré dans ces poétiques pour réunir « tout ce que la poésie moderne séparait » et surmonter la paralysie du chant. Est-ce dire qu’il y a là, inscrite dans la forme des textes, une fonction réparatrice de la poésie ? Il ne semble pourtant pas que Perse soit de ceux qui s’efforcent de « déployer un ordre qui apaise le chaos et console la déploration6 ». Plutôt que suturer métaphoriquement les blessures du monde, il tend et valorise le langage entre conscience du chaos et désir de réparation. Il cherche une dynamique nouvelle et un nouveau souffle.
Le parti pris persien de la grandeur a quelque chose de stoïque, car il n’est pas étranger à la conscience de la catastrophe métaphysique du monde moderne qu’il se refuse à déplorer. Résolument, la tonalité de cette œuvre est non mélancolique. Loin de laisser le sentiment de l’irrémédiable étrangler sa voix, Saint-John Perse se plaît à solliciter les éléments naturels, à commencer par l’eau et le vent, pour développer un singulier rapport au temps, délivré de la contrainte des calendriers et des horloges. Le déploiement même de son écriture aux rythmes si volontiers répétitifs induit une sensation de durée, voire d’éternité. Le phrasé s’y accorde par un mouvement de houle, et ce n’est évidemment pas par hasard que le poète lui-même en vient à employer les mêmes termes pour parler de la phrase et pour parler du temps :
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.