Pathé

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« Louis Lumière, c’était le cinématographe, Charles Pathé, c’est le cinéma. » Adrien Remaugé.
Créée en 1896, la société Pathé se consacre au phonographe et au cinématographe, deux attractions apparues à la fin du XIXe siècle. Elle devient en moins de dix ans l’une des principales multinationales françaises et un exemple parfait de la seconde révolution industrielle, au même titre que l’aviation et l’automobile.
Au départ un simple commerce, Pathé oeuvre à la diffusion de l’image et du son depuis les foires et les cafés-concerts jusqu’aux salles de spectacles et les foyers. Devenue une industrie de masse, où la recherche joue un rôle important, elle invente les métiers du cinéma et se développe sur tous les continents, principalement en Europe et aux États-Unis, longtemps épicentre de sa puissance.
En s’appuyant sur des documents en grande partie inédits, conservés par Pathé et par des archives privées, ce livre renouvelle les connaissances sur la société, depuis ses premières années (1896) jusqu’au départ de son principal animateur, Charles Pathé (1929). Il retrace une aventure industrielle hors du commun, portée par des rivalités de pouvoir, traversée par les enjeux économiques, conduite par les réflexions des dirigeants sur l’évolution des activités, ainsi que l’émergence d’une figure du patronat. Pathé reflète une certaine his­toire économique et sociale de la Belle-Époque, celle de la mise en place d’un commerce de loisirs, accessible au plus grand nombre. 
Publié le : jeudi 6 février 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021005334
Nombre de pages : 640
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Ouvrage publié en partenariat avec la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé.
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris
www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2014
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
EAN : 979-10-210-0533-4
Bannissons de nos scénarios les artistes, sculpteurs, peintres, musiciens, et remplaçons-les par des inventeurs, des industriels, etc. Charles Pathé, Étude sur l’évolution de l’industrie cinématographique française, 1918.
Introduction
La fondation de Pathé frères le 28 septembre 1896 par Charles Pathé et son frère Émile commence l’aventure d’une société qui se consacre d’abord au commerce du phonographe avant de devenir la société cinématographique la plus importante du monde. Cette expansion est facilitée par la création de la Compagnie générale de Cinématographes, Phonographes et Pellicules en décembre 1897. Dotée d’un capital important, principalement lyonnais, la Compagnie absorbe Pathé frères et engage un programme d’industrialisation et de commercialisation encore inhabituel dans ses domaines. Phonographe et cinématographe sont des attractions à peine sorties du stade des curiosités, souvent exhibées dans les foires et à Paris sur les Grands Boulevards. Ils se caractérisent bientôt comme des industries nouvelles, au même titre que l’automobile et l’aviation. En moins de dix ans, la Compagnie couvre l’ensemble des métiers de ses deux produits et impose Pathé frères, désormais une marque, à l’échelle mondiale. Son influence est prépondérante dans les capitales européennes, s’étend à Saint-Pétersbourg et New York, gagne Singapour, Melbourne. Bruce Kogut, dans son classement des firmes françaises avant la Première Guerre mondiale, la placera en quinzième position. Dans le domaine cinématographique, sa domination est alors sans égale, et ses choix influencent encore durant les années 1920, période pendant laquelle Charles Pathé conserve la direction des affaires. La manière dont Pathé, multinationale dédiée aux loisirs, parvient à une production et à la diffusion de masse est le principal objet de cette étude. Les luttes de pouvoir entre ses animateurs en sont un autre aspect. Dès ses premières années, Pathé se caractérise par sa capacité à commercialiser des produits de loisirs. Rétrospectivement, c’est une société à l’origine de la culture de masse. Au cœur du processus de production et de commercialisation, et avant la crise de 1908, la capacité à proposer beaucoup plus de rouleaux de phonographe et de films que les concurrents est déterminante pour l’essor de la Compagnie ; l’engouement du public cinématographique notamment explique l’accroissement constant du chiffre d’affaires et, parfois, d’un exercice à l’autre, la multiplication par deux des bénéfices. Le cinématographe devenu majoritaire, la Compagnie s’achemine vers l’édition des vues, aux dépens de leur production, et se concentre sur de nouveaux métiers comme la fabrication de la pellicule. Elle doit résoudre le paradoxe d’une industrie qui change d’activité mais dont l’objet principal reste la diffusion des copies. Les nombreuses études consacrées jusqu’ici à Pathé, bien qu’elles aient souligné le caractère intégral de l’entreprise, restent centrées sur le cinématographe ou le phonographe. Elles s’intéressent en majorité au processus de production des films et au caractère international de leur diffusion ; pour le phonographe, des discographies ont été publiées de manière restreinte. Force est de constater que la spécialisation du sujet, phonographe ou cinématographe, reste une tradition quand il s’agit de se pencher sur le cas Pathé, et la comparaison entre les deux branches n’a pas tenté les historiens. La volonté d’inscrire la production des films dans un modèle économique se retrouve
dans plusieurs ouvrages. Citons en particulier Charles Musser et surtout Richard Abel, remarquables de synthèse et fameux quant à l’étude de leurs sources. Les recherches parues depuis une vingtaine d’années ne sauraient masquer des études plus générales dans lesquelles la société occupe une place bien précise. Pour les historiens du cinéma en particulier, les personnages se succèdent selon une logique quasi immuable, depuis la lanterne magique jusqu’aux frères Lumière et leurs suiveurs. La création des procédés d’enregistrement et de projection appartient à une lignée illustre où Pathé, en la personne de Charles Pathé, a sa place. Georges Sadoul, dans le second volume de sonHistoire générale du cinéma (1947) opère une nette distinction en titrant « Époque Méliès (1897-1902) » puis « Époque Pathé (1903-1909) ».chronologie, reprise dans les années 1960 par René Jeanne Sa (1965), Jean Mitry (1967), Jacques Deslandes et Jacques Richard (1966 et 1968), marque indéniablement les travaux actuels. Elle vise dans un premier temps à retracer l’histoire des techniques de l’image animée, dont les inventeurs sont à l’origine, puis celle des industriels et, enfin, celle des metteurs en scène. Henri Joly, travaillant avec Charles Pathé en 1895, est de ces premiers. Leur rupture au bout de quelques mois concentre tous les fantasmes d’une légende maudite. En montrant le commanditaire abusif, Charles Pathé, chassant son associé et s’appropriant sa caméra, les récits font passer définitivement le cinéma de la période des inventeurs à celle des entrepreneurs. Ils illustrent avec beaucoup de suspicion l’attitude de celui qui deviendra le premier capitaliste de l’activité. Avec cet épisode, la rupture entre l’histoire du cinéma et l’économie se dessine déjà. Quels que soient les intérêts qui animent Charles Pathé, ils ont peu à voir avec les liens personnels et passionnels que tisse un inventeur ou un artiste avec son objet. La référence à la réussite ne manque jamais d’être soulignée, et Charles Pathé apparaît, tel un mythe, sous les traits d’un homme hors du commun. Les descriptions le déconnectent même de l’entreprise, où se tissent les liens et se montent les projets. Le fossé entre le portrait du dirigeant, rejoignant une cohorte de capitaines d’entreprises, et une possible histoire économique du cinéma n’en est qu’élargi. Si la figure du frère Émile n’est pas oubliée, celle de Charles, son cadet, est frappante. Plusieurs raisons l’expliquent, notamment le fait qu’il ait écrit deux fois sa biographie.Souvenirs et conseils d’un parvenu, paru en 1926, revient surtout sur son enfance et ses débuts professionnels ; dansDe Pathé frères à Pathé-Cinéma, en 1940, reprenant en partie les textes du premier ouvrage, il relate les grandes lignes de sa carrière jusqu’en 1929. Ces récits édités à cent exemplaires chacun sont considérés comme des témoignages de première main. Charles Pathé a largement contribué à diffuser l’image de sa société, position résumée en une phrase très galvaudée, inspirée par l’un de ses collaborateurs, François Dussaud : « Je n’ai pas inventé le cinéma, je l’ai industrialisé ». Dans une interview auFilm français,, en 1958, Adrien Remaugé président directeur général de la Société Nouvelle Pathé-Cinéma, poursuivra : « Louis Lumière c’était le cinématographe, Charles Pathé c’est le cinéma. » Les études n’y échappent pas et posent, en invoquant Charles Pathé, la suprématie de la société : elle est l’œuvre d’un homme. Par ailleurs, la figure de l’industriel personnalise la réussite et cristallise les projections. Charles Pathé est un entrepreneur génial ou, au contraire, un entrepreneur dominant, jouant d’une hégémonie, favorisant à l’occasion la surproduction du marché pour empêcher les autres sociétés de se développer. La sacralisation du personnage, développée très tôt par des historiens comme Georges-
Michel Coissac en 1925, est prégnante puisqu’il s’agit souvent d’adopter une position de pourfendeur ou d’admirateur. La réussite de l’homme, dont les origines sont modestes, est d’ailleurs fascinante : le fils d’un charcutier termine sa carrière à la tête d’une des plus grandes usines de film du monde, construite à Vincennes, près des rues où il a grandi. La lecture des archives de la Compagnie générale de Cinématographes, Phonographes et Pellicules, la société anonyme qui succéda à Pathé frères, invite toutefois à s’interroger. Ni Charles Pathé ni son frère ne sont mentionnés dans les documents pendant les premières années. Ils ne sont pas les fondateurs de l’entreprise, ils n’en sont pas administrateurs, ni l’un ni l’autre ne seront président, et bien sûr ils ne sont pas les détenteurs du capital à partir du moment où, en 1897, Pathé frères est absorbée par une société anonyme, gérée comme une commandite par des administrateurs solidairement responsables. Ces derniers, industriels de Lyon, Grenoble et Saint-Étienne marquent indéniablement les débuts de la société et tempèrent l’importance de l’homme providence incarné par Charles Pathé. Les premières interrogations, nées de la lecture des conseils d’administration, ont concerné ces administrateurs ; elles ont d’ailleurs fondé cette étude et suscité les recherches, car leur profil ouvrait un autre champ d’investigation, celui d’une e entreprise au début du XX siècle. Il convenait d’aborder la société sous cet angle plutôt qu’à travers l’étude du phonographe ou du cinématographe. Découlait alors une nouvelle question : comment Charles Pathé et son frère se sont-ils imposés ? À partir de la fin de l’année 1897, ils sont embauchés comme directeurs et ne sont pas décisionnaires quant à la manière d’utiliser le capital et de réinjecter les bénéfices. Le sujet de la gestion est primordial car, dans le cas présent, il identifie les décideurs. Il n’en demeure pas moins que Charles et Émile initient nombre de projets et, au fil des années, deviennent les principaux bénéficiaires de l’activité, au point que la question de la rémunération et celle de la fondation de l’entreprise seront redéfinies pour Charles Pathé après la Première Guerre mondiale. S’intéresser à une entreprise à travers des hommes, et non plus un seul, soulève bien entendu la question du pouvoir, celui accordé par la fonction et celui brigué par les personnes. À ce titre, le rôle de l’administrateur délégué est important, comme dans la plupart des sociétés à cette période. Où il est question de croissance et d’argent, il peut être question de lutte. Ces suppositions sont-elles fondées ? Oui, pour deux raisons. D’une part, la poursuite des recherches montre l’émergence du personnage Charles Pathé, d’autre part, elle dégage différents profils d’entrepreneurs, ce qui enrichit la connaissance de la société. Elle amène enfin à s’attacher aux détails pour définir les caractéristiques du développement de l’entreprise. En observant les organes du pouvoir avant 1929 – le conseil d’administration, la direction, le comité consultatif –, il serait cependant malencontreux de considérer le charisme des chefs en étudiant la portée financière de leur politique. La configuration des affaires, l’orientation des projets, les rapports de force nous paraissent des critères d’autant plus intéressants qu’ils ne se limitent pas à dresser un bilan, mais à désigner les moyens d’y parvenir. Pour mener à bien les recherches, plusieurs exigences s’imposaient : s’éloigner des adjectifs qui tendent à définir un entrepreneur sans avoir observé ses méthodes, ne tenir aucune source pour juste sans l’avoir confrontée à une autre, éviter d’inscrire
hâtivement Pathé dans un modèle économique et, enfin, prendre ses distances avec les récits de Charles Pathé et la presse de l’époque. Des documents, pour la plupart inédits, étaient exploitables car la société Pathé a conservé un très bel ensemble d’archives administratives, remontant à la création de la société anonyme en 1897. Ces pièces ont été gardées pour des raisons juridiques et des délais de conservation. Placées en 1929 dans un lieu d’accès restreint pendant soixante ans, puis quasi inaccessibles pendant près de quinze ans, elles ont été préservées des vicissitudes, ce qui explique que les séries se suivent. Le fonds, aujourd’hui conservé par la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé dans le but de servir la recherche, a été la source principale de nos recherches. Il comprend les archives de la Compagnie, mais aussi celle de la Manufacture française d’Appareils de précision, absorbée en 1900 par la Compagnie, ainsi que celles de Pathé Consortium Cinéma, constituée en 1921 après la cession des activités de production et d’édition. En revanche, Pathé frères n’est pas représentée en dehors de l’acte de fondation et de quelques pièces datées entre novembre et décembre 1897. De même, Pathé n’a pas conservé les archives produites par ses succursales : les informations consultées ont été rassemblées par la société mère. Point de départ de la recherche, les procès-verbaux des conseils d’administration de la Compagnie couvrent la période de décembre 1897 à 1921. Ils éclaircissent les connaissances sur la croissance de la société, les crises traversées et les divergences de points de vue. Bien argumentés, sauf pendant la guerre, et non dénués de subjectivité, ils abordent plusieurs aspects des affaires comme la finance, la gestion, l’industrie, les affaires juridiques, les marchés français et étrangers. Les procès-verbaux donnent les chiffres d’affaires mensuels des deux branches et, selon la période, l’état de la trésorerie. Ces documents sont les plus importants pour aborder l’évolution de la société, mais ne sont pas exhaustifs. Certains sujets, comme la production des films, y sont très peu abordés. En outre, les procès-verbaux à disposition sont ceux de la Compagnie ; ceux de Pathé-Cinéma, qui lui succède en 1921, n’ont pas été retrouvés. Les dossiers des assemblées générales rassemblent diverses informations (rapports de la direction et du conseil, des commissaires aux comptes, liste des actionnaires présents et représentés), et si la majorité se retrouve dans d’autres sources, elles reflètent l’évolution générale telle qu’elle est présentée aux actionnaires et à la presse : elles apportent un éclairage sur la communication de l’entreprise. Les Inventaires, couvrant la période 1897-1925, ont été abondamment utilisés. Établis tous les 28 février, à la clôture de l’exercice, ils tiennent parfaitement leur rôle : de l’appareil de prises de vue au pavillon de phonographe, de la tonne de charbon à la peau de chamois, ils renseignent sur les matières premières, la production en cours et la marchandise, parfois l’économat, en France et à l’étranger. Ils éclairent sur le volume des produits, les prix de revient, sur l’ouverture des services et des magasins et sont aussi une source intéressante pour juger de la surproduction ou de l’augmentation des prix d’un exercice à l’autre. Parmi les livres de comptes, les Grands Livres et les Comptes généraux (1902-1925) apportent beaucoup d’informations parce qu’ils permettent d’une part de vérifier des points abordés aux conseils d’administration et, d’autre part, parce qu’ils sont la source la plus précise pour étudier les dépenses des usines, des théâtres de prises de vue, les investissements à l’étranger, les gros salaires… Ils sont surtout le seul
ensemble permettant de calculer le nombre d’ouvriers et d’employés, le rendement d’une machine, la production moyenne de copies imprimées. Autre source comptable, les Journaux reportent les dépenses mois après mois. Leur lecture peut porter à confusion, l’intitulé des postes n’étant pas uniforme selon les périodes, voire pas clairement défini. Nous nous y sommes toutefois souvent reportés pour la période antérieure à 1905 et le début des années 1910. Les quatre registres Inventaires succursales concernant les sociétés étrangères de Pathé entre l’exercice 1910-1911 et 1918 dressent les bilans des sociétés dans lesquelles Pathé est majoritaire. Les données sont parfois différentes de dizaines, voire d’une centaine de francs, avec celles reportées dans les Grands Livres et communiquées en 1918 au ministère des Finances pour calculer les bénéfices de guerre. Aussi, les bénéfices et pertes indiqués pour les succursales étrangères entre 1910 et 1918 sont extraits de ces deux dernières sources. Outre les registres, la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé conserve des contrats et des correspondances avec des sociétés dont Pathé est proche (la SCAGL, Le Film d’Art, les Établissements Continsouza, etc.). Ces archives ne représentent qu’une dizaine de dossiers et proviennent vraisemblablement du bureau de Charles Pathé. Elles auraient été classées à la fin des années 1920 par l’ingénieur Clément Lair, dont l’écriture se retrouve sur plusieurs feuillets. Les cahiers de recherche des ingénieurs Pathé (1906-1927), du fonds Kodak-Pathé de l’Association CECIL apportent quant à eux un éclairage précis sur l’histoire des techniques cinématographiques.
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