Physiologie du bourgeois

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BnF collection ebooks - "Entendons-nous, s'il vous plaît, et procédons par ordre. Notre Bourgeois, à nous, n'est pas le vôtre, ni celui de votre voisin : ce n'est pas non plus le Bourgeois du troupier, ni le Bourgeois du campagnard. De même qu'il y a fagots et fagots, je ne vois pas pourquoi il n'y aurait pas également Bourgeois et Bourgeois."


Publié le : mercredi 25 février 2015
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EAN13 : 9782346002405
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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

CHAPITRE PREMIER
Qu’est-ce que le Bourgeois ?

Entendons-nous, s’il vous plaît, et procédons par ordre.

Notre Bourgeois, à nous, n’est pas le vôtre, ni celui de votre voisin : ce n’est pas non plus le Bourgeois du troupier, ni le Bourgeois du campagnard. De même qu’il y a fagots et fagots, je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas également Bourgeois et Bourgeois.

Le Bourgeois du troupier, c’est tout ce qui ne porte pas l’uniforme, mais l’uniforme pour de bon, pas le simple travestissement de garde national, même à cheval, le pantalon garance. Sous l’Empire, le troupier nommait le Bourgeois Pékin et le menaçait incessamment de lui couper les oreilles avec son grand sabre ; c’était la mode de l’époque, il fallait s’y conformer. Aujourd’hui, le Bourgeois tient davantage à ses oreilles et les conserve avec plus de soin. Tous les goûts sont dans la nature, celui-ci est fort honnête assurément et n’a rien de dépravé.

Le Bourgeois du campagnard, c’est l’habitant des villes qui porte un habit marron sous un bras, un melon sous l’autre, des cols de chemise, des cravates brodées, du nankin et des gants de filoselle. Généralement, l’homme de la campagne ne peut souffrir le citadin qui vient ainsi, le dimanche, l’humilier par le luxe de costume et de tenue qu’il étale : aussi saisit-il, avec empressement, toutes les fois qu’il le rencontre, l’occasion de lui redresser l’épine dorsale, ayant soin de se mettre toujours et par précaution quatre contre un. On ne saurait trop admirer la simplicité, le sans-façon des mœurs champêtres.

L’ouvrier qui habite la ville n’en connaît qu’un, un seul : le Bourgeois de l’atelier, c’est son Bourgeois à lui, ou, si vous l’aimez mieux, son maître, son patron.

Les grands seigneurs, si toutefois vous voulez bien en reconnaître encore de nos jours, comprennent dans cette dédaigneuse qualification de Bourgeois, toutes ces petites gens qui portent des habits d’elbeuf première qualité, tout comme des comtes et des marquis, souvent beaucoup mieux, mais qui ne sont pas nés, bien qu’ils aient parfois 70 à 80 ans.

Nous avons encore la comédie bourgeoise, le dîner bourgeois, la cuisine bourgeoise ; mais laissons là les choses et revenons aux personnes.

Le Bourgeois du cocher de fiacre, c’est tout individu qui entre dans sa voiture, fût-ce un garde municipal avec armes et bagages, un simple gamin en blouse et en casquette. Du reste, le cocher, par suite de cette indépendance, le plus bel apanage de sa profession, rougirait de dire mon Bourgeois, il dit notre Bourgeois, ce qui est bien différent, mon Bourgeois indiquerait qu’il se reconnaît votre cocher, votre très humble serviteur ; tandis qu’il admet seulement que vous êtes le Bourgeois de tous les autres cochers, du moment où l’idée vous est venue de monter en voiture ; et la preuve de ce que j’avance, c’est qu’aussitôt que vous serez descendu ou pour parler son langage, dès qu’il vous aura déchargé, il vous éclaboussera parfaitement des pieds à la tête, en vous criant : Gare donc, animai ! Ce qui prouve bien qu’il a cessé de vous regarder comme Bourgeois.

Chez les artistes, c’est bien différent : le mot Bourgeois n’est plus une dénomination, une signification, une qualification ; c’est une injure, et la plus grossière que puisse renfermer le vocabulaire de l’atelier. Un rapin préférerait mille fois être appelé du nom des scélérats les plus remarquables, à s’entendre traiter de Bourgeois. C’est principalement dans l’atelier que le peintre se montre le plus implacable à l’encontre du Bourgeois. Le Bourgeois dans l’atelier court les plus grands dangers ; c’est le créancier dans les cours de la maison de Clichy.

Au reste, l’artiste de nos jours est tout aussi exclusif dans sa manière de voir à l’égard du Bourgeois que le troupier de 1808 ; car il désigne ainsi tout ce qui ne tient pas de près ou de loin à sa famille, et ne lui ferait pas plus de quartier.

Quant au Bourgeois proprement dit, selon la grammaire du garde national, il se traduit par un homme qui possède trois à quatre bonnes mille livres de rentes, qui ne doivent rien à personne, qui vit de bonne soupe, et descend doucement le fleuve de sa vie les pieds chauds, du coton dans les oreilles, la canne à la main.

Il n’est pas de petit marchand, de mercier, de quincaillier, de bimbelotier, voire même d’épicier qui ne rêve pour ses dernières années cette bienheureuse et facile existence du Bourgeois.

Si vous voulez bien le permettre, belle dame, nous allons attaquer le Bourgeois sous toutes ses faces, et nous appellerons de ce nom tout individu qui nous semblera, par ses goûts, ses habitudes, ses tics et ses allures, avoir des droits à ce titre. Et nous allons passer en revue toutes les classes et toutes les espèces de cette immense et si intéressante famille.

CHAPITRE II
Sa naissance, son éducation, ses premières années

Chose bien étrange ! le Bourgeois semble être venu au monde pour la première fois à cinquante ans, avec des cheveux gris, des lunettes, un gros ventre, un habit noir et des bas blancs. C’est le moment ou jamais de le saisir ; plus jeune, il n’est pas mûr, pas encore développé ; on serait fort embarrassé s’il fallait l’analyser ; ce n’est pas grand-chose, ce n’est rien. Enfant, c’était un petit prodige ; on lui demandait :

– Comment se porte votre papa, mon petit ami ?

Il vous répondait aussitôt et sans balancer :

– Rue Charlot, n° 45, au Marais.

– Et votre maman, est-elle toujours à la campagne ?

– Rue Charlot, n° 45, au Marais.

– Compte-t-elle bientôt revenir ?

– Rue Charlot, n° 45, au Marais.

À chaque nouvelle question, toujours il opposait son adresse ; impossible d’en tirer davantage, c’était à y perdre son latin : aussi le laissait-on là ; c’était ce qu’on avait de mieux à faire.

Si son papa, le même dont on lui demandait des nouvelles, avait le malheur de se tromper, ce qui lui arrivait assez souvent, car de sa vie le pauvre cher homme n’avait pu dire un nom sans l’écorcher, le petit garçon le remettait à l’instant sur la voie, ce qui déplaisait fort à l’auteur de ses jours ; mais il n’y avait pas à dire ; la maman le trouvait charmant et lui prodiguait les plus doux noms : c’était son trésor chéri, son dieu d’amour, son poulet à sa maman, son sultan d’agrément ; elle l’inondait de douces larmes, le couvrait des plus tendres caresses.

À cinq ans nous récitions, au dessert, la fable du Corbeau et du Renard ; plus tard, nous passions en revue les rois et les reines de France, les princes et les princesses, les rues et les carrefours, les halles et les marchés, les chefs-lieux de département, l’année, le jour, l’heure où Josué, qui avait arrêté le soleil quittait cette vallée de misères et de larmes pour un monde meilleur ; à dix-huit ans nous avions terminé nos études, après avoir frisé le prix d’honneur ; nous savions ex professo le grec et le latin, mais pas la moindre idée de l’orthographe, une ignorance crasse des premières notions de la civilité puérile et honnête ; nous parlions la bouche pleine, nous mettions nos coudes sur la table ; nous étions, en un mot, un fort triste sujet, un ours horriblement léché.

Le Bourgeois, assez ordinairement, possède une belle main, grâce à monsieur son père, qui, dès sa plus tendre enfance, lui a constamment corné aux oreilles qu’il fallait non seulement manger du bouilli, du pain avec toute chose, mais qu’avec une belle main on arrivait à tout, ce qui est une erreur, et des...

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