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«L a poésie n’a plus d’existence publique », constate d’entrée r obert melançon
de jeu l’auteur de cette vingtaine d’essais pourtant tous consacrés à
la poésie. Mais celle-ci garde certainement ce qu’on pourrait appeler
une existence « privée », c’est-à-dire le pouvoir de nourrir toute la vie
et toute la pensée de quiconque en a fait sa demeure.
Poète lui-même, Robert Melançon est aussi, et peut-être même avant
tout, un infatigable lecteur de poésie, qui trouve son bien partout
où naît, à travers des mots, des images et des rythmes inattendus,
cet ébranlement du monde et de l’existence, les faisant comme
apparaître pour la première fois sous nos yeux. C’est dire que la
poésie, pour un tel lecteur – un lecteur qui en a vraiment besoin – ne
saurait avoir de frontières ou de définition précise, et qu’il n’existe
rien de tel que la poésie « pure » :
Auteur d’une œuvre poétique
« J’affirmerais, écrit Melançon, qu’il n’y
considérée comme l’une des plus
a de poésie qu’impure, c’est-à-dire qui significatives de la littérature
ne cherche pas à se séparer des autres québécoise contemporaine
(L’Avant-printemps à montréal, usages de la langue, qui se fait, tour à
1994 ; Le Dessinateur, 2001 ; tour ou tout à la fois, description, récit,
Le paradis des apparences, exposé, plaidoyer. Un poème montre,
2004 ; peintu re aveugle, raconte, explique, argumente ou parle
2010), Robert Melançon est
simplement sans autre objet comme
également essayiste (e xercices
dans une conversation amicale. » En un
de désœuv rement, 2002 ;
mot, il s’adresse toujours à nous.Questions et propositions sur la pour
poésie, 2014) et traducteur. Il
Que les essais ici rassemblés portent sur
vit dans les Cantons-de-l’Est.
Saint-Denys Garneau, Jacques Brault, u ne poésie Paul-Marie Lapointe, Michel Beaulieu, Pierre Nepveu, ou sur des
poètes ayant vécu en d’autres lieux ou d’autres temps (Giacomo Leopardi,
Étienne Jodelle, Jacques Réda, Robert Marteau), tous expriment une impure
admiration (teintée ici et là de polémique) et relatent une expérience
personnelle, un apprentissage : l’apprentissage d’un art, certes, mais
aussi d’une manière plus juste et plus humaine de regarder le monde et
de « vivre sur terre », même provisoirement.
Boréal
C O L L E C T I O N PA P I E R S C O L L É SBoréal
C O L L E C T I O N PA P I E R S C O L L É S
r obert melançon
pour une poésie impureLes Éditions du Boréal
4447, rue Saint-Denis
Montréal (Québec) h2j 2l2
www.editionsboreal.qc.caPour une poésie
impuredu même auteur
Peinture aveugle, VLB éditeur, 1979; Éditions du Noroît, 2010.
Paul-Marie Lapointe, Seghers, «Poètes d’aujourd’hui», 1987.
Au petit matin, en collaboration avec Jacques Brault, L’Hexagone, 1993.
L’Avant-printemps à Montréal, VLB éditeur, 1994; Éditions du Noroît, 2014.
Le Dessinateur, Éditions du Noroît, 2001.
Exercices de désœuvrement, Éditions du Noroît, 2002.
Le Paradis des apparences, Éditions du Noroît, 2004.
Le Premier Témoin, Studio 216, 2009.
Sur la table vitrée, en collaboration avec Francine Chicoine, Éditions David,
2009.
Questions et propositions sur la poésie, Éditions du Noroît, 2013.Robert Melançon
Pour une poésie
impure
Boréal
collection papiers collés© Les Éditions du Boréal 2015
erDépôt légal: 1 trimestre 2015
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Diffusion au Canada: Dimedia
Diffusion et distribution en Europe: Volumen
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec
et Bibliothèque et Archives Canada
Melançon, Robert,
1947Pour une poésie impure
(Collection Papiers collés)
isbn 978-2-7646-2334-3
1. Poésie – Histoire et critique. I. Titre. II. Collection: Collection Papiers collés.
pn1113.m442 2015 809.1 c2014-941916-3
isbn papier 978-2-7646-2334-3
isbn pdf 978-2-7646-3334-2
isbn epub 978-2-7646-4334-1à Gilles Marcotte préface 9
Préface
La poésie n’a plus d’existence publique. On imprime
d’innombrables plaquettes, mais leurs tirages restent anémiques
et leurs ventes presque nulles. La plupart des librairies les
dissimulent, tout au fond, dans un minuscule rayon de
poésie, et la presse littéraire n’en rend pour ainsi dire jamais
compte. Les festivals de poésie, les lectures publiques, la
journée mondiale de la poésie, le mois de la poésie, le printemps
des poètes et la prolifération des prix de poésie ne peuvent
faire illusion: des livres qui ne trouvent pas de lecteurs et qui
ne suscitent aucun écho n’existent pas.
Comment un art qui fut si grand a-t-il pu tomber si bas?
Je ne le sais pas plus que quiconque. Je peux seulement
avouer que la plupart des recueils qui se publient me
tombent des mains et que je n’arrive pas à imaginer que qui que
ce soit veuille les lire. Qu’on me dispense de donner des
exemples. Chacun peut ouvrir au hasard quelques plaquettes
récentes et constater que presque toutes sont dépourvues de
la moindre séduction. La plupart semblent des produits
génériques en ce sens qu’on peut déplacer quelques vers d’un
poème à l’autre, déplacer quelques poèmes d’un recueil à
l’autre, ou enlever quelques mots à un vers, quelques vers
à un poème, quelques poèmes à un recueil sans que leur
configuration, leur sens ou leur absence de sens soient
modifés de façon perceptible. Il paraît, à des intervalles 10 pour une poésie impure
imprévisibles, un improbable livre qui donne à lire ce qu’on
reconnaît immédiatement comme de la poésie, mais cela se
produit trop rarement pour que le paysage poétique
contemporain paraisse moins désert ou dévasté.
Je peux me tromper, ignorer une grande œuvre qu’un
inconnu, quelque part, a entreprise ou même achevée. Je
n’ignore pas qu’une douzaine de poètes de premier rang
suffsent à déterminer une période faste comme la Renaissance,
ede Marot à d’Aubigné, ou le splendide xix siècle français, de
Hugo à Verlaine. Je sais enfn que les contemporains sont
aveugles: je possède une Anthologie des poètes français
edu xix siècle, publiée chez Lemerre en 1905, qui passe
complètement sous silence Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud et
prodigue Sully Prudhomme, François Coppée, Daniel
Lesueur, Maxime Formont. Mais la désaffection du public
reste indéniable, aussi bien que l’insignifance de tant de
poètes qui s’acharnent à reproduire laborieusement la
«rupture» et la «subversion» des avant-gardes d’il y a plus d’un
siècle.
Pourtant la poésie n’a cessé d’accompagner mon
existence depuis ces jours lointains au cours desquels j’ai ouvert
pour la première fois Les Fleurs du mal, les Poésies complètes
de Saint-Denys Garneau et un choix de poèmes
d’Apollinaire en livre de poche. D’autres lectures ont suivi, dont sont
nés les essais que rassemble partiellement ce livre. Publiés
dans diverses revues, ils étaient chaque fois la réponse
ponctuelle à la question que m’avait posée tel ou tel livre. Ils ne
constituent pas ce qu’on appelait naguère un art poétique ni
ce qu’on désigne aujourd’hui du nom de théorie. Si je devais
élaborer une théorie, mais je ne souhaite rien moins et je
dirai seulement que tel est mon goût, j’affrmerais qu’il n’y
a de poésie qu’impure, c’est-à-dire qui ne cherche pas à se
séparer des autres usages de la langue, qui se fait, tour à tour
ou tout à la fois, description, récit, exposé, plaidoyer. Un
poème montre, raconte, explique, argumente ou parle sim- préface 11
plement sans autre objet comme dans une conversation
amicale. Il ne cherche pas à tout prix à se séparer de ce qu’on
appelle prose. La distinction irréféchie ou automatique de
la poésie et de la prose me paraît dépourvue de tout
fondement, en dépit de la caution que lui ont apportée tant de
grands esprits. Opposer sans plus poésie et prose, c’est
constituer en un amalgame indifférencié sous le nom de
«prose» tous les états de la langue dans lesquels on ne
reconnaît pas immédiatement la poésie. Or il n’existe rien de tel
que prose et poésie entendues de cette façon. Un article de
journal, un texte de loi, le procès-verbal d’une assemblée, un
discours électoral, un mode d’emploi ne sont pas de la prose:
celle-ci est un usage esthétique de la langue, non moins que
le poème. Je dirais que le second advient lorsque la langue ne
se laisse pas oublier et que la première a pour horizon
l’effacement de son instrument dans une transparence absolue.
Ce sont là des formes idéales: il n’existe pas de prose qui ne
se signale comme telle, donc qui ne s’éprend d’une façon ou
d’une autre de sa propre forme; et il n’existe pas de poème
qui ne se laisse oublier tout à coup dans ce qu’il dit, en
effaçant rime, rythme, vers, strophe, image. Un poème peut se
faire méditation, inventaire, lettre, gémissement, cri de joie,
babillage, raisonnement, éloge, vitupération, journal intime,
éditorial. Je n’aime la poésie que lorsqu’elle se fait ainsi
impure, c’est-à-dire confondue à tous les usages de la langue,
apte à s’emparer de tout et à répondre à tout.
Ces essais ne forment pas non plus le répertoire de mes
préférences. Le hasard des commandes m’a offert l’occasion
d’écrire sur certaines œuvres, qui me sollicitaient pour une
raison ou une autre. L’occasion ne s’est pas présentée pour
d’autres, pourtant capitales à mes yeux, ou ce que j’ai alors
écrit me semble trop insuffsant. On ne trouvera donc dans
ces pages rien sur Horace, Marguerite de Navarre, Du Bellay,
Claudel, Borges, Pavese, Philip Larkin, Rina Lasnier, Philippe
Jaccottet, Marie Uguay, tant d’autres, anciens et modernes. 12 pour une poésie impure
Ces essais sont le contrecoup de lectures qui m’ont atteint.
Un poème bouleverse la vie intérieure de son lecteur – sa vie
émotive et sa vie intellectuelle tout aussi bien puisque la
poésie est aussi affaire de pensée, non moins rigoureuse et
complexe que toute autre forme de pensée. On reconnaît
véritablement un poème dans un ébranlement de toute la vie
mentale. C’est de cela que j’ai essayé de rendre compte, en
me rappelant toutefois la mise en garde de Montaigne:
«quiconque en discerne la beauté d’une vue ferme et rassise,
il ne la voit pas non plus que la splendeur d’un éclair.» sur un centenaire 13
saint-denys Garneau14 saint-denys Garneau sur un centenaire 15
Sur un centenaire
Saint-Denys Garneau aurait eu cent ans en 2012. Qu’est-ce
que cela signife, s’il convient d’attacher une signifcation à
un tel énoncé? Guère plus sans doute que la mesure
conventionnelle et abstraite d’une distance. Mais Garneau n’a pas
cent ans. Il a éternellement trente et un ans puisqu’il est mort
en 1943, il y a soixante-neuf ans. Ces deux nombres sont
beaucoup plus chargés de sens que les cent ans de convention
qui offriront le prétexte de quelques commémorations.
Trente et un ans, c’est l’âge défnitif, si on peut ainsi dire, de
Saint-Denys Garneau. Il reste un homme éternellement
jeune, qui n’a pas eu le temps de vieillir. D’autant que sa
jeunesse s’était prolongée dans des études chaotiques,
souvent interrompues par la maladie et des périodes de
convalescence qu’il semble avoir accueillies, avec une exubérance
paradoxale, comme des vacances. Le 21 février 1929 – il a
seize ans –, il écrit à son ami Pierre Dansereau:
[…] Je suis tombé malade de nouveau d’une sorte
d’empoisonnement qui se rapproche un peu du rhumatisme «et
cætera pantoufe»! Que veux-tu; à mon âge dis-je en
caressant mes cheveux blancs. Et, à cause de «mes rhumatismes»,
je suis forcé de rester à la maison, dans mon atelier; c’est une
chambre claire où se trouvent un chevalet, un lit, des tables
encombrées de peintures, de livres, de papiers. […]16 saint-denys Garneau
Je profte de mon délicieux ermitage pour écrire à mes
copains et je t’écris (comme tu vois). […]
Dans mon atelier, (c’est un joli mot, n’est-ce pas?), je
dessine, je peins, je lis.
Notons au passage que le nom du destinataire de cette
lettre, l’écologiste Pierre Dansereau, disparu en 2011 à près
de cent ans et qui était resté à tous égards notre
contemporain, rend sensible le fait que Garneau est mort très jeune et
que son existence s’est tout entière déroulée dans un passé
relativement lointain.
La jeunesse de Garneau s’est prolongée aussi parce qu’il
n’a jamais connu le monde du travail. Le 19 juin 1936 – il a
vingt-quatre ans –, il explique à son ami François Rinfret
à quel point il est incapable de s’imaginer gagnant sa vie:
Mes parents me disent: «Il va falloir que tu te décides à
“faire quelque chose” à l’automne.» Moi, je suis bien
d’accord, il faudrait que je gagne ma vie. Mais j’ai beau
appliquer mon esprit avec toute mon attention à considérer ces
mots: faire quelque chose, je n’arrive pas à leur trouver une
signification réelle, je n’arrive pas à rejoindre derrière
une réalité palpable, possible, qui soit «moi faisant quelque
chose». Je n’arrive pas à imaginer un état de fait possible à
quoi s’appliquent ces mots. Je m’entête, je m’efforce, je me
dis: «voilà, c’est simple; il y a moi, et il y a quelque chose à
faire. Il y a le départ, le matin, pour le bureau, pour
n’importe quoi avec la paie à la fn de la semaine.» Mais c’est
comme si je parlais à quelqu’un d’autre, de quelqu’un
d’autre. C’est comme si c’était un autre monde.
Une lésion au cœur explique sa santé précaire et sa
dépendance. Dès l’adolescence, Saint-Denys Garneau a dû
faire face à la possibilité de la mort: les maladies cardiaques
ne se soignaient pas alors. Ceux qui se sont interrogés grave- sur un centenaire 17
ment sur son «refus de la vie» ont singulièrement manqué
d’imagination et d’empathie; il aurait été pour le moins
étonnant que cette proximité de la mort ne se traduise pas
par une certaine angoisse.
Près de soixante-dix ans ont passé depuis sa disparition.
Compte tenu de la vitesse à laquelle notre monde a changé,
c’est une distance énorme sur les plans matériel, intellectuel
et moral. Sur le seul plan littéraire, localement, ce qu’on
appelait en son temps littérature canadienne s’est
métamorphosé en littérature québécoise, et la poésie, conscrite en
service national par l’Hexagone puis Parti pris, a traversé une
phase d’avant-garde formaliste avant de se transformer en
entreprise d’autopromotion dans la succession du Mois de
la poésie, du Printemps des poètes, du Festival Blue
Metropolis, du Festival de poésie de Montréal, du Festival
international de poésie de Trois-Rivières et d’une avalanche de prix
décernés chaque année aux bons élèves des Muses. Nous
sommes à des années-lumière de la publication à compte
d’auteur de Regards et Jeux dans l’espace en 1937. Pourtant
son œuvre nous parle toujours. Cela se vérife au nombre des
rééditions dont elle fait l’objet: on dispose actuellement d’au
moins neuf éditions des poésies, quatre du journal, une de
la correspondance et une des Œuvres, sans compter des choix
de textes et une nouvelle édition des Œuvres, en cours depuis
seize ans. Aucun autre poète québécois ne fait l’objet d’une
offre éditoriale si abondante et diversifée. Si on réédite
constamment Garneau, c’est parce qu’il trouve des lecteurs.
Non sans malentendu parfois. On ne fait pas de
SaintDenys Garneau ce qu’on appelle aujourd’hui un poète
québécois sans imposer à son texte un type de lecture et des
signifcations qui lui restent à bien des égards étrangers. La
pratique de la poésie comportait à ses yeux une dimension
spirituelle ou même ontologique, qui ne court pas les
plaequettes en ce début du xxi siècle. La poésie appartient
désormais, à un rang modeste, relativement mineur, aux indus-18 saint-denys Garneau
tries culturelles, et elle est devenue à ce titre une activité
publique – du moins elle s’efforce de le devenir: la plupart
des poètes ont désormais un site Internet personnel et,
quand ils n’en ont pas, diverses associations se chargent
bénévolement de leur assurer volens nolens une présence sur
la toile; Montréal a un «poète de la cité», comme il y a un
«poète du parlement» à Ottawa; les universités invitent des
«poètes en résidence». Ces exemples, qu’il serait facile de
multiplier, ne visent pas à la dérision; il importerait de nous
interroger sur les mutations qui affectent la pratique et la
lecture de la poésie, à vrai dire de toute la littérature, mais ce
n’est pas ici mon objet. Je cherche seulement à faire sentir
une distance: on n’imagine pas Saint-Denys Garneau dans
ce contexte. Il importe d’oublier ce qu’est devenue, ce que
devient la poésie dans notre société pour comprendre ce
qu’elle était aux yeux du jeune poète – il avait vingt-quatre
ans – qui a publié Regards et Jeux dans l’espace en mars 1937.
Ou de nous en souvenir pour mesurer tout ce qui nous en
sépare. notes de relecture de saint-denys Garneau 19
Notes de relecture
de Saint-Denys Garneau
Si je ne classais pas mes livres par ordre alphabétique
d’auteurs, comme tout le monde, par commodité, je placerais
l’édition du Nénuphar des Poésies complètes, les Lettres à ses
amis et le gros tome relié en cuir vert des Œuvres publiées par
Jacques Brault et Benoît Lacroix, près de Baudelaire et de
Leopardi, non loin des Pensées pour moi-même de
MarcAurèle et des Essais de Montaigne, à portée de la main pour
les reprendre à tout moment, pour en lire quelques pages
aussitôt que j’en éprouverais le besoin, pour sentir leur
présence à mes côtés comme un réconfort. Il sufft que j’en relise
quelques lignes et je retrouve aussitôt un ton qui ne
ressemble à aucun autre, j’anticipe la suite et je la parcours avec
un plaisir d’autant plus vif que le texte de Regards et Jeux dans
l’espace et du Journal, si familier qu’il me soit devenu,
conserve une sorte d’imprévisibilité radicale. Il m’arrive de
noter ce qui se produit lors de ces rencontres, puisque c’est
bien d’une rencontre qu’il s’agit chaque fois. Voici, un peu
arrangées pour qu’elles soient lisibles, quelques-unes de ces
notes prises au cours des années, entre l’admiration et la
perplexité.20 saint-denys Garneau
* * *
Le texte de Saint-Denys Garneau a la propriété
paradoxale de s’effacer à mesure. Chaque fois que je le reprends,
je suis frappé par son étrangeté, comme si je ne l’avais jamais
lu. Même certains poèmes que je sais presque par cœur me
restent comme inconnus. Tout se passe comme s’ils
conservaient indéfniment leur capacité de résistance. J’avance de
phrase en phrase; tout a du sens, immédiatement, sans
difficulté apparente. Mais on dirait que le texte se défait à
mesure qu’il se forme, que chaque phrase reprend, dans le
silence qui s’est refermé, un mouvement qui s’évanouit
aussitôt qu’elle atteint son point fnal. Peut-être le poème
liminaire de Regards et Jeux dans l’espace, dans son éloge de
«l’entre-deux», dit-il cette fuite: «par bonds quitter cette
chose pour celle-là».
* * *
L’œuvre de Garneau semble n’appeler que des réactions
extrêmes: on n’y entre pas ou on y revient sans cesse. Peu
retiennent autant leur lecteur. Elle fascine ou irrite, ou les
deux à la fois. Chaque ligne en a manifestement été écrite
avec une honnêteté absolue, sans souci de l’effet à produire
ni désir de faire l’intéressant. Garneau écrit pour lui-même,
pas pour un lecteur, et encore moins pour cette entité
platonicienne qu’on appelle un public. Je ne connais pas d’autre
grand écrivain, sauf Emily Dickinson, qui fasse preuve d’un
tel désintéressement; on le dirait indifférent au sort de son
texte. Ainsi s’expliquent sans doute des maladresses, des
incorrections qui étonnent et qui en ont amené plusieurs à
lui dénier toute valeur. Garneau ignore ou néglige les bons
usages littéraires, les règles académiques du bien écrit, et à
l’occasion la grammaire. Il faut vraiment être un grand
écrivain pour prendre tant de risques: «que le gascon y aille si notes de relecture de saint-denys Garneau 21
le français n’y peut aller», disait Montaigne. On est arrêté par
des incongruités, des ruptures de ton, une syntaxe
enchevêtrée, des suites de formules approximatives qui donnent
l’impression de piétiner. Et malgré tout, cette œuvre s’impose
avec une autorité indéniable.
Un vague soupçon s’attache à toute page trop parfaite:
cette perfection n’a pas été obtenue sans calcul, sans tricherie
peut-être. Il arrive que Garneau se le reproche, avec une
probité qu’on a envie de dire excessive:
Qu’y a-t-il de nécessaire dans tout ce que j’ai écrit?
Comme réalité originale: Spleen, Accompagnement, Cage
d’oiseau, le poème inachevé qui commence:
Un bon coup de guillotine
Pour accentuer les distances…
Les deux vers:
Dans ma main
Le bout cassé de tous les chemins…
Peut-être
Le souvenir qui nous a déchirés jusqu’ici
De cette espèce d’entrevue avec la Promise.
Et Enfants.
[…]
Et comme chants: Portrait, Paysage II, certaines parties de
Tu croyais tout tranquille… et encore?
Tout le reste est pompage illégitime, verbeux et la plupart
du temps mensonger, hasardeux.
Combien d’écrivains se sont-ils imposé non pas d’écrire
un «beau texte», qui plaira, mais un texte nécessaire?
* * * table des matières 203
Table des matières
Préface 9
SAINT-DENYS GARNEAU
Sur un centenaire 15
Notes de relecture de Saint-Denys Garneau 19
L’automne des esquisses 29
Poésie et vérité 41
«Je est un autre» 51
TROIS CLASSIQUES
«Ce démon de Jodelle» 65
Poésie et pensée chez Leopardi 79
Pourquoi lit-on Emily Dickinson? 87
QUELQUES CONTEMPORAINS
A. M. Klein: écrire à Montréal 101
Mesure de Robert Marteau 119204 pour une poésie impure
Notes sur les poèmes de Jacques Réda 127
Paul-Marie Lapointe: imaginer le monde 141
Jacques Brault: murmurer, griffonner… 155
La deuxième personne du singulier:
sur la poésie de Michel Beaulieu 163
Portrait du poète en jeune homme:
le premier livre de Pierre Nepveu 177
La poésie même: haïkus d’André Duhaime 189
Post-scriptum 197
Note sur les textes cités 201crédits et remerciements
Les Éditions du Boréal reconnaissent l’aide fnancière du gouvernement
du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC)
pour leurs activités d’édition et remercient le Conseil des arts
du Canada pour son soutien fnancier.
Les Éditions du Boréal sont inscrites au Programme d’aide
aux entreprises du livre et de l’édition spécialisée de la SODEC
et bénéfcient du programme de crédit d’impôt
pour l’édition de livres du gouvernement du Québec.
Couverture: Mary Harman, CrowdCe livre a été imprimé sur du papier 100% postconsommation,
traité sans chlore, certifé ÉcoLogo
et fabriqué dans une usine fonctionnant au biogaz.
mise en paGes et typoGraphie:
les éditions du boréal
achevé d’imprimer en février 2015
sur les presses de l’imprimerie Gauvin
à Gatineau (québec).«L a poésie n’a plus d’existence publique », constate d’entrée r obert melançon
de jeu l’auteur de cette vingtaine d’essais pourtant tous consacrés à
la poésie. Mais celle-ci garde certainement ce qu’on pourrait appeler
une existence « privée », c’est-à-dire le pouvoir de nourrir toute la vie
et toute la pensée de quiconque en a fait sa demeure.
Poète lui-même, Robert Melançon est aussi, et peut-être même avant
tout, un infatigable lecteur de poésie, qui trouve son bien partout
où naît, à travers des mots, des images et des rythmes inattendus,
cet ébranlement du monde et de l’existence, les faisant comme
apparaître pour la première fois sous nos yeux. C’est dire que la
poésie, pour un tel lecteur – un lecteur qui en a vraiment besoin – ne
saurait avoir de frontières ou de définition précise, et qu’il n’existe
rien de tel que la poésie « pure » :
Auteur d’une œuvre poétique
« J’affirmerais, écrit Melançon, qu’il n’y
considérée comme l’une des plus
a de poésie qu’impure, c’est-à-dire qui significatives de la littérature
ne cherche pas à se séparer des autres québécoise contemporaine
(L’Avant-printemps à montréal, usages de la langue, qui se fait, tour à
1994 ; Le Dessinateur, 2001 ; tour ou tout à la fois, description, récit,
Le paradis des apparences, exposé, plaidoyer. Un poème montre,
2004 ; peintu re aveugle, raconte, explique, argumente ou parle
2010), Robert Melançon est
simplement sans autre objet comme
également essayiste (e xercices
dans une conversation amicale. » En un
de désœuv rement, 2002 ;
mot, il s’adresse toujours à nous.Questions et propositions sur la pour
poésie, 2014) et traducteur. Il
Que les essais ici rassemblés portent sur
vit dans les Cantons-de-l’Est.
Saint-Denys Garneau, Jacques Brault, u ne poésie Paul-Marie Lapointe, Michel Beaulieu, Pierre Nepveu, ou sur des
poètes ayant vécu en d’autres lieux ou d’autres temps (Giacomo Leopardi,
Étienne Jodelle, Jacques Réda, Robert Marteau), tous expriment une impure
admiration (teintée ici et là de polémique) et relatent une expérience
personnelle, un apprentissage : l’apprentissage d’un art, certes, mais
aussi d’une manière plus juste et plus humaine de regarder le monde et
de « vivre sur terre », même provisoirement.
Boréal
C O L L E C T I O N PA P I E R S C O L L É SBoréal
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