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Proust et le Monde sensible

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"Notre moindre désir, bien qu'unique comme un accord, admet en lui les notes fondamentales sur lesquelles notre vie est construite." Par ces quelques mots, Proust ne nous indique-t-il pas l'une des manières possibles de le lire ?



Nouant magistralement la critique thématique à ces deux pratiques voisines que sont la sémiologie et la psychanalyse, Jean-Pierre Richard reconstruit ici les trois champs essentiels où s'investit le désir proustien : la matière (ou l'euphorie de la consistance), le sens (ou l'objet herméneutique), la forme (ou le travail des figures sur le monde sensible et dans l'écriture romanesque).


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couverture

Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Littérature et Sensation

Stendhal et Flaubert, 1954

coll. « Points » no 008

 

Poésie et Profondeur, 1955

coll. « Points » no 071

 

Pour un « Tombeau d’Anatole », 1961

 

L’Univers imaginaire de Mallarmé, 1961

 

Onze Études sur la poésie moderne, 1964

coll. « Points » no 131

 

Paysage de Chateaubriand, 1967

 

Études sur le romantisme, 1971

 

Proust et le Monde sensible, 1974

 

Microlectures, 1979

 

Pages Paysages.

Microlectures II, 1984

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Stéphane Mallarmé :

Correspondance (1862-1871)

recueillie, classée et annotée

en collaboration avec Henri Mondor

Gallimard, 1959

 

Nausée de Céline

Fata Morgana, 1973

Une phrase… si profonde, si vague, si interne, presque si organique et viscérale qu’on ne savait pas, à chacune de ses reprises, si c’étaient celles d’un thème ou d’une névralgie.

La Prisonnière
A la recherche du temps perdu

Avant-propos


« Notre moindre désir, bien qu’unique comme un accord, admet en lui les notes fondamentales sur lesquelles notre vie est construite » (III, p. 626). Par ces quelques mots, extraits de La Fugitive, Proust ne nous indique-t-il pas l’une des manières possibles de le lire ? Il s’agirait, sous l’aigu, sous le singulier de chaque moment vécu (écrit/vécu), de réécouter les notes de cette mélodie fondamentale. On décrirait chaque « moindre désir » afin de dégager à travers lui, en lui, les quelques grandes figures, sensibles ou libidinales, qui en organisent de manière spécifique l’émergence. On en viendrait ainsi à dessiner les directions significatives d’une présence au monde ; on retracerait les coordonnées personnelles d’un séjour.

Un tel programme pourtant, par ce qu’il a de nécessairement totalitaire, s’avérerait sans doute ici trop ambitieux. Déjà difficile en elle-même, cette tâche serait rendue presque infinie par la richesse, la complexité extrême du sentir proustien. Elle déborde en tout cas les limites d’une étude comme celle-ci. On s’est donc contenté, dans les pages qui suivent, de rapidement reconnaître et reconstruire, à travers une suite d’analyses textuelles minutieuses, trois des champs, il est vrai essentiels, où s’investit le pouvoir proustien de désirer : la matière, le sens, la forme1.


1.

Le lecteur remarquera bien vite dans cet essai, peut-être pour s’en irriter, le nombre et souvent la longueur des notes.

Aucune poétique de la note n’en est encore venue éclairer ni justifier le fonctionnement. Ici leur abondance peut invoquer deux raisons différentes : le désir d’abord, puisque toute étude de thèmes se nourrit de l’utopie d’un sens tout à la fois entièrement cohérent et indéfiniment ramifié, d’affiner çà et là la description, d’ouvrir des perspectives latérales, de citer des motifs secondaires, peut-être aussi d’effranger, de troubler dans ses marges la sécurité toujours trop linéaire du discours.

Il y avait aussi un autre désir : poursuivre la description à d’autres niveaux éventuels de sens, interroger en particulier, sur tel ou tel motif privilégié (ainsi celui de la manifestation, de la naissance), les chances d’une articulation du thème et du fantasme.

L’effet obtenu sera peut-être d’éparpillement ou d’étouffement, plus que d’enrichissement. J’en demande d’avance pardon à mon lecteur : à lui de réunifier l’habit d’Arlequin, ou, s’il en a la fantaisie, d’en accentuer au contraire la diversité, de la disséminer davantage encore. De toute façon, inutile de nous leurrer : tout acte critique, quel qu’il soit, attente au texte critiqué, le découpe, le limite, le déchire, l’éclate, le transforme en un corps morcelé. A cela, point d’autre réparation que la lecture, la lecture infinie.

1

LA MATIÈRE



I

La consistance.

Qu’il y ait chez Proust un très puissant et très particulier désir de la matière, c’est ce que devrait montrer la lecture un peu attentive de quelques passages clefs de la Recherche. Souvenons-nous par exemple, dans A l’ombre des jeunes filles…, du moment où Marcel, amoureux encore insatisfait de Gilberte, se retrouve seul, attendant sa grand-mère, dans l’antichambre du petit cabinet treillissé de vert, pavillon d’aisance des Champs-Élysées. Il y est arrivé inquiet, troublé par une réaction malveillante de Swann, le père de Gilberte. Mais voici qu’une odeur y pénètre ses narines, l’envahissant soudain d’un incompréhensible sentiment de plénitude :

…une fraîche odeur de renfermé qui, m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra d’un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine.

Miracle tout aussi puissant que celui de la petite madeleine : à travers cette odeur, pourtant si impalpable, s’indique une richesse, et comme une densité énigmatique de l’objet. Son euphorie renvoie à l’une des exigences les plus constantes du désir. L’exercice du sentir se donne bien chez Proust la fin de cette assurance retrouvée, la gratification de ce soutien régulier, étale, inépuisable ; il vise l’accès, peut-être le retour à cet espace véritablement fondateur, où tous les vices du vécu quotidien, émiettement, fugacité, incertitude, gratuité, se trouveraient résorbés et guéris.

Cette dimension réassurante de l’objet — nommons-la, avec Proust, sa consistance —, on peut en interroger sur d’autres exemples la définition et la valeur. Elle intéresse en effet n’importe quel registre du senti : ainsi la perception, à la fois visuelle, tactile, gustative d’un espace domestique. Voyez Swann, un instant guéri de sa jalousie, rêver à une vie commune avec Odette, vie où tous les riens de sa vie auraient pris, « … comme cette lampe, cette orangeade, ce fauteuil […] une sorte de douceur surabondante et de densité mystérieuse ». L’utopie du consistant, ici du tendre, du sûr, du fidèle, se lie dans cette rêverie au thème d’un foyer irradiant (la lampe), à celui d’une fraîcheur comestible (l’orangeade), à celui encore d’une solidité tout à la fois soutenante et enveloppante (le fauteuil), pour aboutir à travers le lié, la douceur de tous ces objets complices, à l’intuition d’une sorte d’épaisseur, d’épaisseur active de la vie.

Mais regardons encore la scène de la première rencontre avec l’atelier d’Elstir. Là il n’est plus besoin d’objets particuliers — table, verre ou fauteuil — pour fixer en eux et nourrir le vœu de consistance ; il s’y attache à la qualité même, diffuse, aérienne, subtilement lumineuse, de l’espace, et s’y parle à travers un déplacement très explicitement matériel. Le plaisir fourni par cette pièce est en effet celui d’une atmosphère « sombre, transparente, compacte dans la masse, mais humide et brillante aux cassures où la sertissait la lumière, comme un bloc de cristal de roche dont une face, déjà taillée et polie, çà et là, luit comme un miroir et s’irise ». Nous aurons à commenter plus loin ce jeu du clair et de l’obscur, ainsi que la valeur de ce bloc partiellement taillé, objet qui séduit et sollicite à plusieurs reprises l’imagination proustienne. Retenons pour l’instant cette vertu de compacité que la comparaison avec une pierre à demi transparente installe si heureusement dans l’espace reclus de cette pièce, pièce il est vrai déjà surchargée de bienveillance et d’inventivité, surabondante de toutes les promesses d’un génie quasi paternel. Nul doute que la visée d’une telle essence sensuelle (mais bientôt aussi esthétique, voire spirituelle) ne réponde ici à une direction primitive du désir.

Ces trois exemples ne devraient pas nous amener à croire que cette qualité si convoitée s’attache à la seule jouissance des lieux clos, des espaces intimes. On peut la découvrir aussi dans le plus ouvert des paysages. Elle y prend souvent alors la forme d’une accumulation, voire, temporellement, d’une réitération du désirable. Car consistance, c’est toujours aussi, de quelque façon, constance. Ainsi, se promenant un jour sur une route près de Balbec, Marcel s’imagine anticipativement les promenades qu’il fera plus tard sur d’autres routes, promenades différentes certes, mais nourries d’impressions fondamentalement analogues à celles dont il est en train de jouir :

Raccordées à celles que j’éprouvais maintenant dans un autre pays, sur une route semblable, s’entourant de toutes les sensations accessoires de libre respiration, de curiosité, d’indolence, d’appétit, de gaîté qui leur étaient communes, excluant toutes les autres, ces impressions se renforceraient, prendraient la consistance d’un type particulier de plaisir

consistance sur laquelle la conscience du voyageur se trouverait alors comme « immédiatement appuyée ». Ce qui assure cette fois l’appui, c’est, par-delà toute la contingence diversifiante du vécu, la stratification peu à peu créée d’une profondeur de temps ; et c’est, à travers elle, la sécurité peu à peu fabriquée, mais aussi reconnue, d’un « type particulier de plaisir », d’une grande fixation libidinale.

Cette compacité si puissamment investie, on pourra enfin, quittant les objets qui la possèdent, aller la rêver jusque dans les mots chargés de la signifier. Ainsi, exemple célèbre, le nom de Parme : nom « compact et trop doux », écrit Proust, et ailleurs, « nom lisse, mauve, doux », syllabe lourde « où ne circule aucun air », semblable — et voici la métaphore matérielle — à celle d’un « bloc uni de matière grasse » ayant absorbé le parfum de milliers de violettes. Négligeons ici toutes les associations inconscientes peut-être liées au prestige libidinal de ce nom (Parme, si proche de père, ou de mère), pour ne retenir en lui que ce qui intéresse une thématisation consciente du séjour. La lourdeur propre du signifiant phonique (sa brièveté, son peu d’ouverture vocalique, son poids consonantique) vient recouvrir et comme redoubler, comme concentrer en elle la charge de tous les signifiés attachés par Proust au nom de Parme (air étouffant des petites villes italiennes, plaisir stendhalien, douceur obsédante des violettes). Le monde et le langage s’articulent ainsi l’un à l’autre, et l’on pourrait presque dire se pénètrent, se saturent l’un l’autre dans la visée d’une même épaisseur voluptueuse. Plénitude double qui qualifie ici tout à la fois le registre (surchargé) de la signification et l’espace (comblé) du désir.

Consommer la consistance : l’aliment.

Mais cette qualité de consistance, comment véritablement la consommer ? Comment ne plus se contenter de la viser, ou de la désirer, mais la faire passer en soi, la rendre sienne ? Comment en somme s’en nourrir, ou, du moins, rêver cette nutrition ?

Il suffit peut-être pour cela de la manger : entendons de la traiter en aliment, ou, si l’on préfère, d’en chercher le contact et le bienfait à travers toutes les nourritures réellement consommées par notre corps. Recherche légitime : l’alimentation forme bien ici l’un des champs imaginaires les mieux traversés par la rêverie de consistance, l’un des champs aussi les plus signifiants, les moins neutres, les moins innocents. Et recherche longuement soutenue en effet, attentive, insistante. Chaque lecteur de Proust a ressenti l’extrême importance de la fonction de nutrition dans toute l’étendue de la Recherche. On y mange beaucoup, et partout : avec une avidité d’enfance à Combray, chez tante Léonie ; plus tard avec l’ardeur d’un désir adolescent chez les Swann à Paris, ou à Balbec, parmi les jeunes filles ; sur un mode plus mondain mais toujours aussi gourmand chez les Verdurin (à en croire du moins le témoignage final du faux journal des Goncourt) ; et même chez les Guermantes, meilleurs commensaux, et fiers de l’être, que leurs cousins les chiches Courvoisier. Partout se retrouvent vis-à-vis de l’aliment, avec certes mainte variation due au lieu, à l’âge, au groupe social, le même intérêt et la même appétence. Et aussi la même analyse, lente, subtile, complaisante, de la nourriture consistante.

Topologie de l’aliment.

Ce privilège explique la situation toute névralgique de l’aliment dans l’univers de Proust, la richesse de ses fonctions, de ses corrélations imaginaires. Essentiellement attaché, on le verra, à satisfaire une certaine appétence substantielle, il peut aussi, en rapport étroit d’ailleurs avec ce premier désir, aider à marquer la constitution du lieu. Il y a valeur constante d’intimisation, de focalisation libidinale. Consommé à Combray, au centre de la table familiale, sous la clarté rassurante de la grosse lampe à huile, après le baiser donné à la mère, le bœuf à la casserole cuisiné par Françoise consacre par exemple une clôture heureuse du foyer. Il exorcise les fantasmes nés de la lanterne magique (dissipation des parois de la chambre, cruautés médiévales, sadismes archaïques, désirs condamnés, sentiment d’une agressivité et d’une culpabilité dirigées en fin de compte vers l’unique objet désiré et interdit, la mère), et il regroupe autour de lui le cercle protecteur de la famille. Communiant dans le bœuf aux carottes, le groupe parental peut alors se reconnaître, se célébrer, presque se consommer lui-même ; par la dégustation collective de cet aliment focal il retrouve son lien, et sans doute aussi son lieu, son agora, le plus original.

Plus tard, en vertu de la même liaison entre le comestible et le nodal, la demeure parisienne de Swann ne sera vraiment connue et possédée par le jeune amoureux de Gilberte qu’au moment où, invité à y consommer en famille le homard à l’américaine d’Odette, il en aura visuellement, olfactivement, gustativement épousé jusqu’en ses derniers effluves le rayonnement prodigieux : le pouvoir d’expansion de cet aliment quasi solaire lui faisant alors, de pièce en pièce, de couloir en couloir, occuper par l’imagination toute l’étendue d’une intimité jusque-là recluse ou fuyante. Il semble bien que le lieu proustien ne puisse être ainsi maîtrisé, voire occupé, qu’en un acte central de possession orale. Songeons au baiser de la mère, dans la chambre de Combray, mais aussi à sa suite et sa métamorphose alimentaire, la petite madeleine de tante Léonie, ou encore à cette orangeade que Swann jaloux boit un soir avec Odette et Forcheville. On se souvient que cette boisson naïve (dont on analysera plus loin le mythe propre) apaise brusquement son angoisse, lui rend Odette amicale, et Forcheville lui-même sympathique. C’est qu’elle redonne un cœur, provisoire mais sûr, à un lieu jusque-là décentré, multiple, instable, plein de pièges et de fuites, la demeure d’Odette. Grâce à cette boisson, Swann voit les « grandes ombres fantastiques » du soupçon « se replier et s’anéantir », s’évanouir, rejoindre le corps charmant qu’il a devant lui. Buvant son orangeade, Odette n’échappe plus : elle se limite, se résume à Odette. De ce jus de fruit si domestique naît chez Swann, on le sait, l’idée, voire la décision d’épouser sa maîtresse : pour l’avoir toujours, hors même de tout désir, avec soi, près de soi, au cœur de son chez-soi.

On devine à travers ces quelques exemples toute la charge affective, voire libidinale, du fait alimentaire. Sa présence signale et consacre, de manière quasi nécessaire, chaque grand moment d’expansion sensuelle. Ainsi l’alacrité physique prégnante à tout l’épisode de Doncières — amitiés d’hommes, vigueur des chevaux, grands feux de cheminée, clairons vibrants, bonne fatigue des promenades dans l’air froid — culmine avec la cérémonie du prodigieux souper au Grand-Hôtel (et aussi avec d’autres dîners plus solitaires, marqués par une jouissance plus nettement érotique, plus clandestine). A Rivebelle encore, et toujours aux côtés de Saint-Loup, la faim introduit au désir des jeunes femmes posées dans le clair-obscur du restaurant, à demi offertes, nues d’épaules, roses et chatoyantes au soleil couchant comme des poissons retirés de leur nasse. Dans le lieu domestique lui-même, au cœur de son espace replié, à côté de l’aliment, souvent à travers lui, c’est un corps de femme que vise en réalité la sensualité gourmande. A travers l’onction des asperges de Combray, héroïnes de mainte rêverie érotico-gustative, Marcel nous avoue savourer la chair de quelque jeune fille shakespearienne. Et les fraises écrasées dans le fromage blanc le renvoient, par le relais végétal des aubépines, aux joues rouges et satinées de Mlle Vinteuil.

Vis-à-vis du terme charnel, le terme comestible tient donc lieu tout à la fois de métaphore et de métonymie : il est tantôt voisin, et tantôt substitut, souvent les deux en même temps. Entre embrasser les joues d’Albertine et les manger, point vraiment de différence. Inversement, manger à côté de Gilberte, avec elle, le gâteau oriental qu’elle offre en l’émiettant pour vous, cela revient à accéder, de façon détournée, mais avec son consentement, à une possession licite de sa personne même. Plus tard le narrateur jouira symboliquement des jeunes filles de Balbec, toutes ensemble et chacune en détail, en consommant avec elles, au milieu de leur groupe resserré, les nourritures qu’il leur aura offertes : pour elles sandwiches, pour lui tartelette paysanne. La fréquence de telles liaisons, celle par exemple du thé et de Gilberte, d’Albertine et des nourritures criées ou des sorbets fondants, nous autorise à unir en un même registre favorable les deux sensualités du sexe et de la nutrition. Il s’ensuit que les mêmes vertus régiront la pratique du bon aliment et l’exercice de la chair désirable.

L’aliment : pléthorique ou pénurique ?

Et d’abord, la première, la plus évidente de ces qualités, l’abondance quantitative, la richesse. Beaucoup de repas chez Proust, et des repas complets, j’entends vécus ou revécus dans la totalité de leurs phases successives. Car avant de manger, on s’attarde à rêver, longuement, à ce qu’on mangera. C’est le plaisir de la jouissance préalable, souvent goûté par un affamé en marche vers le lieu clos, éclairé, protégé, où l’attend une nourriture toute prête. Ainsi le narrateur, au soir des promenades du côté de chez Swann se trouve renvoyé, par un jeu de reflets tout à la fois sensibles et mentaux, de la dernière lueur du soleil couchant à la « rougeur du feu » domestique qui l’appelle, ce feu « au-dessus duquel rôtissait le poulet qui ferait succéder pour [lui] au plaisir poétique donné par la promenade, le plaisir de la gourmandise, de la chaleur et du repos ». Ainsi s’atteste de nouveau l’association sécurisante de l’alimentaire et de l’intime : rejoindre anticipativement la nourriture revient ici à retrouver à l’avance le lieu originel, la tiédeur, l’enveloppement maternel. Et de même à Paris, attendant dans la rue le moment d’entrer dans la maison des Swann où il est invité à déjeuner, Marcel déguste le beau temps, le froid et la lumière comme un hors-d’œuvre, ou, selon les mots de Proust, « comme une sorte de préface aux œufs à la crème, comme une patine, un rose et frais glacis ajoutés au revêtement mystérieux qu’était la demeure de Mme Swann et au cœur de laquelle il y avait au contraire tant de chaleur, de parfums et de fleurs ». Parfums, fleurs, odeurs composent avec les œufs rêvés une véritable constellation d’intimité ardente et désirable. A travers ces nuances sensuelles si diverses c’est la dimension même du dedans qui se promet ici à la conscience gourmande.

Puis, quand cette promesse a été tenue (on verra bientôt comment), quand cet espace objectif d’intimité a été tout à la fois pénétré et assimilé, donc pleinement approprié par l’acte du manger, vient la phase ultime, tout aussi importante. C’est l’euphorie de la digestion, ce moment où le mangeable, ou plutôt désormais le mangé se glisse dans l’intériorité de la chair, y filtre lentement, y devient la chair même. Cette métamorphose de la matière inerte en vie, en ma vie qui l’ingère et la digère, signifie pour le corps afflux de forces, réfection bienfaisante. D’où, à ce moment clef où le monde passe en moi et m’instille ses pouvoirs, un suspens d’activité, un demi-engourdissement qui n’est en réalité que la marque d’une attention retournée vers le dedans de l’espace corporel, que le signe d’une conscience devenue pur écho charnel. Ce simple mais profond plaisir de digérer s’indique discrètement dans la Recherche, plus naïvement et presque impudiquement dans maint passage de Jean Santeuil, livre plus archaïque, situé plus près du vécu d’enfance. Car « il y a, dans le temps qui suit un repas copieux, une sorte de temps d’arrêt, plein de douceur, de l’intelligence et de l’énergie, où rester sans rien faire nous donne le sentiment de la plénitude de la vie, tandis que le moindre effort nous serait insupportable ».

Cette sensation de plénitude correspond à une richesse de l’objet. Et le fait est que l’imagination aime, chez Proust, à multiplier les nourritures, à les accumuler, souvent au-delà de toute vraisemblance, en d’énormes repas. Souvenons-nous des amoncellements culinaires de l’hôtel de Doncières, ou des menus quasi interminables de Françoise. Cette abondance possède, à. Combray, son lieu de réunion : c’est l’arrière-cuisine de Françoise, aux dalles rouges et luisantes comme celles d’« un petit temple de Vénus » — on notera ce nouveau signe de complicité du culinaire et de l’érotique —, lieu à travers lequel, et selon un tropisme familier (passage de la nature à la culture), toute l’ampleur externe de la victuaille vient converger vers le foyer domestique : « Elle regorgeait des offrandes du crémier, du fruitier, de la marchande de légumes, venus parfois de hameaux assez lointains pour lui dédier les prémisses de leurs champs. Et son faîte était toujours couronné du roucoulement d’une colombe. » La colombe sublime de son chant et de son vol cet amoncellement très matériel. Mais il reste que le monde alimentaire relève bien ici d’une pléthore. On y est constamment rempli, gorgé. Aucun manque véritable : l’objet désiré s’y trouve de lui-même sous la main, bien vite dans la bouche. On s’y découvre pleinement soutenu, comblé par le réel. C’est cette vertu que veut célébrer Françoise dans l’hymne merveilleux, tout à la fois funèbre et jubilatoire, adressé de Paris à sa patronne de Combray, disparue alors, mais toujours vivante cependant, éternelle comme une antique divinité de l’abondance :

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