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Ranalalalulu CXXXIV

De
301 pages

Le souper est une des actions sérieuses de la vie parisienne. Il y a quinze ans, on soupait beaucoup à Paris. Aujourd’hui, ces gais repas de nuit sont un peu passés de mode. La jeunesse de notre époque est-elle plus sage, ou préfère-t-elle ruiner sa santé et sa fortune dans les cercles, au lieu d’imiter nos pères ? Et quand je dis nos pères, je n’entends parler, on le comprend, que de ceux qui méritaient l’épithète de joyeux compères.

C’était après souper.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Angelo de Sorr

Ranalalalulu CXXXIV

I

Le souper est une des actions sérieuses de la vie parisienne. Il y a quinze ans, on soupait beaucoup à Paris. Aujourd’hui, ces gais repas de nuit sont un peu passés de mode. La jeunesse de notre époque est-elle plus sage, ou préfère-t-elle ruiner sa santé et sa fortune dans les cercles, au lieu d’imiter nos pères ? Et quand je dis nos pères, je n’entends parler, on le comprend, que de ceux qui méritaient l’épithète de joyeux compères.

C’était après souper. Je me trouvais à trois heures du matin sur le boulevard des Italiens, — un boulevard qui commence à se faire vieux.

C’était une belle nuit d’hiver, et je descendais tranquillement vers la Madeleine.

Tout à coup, à la hauteur de la rue Favart, j’aperçois un être étrange qui, sortant d’une maison, d’un restaurant probablement, vint rouler dans mes jambes.

  •  — Eh ! dites donc, l’ami !... lui criai-je, vous ne voyez donc pas clair !...
  •  — Je ne vois ni clair, ni sombre, et je suis à me demander une chose...

A peine avais-je jeté les yeux sur ce personnage, que je m’écriai de nouveau :

  •  — Ah çà, mais la rencontre serait bizarre !...
  •  — Toutes les rencontres sont bizarres à cette heure-ci, me répondit mon camarade de nuit.
  •  — N’êtes-vous pas le poëte Romulus ?...
  •  — Hélas ! je l’étais...
  •  — Comment ? vous l’étiez...
  •  — Eh ! sais-je ce que je suis maintenant ?...
  •  — Voyons, tenez-vous sur vos jambes.
  •  — Cela vous est aisé à dire.
  •  — Tout à l’heure vous étiez à vous demander une chose. Quelle est cette chose ?
  •  — Oui, je me demande si je suis ivre, ou si je suis fou.
  •  — A la manière dont vous vous tenez, je vous crois très-ivre, d’autant plus que vous ne marchez pas, mais allez à reculons.
  •  — Ah ! je vais à reculons !... c’est bien possible, et je vais vous en dire la raison : c’est que sans doute j’aurai mangé trop d’écrevisses.
  •  — Comment ! vous ne rougissez pas d’aggraver votre position en faisant des mots ?

Romulus demeura un instant immobile, la tête penchée, le regard fixe, les bras pendants ; puis, portant tout à coup la main à sa tête, il ôta son chapeau et le regarda attentivement.

  •  — Mon cher ami ?
  •  — Eh bien, quoi ?
  •  — Prenez ce chapeau.
  •  — Pourquoi faire ?
  •  — Prenez-le, toujours.
  •  — Soit, je le tiens.
  •  — Regardez-le.
  •  — Je le regarde.
  •  — De quelle couleur est-il ?
  •  — Noir.
  •  — Noir !... Étrange !
  •  — Comment ! étrange !...

Romulus me prit le bras, et, grâce à ce soutien, nous fîmes quelques pas.

  •  — Ecoutez, mon cher ami. Vous m’assurez que je suis ivre, je vous crois. Mais vous ne me dites pas si je ne suis pas fou, et c’est ce qui m’inquiète. Vous avez vu la maison d’où je suis sorti.
  •  — Tombé, vous voulez dire.
  •  — Tombé, soit. Eh bien, c’est un restaurant. J’y suis depuis hier, huit heures du soir. J’y ai dîné et soupe ; puis presque déjeuné. Lorsque j’y suis entré, j’avais l’esprit noir et un chapeau gris ; maintenant, j’en sors complétement gris et avec un chapeau noir. Cet intervertissement est étrange !... Mon cher ami ?
  •  — Eh bien ?
  •  — Connaissez-vous le beau Pèpè ?
  •  — Pas le moins du monde.
  •  — Et la belle Olympia ?
  •  — Encore moins.
  •  — Et le terrible Oloferno ?
  •  — Jamais.
  •  — Eh bien, tous ces personnages se livrent, dans ma tête, à une sarabande vertigineuse. Aussi, c’est pour cela que je me sens fou. Accompagnez-moi à mon gîte.
  •  — Où demeurez-vous ?
  •  — Loin d’ici. Il faut traverser le Guadalquivir.
  •  — Que parlez-vous du Guadalquivir ?
  •  — Je voulais dire la Seine ; c’est Je souvenir du beau Pèpè qui me trouble encore ! Voulez-vous que je vous raconte mon aventure ?
  •  — Mais vous n’en êtes pas capable en ce moment...
  •  — J’avais l’intention d’en faire un feuilleton, mais puisque vous m’assurez que le chapeau gris que j’ai su la tête est noir, je n’ai plus besoin de l’écrire. Vous le ferez pour vous, et ce sera le prix du service que vous allez me rendre, en me reconduisant chez moi.

Je commençais réellement à craindre pour la raison de mon pauvre confrère, et sa situation ne me donnait plus matière à rire.

Grâce au secours d’un cocher complaisant, je parvins à l’installer dans un coupé, et quelques instants après, nous étions à sa porte.

J’eus toutes les peines du monde à le pousser jusqu’à son lit, sur lequel il s’affaissa comme une masse inerte.

Le lendemain, vers midi, je m’empressai d’aller lui faire visite. Je le trouvai encore endormi.

Les premières paroles qu’il prononça en s’éveillant furent pour le beau Pèpè, la belle Olympia et le terrible Oloferno, dont il avait rêvé toute la nuit.

Puis, ses regards se portant sur la table, il dit :

  •  — C’est pourtant vrai, il est bien noir !... Ma foi, je ne puis me plaindre de l’aventure.
  •  — Aventure dont vous m’avez promis le récit...
  •  — Et je vous le dois bien, mon cher ami, car sans vous, il ne m’aurait jamais été possible de-regagner mon domicile. Allumons un cigare, et écoutez-moi.

C’est donc, cher lecteur, l’histoire de Romulus que je me permets de vous raconter à mon tour.

II

Il y a quelque dix ans, le fantaisiste Romulus n’était pas toujours riche. L’est-il davantage aujourd’hui ? C’est ce que nous ne saurions dire ; à moins, cependant, qu’il n’ait jeté aux orties son Dictionnaire des rimes, acte de courage et de renoncement dont madame Fortune, cette grosse bourgeoise, vous tient ordinairement compte.

Il est toutefois une chose bien certaine, c’est que si Romulus eût possédé des rentes à l’époque de ce récit, il nous eùt été difficile de trouver dans son existence matière au plus petit in-12. — Il était donc parfois très-pauvre ; mais de cette pauvreté gaie qui ne ressemble en rien à la misère, et qui donnerait de l’esprit à un ancien notaire, si la chose était possible. Mais s’il eût eu jamais l’idée d’accuser quelqu’un de cet état de pénurie, c’est certainement à lui seul qu’il aurait adressé ce reproche. En effet, il se montrait beaucoup plus régulier dans les rêveries que dans le travail, et comme il avait entendu dire que le Pactole quitte parfois son lit pour traverser celui des endormis, il se levait tard et dormait longuement.

La tribu des dormeurs mériterait une étude toute spéciale et donnerait lieu à des observations singulières. Les dormeurs ont d’abord une supériorité de sagesse sur ceux qui s’agitent dès l’aube dans une activité stérile ; ensuite, si ce ne sont pas toujours des paresseux, ce sont souvent de vrais philosophes.

Comme je suis grand amateur de sommeil, qu’on me passe cette petite digression, qui ne saurait être désagréable à Morphée, si ce dieu déchu n’était endormi pour toujours.

Un jour d’été, par un hasard des plus étranges, quelques louis s’étonnaient d’être enfermés dans le porte-monnaie du poète. C’était un joyeux dimanche du mois d’août. Les fraîches toilettes se répandaient dans les rues ; c’était la fête des pantalons blancs et des chapeaux roses.

  •  — Au fait, se dit Romulus avec ce laisser-aller de l’homme riche, pourquoi ne revêtirais-je pas, moi aussi, un vêtement de gala ? Mon paletot, quoique propre encore, est néanmoins suffisamment usé, et mon chapeau se ressent beaucoup des giboulées de mars.

Après ce dire, Romulus s’aventura dans l’antre de divers marchands. Une heure après, sa transformation était telle qu’en se regardant dans une glace, il se salua. Mais ce salut lui fit remarquer sa coiffure. Il entra aussitôt chez un chapelier, et fit l’acquisition d’un feutre gris.

Acheter un chapeau gris est, pour un bourgeois, une affaire toute simple. Pour un fantaisiste du caractère de notre personnage, c’est peut-être une imprudence, ou tout au moins une imprévoyance. D’autant plus que lorsqu’un bon citoyen fait une emplette de ce genre, il agit tout autrement que ne fit Romulus. S’il est pressé de jouir de son acquisition, il laisse le castor usé et indique son adresse afin que l’on le lui renvoie. Il y fait même donner un coup de fer, ce qui lui permet de le porter encore quelques mois, les jours de pluie.

Tandis que Romulus, saisi d’un profond mépris pour son vieux feutre, l’abandonna au chapelier, qui, dédaigneux lui-même, le jeta dans un coin.

Romulus était magnifique avec sa nouvelle coiffure. Il fit deux ou trois tours sur le boulevard Montmartre, et produisit chez ses confrères une certaine émotion. Il s’entendit appeler de plusieurs tables où verdoyait l’absinthe ; mais il fit complaisamment la sourde oreille. — Car il faut avoir trop longtemps porté un vieux couvre-chef pour comprendre l’effet que produit sur le cerveau la sensation d’un chapeau neuf. — On salue avec ampleur de geste ; on montre avec complaisance la blanche coiffe de l’intérieur ; on le pose avec un bruit et une assurance tout cavaliers sur le meuble le plus en évidence. On dit : mon chapeau bien haut. On ne craint pas qu’il passe par les mains d’un domestique observateur.

Un chapeau neuf vous condamne à porter un parapluie toute une journée de beau temps, et, à cause de lui, le moindre nuage sombre vous inquiète. Et celte préoccupation s’étend jusqu’à vos proches. Votre femme, votre bonne murmurent à chaque instant :

  •  — Comme il fait sombre !... Et mon mari qui a son chapeau neuf !
  •  — Ah ! mon Dieu, madame, voici la pluie. Où est monsieur, que je lui porte son parapluie, car il a son chapeau neuf !...

Chose bizarre, le chapeau est ce qu’il y a de plus laid et de moins cher dans le costume masculin, et c’est cependant ce qui éveille le plus de sollicitude !...

Que le lecteur nous pardonne encore cette petite digression hors de notre récit, et si nous nous la sommes permise, c’est qu’Hippocrate s’est très-peu appesanti sur ce sujet dans son article sur les chapeaux.

Deux mois s’écoulèrent. Les arbres se couvrirent de teintes rouilleuses. Les feuilles jonchaient les allées des jardins et des squares, et tourbillonnaient dans l’espace comme les pailléoles d’or dans un flacon trapu d’eau-de-vie de Dantzig.

Hélas ! le chapeau de Romulus jaunissait, lui aussi, et, ses soies, autrefois si lustrées, se ternissaient à la bise d’octobre !...

Romulus s’en inquiétait, et son inquiétude se trahissait par le monologue.

  •  — Voici l’hiver, se disait-il ; l’automne s’en va feuille à feuille... C’est l’heure du sonnet qu’inspire la phthisie. Les cloches annoncent la veille de la Toussaint, et j’ai encore mon chapeau gris !... On le remarque sans doute, et je n’ose plus sortir qu’aux heures de soleil... Heureusement, nous avons encore l’été de la Saint-Martin, et, jusque-là, je trouverai bien le moyen de distraire un louis qui me permette d’avoir le chapeau noir de la saison.

Sur les boulevards, Romulus cherchait de l’œil les panamas devenus rares et les quelques chapeaux gris retardataires. Lorsqu’il en apercevait un, il le suivait, marchait à son côté, et ce voisinage le mettait à l’aise.

Puis, lorsqu’il rencontrait un ami, il ne manquait point de dire :

  •  — Comme il fait beau !... On se croirait au mois d’août.

Un jour, notre personnage mit plusieurs sonnets dans son portefeuille et se dirigea vers les bureaux de journaux où cette denrée est encore accueillie. Les sonnets parurent sur beau papier vélin ; quelques duchesses désœuvrées les lurent nonchalamment en rêvant de dentelles et de velours, mais lorsque Romulus voulut compter, le caissier se prit à sourire.

Pour se consoler, le poëte composa quelques strophes d’indignation ; consolation qui paraîtra peut-être insuffisante à bien des personnes.

Et l’hiver avançait toujours.

En novembre, les panamas avaient disparu et les chapeaux gris se comptaient. Sur le seuil de décembre, tous étaient rentrés, excepté celui de notre pauvre héros.

Cependant un soir, sous les galeries écrasantes de l’Odéon, sombre abri des naufragés de la littérature caduque, Romulus aperçut dans la nuit une silhouette surmontée d’une ombre presque blanchâtre.

Il tressaillit.

  •  — Enfin !... se dit-il résigné, je ne suis pas le seul !... Il y en a encore un !...

Deux jours après, sur les quais, le même personnage mystérieux, coiffé de la même coiffure printanière, frôla le poète. Celui-ci se retourna à la hâte pour bien examiner son sosie. Ce dernier ayant eu sans doute la même pensée, leurs regards se rencontrèrent. Et à trente pas de distance, ces deux hommes se disaient :

  •  — Nous sommes les deux seuls chapeaux gris de Paris !

Maintenant, était-ce la misère ou l’excentricité qui venait de coudoyer la pauvreté ? Il eût été difficile, à simple vue, de résoudre cette question, car la coiffure de l’inconnu était aussi délabrée que celle de Romulus.

Le lendemain de cette rencontre, il pleuvait. Romulus, sombre et triste, tournait dans les galeries du Palais-Royal. Le découragement l’envahissait ; et comme il était une de ces excellentes natures que le malheur rend compatissantes, il s’inquiétait de son camarade d’infortune.

  •  — Sans doute, pensait-il, il vague dans quelque passage où la température est adoucie par les portes de frise.

Mais voici qu’en face du café de la Rotonde, même rencontre que la veille.

Celte fois, lorsqu’ils se retournèrent l’un vers l’autre, ils se mirent à rire.

En effet, il y avait de quoi tristement rire, car l’hiver avait mis en scène ses décors les plus frissonnants.

Quelques journées sans soleil s’écoulèrent. C’était un de ces matins de décembre, brumeux et froids, givreux et verglacés, pendant lesquels on sent qu’il serait si désagréable d’être guillotiné.

Toute la semaine, suivant le programme de l’almanach, il avait neigé.

Et Romulus traversait les Champs-Elysées, se consolant de sa misère en voyant, grâce à cette ouate glacée qui recouvrait la terre, les arbres et les vêtements, presque toutes les coiffures transformées en chapeaux gris.

Tout à coup, au détour d’une allée, un de ces chapeaux le salua. Le mouvement du salut fit tomber la neige, et Romulus reconnut son ami inconnu. Il rendit la politesse, et, secouant son feutre, il montra à ce monsieur qu’il ne s’était point trompé et l’avait parfaitement reconnu.

  •  — Décidément, ce personnage tend à se rapprocher de moi, se dit-il. Au fait, qui sait si la réunion de ces deux coiffures désaisonnées n’enfanterait pas un chapeau noir pour moi ? Essayons. — Eh ! mon Dieu, à nous deux, nous créerons peut-être une réforme et serons le noyau qui protestera, par l’exemple, contre cet usage absurde qui proscrit l’hiver la couleur claire sur la tête lorsqu’elle l’admet fort bien sur le corps.

Ce rapprochement prévu ne tarda pas à avoir lieu. Ce fut dans le passage Jouffroy qu’il se fit.

Le passage Jouffroy est la petite Provence de la misère en paletot râpé. C’est là que se tiennent les faiseurs d’affaires véreuses, les procureurs de fonds en simples promesses.

C’est dans ce lieu que, fuyant une température inclémente, Romulus s’était réfugié. Au moment où le poëte, ruminant un sonnet sur sa situation, cherchait vainement à feutre une rime qui ne fût ni neutre, ni pleutre, il se sentit prendre le bras.

C’était l’homme au chapeau gris.

  •  — Il fait moins froid ici que l’autre jour dans les Champs-Elysées. Ne trouvez-vous pas, monsieur ?
  •  — Assurément, et c’est même pour cette raison que je m’y promène. — Je vous avouerai même, et cela sans que j’aie le plaisir de savoir à qui j’ai l’honneur de parler, je vous avouerai que votre rencontre ne me déplaît pas.
  •  — Cette phrase me flatte d’autant plus que j’allais vous l’adresser.
  •  — Alors, je ne sais si je dois donner suite à ma pensée.
  •  — Pourquoi cela ?
  •  — C’est qu’elle émane d’un sentiment égoïste.
  •  — Qu’importe ? exprimez-la tout de même.
  •  — Eh bien, seul, mon chapeau est un panache de misère ; près du vôtre, cela l’élève à la dignité d’excentricité. C’est égal, à la Noël n’avoir pas encore quitté la coiffure d’été, vous m’accorderez bien que c’est désolant.
  •  — Mais pas le moins du monde. D’ailleurs, puisque nous sommes sur ce sujet, auquel je dois l’avantage de causer avec vous, expliquez-moi, monsieur, pour quelle raison vous portez constamment, comme moi, un chapeau gris.
  •  — Dame, sans doute par la même raison qui vous empêche d’avoir un chapeau noir.
  •  — Ah ! pour ceci, permettez-moi d’en douter.
  •  — En ce cas, tant mieux pour vous.
  •  — Enfin, quelle est votre excuse ?
  •  — Mon excuse est que je retarde d’un louis, — ainsi que vous, probablement ?
  •  — Mais, monsieur... monsieur ?...
  •  — Romulus.
  •  — Romulus, c’est un nom de tragédie ou de marchand de baromètres.
  •  — Je suis poëte.
  •  — Faut-il vous en féliciter ou vous en plaindre ?
  •  — Poëte-sans éditeur.
  •  — Je m’en doutais. Eh bien, monsieur Romulus, voici ma carte.
  •  — Monsieur de Saint-Firmin, je suis enchanté de faire votre connaissance.
  •  — Eh bien, monsieur Romulus, vous êtes dans l’erreur quand vous pensez que c’est le chapelier qui m’empêche de me coiffer comme tout le monde. Voyez-vous ce chapeau ?
  •  — Hélas ! il ressemble trop au mien pour que je ne le connaisse pas.
  •  — C’est celui du beau Pèpè.
  •  — Qu’est-ce que le beau Pèpè ?
  •  — Le beau Pèpè n’est plus. Lorsqu’il vivait, c’était l’amant de la belle Olympia.
  •  — Mais la belle Olympia ?
  •  — Ah, c’est toute une histoire. Monsieur Romulus ?
  •  — Monsieur de Saint-Firmin ?...
  •  — J’ai vingt-cinq mille livres de rente.
  •  — En ce cas, c’est la Providence qui vous a placé sur mes pas, et lorsque vous m’aurez dit votre histoire, ainsi que celle du beau Pèpè et de la belle Olympia, j’en ferai un feuilleton qui me permettra d’entrer chez Pinaud.
  •  — Volontiers. Avez-vous dîné ?
  •  — Il est possible que j’aie dîné, mais ce qu’il y a de certain, c’est que j’ai grand appétit.
  •  — Eh bien, entrons quelque part, et, après un perdreau truffé et quelques bouteilles de Riche-bourg, je vous dirai votre feuilleton.

Romulus et son nouvel ami abandonnèrent le passage et se dirigèrent vers un des restaurants du boulevard.

Le garçon, en les débarrassant de leurs coiffures, reconnut qu’il avait affaire à de riches étrangers ; aussi se borna-t-il à déposer sur la table un morceau de papier et le crayon traditionnel.

Monsieur de Saint-Firmin rédigea le menu du repas avec l’attention sérieuse d’un homme qui ne dîne pas à la légère.

Cette rédaction parut obtenir l’approbation du garçon.

  •  — Est-ce un perdreau rouge ou gris ? demanda-t-il.
  •  — Rouge !... s’écria Romulus, et rien de gris, je vous en prie ! — Mon cher de Saint-Firmin, je me recommande pour l’entremets sucré.
  •  — J’ai inscrit une omelette soufflée.
  •  — Très-bien. L’omelette soufflée est l’édredon de l’estomac.
  •  — Ah ! vous faites du petit journal, à peine assis !... Monsieur Romulus, je vous en prie, soyons sérieux.
  •  — Je le serai.

On servit, et nos deux personnages se mirent à manger du meilleur appétit.

Mais, je m’aperçois, un peu tard, que je n’ai fait encore le portrait d’aucun de mes personnages. C’est vraiment une faute que ne me pardonnera pas le lecteur sérieux. Toutefois, il n’est pas facile de s’exécuter. Je n’en ai encore que deux et ils se présentent avec des allures tellement excentriques qu’il ne doit pas être commode de les portraire. Et, dans un moment, je défie le plus impérieux des photographes de leur crier : Ne bougeons plus !...

Romulus n’exige point d’exquisse. On ne le comprend que trop.

Quantà Saint-Firmin, c’était un hommede trente ans ; il y avait dans sa physionomie une mobilité étrange, et son regard s’arrêtait parfois dans une fixité bizarre.

Il buvait largement quant à la bouche, et copieusement quant au verre — presque autant que Romulus, qui s’était dit ceci :

  •  — L’histoire de ce monsieur sera probablement longue et ennuyeuse ; il est donc sage de m’étourdir par avance pour en affronter le récit.

Deux bouteilles de vieux bourgogne gisaient déjà vides sur leurs affûts d’osier, lorsque le perdreau gonflé de truffes apparut tout à coup, reposant au milieu d’une sauce Périgueux, comme une île embaumée sur l’océan des félicités humaines.

On mangea longuement et longtemps ; Romulus se tenant sur la réserve afin de ne pas réveiller trop tôt un récit qui dormait peut-être.

Le vin de champagne pétillait dans les coupes.