Refonder l'action politique

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Ce livre, écrit par un des fondateurs de l’écologie politique en France, plaide pour la refondation de l’action politique à partir des valeurs d’autonomie, d’écologie et du renouvellement des pratiques démocratiques. La démonstration s’appuie sur la critique de l’action des partis traditionnels, des écologistes et des mouvements altermondialistes.

Les propositions pour une alternative politique sont développées ensuite selon trois axes :

- le principe de responsabilité des sujets, qui fonde la démarche

- la critique du consumérisme et de l’emprise de la technique, qui en est la condition

- les politiques macro-économiques et institutionnelles, qui en constituent les outils

Des chapitres sur l’urbanisme, l’aménagement de l’espace et l’agriculture illustrent concrètement ce projet.


Publié le : mercredi 25 mai 2016
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EAN13 : 9782334111027
Nombre de pages : 208
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-11100-3

 

© Edilivre, 2016

Préambule et remerciements

La refondation de l’action politique est une urgence démocratique en France, au vu de l’état actuel des débats, avec une abstention record à chaque élection et un Front National qui progresse, faute de perspectives cohérentes à offrir à nos concitoyens.

Ces écrits se donnent pour objectif de contribuer à cette réflexion. Ils sont le fruit d’un long travail personnel de réflexions et d’analyses des faits de sociétés. C’est aussi une synthèse des contributions d’un certain nombre de penseurs de la vie sociale que j’estime être innovateurs et porteurs de sens (philosophes, anthropologues, économistes, historiens…). Je souhaite aussi par ce biais mettre à portée d’un public moins spécialisé leurs concepts et leurs apports spécifiques nécessaires à la compréhension de la vie sociale tout en apportant un éclairage personnel. J’ai donc fait un effort particulier de vulgarisation de leurs idées sans, j’espère, les dénaturer.

Je souhaite aborder ainsi des questions fondamentales pour l’avenir de notre démocratie qu’on pourrait formuler aujourd’hui par les interrogations suivantes :

Comment donner des perspectives à nos concitoyens alors que l’avenir s’obscurcit, que les fondamentalismes fanatiques sont de retour ?

Comment faire pour lutter contre le déclin de nos sociétés et la misère croissante (perte de 700 000 emplois industriels rien qu’en France), tout en favorisant les activités respectueuses des personnes et la préservation de la nature sur notre chère planète Terre ?

C’est d’autant plus urgent que la crise économique et écologique s’aggrave et que l’abstention et le vote pour les partis extrêmes montre le désarroi des populations et le manque de réponses crédibles sur ces sujets de la part de la classe politique en terme de projet global qui ait un sens.

 

Outre les éléments théoriques des auteurs dont j’ai parlé ci-dessus, j’ai essayé d’apporter des réponses concrètes à travers une approche qui se base, d’une part sur ma culture scientifique – je suis ingénieur agronome, et d’autre part sur les sciences humaines – je suis géographe et économiste.

Par ailleurs, au fil de mes expériences et de mes lectures j’ai acquis la conviction que je pouvais exprimer des propositions originales qui n’ont pas encore été formulées de cette manière, comme je vous en laisse juge dans les pages qui suivent. J’ai essayé de formuler ces réponses, de les traduire, par des propositions en matière de politiques macro-économiques et des mécanismes réels et pertinents de régulation afin de finaliser cette réflexion par des axes d’action politique. Pour renforcer la crédibilité et montrer la pertinence des axes mis en avant dans mes analyses, dans chaque domaine abordé, j’ai fait l’effort d’illustrer mes thèses par des propositions concrètes d’ordre institutionnel, juridiques ou réglementaires.

Ce livre est aussi le résultat de réflexions issues et forgées au cours d’années de combats écologiques et sociaux que j’ai mené et dont certains ont été gagnés, comme la préservation de zones naturelles (ex : l’embouchure de l’Aude) ou d’autres ont été perdus (ex : la bétonisation de l’Agglomération de Montpellier). D’autres combats sont en cours comme celui que je mène pour un aménagement plus écologique de ma commune et la protection des riverains lié à un projet de doublement de l’autoroute.

Comme je l’annonçais brièvement au début, cet ouvrage est également le fruit des lectures qui m’ont enrichi que ce soit de la part de philosophes comme Cornélius Castoriadis qui ont écrit de belles pages sur la démocratie, le mouvement ouvrier, et les institutions sociales, des anthropologues qui ont une vision critique sur les valeurs de notre civilisation au regard d’autres cultures (Louis Dumont, Karl Polanyi, Claude Levi-Strauss, Emmanuel Todd) ou d’économistes critiques du capitalisme comme (Frédéric Lordon, Jacques Sapir, Liem Hoang Gnoc…). Sans oublier les penseurs écologistes qui m’ont amené à une critique de la technique (André Gorz, Yvan Illich, Jacques Ellul,) ou les sociologues comme Jean Baudrillard, qui jettent un regard lucide sur nos modes de consommation et notre idéologie du progrès.

Des écologistes comme mon professeur en botanique à la faculté des Sciences Francis Halle, ou Jacques Ramade, René Dumont, Jean Marie Pelt ont su me donner le goût du respect de la nature. Qu’ils en soient vivement remerciés.

De nombreux écologistes qui m’ont enrichi de leurs témoignages et de leurs convictions ; je pense en particulier en ce qui concerne ma formation intellectuelle à François Degans avec qui j’ai longtemps eu de très longues conversations sur le productivisme, l’aménagement du territoire ; à Corinne Lepage que j’ai rencontré au cours de mes activités militantes.

 

Je tiens également à remercier vivement Alain Saussol pour ces amicales remarques qui m’ont bien aidé à finaliser cet ouvrage.

Pour finir, tout cela n’aurait pas pu se faire sans le soutien de mon épouse Eliane Blanquier qui pendant ces nombreuses années a été de bon conseil. C’est auprès d’elle que j’ai toujours eu une oreille attentive à mes interrogations et qui m’a stimulé dans mes recherches et dans l’écriture de cet ouvrage.

Je tiens aussi à dédier ce livre à ma fille Aurore car ce livre s’adresse aussi à travers elle, aux générations futures. J’espère que la Terre que nous leur laisserons conservera toute sa beauté et qu’il y fera bon vivre pour longtemps.

 

Georges Fandos,
Saint-Aunès, le 6 avril 2015

Présentation du fil directeur de cet ouvrage :
(voir aussi le sommaire ci-après pages 11 et 12 qui présente
la pagination des différentes parties du livre)

Comme je me donne pour objectif de montrer l’urgence de refonder l’action politique sur la base de nouvelles options radicalement différentes de celles qui sont aujourd’hui proposées par les forces politiques traditionnelles, dans l’introduction du livre, je souhaite éclairer tout de suite le lecteur sur les lignes de force de cette refondation.

L’introduction de ce livre, qui explicite mes choix politiques et mon « parti pris », met donc l’accent sur les trois axes fondateurs du projet autour des valeurs de l’autonomie, de la démocratie et de l’écologie. Ce sont ces orientations de fond qui sous-tendent l’ensemble des thèses ici développées.

Dans la première partie du livre, et pour bien marquer la différence entre ces choix et les orientations des forces politiques traditionnelles, je présente une analyse critique des thèses des partis de gauche et de droite, ainsi que des thèses du Front National comme de l’extrême gauche et des néo-marxistes. Pour clôturer cette première partie, un chapitre est aussi consacré au mouvement altermondialiste et à la gauche « européiste » au sujet de la mondialisation, car il s’agit là d’un axe structurant qui conditionne énormément les marges de manœuvre pour une alternative face au rouleau compresseur de la mondialisation économique. Cette partie me semble indispensable, car la critique des programmes des mouvements politiques et d’un certain syndicalisme, qui ont montré leur échec, est indispensable pour partir du bon pied et sur des bases saines.

Après la critique, je développe les propositions dans les trois parties suivantes de l’ouvrage (2ème, 3èmeet 4ème partie) :

Dans la deuxième partie, j’expose les fondements de l’alternative qui reposent sur trois aspects :

1/ Les valeurs qui sont à la base de ma démarche (1erchapitre) : ce sont en quelque sorte les fondations de la maison que je souhaite bâtir avec mes concitoyens.

2/ La critique des besoins dans la société de consommation (2ème chapitre) car c’est une condition préalable nécessaire pour sortir de l’aliénation actuelle basée sur l’omniprésence sous toutes les latitudes, des mêmes marques, des mêmes slogans publicitaires qui matraquent tout un chacun pour inculquer un mode de vie et de civilisation matérialiste, individualiste et narcissique. J’analyserai donc, le contenu donné au sens du vécu proposé par nos sociétés modernes à travers la théorie des besoins qui sous-tend et met en avant une certaine conception de la personne adaptée au développement et à la consommation de la production de biens et services. Nous en ferons la critique, car c’est la condition d’une conception du sujet, plus libre de ces choix de vie, et plus conforme à nos vœux.

3/ Une analyse du rôle majeur joué par la technique dans nos sociétés constitue le dernier volet de cette partie (3ème chapitre), car la technique est le phénomène structurant majeur des sociétés occidentalisées qui nécessite donc un regard distancié sur ce phénomène pour lui imaginer un rôle émancipateur et non oppresseur. La critique du rôle joué par la technique dans nos sociétés me semble indispensable dans une perspective d’autonomie. Je m’appuierai en particulier pour cette partie sur les travaux de Jacques Ellul qui a analysé le rôle central joué par la technique sur l’organisation sociale – cf. son livre le Système technicien (1)

La 3ème partie du livre est consacré aux politiques socio-économiques :

Il commence par l’analyse des impasses actuelles (1er chapitre), puis traite des politiques macro-économiques alternatives qu’il faudrait mettre en œuvre (2ème chapitre). Le rôle primordial du marché qui structure le champ économique est examiné plus particulièrement (3ème chapitre). L’influence de l’Organisation Mondiale du Commerce et des organisations internationales est aussi exposée, et des pistes de fonctionnement différentes sont proposées (4ème chapitre). Il en sera de même pour l’Europe politique qui sera étudiée au dernier chapitre de cette partie (5ème chapitre).

Une fois posé ce cadre général structurant qui a été développé dans les parties 1 à 3 présentées ci-dessus, j’expose dans une série de chapitres ultérieurs qui constituent la 4ème partie, et à travers des exemples concrets, quelles sont les traductions dans le réel, de ces perspectives en terme d’institutions sociales, de règles législatives. J’ai présenté à titre d’illustration de mes propos, le cas de l’urbanisme (2ème chapitre), du développement durable (3ème chapitre), du foncier et de l’aménagement du territoire (4ème chapitre), et finalement de l’agriculture (5ème chapitre).

J’espère ainsi contribuer au débat sur ces questions fondamentales, pour sortir des fausses alternatives actuelles : recherche vaine de la croissance à l’ancien mode (PS /UMP/Centre/Extrême Gauche) ou repli identitaire (FN)…

C’est pour quoi, afin de poursuivre le dialogue, j’invite les lecteurs à me faire part de leurs réactions, réflexions ou propositions suite à la lecture de cet ouvrage en me contactant :

Georges Fandos
Mail : georges.fandos@wanadoo.fr

(1) « Ainsi on arrivait à une nouvelle conception de la Technique, comme milieu et comme système : c’est-à-dire que les techniques combinées entre elles et concernant la totalité des actions ou des modes de vie humains prenaient une importance qualitativement différente. La Technique cessait d’être une addition de techniques pour, au travers de la combinaison et de l’universalisation, arriver à une sorte d’autonomie et de spécificité ». Jacques Ellul – le Système technicien – Editions Le Cherche-Midi

Introduction

COMMENT REfonder l’action politique ?

« Compte tenu de la crise écologique, de l’extrême inégalité de la répartition desrichesses entre pays riches et pays pauvres, de la quasi impossibilité du système de continuer sa course présente, ce qui est requis est une nouvelle création imaginaire d’une importance sans pareille dans le passé ; une création qui mettrait au centre de la vie humaine d’autres significations que l’expansion de la production et de la consommation, qui poserait des objectifs de vie différents pouvant être reconnus par les êtres humains comme valant la peine. »

Cornélius Castoriadis – « La Montée de l’insignifiance » dans la série de livres « Les Carrefours du Labyrinthe » – Editions le Seuil

Alors que les gouvernements successifs de la France s’enlisent dans des politiques qui conduisent à la déflation et au chômage, sans qu’aucune perspective sérieuse de sortie de crise ne se dessine, il semble urgent d’explorer des voies radicalement nouvelles qui n’ont pas été envisagées par nos gouvernants, faute d’imagination et de courage politique.

C’est pourquoi après de nombreuses années d’engagement politique et militant (1), je suis convaincu aujourd’hui de la nécessité de mettre noir sur blanc mes idées et mes propositions afin d’en faire part à mes concitoyens. Mon souhait est que ce texte soit une aide pour tous ceux qui souhaitent s’engager dans l’action politique, au sens premier de « la politique », qui est la gestion de la cité, et qui est beaucoup plus vaste que « le politique », qui porte uniquement sur la prise de pouvoir. Ce distinguo paraît primordial. Il a été introduit par l’immense philosophe Cornélius Castoriadis *. Il différencie « le politique » qui relève des pouvoirs dans toutes les sociétés, de « la politique » comme activité collective qui se veut lucide et consciente et qui met en question les institutions existantes.

Je me suis décidé à publier ces écrits, car je pense que notre époque, paradoxalement très axée sur la communication, manque de temps et d’espaces de réflexion ; or il n’y a pas de refondation possible de l’action politique sans ce type de démarche préalable.

Prendre du recul par rapport à la réalité vécue quotidiennement et par rapport au flot d’informations continues qui nous inondent, est un exercice salutaire pour ceux qui veulent trouver un sens à l’action politique, au sens noble, qui, j’insiste, est la gestion des décisions collectives qui engagent tout un chacun en démocratie. Si on est aujourd’hui obligé de réhabiliter le « politique », c’est que la classe dite « politique » des spécialistes de la chose, en donne un spectacle lamentable : course aux places, démagogie, trahisons continuelles, revirements opportunistes, magouilles financières… Il suffit d’ouvrir un journal pour lire continuellement ce genre de nouvelles. Aux yeux de nombreux de nos concitoyens l’image du politique est tellement dégradée, qu’elle explique le taux atteint pas l’abstention et le vote pour les extrêmes.

Car le vote pour les thèses extrêmes (en France pour le Front National) exprime avant tout le rejet de la politique « réellement existante », mais pas forcément une adhésion à ces idées, du moins pour une majorité de nos concitoyens en France ; mais à force, faute d’alternative crédible des forces démocratiques et populaires, on risque d’obtenir un vote d’adhésion à ces thèses xénophobes.

Une solide base théorique à l’action est aussi l’assurance de ne pas sombrer, comme la Droite, ou les Socialistes de « Gouvernement » dans la gestion à courte vue qui désespère tant nos concitoyens : on met des emplâtres sur des jambes de bois, on colmate des brèches, mais rien de sérieux n’est entrepris par rapport aux problématiques de fond.

Ainsi on ne voit pas poindre, au-delà des mots et dans la réalité des pratiques, de pistes sérieuses portant sur un mode de développement compatible avec l’environnement ; et on cherche plutôt à relancer la croissance à n’importe quel prix pour la planète.

Le manque de perspectives claires explique aussi l’échec des mouvements des « Indignés » ici et ailleurs, ou des mobilisations altermondialistes sans lendemain. Nous y reviendrons dans un chapitre à part.

En résumé, je voudrais à travers ce livre, faire part à mes concitoyens de mon expérience et de mes réflexions de militant écologiste et de démocrate et essayer d’apporter, une pierre à la nécessaire refondation de l’action politique, face au vide de propositions des forces politiques aujourd’hui en présence (2).

Pour cela il est indispensable que les citoyens soient moins dépendants du prêt à penser que le système social dominant veut leur inculquer et donc qu’ils soient plus autonomes dans leurs pensées. Qu’ils aient la possibilité via des institutions démocratiques d’exprimer des choix et de peser sur les décisions. Qu’ils puissent réorienter notre développement dans le sens de l’écologie. Une refondation politique s’appuie donc sur trois concepts clefs : Autonomie, Démocratie et Ecologie.

Autonomie :

Face à une société où les individus sont rendus de plus en plus dépendants des mécanismes économiques, techniques et sociaux, il est urgent et impératif de développer l’autonomie des sujets, leur imagination et leur capacité à créer de nouvelles institutions qui répondent aux exigences démocratiques de nos sociétés. Comme l’exprimait le philosophe Cornélius Castoriadis : « le projet d’autonomie, est le projet d’une société où tous les individus ont une égale possibilité de participer à la législation, au gouvernement, à la juridiction et finalement à l’institution de la société » (3).

Pour reprendre sa terminologie, c’est par le développement de cet « imaginaire radical », (c’est-à-dire qui va à la racine des choses), qu’on instaure depuis toujours, dans des sociétés démocratiques, de nouvelles institutions sociales qui répondent à de nouvelles exigences d’égalité ou de nouveaux droits pour tous.

Nos sociétés doivent donc former des citoyens capables d’esprit critique face aux idées reçues, et de faire une lecture « distanciée » des informations qui leur sont fournies par les médias. En effet, comme le disait Aristote la démocratie, c’est non seulement des individus capables de gouverner, mais aussi d’être gouvernés.

C’est une tache préalable et urgente, car les comportements humains sont de plus en plus conditionnés par des matraquages publicitaires ou médiatiques : « La Société du Spectacle » décrite de manière avant-gardiste et visionnaire par le situationniste Guy Debord. Cet auteur concevait le « Spectacle » non seulement comme l’organisation de la passivité des individus face aux évènements via les médias (télévision, journaux…) mais avant tout et plus globalement comme un rapport social : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » Aujourd’hui, faute de perspectives collectives porteuses de sens, comme nous les avons connues dans le passé, où être « de Gauche » ou « de Droite » pouvait avoir une signification en terme de projet, le « sauve-qui-peut » individualiste ou le repli de chacun sur sa sphère domestique est la règle croissante pour surnager.

Aux antipodes de cette situation actuelle et désespérante, le résultat que nous visons, est que chaque individu, ait la possibilité de prendre ses distances, de jeter un œil critique sur les valeurs de sa société ; c’est la possibilité ainsi de se « désaliéner » par rapport aux comportements dictés par les injonctions publicitaires. Il s’agit d’inventer de nouvelles conceptions du « vivre ensemble » au delà de celles héritées du passé. Au niveau individuel, c’est le pouvoir d’imaginer par soi-même et grâce aux autres, de nouvelles façons de voir le monde.

Pour la société, c’est la capacité collective pour les peuples, de créer de nouvelles institutions correspondant à leurs objectifs démocratiques et écologiques.

Les aptitudes individuelles à l’autonomie et la pensée critique vis-à-vis des institutions sociales, sont à la base de l’idéal démocratique. Ils font partie de notre héritage culturel né dans la Grèce ancienne qui a inventé à la fois la philosophie et la politique en tant qu’activités « instituantes » nées du peuple et par le peuple. La capacité de créer de nouvelles institutions à partir des anciennes, mais aussi en rupture avec celles-ci, est cette faculté spécifique de l’Homme à pouvoir imaginer du neuf à partir de l’ancien. Ces nouvelles institutions peuvent être alors porteuses de valeurs nouvelles que n’étaient pas prises en compte, voire niées, pas les précédentes ; par exemple, à la Révolution française, l’idée d’Egalité entre les citoyens.

Cette faculté est individuelle mais aussi née d’un contexte collectif et d’aspirations et valeurs portées par tout un peuple. C’est cette atmosphère et cette culture qu’il s’agit d’encourager.

C’est cette capacité qui a été revitalisée par les révolutions démocratiques au 18ème siècle avec la Révolution française et aux Amériques. Ce sont ces démarches émancipatrices des ordres anciens qui ont émaillé notre monde moderne en Afrique, en Asie, et en Amérique Centrale et du Sud avec les indépendances vis-à-vis des anciennes puissances coloniales, puis sur tous les continents, jusqu’à nos jours dans les pays arabes (Egypte, Tunisie, Lybie…) et en Asie (Thaïlande, Birmanie).

Grâce à l’imagination créatrice, la lutte contre l’hétéronomie (contraire de l’autonomie), c’est-à-dire la lutte contre l’imposition aux individus de règles sociales de manière autoritaire et non sujettes à discussion par des autocraties (militaires, religieuses ou économiques) doit donc être le socle de départ du projet des démocrates radicaux.

Le fait de favoriser les conditions pour que les individus puissent penser par eux-mêmes, est la pensée centrale autour de laquelle l’action politique peut se structurer. En effet l’imposition aux individus de règles sociales et institutionnelles « non discutables » est la source de l’aliénation individuelle et collective. Pour se rendre maître de son destin individuel ou collectif, il faut rompre ses jougs mentaux et politiques. C’est tout le sens des luttes d’émancipation des peuples qui ont émaillé l’histoire du mouvement démocratique ici et ailleurs. Les révoltes des esclaves, les jacqueries paysannes pour le maintien des terres collectives au Moyen Age (mouvement contre les enclosures), le mouvement ouvrier et les luttes écologiques ou féministes ont été et sont les porteurs de ces traditions… A nous de les mettre à jour, de les perpétuer et de les actualiser en fonction des enjeux du moment !

Il ne s’agit donc pas de refuser les institutions : elles sont utiles et indispensables dans toute société ; c’est l’erreur à la fois des ultra-libéraux et de l’anarchisme ou de l’utopie marxiste du « dépérissement de l’Etat » que de vouloir s’en passer.

Toute société a besoin de règles instituées pour fonctionner, mais il ne faut pas que ces règles la paralysent et renforcent ou perpétuent un ordre injuste et très inégalitaire.

Ainsi, Thomas Piketty décrit de manière très synthétique, dans son dernier livre « le Capital au 21ème siècle », les mécanismes institutionnels (faiblesse des impôts sur le capital, stagnation démographique relative et expansion de l’industrie), qui ont conduit nos sociétés développées à un système où la classe des 10 % les plus riches se sont accaparés plus de 80 % des patrimoines à la Belle Epoque, et comment après une phase de déconcentration des patrimoines, suite aux deux Guerres Mondiales, à la crise de 1929, et à la reprise qui a suivi, on risque de revenir à une situation plus inégalitaire à nouveau avec la mondialisation sauvage et dérégulée de l’économie mondiale.

Par rapport aux institutions, il s’agit par contre d’instaurer un autre rapport qu’un rapport d’asservissement entre d’une part ce qui est déjà institué, et qui résiste aux innovations, et d’autre part la volonté de créer de nouvelles institutions (c’est-à-dire, le pouvoir instituant de l’imaginaire créateur des citoyens).

C’est par cette volonté d’auto-nomie, c’est-à-dire de créer par soi-même (auto) des normes sociales et institutionnelles (du grec, nomos =norme) que je veux caractériser ma démarche.

Par rapport à la technique qui façonne de plus en plus notre vie quotidienne, il est indispensable d’intégrer et de réactualiser la pensée critique sur les choix technologiques qui ne sont pas neutres en matière de relations sociales qu’elles vont induire. Ainsi, il y a des techniques qui créent des dépendances accrues des unes par rapport aux autres, et des individus vis-à-vis de l’outil dans le processus de travail ; ce que Yvan Illich appelle la « convivialité » de l’outil ou son absence : « j’appelle conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes ». On peut comparer à ce titre, le travail des chaînes de montage ou les tâches peuvent soit être parcellisées, répétitives et morcelées à l’extrême, ou bien les usines où la même personne réalise un travail en équipes avec des tâches multiples et moins parcellisées (ex : chaines de montage Volvo).

Et du même auteur on peut citer cette phrase qui résume son propos : « il y a un usage de la découverte qui conduit à la spécialisation des tâches, à l’institutionnalisation des valeurs, à la centralisation du pouvoir. L’homme devient l’accessoire de la méga-machine, un rouage de la bureaucratie. Mais il existe une seconde façon de faire fructifier l’invention, qui accroît le pouvoir et le savoir de chacun, lui permet d’exercer sa créativité, à seule charge de ne pas empiéter sur ce même pouvoir chez autrui »(5).

Nous reviendrons sur un chapitre spécial consacré à ces questions importantes qui tournent au autour des relations sociales induites par la technique et des choix technologiques qui ne sont pas neutres. Ces aspects de la technique sont aujourd’hui oubliés alors qu’ils ont fait l’objet de nombreuses réflexions de la part du mouvement ouvrier et écologique, dans une optique autogestionnaire, ou tout simplement de reprise démocratique de leur cadre de travail et de vie, par les populations.

Ces idées d’autonomie sociale et de lutte contre « l’hétéronomie » technique et sociale constituent donc, non pas un aspect, mais la colonne vertébrale du projet politique. Je renvoie à ce sujet les lecteurs au livre ardu mais fondamental de Castoriadis intitulé « L’Institution imaginaire de la Société » ou à la série des « Carrefours du Labyrinthe ».

Démocratie

La visée démocratique s’oppose à toutes les visions autoritaires, théocratiques, scientistes ou dogmatiques (extrémistes religieuses, libérales ou marxisantes) qui conçoivent le monde comme la réalisation d’une conception divine, rationnelle ou utilitaire dont il faudrait suivre et appliquer les préceptes au plus près. Cette vision démocratique et vivante s’oppose donc à toutes les conceptions « essentialistes » et figées de l’Histoire qui expliquent que le sens de nos sociétés consiste à suivre le cours de l’Histoire avec un grand « H », qui est celui du développement des forces productives (marxisme), de la technique (scientisme), du marché mondialisé (capitalisme), ou de la réalisation sur terre de conceptions théocratiques (extrémismes religieux). Pour ces point de vue « hétéronomes », c’est-à-dire non autonomes de la société, pour savoir ce qu’est ce fameux Sens de l’Histoire, il suffirait de lire les textes fondamentaux : l’ancien Testament, Le Capital, le Coran, Le Talmud, La Richesse des Nations ou les délires du dernier dictateur en vogue… où tout est écrit pour que nos conduites soient conformes à ces préceptes et il est énoncé ce qui permet de démasquer les déviants, hérétiques et autres individus antisociaux ! Voire les éliminer, comme nous en avons l’illustration dramatique ces jours-ci avec la tuerie de Charlie Hebdo, des policiers et de juifs à Paris.

A l’inverse, une conception libératrice de la société passe à la fois par l’existence d’espaces de liberté où on peut confronter librement les idées (liberté d’expression), mais aussi par l’éducation des individus et par la capacité politique de la société à mettre en œuvre un imaginaire créatif pour inventer de nouvelles institutions. L’éducation des citoyens est donc essentielle à toute démocratie. Il faut donc passer de « l’enseignement de l’ignorance », à l’engagement citoyen comme dit J.C Michéa dans un de ces ouvrages qui porte ce titre. C’est-à-dire qu’il faut passer de la passivité consommatrice ou de la démission de l’enseignement au nom d’une soi-disant pédagogie non autoritaire où l’enfant est à égalité d’autorité avec l’enseignant, à une volonté de former des jeunes puis des citoyens critiques, dans une relation qui ne peut qu’être hiérarchique quant à l’autorité, mais ouverte quant au dialogue.

N’en déplaise aux « pseudo libertaires** » et faux « antiautoritaires », un certain nombre de valeurs fondamentales font partie de l’héritage de nos sociétés démocratiques et elles doivent être transmises dans le contenu de nos démarches éducatives comme le réclament tous ceux qui se reconnaissent dans l’héritage Républicain. Ces valeurs fondamentales concernent le principe de laïcité, l’égalité Homme/Femme, le respect de la personne, de sa liberté d’expression. On ne peut jeter tout cela à la poubelle sous prétexte de défendre des approches multi culturalistes ou au nom du respect des différences et des traditions culturelles et religieuses. Il y a un socle de base qui n’est pas négociable en République. En particulier, la mauvaise conscience des ex puissances colonialistes ne doit pas servir de prétexte aux tenants de conceptions religieuses rétrogrades, pour marquer des points dans l’espace public au détriment de la laïcité (cantines avec menus spéciaux, piscines ouvertes aux hommes et femmes séparément, médecins femmes dans les hôpitaux réservés aux patientes, le port du voile à l’école ou de signes religieux ostentatoires…).

Il ne s’agit pas de revenir à l’école de la IIIème République, mais de savoir conserver les principes qui ont bâti notre démocratie tout en restant à l’écoute des civilisations et des religions (pourquoi pas, comme le propose Régis Debray, l’enseignement du fait religieux à l’école, mais sans prosélytisme ?). Cela permettrait de mieux comprendre les racines de notre culture, de jeter un regard plus lucide et critique sur notre civilisation matérialiste et utilitariste, qui comme le dit justement le même Régis Debray (interview au Monde du 15-07-2014) : « est un mélange de marché libre, d’hyper individualisme – l’individu roi sans tradition, ni appartenance, ces boulets aux pieds du consommateurs – et de bonne gouvernance, qui serait l’art de gouverner sans faire de la politique et donc de gérer les pays comme des entreprises. Peut-être qu’ainsi nos chers Enarques auraient une vision plus complète et une meilleure compréhension des enjeux internationaux : au lieu de lire les conflits avec l’Iran ou la Russie sous le seul filtre des Droits de l’Homme ou de l’économie, y verraient-ils aussi le conflit entre l’Occident et les mondes Perse et Orthodoxe. Comprendraient-ils mieux que la question du nucléaire iranien est d’ordre symbolique et que les héritiers de l’empire Perse voient là l’occasion de se mettre au même niveau que leurs anciens rivaux de l’Ouest ? Seraient-ils alors plus enclins à négocier sérieusement ces questions iraniennes, comme la question ukrainienne sur d’autre bases que le simple « droit-de-l’hommisme » cher à la vulgate Onusienne ? ».

Pour revenir à la question de départ, les principes Républicains peuvent très bien s’accommoder de démarches pédagogiques plus participatives à condition que les rôles soient bien identifiés : éducateur / éduqué. Il ne s’agit pas de cultiver le mythe de l’enfant Roi et de l’éducation « à la carte ».

Le code culturel de la société de consommation doit aussi passer au filtre de la critique : en un mot et en particulier pour nos jeunes, il faut passer du statut de « flashions victimes » (victimes des marques et de la mode) à celui de personnes capables de porter un regard lucide et critique sur le monde. Pour les adultes, il s’agit de passer de la passivité consommatrice en politique (on vote tous les 5 ans et rien entre les deux), dans l’entreprise (tout y est décidé pour nous) et dans la cité (on subit l’urbanisme concentrationnaire et l’exode rural), à l’engagement citoyen et salarial dans une perspective gestionnaire… Vaste programme me direz-vous !

Sur le plan de la participation des citoyens aux choix de la vie civique et politique, le pouvoir croissant des « experts » et des technocrates doit être encadré et le citoyen doit pouvoir contester les décisions publiques et proposer des alternatives, quitte à les faire valider par des contre-experts sur le plan technique. Le débat doit rester ouvert et ne peut être arrêté avant d’avoir existé comme cela a été fait dans la passé pour de nombreux choix technologiques lourds, que ce soit sur le nucléaire civil, les OGM ou les nanomatériaux par exemple, ou des simples projets d’infrastructures (aéroports, autoroutes…). On doit garder à l’esprit, la sagesse populaire (la « common decency » chère à Georges Orwell), le sens de la mesure (la « phronésis » = la prudence, de la philosophie grecque) pour éviter toute démesure et fuite en avant fatale, que ce soit dans la course aux armements, la technologie, les manipulations du vivant, la concentration des pouvoirs, ou les dérégulations de la finance mondialisée… Il faut donc être conscient des limites à poser en particulier au développement technoscientifique débridé, et à la consommation des énergies fossiles et des ressources, qui détruit notre écosystème Terre.

De plus, il ne peut y avoir d’expertise qui vaille en matière de choix politique de la part de la classe des politiciens : la parole de chaque citoyen doit pouvoir peser du même poids. Au V siècle avant J.C et à Athènes qui a inventé la démocratie, si des élus avaient voulu défendre un tel point de vue « d’experts en choix politiques », ils auraient fait l’objet, à juste titre, de la risée publique ! cf. discours de Périclès aux Athéniens nommé « l’Oraison funèbre » (c’est le peuple réuni en assemblée, et lui seul, qui à « l’expertise » politique). A Athènes à cette époque, si l’on faisait partie des citoyens de plein droit (cela excluait malheureusement les femmes et les esclaves), en matière politique, chaque citoyen était maître de sa parole. Elle était aussi importante que celle des autres, fussent-ils « magistrats », c’est-à-dire élus. Se réclamer d’une quelconque « expertise » en dehors des arts de la guerre, de la construction de bateaux ou des autres matières techniques, relevait de la confusion mentale et de l’usurpation d’autorité ! Les personnes qui auraient fait de telles tentatives se seraient vite fait rappeler à l’ordre par la collectivité des citoyens ! Il serait très utile de rappeler aujourd’hui ces principes démocratiques de base à nos chers « professionnels » de la politique !

Ce projet suppose aussi une vision de la personne (un projet pour le sujet) qui s’appuie sur la capacité critique de l’esprit humain à analyser les réalités, sur un autre visée sociale et individuelle que la recherche de la consommation effrénée d’objets telle que nous le propose nos sociétés de consommation. Il s’agit de mettre la dimension économique et la consommation à sa place, et non plus au centre de nos activités. A ce sujet, les réflexions sur la consommation de Jean Baudrillard (« La Société de consommation »), et les réflexions sur la construction sociale de la personnalité des sujets, de Dany-Robert Dufour (6) sont des lectures fortes clairvoyantes sur l’évolution de nos sociétés et des sources précieuses d’inspiration pour l’action.

Ce serait aussi commettre une grave erreur que de ne pas s’appuyer au titre des héritages positifs du passé, et au niveau de l’individu, sur la psychanalyse qui vise la constitution d’individus libres et autonomes : elle constitue un outil complémentaire de cette démarche ; j’y reviendrai plus loin.

Il s’agit donc de réhabiliter des valeurs autres que la recherche du profit individuel et sur le plan psycho-social d’autres types de personnalités que celles qui sont favorisées par le système social actuel, avec le développement du narcissisme que dénonçait à juste titre Christopher Lasch (7)… D’après cet auteur notre mode de vie développe des Narcisse qui ont pour vocation de se montrer aux autres sous leurs meilleurs atours comme il l’expose dans son ouvrage « La culture du Narcissisme » : « Narcisse a besoin des autres pour s’estimer lui-même ; il ne peut vivre sans un public qui l’admire. Son émancipation apparente des liens familiaux et des contraintes institutionnelles ne lui apporte pas pour autant la liberté de se complaire dans son individualité. Elle contribue au contraire à l’insécurité qu’il ne peut maîtriser qu’en voyant son « moi grandiose » reflété dans l’attention que lui porte autrui, ou en s’attachant à ceux qui irradient la célébrité, la puissance et le charisme ».

On peut également citer sur le même registre les réflexions du philosophe Dany-Robert Dufour dans son livre « l’individu qui vient »(6) : « L’individu se trouve réduit à ses pulsions par la culture de marché qui s’évertue à lancer en face de chaque appétence mise à nu et violemment excitée un produit manufacturé, un service marchand ou un fantasme plus ou moins adéquat bricolé par les industries culturelles »

Pour les personnes ainsi formatées, la vie sociale est une scène où se déroule leur propre représentation face à celle des autres individus qui jouent leur propre partition individualiste. Chacun se meut de manière atomisée, sans aucune logique collective autre que celle conditionnée par l’émission des bons messages à l’attention des autres pour marquer son pouvoir, son territoire. Dans ce contexte, les codes de comportement sociaux et de langage sont conformes à des stéréotypes, et sont les seuls messages intelligibles livrées à l’espace public en tant que moyen de reconnaissance par les autres. Pour ce type de sujets, les symboles d’appartenance à une « tribu » dotée à leurs yeux d’un certain prestige (que ce soit un clan, un style de vie, une classe sociale), sont constitués par des marques commerciales de vêtements des lieux de rencontres ghettoïsées, des objets signes comme des voitures de luxe pour les plus riches…

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