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René Magritte le double sens des images

De
166 pages

Le nom du peintre René Magritte est associé par le public au mystère et au surréalisme. L'artiste est le plus souvent présenté comme un intellectuel dialoguant avec les philosophes de son temps sur le rapport des images et des mots. Et pourtant il existe un autre Magritte laissé dans l'ombre qui apparaît dans cet essai comme « le peintre de l'absence ». Le premier complice de l'artiste, le surréaliste Paul Nougé, nous invite à approcher autrement son génie. À condition d'accepter de lire « au pied de la lettre » certains tableaux célèbres, l'histoire dramatique du peintre se révèle à mots couverts, comme il le dit, sous une forme nouvelle et jamais osée jusque-là. Au travers des propos de Nougé, ce que Magritte appelait lui-même « sa poésie inquiétante » livrerait ici son plus émouvant secret.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-00248-1

 

© Edilivre, 2017

Dédicace

 

À Jacques, Anna et Thomas,

à mes proches et amis

à Marc Bélit,

en remerciement de sa lecture attentive et de ses conseils

à Charly Herscovici,

pour son geste amical

Exergue

 

« Mon cher Magritte, vous avez construit une machine infernale (…) Vous n’avez rien négligé pour faire sauter le mur (…) Vous risquez un danger dont vous ignorez la nature »…

Paul Nougé, Histoire de ne pas rire,
Cistre l’Age d’Homme 1980 p.218.

« Je te cherche. Le monde où je te cherche (…) rien que des rues vides (…) J’ai suivi le lent chemin de tes pas sans ombre, sans savoir qui j’étais. »

Edmond Jabès, Le livre des questions,
Gallimard 1963 p.48.

Préambule

Elle est là, élégante dans sa robe blanche, debout devant le parapet d’une rivière. Ses traits sont dissimulés par un bouquet de violettes étrangement posé sur son visage. Cette toile de René Magritte « La Grande guerre 1 » me touche plus que je ne saurai dire. Elle me saisit d’effroi et en même temps on dirait que ma pensée se refuse à comprendre ce qu’elle montre…

On ne sait pas pourquoi commence une aventure. Elle a débuté pour moi en ce point très précis, ce bouquet de violettes posé là, incongru sur le visage de la femme en blanc au bord de l’eau. J’ai écrit pour cette toile, pour une impression indéfinissable guidée par ce malaise qui ne se dissipait pas, pour ce choc, ce refus et cette attraction étrange à laquelle je me suis laissé prendre.

Ah ! Vous écrivez sur Magritte m’avez-vous dit interrompant ma rêverie, René Magritte, attendez voir, l’homme à la pomme sur le visage ? Comprendre ? Mais il n’y a rien à comprendre, justement, c’est surréaliste ! Sans me laisser le temps de répondre vous avez ajouté que Magritte ne cachait rien2, qu’il n’avait pas de secret et que tous ceux qui se demandaient ce que ses toiles voulaient dire faisaient la même erreur, celle-là même dont le peintre avait espéré les guérir. Vous repreniez les mots d’un prêt à penser qui a cours à propos de l’artiste, qui veut que le surréalisme « crée une énigme qui doit rester énigmatique car elle est le symbole de tout ce qui est énigmatique dans l’existence. »

Le nom du peintre René Magritte est associé par le public au mystère, au surréalisme et au « ceci n’est pas une pipe » écrit sur l’un de ses tableaux représentant l’objet devenu légendaire. L’artiste belge est présenté comme un intellectuel dialoguant avec les philosophes de son temps sur le rapport des images et des mots.

Et pourtant, il semble qu’il existe un autre Magritte laissé dans l’ombre, qu’il serait possible d’apprendre à connaître au travers de certains tableaux, en suivant le fil des écrits de son premier complice Paul Nougé. Tel est le projet de cet essai. Celui qui fut le chef de file du surréalisme belge, invite à écouter et à voir « au pied de la lettre3 » certaines toiles de l’artiste afin de découvrir, dans le double sens de ses images, un autre versant de son génie. Les yeux qui regardent les toiles de Magritte, écrit-il, sont presque tous « des yeux aveugles4«. Certaines images sont « virulentes » et ne demandent qu’à être entendues. Magritte y aurait inventé « une forme inconnue », une « machine infernale » à faire sauter les codes de la peinture, quelque chose de nouveau, de jamais fait, de jamais osé.

L’artiste lui-même dans certaines interviews tardives ne démentait pas ces propos. Il disait que ses images étaient « des pensées visibles » exprimées « avec le plus de précision possible5 » dans un « ordre évoquant le mystère ». Et qu’ainsi parfois l’invisible pouvait se rendre « visible6 » au regard.

Je regardais encore « La Grande guerre ». René Magritte avait soixante-six ans quand il peignit ce tableau. Je me demandais s’il ne pouvait pas s’agir là « d’une pensée » refusée à l’oubli. Qu’y avait-il dans cette image de « subversif » et de « jamais osé » ? Ce tableau avait-il un secret ? Comment entrer en contact avec sa solitude et son mystère ? Comment lire « à la lettre » ce qui serait le double sens de l’image ?

Je décidai de suivre les indications de Nougé avec le plus d’attention possible : Il jouait avec le mot « bouleversant » pour décrire ce bouquet flottant qui bouleversait la logique du tableau, proposant au spectateur de se risquer hors des sentiers battus jusqu’à ce point où le sens vacille, où les conventions se défont où la morale se tait pour entendre enfin ce qui se disait dans l’image.

Le surréaliste belge évoquait à propos de René Magritte, son goût de la transgression, de l’ironie, de l’humour noir.

L’humour noir7… Il est dit-on « la politesse du désespoir » le « rire sacrilège et blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût ». Ce rire-là permet de se moquer de tout, mais aussi « d’exorciser les chagrins véritables8 ».

Cet humour prisé des surréalistes comme l’outil qui porterait atteinte à l’arrogance bourgeoise, aux valeurs discréditées par les horreurs de la guerre, appartenait-il aussi aux œuvres de Magritte ? Permettait-il de déchiffrer certaines de ses peintures ?

Au fil du temps d’autres toiles sont venues à la rencontre de « la Grande guerre ». C’est à la traversée d’un musée imaginaire que vous invite ce texte où sont rassemblés quelques tableaux dont le sens subversif peu à peu se révèle.

Aller vers, s’attarder, essayer à la fois d’écouter et de voir autrement ces toiles énigmatiques. J’attache à dessein les deux verbes, le lecteur et spectateur comprendra bientôt pourquoi :

« écouter-voir »


1. René Magritte, La Grande guerre, 1964, Huile sur Toile 80x61cm, collection particulière, Bruxelles.

2. C’est ce que dit en substance le critique d’art Bruno Ernst, in Le miroir magique de M.C. Escher, Paris, Ed du chêne, 1976, p.68.

3 Paul Nougé,Histoire de ne pas rire, Cistre. L’Age d’Homme, 1980, p.253.

4. Paul Nougé, Opus cité, p.269.

5 René Magritte,Opus cité, interview Jan Walravens, novembre 1962, p.537.

6 René Magritte,Opus cité, Lettre à Michel Foucault du 23 mai 1966, p.639.

7. Une expression d’André Breton, Anthologie de l’humour noir, Jean-Jacques Pauvert, 1966.

8. Pierre Desproges, Les réquisitoires du tribunal des Flagrants délires, Tome 1. Seuil France-Inter, 2003.

Partie 1

Une impossible absence

I
« La Grande guerre »

Elle est là, élégante dans sa robe blanche au plissé délicat, avec son petit col de dentelles, son ombrelle à la mode, ses mains gantées, son grand chapeau à plumes. Un petit sac de velours taupe pend à son bras. Sur son visage que l’on ne voit pas, un bouquet de violettes est posé, incongru. Cette femme peinte par René Magritte sous ce titre « la Grande guerre » qui est-elle ? Si c’est un portrait, pourquoi lui manque-t-il justement le visage ?

Elle est là, devant le spectateur, elle semble poser en robe de mariée au bord d’une rivière dont le bleu se détache à peine de la couleur du ciel. Quelques nuages s’effacent vers les hauteurs comme des pensées lointaines. Le parapet banal de pierres plates ne permet pas de deviner le lieu de la scène. Elle est là, et l’on ne sait pas où elle se trouve.

Avec ce bouquet de violettes qui flotte au premier plan de l’image, je suis laissée dans l’ignorance de l’expression de son visage, ne pouvant reconnaître ni son sourire ni ses lèvres crispées, ni son regard dont je ne puis savoir s’il est rieur ou bien mélancolique. Elle est devant moi et pourtant je suis privée de sa présence.

Le spectateur est intrigué, décontenancé devant ce portrait sans visage qui bouleverse ses habitudes mentales et semble s’affranchir des normes attendues. Privée de ce visage la compassion9 s’éteint, le portrait perd son indulgence… Dans l’image, on n’apprend rien d’elle. Seul ce bouquet flottant, au sens indécis, capte le regard. Au silence de ce visage, de ce lieu, de ce temps, le nom de « La Grande guerre » offre une étrange correspondance. Pourquoi avoir associé ce titre à la toile, est-ce la représentation d’une idée, est-ce une allégorie ? Le peintre a-t-il voulu qu’à l’indicible de l’horreur de la guerre vienne répondre celui de la femme au bord de la rivière ? On ne peut pas parler de « la Grande guerre », tout ce dont on peut parler c’est de cette impossible évocation. De même que l’on ne peut pas parler de cette femme : On peut décrire ses vêtements, sa manière de se tenir, dire un mot de son sac à main, de son chapeau, de la grâce de ses mains gantées de blanc, mais sans son visage, on ne peut pas parler d’elle. Le peintre a-t-il voulu associer deux impossibilités afin que s’échangent leurs mystères ? Qu’est-il arrivé à cette femme sur ce bord de rivière dont il ne soit pas possible de parler avec les mots courants de notre vocabulaire, au point ce qui s’est passé ne puisse trouver à se dire que dans l’évocation du désastre attaché au nom de la Grande guerre ? Intriguée, sans savoir cependant ce que je cherchais, je consultai les monographies, les points de vue et interprétations des critiques d’art, les écrits de l’artiste…

1. Ce qui s’était passé…

C’était une autre version de l’enfer : Une famille tranquille en apparence, dans la petite ville belge de Châtelet et puis tout d’un coup ce chiffre sur une tombe : 24.02.1912. René Magritte était dans sa treizième année quand sa mère Régina née Bertinchamps se suicida par noyade dans la Sambre.

À la fin de la nuit, elle avait quitté la maison située au 95 de la rue des Gravelles, était descendue jusqu’à la rivière où elle s’était jetée. Au petit jour les trois adolescents s’étaient aperçus de son absence. Ils se précipitèrent vers la berge sans l’apercevoir. On ne la retrouva que trois semaines après, non loin de l’endroit où elle avait disparu. On dit qu’elle avait sa chemise blanche retroussée qui cachait son visage10.

Le journal de la commune de Charleroi avait relayé l’évènement. Dès le lendemain, sous la rubrique locale du quotidien « Le Rappel » l’édition du 25 février signalait la disparition de Régina. On ne l’avait pas revue « depuis quatre heures trente du matin11«. L’article précisait que la jeune femme était depuis longtemps « neurasthénique » et qu’elle avait déjà à plusieurs reprises essayé de se noyer.

Son signalement était froid, précis comme dans un rapport de police, impitoyable : Age : quarante ans ; Taille : 1,62 m ; Corpulence assez forte ; Cheveux et sourcils noirs. Elle était dit-on « vêtue d’une robe de nuit à lignes rouges et blanches, d’une chemise en toile avec broderie au cou, de bas de laine noire12. » C’est à la Sambre que les voisins s’étaient mis à penser. Il n’y avait que quelques pas à faire de la rivière à l’eau profonde.

Trois semaines après, le 13 mars suivant, un second article annonçait la découverte du corps de la noyée. On l’avait repêchée la veille en fin de matinée « derrière le terril des Agglomérés13 » au bord du rivage. Les obsèques étaient prévues pour le jeudi 14 mars en l’église paroissiale des saints Pierre et Paul de Châtelet.

Nul n’a jamais su ce que le jeune René Magritte avait vu, ni même s’il était là. C’est son oncle, le frère de la défunte qui vint reconnaître le corps et non son père Léopold comme on aurait pu s’y attendre.

Le psychanalyste et critique Jacques Roisin était retourné sur les lieux. Bien des années après il avait retrouvé des témoins ou certains de leurs descendants qui lui avaient rapporté les détails bien réels et sordides de ce drame.

Dans l’eau des détritus, « des chiens crevés, des bouteilles (…) toutes sortes de choses qui s’étaient rassemblées là 14 » crasseuses. C’est là qu’on l’avait retrouvée. Son corps flottait au milieu des déchets. « Sa tête était venue cogner l’un des bateaux », un dragueur qui stationnait là. L’un des bateleurs à l’aide d’une perche avait hélé son corps jusqu’à la berge. Régina, Reine, pas si reine, échouée sur la rive, une image déchue de celle que ses fils aimaient sans doute, elle qui les avait abandonnés comme s’ils n’étaient plus pour elle une raison de vivre.

Ce qui s’était passé ? Avait-elle choisi le présent éternel de la mort dans leur mémoire plutôt que l’avenir et ses incertitudes ? Il y avait ce que l’on racontait, les causes récentes, les raisons apparentes, l’histoire d’une femme mal aimée et trompée. Cependant, personne ne pouvait dire quand la dévastation en elle avait commencé dont la force était venue la submerger en son geste. Nul ne savait depuis quand elle portait en elle la désespérance. C’est ce qu’elle laissait à ses fils comme l’on passe un témoin. Ils étaient à présent « les fils de la noyée » et d’un père transgressif, une identité irrecevable.

Les biographes racontaient l’histoire de Régina Magritte, née Bertinchamps, modiste de son état. Elle s’était mariée le 2 mars 1898 à l’âge de vingt-sept ans avec Léopold Magritte, un tailleur d’origine plus modeste. La même année, le 28 septembre 1898 soit moins de sept mois après leur union, était venu au monde le jeune René dont Michel Draguet15 sous-entend entend qu’il ne serait peut-être pas le fils de Léopold.

Régina était la fille d’Emilie Nisolle16 une jeune femme adoptée par un clan de riches bouchers ayant fait fortune dans le commerce parallèle des chevaux de course, et de Victor Bertinchamps un ouvrier boucher mort quelques années avant le mariage de sa fille. Très attachée à Régina, elle avait vécu un temps avec le couple, la sachant malheureuse en ménage. On dit qu’elle entretenait les époux, Léopold ayant du mal à trouver un métier stable. Après son décès en 1906 les choses s’aggravèrent. La jeune femme vivait mal avec cet homme transgressif que l’on disait être « un dandy méprisant17 » peu apprécié du voisinage. Léopold avait fini par trouver du travail dans une firme qui commercialisait de la « cocoline » une margarine à base d’huile de coco venue des colonies. Il devait pour son travail se déplacer en Europe, descendant dans de luxueux hôtels où il dépensait tout avec de coûteuses maîtresses, ou bien jouant aux courses.

Très vite après René deux autres frères étaient nés, Raymond et Paul. On raconte que les trois adolescents devenus des diables terrorisaient le quartier de leurs blagues « scatos » comme si le désespoir maternel s’était transmué chez les fils en violence sadique et que les affronts réitérés du père au serment du mariage avaient pris chez eux la forme d’une constante transgression.

Léopold avec les années délaissait sa femme de plus en plus ouvertement, et parfois dit-on la provoquait : On raconte par exemple qu’il aurait affiché sur les murs des gravures pornographiques pour choquer sa pudeur, des images qu’il vendait en sous-main à des clients et dont certaines auraient été dessinées par le jeune René juste adolescent. Jacques Roisin a recueilli des témoignages de voisins ou de leurs descendants disant que Régina était malmenée par son mari, enfermée des heures dans la cave, que les voisins l’entendaient par le soupirail qui donnait sur la rue supplier qu’on la délivre18.

On dit que ses fils s’étaient, eux aussi, retournés contre-elle, que Léopold les chargeait de la surveiller quand il sortait le soir. Le jeune Magritte aurait raconté que le père la veille du drame aurait fait cracher ses fils sur le crucifix de la malheureuse qui était très croyante et que c’est ce geste qui aurait précipité son suicide19.

Régina avait-elle l’impression de n’être plus « quelqu’un » quand elle s’était donné la mort ? Cette nuit-là, Léopold n’était pas rentré, retenu par ses mondes interdits. On suppose que les heures devinrent exaspérantes. Il était quatre heures trente du matin quand elle franchit le seuil de la maison. Ses trois fils étaient endormis. Elle était sortie par le jardin, avait descendu la rue des Gravelles et la ruelle dite « au Stronjs20 » jusqu’à la Sambre. Au bout de son chemin d’où l’on apercevait le pont il y avait un petit muret. C’est de là qu’elle s’était jetée.

Ce qui s’était passé… On ne raconte des évènements ce qu’on appelle « les faits », il peut y avoir des analyses, des suppositions, des témoignages, mais on ne peut pas rendre compte d’un tel drame seulement « sous la forme de l’information 21 ». Pour celui qui est là, qui le vit, il se passe autre chose, d’indicible : Le sentiment d’abandon, de trahison, le désespoir profond, la rancune tenace, l’impuissance et la culpabilité de n’avoir pas compris, de n’avoir rien pu faire. L’artiste n’avait pas l’habitude de se laisser aller à des confidences à propos de ce qu’il avait ressenti : Il aurait seulement dit un jour à son ami Louis Scutenaire qui projetait d’écrire une monographie qu’au moment du suicide de sa mère, il avait ressenti « la fierté » d’être « le centre pitoyable » d’un drame.

« La fierté » le mot était étrange, que voulait dire Magritte ? L’expression m’évoquait un propos de l’écrivain Peter Handke22 qui avait, lui aussi, vécu la disparition de sa mère par suicide. Après le choc hébété et l’impression d’abandon il avait ressenti un certain « orgueil » de se sentir le dépositaire d’un secret mais aussi une froideur et une distance très particulière à laquelle il avait donné ce nom : « Le malheur indifférent » c’était le titre de son livre.

Le malheur indifférent… Une mise à distance émotionnelle de la douleur éprouvée, un sentiment de vide, de détachement et presque d’extériorité devant de ce qui était arrivé. Handke utilisait des mots de la banalité, pour essayer de dire avec une sorte de neutralité, le désarroi de celle qui fut sa mère, comme s’il ne se sentait pas concerné par son drame. Il y avait dans le texte sobre de l’écrivain une forme froide de désespérance qui m’évoquait certains tableaux de Magritte. Elle me ramenait à ce nom « La Despedida 23 » la roche fendue en deux de la Sierra Madre, symbole de la fusion perdue, de ce qui se produit quand la mort s’installe au creux de la présence.

La Despedida… Avec ses conséquences profondes : L’âme qui se dessèche, l’ironie et l’amertume au lieu de la tendresse, et puis cet écart qui s’efface entre soi et le monde devenu mystérieux.

Il me semblait que dans certains tableaux de Magritte, c’est un peu sur ce mode que le drame maternel était évoqué…

2. Je revins à « La Grande guerre »

Le bouquet de violettes était le lieu d’une force d’attraction étrange. Le tableau semblait suggérer autre chose que ce qui était vu et le drame dont je venais de faire lecture se superposait à l’image. « La Grande guerre » m’évoquait Régina. Elle était là, vêtue de blanc, présente et hors du temps, telle qu’en cet hiver glacé 1912 elle fut retrouvée sur le rivage, en ce moment terrible où la mort défigura ses traits… La signification du bouquet de violettes soudain se révéla « à la lettre », dévoilant le sens venu de l’autre scène. Le tableau montrait littéralement :

« La femme en blanc au bord de la rivière, violettes de froid sur le visage »…

« Violettes sur le visage » Et si l’image ne disait que cela ? L’étrange bouquet flottant délivrait son sens dans la surprise et l’effroi, tel un motif rapporté, venu d’un autre temps, à...