Reprenons-nous!

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La France est en état de burn out. Le moteur à exclusion tourne à plein. Le consommateur a pris le pas sur le citoyen. La crise frappe et les hommes politiques sont à côté de la plaque. Nous ne pouvons plus continuer comme cela. Avec ce diagnostic sans complaisance, étayé par les milliers de dossiers qu’il a eu à traiter pendant sept ans comme Médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye a fait irruption dans le débat public.
Au moment où les Français vont devoir choisir le futur président de la République, un changement s’impose. Mais pour changer, il faut comprendre. Ce livre explique comment et pourquoi nous en sommes arrivés là.
Mais il ne suffit pas de s’indigner, poursuit Jean-Paul Delevoye qui préside aujourd’hui le Conseil économique, social et environnemental. Inutile d’attendre de l’État et des partis des solutions toutes faites. L’avenir est entre nos mains.
Pour gagner, il faut réinventer un vrai débat public, mettre les problèmes sur la table, écouter, expliquer, faire confiance, valoriser les potentialités, accompagner les individus plutôt que défendre le système, penser les urgences du long terme, oser prendre des initiatives et des risques. Autrement dit, rendre chacun responsable de son destin et retrouver le sens du collectif.
Avec Reprenons-nous !, Jean-Paul Delevoye en appelle à une révolution mentale et comportementale des citoyens et des responsables politiques.
Publié le : jeudi 28 février 2013
Lecture(s) : 7
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782847349504
Nombre de pages : 208
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couverture
JEAN-PAUL DELEVOYE

REPRENONS-NOUS !

En collaboration avec Jean-François Bouthors

TALLANDIER

Nous sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres que par la parole.

Michel Eyquem de Montaigne
 (Essais I, 9)

Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau.

Alexis de Tocqueville
 (De la démocratie en Amérique)

Avant-propos

La France et l’Europe traversent sans doute la plus grave crise que nous ayons connue depuis 1945, tout le monde en convient. Nous avons le sentiment d’être au bord du gouffre et avons conscience que rien ne sera plus comme avant. Mais personne ne semble avoir en main « la » solution. C’est dans ce contexte qu’arrive l’élection présidentielle française. Dans la plus grande des incertitudes. L’inquiétude domine, et sans doute plus que jamais les Français sont tentés de choisir par défaut, plutôt que par conviction. Ils n’ont pas confiance dans les hommes politiques au moment où ils s’interrogent sur qui ils vont élire.

Je vois depuis plusieurs années se dégrader l’état de notre pays. La France va mal. Les Français souffrent. De fait, il y a de quoi s’indigner, comme y invite Stéphane Hessel, devant le spectacle des injustices et de la violence, chez nous et dans le reste du monde. Nous ne pouvons pas nous résigner.

En Tunisie, en Égypte, au Yémen, en Libye, à Bahreïn, en Syrie, l’humiliation a fait se lever les peuples contre des régimes iniques. En Espagne ou en Grèce, les Indignés se sont dressés pour protester contre le scandale qui fait porter aux humbles le poids de l’irresponsabilité des dirigeants qui ont laissé courir la corruption, monter les dettes publiques, croître les inégalités. Le mouvement s’est étendu jusqu’à New York. Des forces qui restaient ignorées bouleversent la donne politique, grâce aux réseaux sociaux notamment. Mais tout reste à faire. On le voit bien dans les pays arabes, où les espoirs des révolutions populaires peinent à se concrétiser, même là où les dictateurs ont finalement été renversés, en Tunisie, en Égypte, puis finalement en Libye.

Nous ne pouvons en rester à l’indignation. Il ne suffit pas d’appeler la jeunesse à protester contre l’insupportable, il faut chercher ensemble des voies praticables pour l’avenir. En effet, si cette protestation ne trouvait pas d’issue, si elle était vouée à la déception, alors nous serions menacés par deux fléaux aussi terribles l’un que l’autre, la résignation et la régression d’un côté, la violence et l’autodestruction de l’autre. Si j’ai pris la décision d’écrire ce livre, alors que je ne suis candidat à rien, c’est parce que je suis convaincu que le temps presse.

 

Pour dire la vérité, je n’avais pas l’intention d’écrire le moindre livre, avant qu’on ne vienne me solliciter avec insistance, à la suite de mon dernier rapport de Médiateur de la République, publié en mars 2011. Je m’étais attelé avec passion à la mission que m’avait confiée Jacques Chirac, en avril 2004. Pour l’ancien ministre de la Fonction publique, de la Réforme de l’État et de l’Aménagement du territoire que j’étais, ce poste était, paradoxalement, presque une aubaine, et non pas un placard, comme certains ont dû le penser. Je me demande même aujourd’hui si je n’aurais pas dû commencer par là.

Pour les Français, jusqu’alors, le Médiateur, en dépit de la conscience avec laquelle mes prédécesseurs avaient rempli leur mission, c’était surtout celui qui soignait les plaies et les bosses des citoyens dans leur confrontation avec l’administration. Pour moi, qui venais de passer deux ans en charge de l’administration nationale, c’était l’occasion de voir l’envers du décor. J’avais été quelque temps chef d’une petite entreprise, et je savais que pour un entrepreneur, la relation à sa clientèle était sans doute la chose la plus précieuse. Les réclamations, ce n’étaient pas, passez-moi l’expression, des « emmerdements », mais une occasion d’améliorer le produit, le service rendu. Une chance. En arrivant à la Médiature, j’allais avoir une vision extrêmement fine, précise, de « là où ça coince ». J’allais connaître le fond et le détail des griefs des citoyens à l’encontre de la République. Et je pourrais peut-être non seulement apporter autant que possible des solutions au cas par cas, mais aussi proposer des pistes de réformes, et des méthodes, pour réconcilier les Français avec l’État, c’est-à-dire, pour une certaine part, avec eux-mêmes.

J’aime voir la France debout, marcher sur ses deux pieds. J’avais donc bien l’intention de faire connaître la Médiature et de l’utiliser comme un outil au service non seulement des citoyens malheureux, mais de la République, pour l’aider à retrouver le chemin de l’excellence et de la performance. Nous avons travaillé. J’insiste sur le « nous ». Le succès de la Médiature, c’est celui de toutes ses équipes, de tous ses délégués, qui ont cru au discours que je leur ai tenu lorsque je leur ai demandé de travailler davantage, en favorisant la prise de responsabilité, l’initiative, le courage, la passion.

Le travail a payé. De 2000 à 2010, le nombre d’affaires traitées est passé de 51 000 à quelque 79 000. Un certain nombre de dossiers soutenus par la Médiature ont trouvé leur traduction dans des réformes ou des lois, notamment celle sur le crédit à la consommation, portée par Christine Lagarde et Martin Hirsch, ou celle sur le régime des tutelles et curatelles. Des mécanismes de collaboration avec différentes administrations ont été mis en place pour aider à améliorer le service public, etc. Tant et si bien qu’au début de l’année 2010, le rapport sur l’année qui venait de s’achever ne passait pas inaperçu.

Invité à répondre aux questions du journal Le Monde qui me demandait quel « diagnostic » je portais sur l’état de la France, je faisais part de mon inquiétude : « Je perçois, expliquai-je alors, à travers les dossiers qui me sont adressés, une société qui se fragmente, où le chacun pour soi remplace l’envie de vivre-ensemble, où l’on devient de plus en plus consommateur de la République plutôt que citoyen. Cette société est en outre en grande tension nerveuse, comme si elle était fatiguée psychiquement. » La rédaction en chef du Monde décida d’en faire la une de l’édition du 21 février, donnant à cette déclaration un retentissement considérable. Ce qui m’a valu par la suite un nombre considérable de sollicitations. Moins d’un mois plus tard, le soir du premier tour des élections régionales, le 14 mars, Claire Chazal ouvrait le 20 heures de TF1 en disant à peu près ceci : « Nous allons voir dans quelques instants si le diagnostic de Jean-Paul Delevoye sur l’état de la société française est juste. » Quelques minutes plus tard, Martine Aubry prenait la parole en faisant elle aussi référence à mon rapport. Manifestement, mon propos faisait écho à un ressenti largement partagé non seulement par les journalistes, mais par nombre d’observateurs et de responsables dans notre pays. Le « retour d’expérience » du service du contentieux de la République avait mis le doigt là où cela faisait mal. La Médiature révélait soudain ce que d’autres avaient eux-mêmes commencé à observer dans leurs domaines de compétence, et elle donnait corps à un faisceau d’indices et de symptômes qui justifiaient que l’on se mobilise.

Je pouvais comprendre cet effet révélateur. Ayant été pendant dix ans président de l’Association des maires de France, ayant exercé différents mandats – tout d’abord simple conseiller municipal, puis conseiller général, maire, député, sénateur –, je pensais bien connaître la France. Je l’avais arpentée, je m’étais entretenu personnellement avec nombre de ses responsables politiques, de tous bords, de tous niveaux et de tous calibres. J’avais identifié avec mes collègues des problèmes pendants, des mutations importantes, des sujets urgents. J’avais eu à traiter comme ministre de dossiers lourds et complexes, à commencer par celui de la retraite des fonctionnaires. Je m’étais retrouvé confronté à la scandaleuse fermeture du site de Metaleurop Nord, à Noyelles-Godault, en 2003. Bref, j’avais des raisons de penser que je disposais d’une expérience qui me dotait d’une bonne perception du « terrain », comme on dit.

En entrant à la Médiature, j’avais découvert un paysage différent, dont je n’avais pas idée, même si j’avais bien eu en main quelques cas difficiles, comme n’importe quel élu que l’on sollicite pour donner « un coup de pouce ». Alors que je n’avais vu, auparavant, que des problèmes individuels, j’avais sous les yeux une sorte de « check-up » de la société française qui m’informait des endroits où elle avait mal, de tous les points sensibles… Tous, c’est évidemment trop dire, car il y a des problèmes que l’on ne vient pas soumettre aux délégués du Médiateur, mais force est de constater que ce qui remonte à la Médiature finit par constituer un « cahier de doléances » riche d’enseignements. J’emploie l’expression à dessein, car l’image qui en ressort montre que le pays ne va pas bien, comme il n’allait pas bien au printemps 1789, lorsque la rédaction des fameux cahiers devait préparer la tenue des États généraux. On connaît la suite…

Je dois dire que j’ai été stupéfait. J’ai dû réviser une part de mes convictions personnelles. Ayant passé quelques années dans le collège jésuite de la Providence à Amiens, j’en avais gardé, entre autres choses, l’idée que l’homme est foncièrement bon. J’en étais resté, pour faire court, à Rousseau et son « bon sauvage ». J’ai découvert la cruauté, la cupidité, la violence de l’individu contemporain. Cela pose des questions quant à la nature humaine mais aussi quant aux effets de la société postmoderne sur les hommes et les femmes qui la constituent. J’aurais l’occasion d’y revenir.

Mon « diagnostic » sur la « fatigue psychique » de la société française, et sur sa fragmentation, révélait, s’il en était besoin, que la « fracture sociale » qui avait été le thème de la campagne présidentielle de 1995 n’avait pas été réparée. Il montrait aussi que la question de la « sécurité » qui avait dominé l’élection de 2002 n’avait pas été suivie de réponses de nature à offrir au pays l’apaisement de ses tensions et de ses peurs.

Ayant été élu le 16 novembre 2010 à la présidence du Conseil économique, social et environnemental (CESE), j’ai rendu mon dernier rapport de Médiateur de la République fin mars 2011. Il commençait ainsi : « Le burn out de la société française trahit un besoin urgent de bâtir de nouvelles espérances à la hauteur des efforts fournis. La fébrilité du législateur trahit l’illusion de remplacer par la loi le recul des responsabilités individuelles et de la morale. Le maintien sous perfusion de citoyens assistés permet de soulager nos consciences mais pas de résoudre les problèmes. Les enjeux déterminants pour notre avenir ne trouvent pas de réponses politiques à la hauteur. Les débats sont minés par les discours de posture et les causes à défendre noyées par les calculs électoraux. Or les ressorts citoyens sont usés par les calculs politiciens. »

Ces quelques phrases firent mouche. Les premiers mots – « le burn out de la société française » – devinrent le titre de l’éditorial du Monde, daté du 2 avril, et se retrouvèrent dans tous les médias. L’abstention massive des élections cantonales – 56 % au premier tour le 20 mars 2011 et 55 % au second, une semaine plus tard, tandis que les partis de gouvernement ne totalisaient, ensemble, que 36 % des inscrits – donna au constat que j’avais dressé avec mes équipes un relief criant. Je fus l’objet de multiples sollicitations pour exposer mon analyse.

En présidant aujourd’hui le Conseil économique, social et environnemental, je suis persuadé que cette assemblée, la troisième de la République, n’a pas vocation à rester la belle endormie qu’elle a semblé être trop longtemps. Comme je l’ai dit à ses membres et à mes services en commençant mon mandat, il nous appartient à tous d’en démontrer l’utilité. Les enjeux du temps présent sont grands et le CESE doit être un laboratoire du dialogue et de la réflexion au service de l’intérêt général. D’ores et déjà, le nombre d’avis qu’il a eu à rendre au gouvernement a sensiblement augmenté. Nous avons entrepris d’en ouvrir largement les portes pour faire en sorte qu’il soit regardé à l’avenir comme « la maison des citoyens ».

Le constat amer que j’ai dressé de l’état de notre société et de la capacité de notre vie politique d’y porter remède pose une question : comment ne pas en rester là ? Je ne suis pas de ceux qui se réjouissent d’avoir raison en jouant les Cassandre. La noirceur du tableau ne me donne aucun motif de satisfaction. Je préférerais mille fois avoir tort et que la société à laquelle j’appartiens se porte bien, qu’elle soit fraternelle et harmonieuse, que les jeunes y trouvent des raisons de croire en leur avenir. Comment y parvenir ?

Je n’ai pas de réponses toutes faites et je ne pense pas que quelqu’un les détienne, clés en main. Mais je crois à ce que des hommes ou des femmes peuvent faire et mettre en mouvement lorsqu’ils se lèvent pour affronter des défis difficiles. Je peux naturellement citer des grands noms : le général de Gaulle, Winston Churchill, Martin Luther King, Nelson Mandela… Mais je pense plus particulièrement à Rosa Parks, une femme ordinaire qui a simplement dit non, le 1er décembre 1955, au chauffeur de bus de Montgomery qui lui intimait d’aller s’asseoir au fond du bus et de ne pas occuper une place réservée à un Blanc. Son geste allait être à l’origine du boycott des bus de Montgomery qui dura trois cent quatre-vingt-un jours, jusqu’à l’arrêt de la Cour suprême des États-Unis qui décréterait anticonstitutionnelle la ségrégation dans les bus. Ce qui est emblématique dans l’histoire de cette femme courageuse, c’est la mobilisation qu’elle a suscitée, dans laquelle s’engagea le jeune pasteur King, encore inconnu des médias. La bataille ne fut pas gagnée en un jour. La capacité à faire comprendre les enjeux, à partager les efforts, à susciter le débat, à communiquer, à mobiliser les bonnes volontés et les intelligences ont permis de renverser pacifiquement – non sans affronter de très rudes difficultés – un ordre établi et d’ouvrir une voie de progrès dont l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis a été le plus récent des aboutissements. Sans doute Rosa Parks n’avait-elle pas imaginé une seule seconde, au moment où elle a dit « non », qu’un homme de couleur pourrait un jour entrer à la Maison-Blanche.

 

On ne trouvera pas dans ce livre un programme politique. Pas davantage des propositions de réformes ficelées d’avance, susceptibles de résoudre tels ou tels problèmes. Je ne suis pas un expert qui apporte ses réponses. Ce que j’ai vu de la France m’a conduit à m’interroger pour essayer de comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là et de quels maux nous souffrons. C’est cette analyse que j’expose dans les premiers chapitres. Je ne l’ai pas inventée seul. Elle est le fruit d’observations, de rencontres, de lectures. Je m’efforce de dire ce qu’à mon sens les hommes politiques pris dans les enjeux à court terme peinent à prendre en compte. Mais je n’ai pas voulu en rester là. Dans les différents mandats que j’ai exercés, j’ai vu l’énergie que l’on peut mobiliser au service d’une cause, lorsqu’on écoute ceux qu’elle concerne, lorsqu’on dialogue avec eux, lorsqu’on leur fait confiance, lorsqu’on croise les compétences, lorsqu’on abandonne les préjugés et les idéologies. Je suis convaincu que nous disposons ensemble de grandes ressources pour relever les défis qui sont devant nous et qu’il nous faut non pas seulement changer de politique, mais changer la manière de concevoir et pratiquer la politique. Cela ne peut pas se faire de l’intérieur. Cela nécessite la mobilisation de tous. Tel est l’objet de la suite de ce livre, où j’insiste sur l’importance de l’accompagnement, de la pédagogie, du débat, de la réflexion prospective, indispensables pour mobiliser les forces de ce pays – en particulier sa jeunesse – et le remettre en marche.

John Kennedy avait frappé le monde entier en déclarant, le jour de son investiture comme président des États-Unis, le 20 janvier 1961 : « Demandez-vous non pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. » Ces mots résonnent encore aujourd’hui, et nous pouvons les entendre pour nous, en France. L’important, c’est ce que les Français seront capables d’inventer collectivement pour s’aider eux-mêmes et aider ceux et celles qui exercent des responsabilités politiques à prendre de bonnes décisions, des décisions au service de l’intérêt général à moyen et long terme. C’est aussi la manière dont, en nous réappropriant notre destin, nous retisserons les modalités du vivre-ensemble, si fortement mis à mal aujourd’hui. En cette matière, nous avons tous à apprendre les uns des autres, en exerçant notre sens critique, y compris à l’égard de nous-mêmes. Ainsi, nous expérimenterons des voies nouvelles, car nous ne répondrons pas aux défis d’aujourd’hui ni à ceux de demain avec les habitudes, les recettes et les outils d’hier.

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