Richelieu et l'écriture du pouvoir. Autour de la journée des Dupes

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On a beaucoup écrit sur la journée des Dupes, souvent la même chose : un jour Richelieu est congédié, le lendemain il triomphe, élimine ses ennemis et poursuit son éclatante carrière au coeur des rouages du pouvoir monarchique. Mais cet épisode ne se réduit pas à la narration qui prétend le restituer. Il s’insère dans une suite d’événements, qui le produit et lui donne sens.
Christian Jouhaud reconstitue cette crise politique dans sa longue durée. Il en retrouve les protagonistes célèbres ou moins connus, scrute les décors et les lieux, met au jour les enjeux visibles, les passions dissimulées, les non-dits et les arrière-pensées. Défi lent ainsi sous un éclairage parfois surprenant les figures attendues de Louis XIII, roi de cérémonie et de violence, de la reine mère, d’un Richelieu tacticien de sa propre histoire autant que de la puissance de l’État ; mais encore les vaincus de cette crise, un Marillac, un Bassompierre, qui en portent témoignage du fond de leur défaite.
L’histoire du pouvoir politique n’a de meilleure voie d’accès que de disséquer l’Événement, comme dans une autopsie, pour en explorer les ramifications et les replis. Mais cette histoire n’est intelligible que dans les traces écrites qui disent les actions du pouvoir et dans le travail d’écriture conçu par le pouvoir pour s’inscrire dans le temps.
Prix Madeleine Laurain-Portemer 2015
Publié le : jeudi 22 janvier 2015
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072280214
Nombre de pages : 352
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couverture
Christian Jouhaud

RICHELIEU
ET L’ÉCRITURE
DU POUVOIR

AUTOUR DE LA JOURNÉE DES DUPES

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GALLIMARD

AVANT-PROPOS

Si écrire l’histoire d’un événement pouvait être comparé à l’escalade d’une paroi rocheuse, il faudrait remonter le temps jusqu’en 1937 pour avoir une prise solide sur la crise politique de 1630-1631, « grand orage » qui culmine avec le coup de tonnerre de la « journée des Dupes ». 1937 : cette année-là, Georges Pagès publie un article dans la Revue historique qui s’efforce de rompre avec les récits obsédés par le déroulement en une journée de l’affrontement entre Marie de Médicis et Richelieu1. Il élargit la chronologie et la distance focale de l’observation. L’événement n’est plus regardé comme un absolu qui désorganise et réorganise le temps de l’action politique, mais comme une sorte de ligne de partage des eaux entre des choix politiques dont la maturation est en cours depuis de longs mois. De cette manière, les contextes de la crise s’ouvrent et ses acteurs retrouvent une épaisseur historique qui les fait exister en dehors de l’interaction caractérisant le moment crucial de la journée.

L’intensité dramatique n’en diminue pas pour autant, comme on peut en juger par les premiers mots de l’article : « Le “Grand Orage”, cette longue crise où Richelieu faillit perdre le pouvoir et peut-être la vie » ; mais c’est pour ajouter aussitôt que l’on a peut-être trop insisté sur le « conflit passionnel » où se trouvèrent engagés la reine mère Marie de Médicis, le roi Louis XIII son fils et le cardinal de Richelieu sa créature, et sur le « conflit d’ambitions » qui dressa l’un contre l’autre le cardinal ministre et le garde des Sceaux, premier magistrat du royaume, Michel de Marillac. Rien de cela n’est absent du « Grand Orage » ; mais il révèle surtout la violence d’une opposition, soudain devenue frontale, entre deux politiques inconciliables. Les deux politiques sont décrites par Pagès, et affectées aux deux noms de Richelieu et de Marillac, dont l’affrontement prend ainsi le pas sur celui de la reine mère et du cardinal. Marillac aurait choisi l’ordre et la paix civile dans le royaume contre le rayonnement extérieur, la lutte contre la maison d’Autriche et les « allèchements » de la gloire militaire privilégiés par Richelieu. Quoi qu’il en soit, cette démarche conduisait à placer sur le même niveau l’illustre ministre et le garde des Sceaux Michel de Marillac, à montrer qu’ils avaient longtemps été fort proches l’un de l’autre, à ne pas caricaturer leurs différences, à comprendre la rupture par sa genèse. Et cela tranchait sur les appréciations spontanées des historiens ; par exemple, Jeanne Petit, dans un livre très respectable sur l’assemblée des notables réunie en 1626-1627, oppose à quelques paragraphes de distance le discours qu’y prononce Marillac, tombant « dans les défauts communs à l’époque, d’abus des louanges au souverain et des effets rhétoriques qui ne font qu’allonger le texte en l’obscurcissant », et celui de Richelieu, net et précis, « accompagné de tous les traits d’éloquence et de jugement », alors que la lecture des deux textes à la suite l’un de l’autre dans le Mercure françois impose l’évidence de leur grande ressemblance et porte à constater, de manière d’ailleurs fort intéressante, leur proximité de contenu et de forme2.

Pagès insistait sur le fait que le déplacement du regard porté sur l’événement conduit à rechercher de nouvelles sources qui, elles-mêmes, conduisent vers d’autres contextes. Cette ouverture creusait le fossé entre l’approche de la journée des Dupes comme scène d’un combat « passionnel », et celle qui la considère comme l’aboutissement d’un antagonisme politique majeur, aux enjeux inscrits dans une bien plus longue durée. Pourtant, Pagès ne parvient pas à articuler ces deux dimensions, trop soucieux d’établir des chaînes événementielles de causes et de conséquences. Il en mesure toutefois la connexité : « Dans ce conflit entre deux politiques, où se jouaient les destinées de la France, s’inscrit le conflit que fait naître à la Cour, et d’abord au sein même de la famille royale, la transformation des sentiments de la reine mère à l’égard d’un ministre qui avait été sa créature ; et rien ne montre mieux que cet incident capital le caractère personnel et familial de la monarchie au temps de Louis XIII, le rôle parfois prépondérant que peuvent jouer alors dans l’État des querelles purement domestiques. » Or le fait qu’un choix entre deux politiques soit effectué par les principaux protagonistes à cause de — ou grâce à — un affrontement « passionnel » au sein de la famille royale, et dans le vocabulaire de son service, est bien une donnée historique essentielle du point de vue d’une histoire du pouvoir, et même dans l’hypothèse où il s’agirait d’un leurre manipulé par l’une des forces en présence.

C’est la raison pour laquelle ce livre, qui saisit la journée des Dupes comme un symptôme et comme une entrée dans la politique du temps, met en son centre le dispositif de pouvoir que révèle l’étude de l’événement, et s’efforce ainsi à la fois d’éclairer autrement la scène étroite de l’affrontement et de déplacer la question des tenants et des aboutissants du conflit politique de plus longue durée. Ce dispositif, que caractérisent — ou définissent au sens géométrique du terme — les figures et les positions de ceux qui lui appartiennent, n’est pas une structure rigide. Les forces qui le composent sont en mouvement : leurs interactions produisent l’événement, mais celui-ci, advenant, modifie l’équilibre des forces.

Dès lors, il ne s’agit plus d’écrire l’histoire d’un événement à partir de sources qui, correctement articulées et hiérarchisées, en produiraient la vérité, mais de regarder chaque écrit lié à l’événement comme la trace d’une action prenant sens dans le mouvement des interactions à l’œuvre au sein du dispositif de pouvoir. Certes, les écrits, quels qu’ils soient, portent avec eux, jusqu’à nous, la pensée qui s’y trouve incorporée, mais cette pensée n’a pas les mêmes fonctions, les mêmes effets, en un mot le même sens, si on la considère comme agissant dans l’histoire d’un événement — ce qui est tenté dans ce livre — ou comme un maillon pertinent dans l’enchaînement d’une histoire intellectuelle de la politique au XVIIe siècle. Il faut souligner la différence qui existe, de ce point de vue, entre une histoire politique qui s’attache à l’étude de la pensée politique en son devenir, même insérée dans les contextes intellectuels de sa production, et une histoire politique qui prend en compte les écrits comme des actes passés, des actes à part entière, et des traces actuelles de ces actes. Regarder les écrits comme des actes signifie que l’analyse de la pensée politique qu’ils expriment, loin d’être cantonnée à celle des concepts qu’ils mobilisent, passe par la mise au jour de la pensée de l’action qui rend pensable, dans l’action, le recours à ces concepts, dont l’utilité n’est pas alors à rapporter à leur force théorique mais à leur utilité située.

C’est sans doute ici que le terme « baroque », par ailleurs si galvaudé, pourrait trouver une utilité. Il n’est pas question de faire référence à une « mentalité » ou une « vision du monde » baroques, qui seraient partagées par les hommes du premier XVIIe siècle, ou de qualifier cette période de baroque. Dans un article important qui discute l’usage du concept de baroque en Allemagne à l’époque de la République de Weimar, Hartmut Stenzel rappelle l’acuité théorique de l’interprétation du baroque par Walter Benjamin3. L’approche benjaminienne nous importe ici car elle saisit, dans un même mouvement de pensée, un phénomène historique complexe, le baroque, et l’impact de ce phénomène sur toute démarche qui cherche à le comprendre. Dans cette approche, tout ce qui relève des phénomènes historiques qu’on peut rassembler dans le mot « baroque » — qui permet l’articulation située des contraintes sociopolitiques et des productions esthétiques — apparaît déchiré par des contradictions, morcelé en fragments inassemblables, et se trouve traversé de dynamiques de polarisations impossibles à suspendre dans une analyse unifiante. Ces polarisations (dissimulation/ostentation, visible/invisible, secret/public, silence/emphase rhétorique, etc.) tiennent ensemble ce qu’elles séparent, en une tension qui puise sa source première dans des situations de crise radicale, comme le chaos de la guerre de Trente Ans en Allemagne. Le concept de baroque, investi des caractéristiques de ce qu’il tente de saisir, est donc, dans cette perspective, un instrument qui permet de penser contre les notions de totalité et d’harmonie partout répandues, partout valorisées, inséparables de l’idée d’une perfection dite « classique », et qu’on retrouve aussi modelant l’historiographie qui s’emploie, jusqu’à l’épuisement, à caractériser la politique de Richelieu. La fragmentation du réel passé impose la fragmentation de la pensée et de l’écriture qui s’en empare ; cette fragmentation conduit à la mise en avant heuristique de la ruine qui est le mode d’être du passé dans le présent : toute trace est ainsi regardée comme la ruine non seulement de l’ensemble dans lequel elle prenait sens, mais aussi du geste qui l’a produite en son temps et dont le morcellement des écrits venus du passé porte le témoignage.

Cette pensée du baroque peut ainsi devenir un outil intellectuel pour l’historien confronté à la discontinuité et à l’effritement de ses sources. Elle transforme aussi la vision du passé en forçant le regard à se porter sur l’événement non comme aléa dans l’histoire plus longue d’accomplissements divers, mais dans sa puissance de désorganisation de l’écoulement du temps historique ; puissance de désorganisation qui découvre à la lumière de l’action, derrière les statuts et les positions institutionnelles, la configuration singulière des rapports de forces efficaces. Elle encourage la prise en considération des sources comme traces présentes, actuellement lisibles ou regardables, mais dont la compréhension passe par la restitution de leur intégrité historique, de leur spécificité d’objets singuliers.

Ces objets peuvent certes être rapprochés, croisés, mais non « montés » dans un discours unifiant et harmonieux. Dans cette perspective, l’historien ne peut plus se conduire en chef d’orchestre tout-puissant, dont les interprétations et les analyses seraient autant de compositions harmoniques : cordes des récits des mémorialistes, cuivres des correspondances gouvernementales, bois des penseurs du temps, percussions des polémistes, etc.

Prenons l’exemple d’une lettre de Mathieu de Morgues, écrite avant la journée des Dupes, avant qu’il ne devienne le grand et tenace pamphlétaire anti-Richelieu dont l’histoire a gardé la mémoire. Il écrit, le 14 août 1626, au cardinal qu’il sert encore :

J’ai cru que mon devoir m’obligeait à rendre compte de temps en temps de mes actions à celui qui en est le maître, et auquel après Dieu je les rapporte toutes, non seulement pour vous donner quelque témoignage de ma reconnaissance, mais encore pour satisfaire au désir que j’ai de prendre la règle de ma conduite de la personne que j’honore par dessus tous les hommes, et qui gouverne si sagement le public, dans lequel je ne suis qu’une voix qui vous supplie très humblement de me donner le ton qu’il vous plaît que je chante à l’avenir, étant obligé de vous dire celui que j’ai pris depuis l’éloignement de la Cour4.

Ce texte doit-il être regardé comme un écrit de cour et de courtisan au milieu d’autres, une de ces déclarations de service qui ouvrent une fenêtre sur les rapports sociaux dans la sphère du pouvoir ? Sans doute. Mais son intérêt vient surtout de ce qu’il y a d’unique en lui ; non ce qui concernerait une personnalité, une certaine ironie de l’histoire — la soumission avant de changer de camp —, mais un agencement singulier d’arguments gardant la trace du geste d’écriture lointain qui l’a produit. Morgues évoque ses actions, dont il veut rendre compte « de temps en temps » : écrire, prêcher (il est prêtre), rendre visite à « ceux que je crois être plus utiles au service du roi ». Le plus significatif, ce qui conduit dans le vif du passé disparu, c’est la succession et la mise en rapport des trois dans la lettre. Écrire, c’est rédiger des libelles qui sont des réfutations d’écrits hostiles, mais l’action ne s’arrête pas alors à l’écriture : l’homme de lettres, fort de sa compétence sociale, recherche les possibles auteurs des textes qu’il réfute et se propose de les confondre par l’écrit, puis de les dénoncer à la police afin qu’ils soient poursuivis. Prêcher, c’est aussi aller au combat contre des adversaires, grâce à une légitimité qui autorise la tenue de cette parole publique, et d’abord occuper la place « d’un homme qui se servirait peut-être de ces occasions pour donner des mauvaises impressions du gouvernement ». Rendre visite à des personnages qui reçoivent beaucoup, c’est, plus indirectement, « effacer les mauvaises impressions qu’on leur donne, et confirmer les bonnes ». Tout cela, dans le contexte spécifique de 1626, année de tensions, de campagnes de libelles, de débats théologico-politiques5, afin de n’être qu’une « voix dans le public », mais de l’être pleinement, d’être le public chantant dans le ton juste donné par le maître de chœur, invisible, lui, dans le lieu retiré du pouvoir. Morgues annonce donc et explique qu’il convertit la voix du maître, à l’écoute de laquelle il se tient, en voix du public. Cette opération est produite dans une lettre qui accomplit un acte de soumission par le récit d’actions réussies, lesquelles dessinent en un geste unique les contours d’un champ d’actions perdu dans le brouillard du temps : celui où se mêlaient, pour agir au service du pouvoir, les écrits et les paroles, et où s’agençaient, en vue d’un résultat, les écrits et leurs dehors. Un des effets de la journée des Dupes sera d’effacer ce moment de service zélé de Richelieu de la part de Mathieu de Morgues et d’effacer du même coup la possible continuité entre des manières de faire prises dans ce service et la fidélité conservée à la reine mère au prix de l’exil.

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Richelieu et l’écriture du pouvoir, le titre de ce livre souligne que si l’étude d’un événement, aussi clair et aussi trouble que la journée des Dupes, passe par le repérage des actions qui l’ont permis, et qu’il a conduit à accomplir, ces actions n’existent que dans les traces écrites qui nous en ont été transmises. Et que cet événement est incompréhensible en dehors du dispositif de pouvoir qu’il a peut-être commencé par ébranler, avant de le renforcer. Ces constats élémentaires, mais qu’il faut tenir ensemble pour conserver leur solidarité éclairante, forment l’armature à partir de laquelle sont construites les étapes d’un parcours : traversée des paysages de la journée des Dupes, écoute de ses échos, cartographie de ses adhérences et de ses métastases.

Dans une première étape, l’histoire de l’événement est observée sous quatre angles : celui des enchaînements d’actions qui en délimitent les contours temporels, celui de la scène invisible et pourtant cent fois décrite, celui des écrits engagés dans l’action, quand les commentaires sont aussi des consignes, les ordres transmis et les récits de leur exécution aussi des interprétations, celui enfin des parutions légèrement ou fortement décalées d’écrits qui construisent l’événement comme une histoire qu’ils prétendent exposer dans sa vérité alors qu’ils sont le fruit de son accomplissement.

Les deux étapes suivantes tentent de donner à voir le dispositif de pouvoir que l’événement révèle et dont il assure finalement la stabilité : l’une traverse l’histoire du cardinal de Richelieu dans le temps de l’événement, l’autre l’histoire du roi. Dans les deux cas, trois entrées ont été ménagées et construites. Une entrée par le récit détaillé d’une séquence d’actions en amont du « Grand Orage », une autre par la reconstitution d’un événement dans l’événement, qu’on peut dire a posteriori capté dans sa sphère d’influence historique, soit dans la tourmente qui le prépare, soit, quatre ans plus tard, dans la puissance d’agir que sa dynamique a produite. Une entrée enfin par la théorie politique, non pas saisie dans une généalogie des idées mais à travers des actes d’écriture qui la produisent dans le mouvement de projets situés, apparemment de service du pouvoir.

Une dernière étape traverse le territoire exploré en 1937 par Georges Pagès, mais en y plantant un surplombant point d’interrogation final : Richelieu et Marillac, deux politiques ? Affrontements dans l’action, éventuelle divergence des projets, possibles cassures sur des lignes de faille politiques et spirituelles sont découverts dans des écrits qui émanent des deux protagonistes ou de leur entourage immédiat. Il ne s’agit alors pas tant d’y rechercher des divergences que l’historiographie, dans le meilleur des cas, a considérées comme significatives — celles que nourriraient deux interprétations du bien public et des fins de l’action politique — que d’y être attentif à la construction de ces divergences dans les écrits mêmes, dans leurs récits d’actions, dans leurs références au passé, dans leurs compositions du temps où s’imbriquent passé et présent.

Il y a une quarantaine d’années, Georges Duby écrivait au début de son Dimanche de Bouvines :

Les événements sont comme l’écume de l’histoire, des bulles, grosses ou menues, qui crèvent en surface, et dont l’éclatement suscite des remous qui plus ou moins loin se propagent. [La bataille de Bouvines] a laissé des traces très durables : elles ne sont pas aujourd’hui tout à fait effacées. Ces traces seules lui confèrent existence. En dehors d’elles, l’événement n’est rien. Donc c’est d’elles, essentiellement, que ce livre entend parler6.

L’événement n’est-il que l’écume de l’histoire ? Cette proclamation ultrabraudélienne n’est sans doute plus tenable dans sa radicalité. Elle servait surtout à manifester la rupture établie avec l’historicisme positiviste de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, obnubilé par l’établissement des faits qualifiables d’événements. Mais on suivra volontiers Duby quand il affirme que seules les traces de l’événement lui confèrent une existence. En ajoutant que la prétention, assumée ou non, de sauter, en quelque sorte, au-dessus des traces par une synthèse omnisciente qui proposerait un « récit vrai » de l’événement est une redoutable illusion. On ne fait pas la synthèse de traces, ou alors on écrit toujours la même histoire, de siècle en siècle. Mais on les observe, on les comprend dans leur langue, on les saisit dans les actions que ceux qui les ont fabriquées voulaient accomplir en leur temps ou en se projetant dans l’avenir. On identifie donc la spécificité de chacune d’entre elles en accordant une attention particulière à l’irréductible de cette spécificité. Et c’est là que l’image de la bulle employée par Duby peut trouver un sens, bien que l’on imagine difficilement une bulle légère provoquer des remous en éclatant, ou alors il s’agirait plutôt d’une puissante source bouillonnante, ce qui mettrait à mal l’idée de l’événement-écume. L’image fait sens par les couleurs changeantes, immatérielles, de la bulle irisée, qui ont beaucoup inspiré les poètes baroques du temps de la journée des Dupes ou des décennies précédentes. Le prisme n’a pas de matérialité et le chatoiement de l’irisation est avant tout une question de point de vue, d’expérience de la vision.

Dans cette veine, notons que si l’événement éclate comme une bulle, ses traces portent la mémoire de son irisation. Et dans le cas qui nous concerne ici, la compacte réalité politique du dispositif de pouvoir n’est plus observable que dans ces éclats qui témoignent d’une vraisemblable cohérence passée. Ébloui, le regard porté sur l’événement comme entité historique risque d’en être aveuglé et de s’y perdre, car la restitution du temps propre de l’action accomplie par les écrits, ou visée par eux, permet seule la construction de l’historicité de cet événement. C’est pourquoi chaque lecture d’un écrit suscité par l’événement, ou investi par lui, regardé en tant que trace, est conçue comme une expérience singulière. Saisir la singularité de la trace par une lecture et des contextualisations appropriées s’impose ainsi comme la seule voie pour retrouver les couleurs perdues de l’événement.

N’y a-t-il donc d’événement qu’éclaté en traces de son avènement, dont le temps a rendu les significations autonomes ? Alain Boureau, dans son article « L’historien et le stigmate de l’événement », part du constat que l’événement s’annonce en son temps et que c’est par cette annonce, qui le médiatise, qu’il existe et non par sa seule survenue7. « L’historien arrive toujours trop tard : l’annonce a sonné le glas de l’événement que le faire-part couche dans la glace du papier. » Pas d’événement pur, donc, qui échapperait aux particularités d’une publication. Soit la mort de François d’Assise le 3 octobre 1226 ; le vicaire de l’ordre franciscain l’annonce aussitôt à tous les frères. Un seul de ces « faire-part » a été conservé : « Entre l’événement et son annonce, sa mise en texte, l’intervalle paraît mince, d’une minceur soulignée par le hasard de la conservation : le document, sans opacité, disparaît avec sa fonction » ; mais « l’intervalle est déjà là ». Dans sa publication même, l’événement se transforme en « fait hagiographique », « ou plutôt il se dédouble entre la trace d’un événement et le signe sûr et codé du fait » ; l’activité hagiographique « trie le sens avant de le distribuer », « mais au terme de ce tri l’événement se perd tout à coup8 ». Ce constat rappelle que le temps de l’historien n’est pas le temps de l’événement ; il souligne aussi que le temps de son annonce, de sa première « donation », n’est pas non plus le temps de l’événement. Adhérant à cette analyse, le parcours suivi dans ce livre s’efforce de rechercher ce qui, malgré tout, demeure du temps de l’événement dans ses traces, et même en quoi le temps de l’historien est encore le temps de l’événement — l’historien arrive certes toujours trop tard, mais il finit par arriver.

À la fois « irruption du devenir dans une conjoncture stable » et « figure opaque dans une organisation intelligible », l’événement adresse un défi à son historien, auquel Jean-Paul Aron a naguère proposé de répondre par une métaphore, celle d’un impact sonore : bruit, chuchotement, silence, audition d’une rumeur montée du temps passé9. Il faisait face ainsi à la difficulté, ou à l’impossibilité, qu’il y a à décrire et plus encore à penser ensemble la puissance de rupture de tout événement, son effraction dans le temps, son essence disruptive, et sa maturation, éventuellement lente, comme processus, dans des conjonctures qui, après coup, une fois reconstituées, peuvent le rendre rationnellement prévisible. « La faiblesse de l’histoire événementielle ne consiste pas à privilégier des séquences particulières mais à les vider de leurs discontinuités sonores » : entendre la gamme de ces niveaux sonores permet de dépasser la contradiction entre discontinuité et processualité, entre rupture et accomplissement. D’autre part, c’est le moyen de moduler les présences de l’événement au temps (du chuchotement au cri, de l’inaperçu à l’évidence), tout en ne gommant pas la place des acteurs : énonciateurs ou auditeurs. Enfin, le travail de l’historien peut ainsi rejoindre le point de vue des « indigènes », ou plutôt leur écoute, que des écrits restituent en autant d’événements d’énonciation. Se mettre à l’écoute des « voix enchevêtrées » pour les isoler et construire les enjeux de leur résonance polyphonique, « recueillir l’écho des langages indistincts, opérer dans l’événement le partage de ce qu’il déclarait au présent et chuchotait au futur10 », telle est bien l’ambition de ce livre qui observe dans des actes d’écriture la puissance de déflagration de l’événement.

Première partie

HISTOIRES D’UNE CRISE POLITIQUE

1

LES CENT JOURS DE LA JOURNÉE DES DUPES

Le 11 novembre 1630, l’après-midi, le roi Louis XIII est à Versailles. Il vient d’arriver à son château — alors un simple pavillon de chasse. Il y est rejoint par le cardinal de Richelieu, avec lequel il s’entretient longuement. Dans la soirée, il réunit son conseil : il a convoqué les secrétaires d’État Claude Bouthillier et Henri Auguste de Loménie, seigneur de La Ville-aux-Clercs, le surintendant des Finances Claude de Bullion. Le garde des Sceaux Michel de Marillac, l’un des personnages les plus importants du gouvernement (chef de la magistrature, porte-parole du roi et responsable de la publication des actes royaux), a, quant à lui, été prié de se tenir à disposition dans une maison de Glatigny, à quelques centaines de mètres du château.

Richelieu participe à cette réunion du Conseil étroit, qui se prolonge tard dans la nuit. Le souverain a d’abord fait part à ses ministres d’une série de décisions sans doute prises l’après-midi. Parmi elles, deux nous sont connues. L’une va avoir un effet éclatant et immédiat, exprimant la pleine liberté de la puissance royale : le garde des Sceaux est destitué, remplacé et mis en état d’arrestation. La seconde, tout aussi retentissante, ne sera effective qu’une dizaine de jours plus tard quand le messager qui la porte aura atteint ses destinataires en Italie : Louis de Marillac, maréchal de France, le demi-frère du garde des Sceaux, l’un des commandants en chef de l’armée engagée en Piémont, est lui aussi arrêté. Louis XIII a ainsi accompli un acte politique souverain : il a modifié le dispositif gouvernemental et manifesté qu’il était le maître de la grâce et de la disgrâce des plus illustres de ses sujets. Ces décisions en entraîneront d’autres, provoqueront des nominations, des relégations, des promotions, une recomposition des forces qui, au-delà des politiques gouvernementales, permettent le fonctionnement du pouvoir d’État, la pérennité de son autorité et de sa domination.

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