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Fontaine, 1994

ALAIN AMMAR

SARTRE,
 PASSIONS CUBAINES

Récit

images

« Dis la vérité.

Dis, pour le moins, ta vérité.

Et puis après

laisse faire tout ce qui peut arriver :

qu’on déchire la page que tu préfères

qu’on démolisse ta porte à coups de cailloux

que les gens s’attroupent devant ton corps

comme si tu étais

un prodige ou un mort. »

Heberto PADILLA

« Quand les intellectuels se déferont-ils enfin de l’illusion perverse qu’ils sont appelés à gouverner le monde et non à l’éclairer ? »

Jean-François REVEL

À Estelle M.,
papillon de Dinard

À Candice et Thibault

Préface

de Carlos Franqui

Qui est ce journaliste bizarre, directeur d’un quotidien qui porte le nom de Revolución et vient d’une île lointaine et peu connue ? Sans doute est-ce la question qu’à mon arrivée intempestive en France, en octobre 1959, ont dû se poser les personnalités que j’y ai rencontrées…

Je pensais que Sartre, Picasso, Breton, Le Corbusier et d’autres grands noms me recevraient parce que la révolution cubaine avait suscité, à cette époque, une évidente curiosité exotique. Jean-Paul Sartre mettait alors au point, dans le fameux théâtre de l’Odéon, sa pièce Les Mains sales qui générait des polémiques avec les communistes en raison de ses thèses libertaires. Sartre était un homme petit qui remuait ses mains de manière maladive et parlait avec une grande intelligence.

Mon entrevue avec lui se déroula au cours d’un entracte et je fus averti par sa secrétaire que le philosophe ne disposait que de quelques minutes pour me voir. Sartre me toisa de pied en cap d’une façon inquisitrice et d’un regard pénétrant malgré ses yeux qui louchaient. Et moi, très vite, je l’invitai à venir à Cuba avec son inséparable compagne, Simone de Beauvoir, pour constater sur le terrain comment était née et comment évoluait cette révolution originale menacée par différentes oppositions et conflits, surtout avec les États-Unis, et guettée par le danger constant de tomber entre les mains puissantes de l’Union soviétique et des communistes.

Je lui expliquai, à sa grande surprise, combien ses œuvres philosophiques et littéraires, son histoire et celle de Simone de Beauvoir étaient connues sur l’île. Je lui dis que la meilleure période pour s’y rendre se situait durant les mois d’hiver et qu’ainsi ils pourraient profiter du carnaval de La Havane, moins célèbre que celui de Rio de Janeiro, mais sans doute plus authentique par son aspect spectaculaire et théâtral, le rythme de la musique cubaine, ses comparsas classiques qui, dans un pays de danseurs, étaient si impressionnants que tout le monde en était admiratif et enivré par la présence lancinante des congas.

Je lui racontai comment j’avais apporté avec moi, dans la Sierra Maestra, ses textes et ceux de Merleau-Ponty, et combien de conversations j’avais eues, concernant ses thèses sur la terreur, avec Fidel Castro.

Sartre me parut intéressé et même ému par ce souvenir de guérillero.

Nous parlâmes de poésie, de culture et de littérature modernes.

Je vis combien Sartre et les Français étaient étonnés qu’un monde primitif et lointain puisse connaître l’art et la littérature contemporains et faire la démonstration de sa connaissance des classiques.

Le thème d’une révolution nouvelle fascinait le philosophe. Une révolution qui n’avait été ni initiée par les communistes, ni inspirée par le marxisme, et donc en marge de l’appareil communiste habituel. Sartre philosopha, devant moi, sur la spontanéité de la démocratie directe. Je lui parlai du danger qui existait de vouloir plaquer sur les réalités créoles des idéologies qui avaient montré leurs limites ailleurs.

Durant cette heure de conversation, Jean-Paul Sartre ne montra aucune vanité. Contrairement à Graham Greene, irréductible admirateur de Fidel Castro, il savait que son talent, son statut, sa brillante conversation, son analyse sans complexe le rendaient passionnant pour les uns et les autres.

 

À l’arrivée de Sartre et Beauvoir à Cuba, mon journal Revolución avait mis au point quantité d’innovations : grands titres en une, photos en pleine page et deux couleurs, le rouge et le noir comme symboles du Mouvement du 26 juillet1, même si déjà à cette époque le M-26 était réduit à un fantasme, car ses membres, décidés à restaurer la démocratie, gênaient Fidel.

En ces premiers jours de 1960, la révolution était encore une fête. Elle avait donné la liberté – bien qu’obscurcie par l’ignoble procès d’Huber Matos2 –, elle avait créé des emplois, augmenté le niveau de vie. Nous étions en train de nous installer dans le confort de la société de consommation en dévorant tout ce qui était possible. Au mois de février, cette année-là, le carnaval de La Havane fut à son apogée. Une fête totale et révolutionnaire.

Mais Sartre m’échappa des mains très rapidement. Lors de la réunion organisée avec le journaliste et écrivain Guillermo Cabrera Infante et les rédacteurs de Lunes de Revolución, il entreprit de justifier l’Union soviétique et le réalisme socialiste, qui était le cheval de bataille des vieux communistes, contre notre journal et son supplément Lunes. Fidel Castro l’impressionna profondément. En l’entendant marteler à la tribune sa formule « démocratie directe » et en voyant la multitude lui répondre par un hurlement d’approbation, Sartre finit par faire siennes les thèses de Castro, refusant de partager mes arguments.

Cette rencontre avec lui ne fut pas la dernière. En 1961 je le retrouvai à Paris et notre entrevue fut assez dramatique et se termina dans une totale incompréhension. Je le revis encore, brièvement, deux ans plus tard, à Saint-Germain-des-Prés. Là, j’eus la nette impression que Sartre me tenait rigueur de les avoir embarqués, Beauvoir et lui, dans l’aventure de cette révolution qui, après leur voyage dans l’île, s’était radicalisée. Une façon de se décharger sur moi de leurs propres erreurs. Ensuite Sartre me ferma sa porte : je n’étais plus pour lui l’agent du tourisme révolutionnaire cherchant des voyageurs en partance pour découvrir les joies et la beauté d’une jeune révolution, j’étais devenu le critique acerbe d’une expérience qui avait montré ses limites. Je ne parvenais plus à le joindre et sa maison m’était définitivement interdite. Et même, en 1971, lorsqu’il fut signataire d’une lettre – que j’avais également signée – dénonçant l’ostracisme qui frappait le poète et écrivain Heberto Padilla3, en critiquant fermement Fidel Castro, il continua à m’ignorer.

 

C’est avec ces souvenirs et en me remettant dans la perspective de l’époque que j’ai accepté de délivrer de nombreuses informations à Alain Ammar pour ce livre, au cours de plusieurs heures de conversation, chez moi, à Porto Rico où je vis en exilé avec l’espoir de rentrer un jour dans Cuba libéré.

Carlos Franqui
Porto Rico, mars 2010




Un mois après avoir rédigé cette préface Carlos Franqui s’est éteint dans son appartement du centre de San Juan à Porto Rico où je l’ai rencontré à plusieurs reprises ; disparu à 89 ans le 16 avril 2010 sans avoir pu remettre les pieds à Cuba, son île natale.

A. A.

1- Le Mouvement du 26 juillet (M-26-7, M-26) fut créé à l’été 1953 par Fidel Castro pour regrouper les survivants à l’issue de l’échec sanglant de l’attaque de la caserne de la Moncada à Santiago de Cuba le 26 juillet 1953. Cette attaque dirigée par Fidel Castro, âgé alors de vingt-six ans, avait été menée par cent vingt-trois insurgés issus principalement des jeunesses du parti orthodoxe, en acte de résistance contre le régime de Fulgencio Batista.

2- Le 20 octobre 1959, l’un des guérilleros les plus prestigieux du pays, Huber Matos, donna sa démission. Ce responsable de la province de Camagüey s’inquiétait de la dérive du nouveau régime, contraire aux idéaux démocratiques – la nomination de Raúl Castro à la Défense notamment, qui accentuait la mainmise des deux frères sur le pays. Comme pour lui donner raison, Fidel ordonna à Camilo Cienfuegos d’arrêter le « traître » sur-le-champ. La mort dans l’âme, ce dernier s’exécuta, non sans avoir tenté de fléchir Castro au téléphone en lui rappelant l’évidence : Matos n’avait rien d’un comploteur contre-révolutionnaire et tout d’un vieux camarade de lutte allergique au communisme. Matos fut condamné après un procès truqué à vingt ans d’emprisonnement.

3- Heberto Padilla fut placé en résidence surveillée parce que son anthologie Fuera del Juego critiquait le régime de La Havane. Accusé d’avoir produit des « écrits subversifs » et contraint à une autocritique publique, il fut emprisonné avec sa femme en 1971. De nombreux intellectuels s’élevèrent contre cette condamnation, dont Jean-Paul Sartre.

Avant-propos

L’envie et même le besoin d’écrire ce livre me sont venus voici de nombreuses années.

À l’époque, je parcourais Cuba en tous sens, persuadé que je revenais, chaque fois, sur une terre familière, une terre où j’aurais vécu dans une autre existence. Son climat capricieux où le soleil triomphe, ses ombres qui s’allongent lorsque le jour cède à la nuit tiède et parfumée, ses femmes au corps lascif et brûlant et cette impression persistante que cette île est ma terre promise ont fait vivre en moi comme une appartenance secrète. Cuba s’était donnée à d’autres, à Alejo Carpentier, José Lezama Lima ou Guillermo Cabrera Infante et même Ernest Hemingway, je le savais puisque c’est dans leurs livres que j’avais appris à l’aimer. Mais j’étais intrigué par l’intérêt très particulier que Sartre avait accordé à cette île, et dont ses articles de France-Soir rassemblés en 1960 dans « Ouragan sur le sucre1 » m’avaient apporté la révélation…

Était-il venu avec Simone de Beauvoir pour simplement voir de près une révolution qui le fascinait ? Ces textes qui dressent un tableau idyllique d’une expérience qui cache ses véritables objectifs étaient-ils le reflet exact de la pensée du philosophe ? Ou l’aventure d’un « groupe en fusion », cette praxis, si chère à Sartre, qui parcourt son œuvre et donne du corps à ses idées, alors qu’il rédigeait au même moment sa Critique de la raison dialectique ? À la lumière des années qui se sont écoulées, avoir adoubé un régime qui s’est transformé en dictature implacable paraît relever de l’aveuglement. Lorsqu’il compare Fidel Castro à Jean de la Croix et transforme des jeunes barbudos en demi-dieux qui ont découvert en quelque sorte la potion magique, l’erreur de jugement est patente. Mais il faut faire l’effort de se remettre dans le contexte de l’époque, celui de l’arrivée au pouvoir d’un groupe de trentenaires qui criaient haut et fort que le seul souci qui les animait était de rétablir la république et la démocratie, pour comprendre les penchants lyriques de Jean-Paul Sartre. Il était peu informé sur cette révolution naissante, même s’il subodorait que la « fête cubaine » n’aurait qu’un temps.

En lisant l’un de ses textes, je découvris aussi que Sartre avait parcouru Cuba en 1949 en compagnie d’une jeune femme, Dolores Vanetti, dont il était très épris et qui resta pour lui, pendant presque dix ans, une grande passion au-delà des liens qui l’unissaient à Simone de Beauvoir, surnommée affectueusement « le Castor ». Dolores Vanetti fut son initiatrice des Amériques. Elle lui donna la passion de New York et l’envie de comprendre Cuba.

Au cours de mes nombreux voyages sur l’île dans les années 1990, il m’est arrivé bien des fois de passer devant l’hôtel Ambos Mundos en plein cœur de la vieille Havane. Chaque fois, je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était dans l’une des chambres, la 525, donnant sur la place des Capitaines-Généraux – plaza de Armas – qu’Ernest Hemingway avait écrit une grande partie de Pour qui sonne le glas et l’ébauche du Vieil Homme et la mer. Un jour d’avril 1991, mon regard a effleuré la plaque évoquant sa présence en ces lieux.

Ce jour-là, le soleil était haut et les touristes débarquaient par grappes de leurs bus climatisés. J’en ai heurté un par mégarde au moment où il s’emparait d’une photo sur l’étal d’un bouquiniste. Je l’ai ramassée pour la lui rendre en lui présentant mes excuses, lorsque j’ai découvert que ce cliché montrait Sartre assis face à Che Guevara. Prise par Alberto Korda en février 1960, elle avait été déjà largement publiée. Moi-même, je l’avais vue bien des fois dans des livres et des magazines. Mais j’ai eu l’impression que la revoir dans ces circonstances, quelques secondes après avoir pensé à Ernest Hemingway, n’était pas fortuit. Sartre avait rencontré Hemingway à Cuba, je l’avais appris par Jorge Amado lorsque j’avais réalisé, en 1985, un portrait de l’écrivain brésilien pour l’émission littéraire « Ex-libris ». Jorge m’avait surtout révélé la raison secrète de cette première visite de Sartre sur l’île.

 

J’ai fait la connaissance de Jorge Amado en septembre 1985 dans son appartement du Marais à Paris. Il y vivait avec son épouse, Zélia Gattai, pour travailler, écrire en toute tranquillité, tant, disait-il, il était régulièrement dérangé lorsqu’il se trouvait chez lui à Salvador de Bahia. Amis, relations, parents ne cessaient de lui rendre visite, empêchant toute concentration. Paris était donc devenue sa ville refuge. Paris qu’il avait connue dans sa jeunesse et aimait avec tendresse.

Au cours du tournage, il a fait preuve d’une attention et d’une délicatesse émouvantes. Ouvert à toutes mes suggestions, il a accepté de répondre sans détour aux questions les plus difficiles, dans un français simple teinté de son accent brésilien inimitable. Zélia nous apportait du café sur la pointe des pieds, de peur de déranger les prises de vue, et s’éclipsait aussitôt. Jorge était heureux de montrer l’édition française de son best-seller Tocaia grande que venaient de publier les Éditions Lattès et m’a glissé dans l’oreille qu’un hommage allait lui être rendu à Mirabeau en Provence, dans la propriété de Nicole et Jean-Claude Lattès. Un hommage qui devait réunir des écrivains, des journalistes et de nombreux universitaires. Il était tout émoustillé à l’idée de devenir le parrain de la récolte 1985 à Mirabeau et fier qu’une cuvée spéciale porte son nom : « cuvée Jorge Amado ». J’ai suivi et filmé cet hommage, ainsi que la conférence que Jorge donna, en public, à Aix-en-Provence. Ces séquences figurent dans le portrait que diffusa l’émission de Patrick Poivre d’Arvor cette année-là. Ces moments nous ont rapprochés et nous nous sommes vus à plusieurs reprises.

Quelques mois plus tard, lorsque Zélia a publié aux éditions Corrupio son livre de photos consacré à Jorge, Reportagem incompleta, où elle raconte les moments forts de leur vie commune, nous nous sommes retrouvés une nouvelle fois dans leur appartement parisien. Jorge était très ému par ce magnifique témoignage d’amour. Il m’a avoué que Zélia était la seule grande passion de sa vie, ajoutant avec malice : « Contrairement à d’autres écrivains… Sartre par exemple. » C’est là qu’il m’a confirmé que ce dernier était venu à Cuba à l’instigation d’une femme dix ans avant la révolution de Fidel Castro. Une femme dont Sartre n’avait plus de nouvelles mais à qui il pensait sans cesse depuis lors.

« Sartre était un personnage assez fermé qui ne se livrait pas facilement, m’a confié Amado, mais pour des raisons que je ne m’explique toujours pas, il se laissa aller à de nombreuses confidences et à des détails qui, je l’avoue, m’ont d’abord étonné, puis donné envie de connaître cette femme qui avait, semblait-il, beaucoup compté pour lui. » Intrigué à mon tour, j’ai demandé à Jorge de bien vouloir m’en dire davantage. Il a acquiescé en souriant : « Toi, tu pourras peut-être un jour remettre tout ça en ordre et le publier. Tu es français et tu aimes les belles histoires et celle-là en est une… »

 

C’est donc en 1949 que Sartre débarqua pour la première fois en terre cubaine, entraîné par Dolores Vanetti, qu’il aimait et qui voulait lui faire découvrir les Caraïbes après lui avoir « donné l’Amérique ».

Cette femme était en partie séparée de son mari, un riche médecin obèse, du nom d’Ehrenreich. Elle avait été ensuite la maîtresse d’André Breton dont elle partageait la passion pour les cultures primitives. Vive, brune, menue, à peine plus petite que Sartre, elle n’était pas prête, contrairement aux autres conquêtes de l’écrivain, à partager ce dernier avec Simone de Beauvoir.

« Sartre m’a raconté qu’elle l’inondait, pour mieux l’accaparer, d’informations, de revues d’art, d’articles que lui avait donnés André Breton, a précisé Jorge Amado. C’est ainsi que Jean-Paul Sartre lut le texte de Breton consacré au peintre haïtien Hyppolite, mais il ne fut pas emballé, seulement intrigué par la passion que Breton portait à l’art naïf. Très vite, Dolores voulut le faire entrer dans son univers, son Amérique, son continent… »

Une Amérique dont Sartre rêvait depuis l’époque où, tout enfant, il dévorait les albums de Buffalo Bill et s’extasiait devant les dessins des gratte-ciel de Manhattan, décor permanent d’un autre héros, Nick Carter. Une Amérique qui le passionnait davantage encore depuis sa première rencontre à New York avec cette même Dolores Vanetti en 1945.

Cette révélation m’a fasciné, tant j’étais persuadé que tout avait été dit, écrit, analysé à propos de Sartre, de ses engagements politiques, de ses multiples aventures féminines et du couple qu’il formait avec Simone de Beauvoir… Mais qui savait vraiment que Sartre était venu à Cuba à la fin des années 1940 à l’instigation d’une femme dont presque personne ne soupçonnait l’existence ? Il fallait que j’en sache davantage, que je connaisse mieux la place tenue, durant ces années, par Dolores Vanetti. C’était aussi l’occasion pour moi de m’interroger sur le rôle qu’avaient joué dans la réflexion de Sartre ses deux autres voyages à Cuba, celui de février-mars 1960 et celui, moins connu, d’octobre de la même année, au retour d’un voyage au Brésil auquel Jorge Amado l’avait convié, en compagnie du Castor.

J’ai donc décidé d’enquêter de Paris à New York avec une halte à Porto Rico. De rencontrer ceux qui avaient côtoyé Sartre et ses deux compagnes successives, suivi chacune de leurs visites, traduit leurs propos. À Cuba, une myriade d’anecdotes et d’informations m’ont été livrées par de nombreux témoins : Graziella Pogollotti, ancienne professeur de littérature française à l’université de La Havane ; le docteur Torres-Cuevas, responsable de la Bibliothèque nationale de Cuba ; Enrique Oltuski, actuel vice-ministre de la Pêche, qui fut très proche de Beauvoir ; Jaime Saruski, l’un des trois traducteurs affectés auprès de Sartre. Mais aussi l’écrivain Juan Arcocha, l’un des autres traducteurs avec Lisandro Otero, l’écrivain Eduardo Manet et surtout Carlos Franqui, l’ancien directeur du journal Revolución qui invita officiellement Jean-Paul Sartre à Cuba en 1959.

Ce que j’ai pu collecter au cours de mon enquête m’a conforté dans l’envie de revisiter, presque au jour le jour, une histoire essentiellement connue des proches de Sartre et Beauvoir et qui explique pourquoi le philosophe, persuadé qu’il voyait se réaliser sur le terrain ce qu’il prônait dans ses écrits, aima tant cette révolution, du moins dans les premiers mois de son triomphe : l’époque de son état de grâce que l’Histoire a retenu comme la « fête cubaine » et que Sartre vécut comme l’avènement d’une expérience sociale réussie.

1- La revue Les Temps modernes a publié dans son numéro d’avril-juin 2008 ce recueil d’articles ainsi qu’un texte inédit de Sartre sous le titre « Ouragan sur le sucre II (appendice) », présentés par Claude Lanzmann.

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