//img.uscri.be/pth/a1dfe7d318193198b438b86e1065092795e62af3
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Sascha et Saschka

De
334 pages

« Une étoile vient de tomber du ciel ! »

Ainsi parlait une paysanne qui, les pieds nus et la tête coiffée d’un foulard rouge écarlate, apparaissait sur la porte de la cuisine, où elle essuyait la vaisselle. Elle avait suspendu un instant son travail et ses chants et venait d’interrompre dans ses études un jeune garçon au visage pâle assis devant un grand livre près de la fenêtre ouverte. Il avait vu aussi la brillante apparition, mais il savait bien, lui, que jamais une étoile ne tombe du ciel sur la terre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Leopold von Sacher-Masoch
Sascha et Saschka
SASCHA ET SASCHKA
« Une étoile vient de tomber du ciel ! » Ainsi parlait une paysanne qui, les pieds nus et la tête coiffée d’un foulard rouge écarlate, apparaissait sur la porte de la cuisine, où elle essuyait la vaisselle. Elle avait suspendu un instant son travail et ses chants et venait d’interrompre dans ses études un jeune garçon au visage pâle assis devant un grand l ivre près de la fenêtre ouverte. Il avait vu aussi la brillante apparition, mais il sav ait bien, lui, que jamais une étoile ne tombe du ciel sur la terre. La jeune fille reprit son chant ; il était mélancol ique et s’élevait semblable à une plainte ; l’enfant se courba de nouveau sur son livre, fané par l’usage. Pour lui, c’est en vain que la nuit déployait sa sp lendeur féerique, que l’air doux et rafraîchissant pénétrait par la fenêtre ouverte et se jouait mollement dans ses boucles brunes ; c’est en vain que le bruissement des feuil les des arbres séculaires se faisait entendre au dehors, et qu’une eau invisible coulait avec un murmure plein de mystère. C’est en vain que resplendissaient les étoiles, ces éternels flambeaux du sombre firmament, et qu’au sein des roseaux de l’étang brillaient des feux follets. Ce qui exerçait sur l’enfant un véritable prestige, plus puissant q ue ce qui se voyait ou s’entendait au dehors, c’était l’étincelle tombée un jour sur son âme paisible, et qui continuait à y brûler avec ardeur. Parfois une goutte d’eau produit plus d’effet qu’un e grande pluie ; un mot dit sans dessein et sans réflexion peut devenir une de ces p aroles magiques qui donnent une impulsion irrésistible à toute une vie. 1 Autrefois le petit Sascha, fils aîné du curé Alexandre Homurofko, ne s’était montré sous aucun rapport plus sérieux que les enfants de son âge ; il n’aurait jamais hésité à mettre de côté sa grammaire latine quand il s’agiss ait de prendre un nid d’oiseaux ; il aurait eu infiniment plus de.plaisir à construire a ux grillons des cabanes avec des branches d’arbres verts qu’à faire des figures géom étriques sur un tableau noir, ou à monter un cheval de bataille, eût-il la forme d’un simple bâton, que de s’occuper des combats d’Alexandre le Grand. Il en était là lorsqu’un nouvel évêque fut sacré da ns le pays, et le jeune garçon, plus curieux que les autres, parvint à pénétrer jusqu’au pied du maître autel à travers la foule qui se pressait dans l’église. Tout à coup un ecclésiastique, chargé de maintenir l’ordre, le saisit au collet et s’écria : « Que viens-tu faire ici ? Voudrais-tu par hasard devenir évêque ? » La parole magique, mystérieuse était prononcée. Une étrange soif d’honneurs s’était emparée de Sascha. La crosse, tel était le but vers lequel il tendit presque à son insu. Et dès ce moment les oiseaux purrent construire paisib lement leurs nids, et les grillons n’eurent plus à craindre d’être troublés dans leurs chants. Plus tard le jeune garçon se rendit compte du mobile qui le faisait agir et qui le dominait. Le but qu’il voulait atteindre imprima à l’adolescent un cachet particulier. Sascha devint par la suite un grand théologien. Il avait réfléchi ; et il savait que pour parvenir à ce qu’il ambitionnait, il fallait renoncer à bien plus d’autres choses encore qu’à un cheval de bois ou à un nid d’oiseaux. Pour lui n e devait briller aucune étoile, pour lui ne devait s’épanouir ni fleur ni jeune fille ; jamais dans l’avenir il ne devait presser dans ses bras une jeune bien-aimée, ni prêter l’oreille aux premiers bégayements d’un 2 enfant . Et comme le cœur de Sascha, comme tous les cœurs d’hommes bons et simples, aspirait à l’amour, c’est uniquement sur s a patrie que ses affections se reportèrent avec toute leur ardeur, leur vivacité et leur enthousiasme. Ces deux sentiments s’allièrent chez lui, et comme ils puisaient l’un dans l’autre leur force et leur aliment, ses efforts tendirent à devenir un prince de l’Église, afin de pouvoir
prendre la parole pour la délivrance de son pauvre peuple opprimé. Il était encore bien éloigné du jour où il revêtira it la pourpre épiscopale, ce jeune homme débile et pauvrement vêtu, ce modeste philoso phe au visage pâle dont le monde — sa chambrette — était éclairée par une peti te lampe aussi chétive que lui-même. Pourtant il poursuivait toujours son rêve, quoi qu’il n’eût à sa disposition que des moyens insuffisants. Au séminaire il avait pour com pagnons des jeunes gens à l’esprit vif, aux sentiments généreux, chez lesquels l’éloqu ence naïve de Sascha éveilla la courageuse idée de tenter les mêmes efforts que lui . Cinq élèves sans nom, sans protections, sans un sou vaillant dans leur poche, se réunissant au milieu du silence de la nuit dans une chambre solitaire du séminaire aux murailles dénudées et aux meubles en bois brut, à une heure où il était interdit de brûl er de la lumière, et ayant pour unique flambeau le pur et mystérieux éclat de la lune, fon dèrent une société littéraire qui avait pour objet la culture de leur langue mère et la vulgarisation de l’instruction. Dans la suite, deux autres étudiants en théologie se joignirent à eux, et les sept amis créèrent un journal et le firent passer de main en main parmi les séminaristes. Les séances de la société littéraire se tenaient en tre les leçons, sur les bancs de la salle de lecture, et, quand il faisait beau, elles étaient données sous le couvert de quelque sombre bosquet du jardin où seuls les pinso ns elles serins avaient coutume d’établir leur nid. Mais ces réunions n’avaient pas lieu tous les jours ; parfois les jeunes théologiens ne pouvaient converser entre eux que pendant une promenade faite sous la surveillance d’un professeur, ou dans les avenues d e l’Université, lorsqu’ils allaient assister à des cours de logique et de physique. Nulle difficulté qui ne fût résolue dans ces petites assemblées dont les membres devaient chacun à leur tour rédiger le compte rendu. Le journal que les Sept publièrent fut non seulement le premier journal rédigé dans la langue de la Petite-Russie, mais aussi le seul qui existât dans le pays. Il se trouvait donc dans les meilleures conditions, Il est vrai qu’il eût été bien loin de faire concurrence à la Revue des Deux Mondesou à l’Athénéum, Lorsqu’on enseignait jadis au séminaire l’histoire universelle aux enfants de la Petite-Russie, et qu’on leur disait que Gutenberg était l’ inventeur de l’imprimerie, ils étaient entièrement libres d’y croire ou de n’y pas croire, mais aucun homme au monde, pas même Démosthènes, n’aurait pu leur persuader qu’ils profiteraient de cette belle découverte. A cette époque il n’existait en Galicie pas plus de livres que de journaux écrits dans la langue du pays, et il ne se trouvait de caractères cyrilliques dans aucune imprimerie. Aussi la société littéraire dont Sascha était prési dent n’avait-elle jamais songé à la publication de l’œuvre qu’elle venait de créer et q ui avait pour titre l’Aurore.se Elle contenta de faire tracer par l’un d’eux, Pavlikov l e Roux, expert en ce genre, avec de grandes et belles lettres, le titre de la feuille h ebdomadaire, et, comme il eût été impossible à ces jeunes gens de copier leur rédaction plusieurs fois dans la semaine, en dehors de leurs études, le journal ne parut qu’à un seul exemplaire. Ce journal contenait des dissertations scientifiques, des récits, des poésies, des miscellanées littéraires. La première année de sa fondation, Sascha écrivit u ne nouvelle intituléel’Hôte dangereux,puis un petit poème épique,l’invasion des Tartares,une romance sur la lune, un chant bachique (quoiqu’il n’eût jamais bu que de l’eau), et un article ayant pour titre : Observations sur le denier de Caron chez les habitants des monts Carpathes. Après ces publications, ce ne fut pas sans une certaine fierté qu’il retourna au village où il devait passer les vacances chez ses parents : non pour se reposer, mais pour diriger son activité sur un autre point. Une autre grande idée avait germé dans son esprit.
Un peuple qui possède déjà une société littéraire d e sept membres et un journal paraissant à un exemplaire, devait aussi avoir un théâtre, dont il se hâta de faire le plan. Quoique les efforts tentés par le pauvre théologien pour arriver à sa création fussent tournés en ridicule par ses concitoyens, il fit preuve de cet heureux instinct qui entraînait les habitants de la Petite-Russie à puiser les élém ents de leurs poèmes, tantôt dans l’essence même des origines et du développement successif de leur peuple, tantôt dans les manifestations de la vie et au sein de la nature. C’est à ces tendances que la Russie doit toute une longue pléiade d’excellents poètes s i admirablement doués, et parmi lesquels le monde littéraire compte avec orgueil le génie d’un Gogol et celui d’un Schevschenko. En s’occupant de son nouveau plan, Sascha ne prit m odèle ni sur Aristote, ni sur Lessing ; il comprit dès le premier moment que, faisant partie d’un peuple de paysans, il ne devait point chausser du cothurne les héros de s on théâtre, mais bien des bottes à clous ou mieux encore, les faire voir nu-pieds. Il composa donc une pièce intituléela Fête des moissonneurs, et dont les personnages étaient des paysans et des paysannes, un maire de village, un chantre d’église, un soldat en congé et un bohémien ; il s’y trouvait en outre deux personnages comiques, un noble polonais criblé de dettes et un cabaretier juif à l’esprit rusé. Quand elle fut terminée, il s e mit à chercher des acteurs qui non seulement joueraient la pièce, mais s’occuperaient d’abord de monter le théâtre. Sascha prit, pour jouer les rôles d’hommes, un artisan et cinq étudiants en théologie qui demeuraient dans le voisinage et se trouvaient en vacances ; puis, dans le village même, le chantre d’église, le secrétaire du seigneu r et un étudiant qui, ayant subi des revers de fortune, travaillait chez l’écrivain du coin de la rue, enfin deux jeunes paysans. Mais les actrices manquaient pour remplir les trois rôles de femmes qui devaient figurer dans la pièce. Malgré cette lacune, Sascha s’empara d’une ancienne grange délabrée appartenant à son père ; puis, aidé de ses compagnons, il se mit à dresser l’échafaudage d u théâtre et à peindre sur des feuilles de gros pa pier rattachées ensemble les décors nécessaires ; il agença les coulisses et les pièces de rechange, puis représenta un village, une forêt, un cabaret, un arbre creux et u ne croix couverte de mousse avec l’image du Sauveur. Tandis que tous ces préparatifs avaient lieu, Sasch a se rendit un matin dans la forêt qui séparait son pays natal de deux autres communes, afin d’y étudier son rôle de pauvre villageois amoureux. Tout à coup il se trouva en fa ce d’une belle jeune fille à cheval, vêtue en paysanne. Elle se dirigeait lentement de son côté à travers l’étroit sentier jonché de feuilles jaunies par l’automne et couvertes de gouttes de rosée où le soleil se jouait en feux étincelants. Le théologien à la taille élancée, au teint pâle, s’arrêta court et considéra en silence et avec surprise cette inconnue. Ce n’était point son costume qui le surprenait, quoiqu’il n’eût encore jamais vu une paysanne aussi richement vêtue. Ce n’était pas non plus sa beauté, car le peuple qui habite les montag nes et les vallées des Carpathes se distingue par son attitude majestueuse et la coupe régulière de ses traits. Ce qui le frappait, c’était la noblesse et la grâce répandues dans toute sa personne, car la beauté des habitants de ce pays est ordinairement un peu r ude, et leurs charmes même ont quelque chose de sauvage. L’alerte écuyère fit à Sascha l’effet d’une actrice déguisée en villageoise ; elle se tenait sur sa selle avec une certaine coquetterie, était c haussée de bottes rouges et vêtue d’une jupe aux couleurs vives, d’un corsage bleu et d’une veste blanche garnie de fourrures noires qui ne descendait qu’à la taille. Elle avait la tête entourée d’un foulard blanc, la poitrine couverte de corail et d’amulettes et elle tenait à la main un kantschou. La jeune fille venait d’arrêter involontairement son cheval ; à son insu elle souriait d’un
air mutin au jeune homme en habit d’ecclésiastique qui s’était approché. « D’où viens-tu donc ? » dit enfin celui-ci. Cette question fort simple n’était pas digne du pré sident de la Société littéraire, mais elle en valait bien une autre, puisqu’elle suffisait pour lier conversation. « C’est à moi qu’il appartient de t’interroger, rep artit l’inconnue, car ceci est mon royaume ; tous les arbres de la forêt m’obéissent ; devant moi s’inclinent les fleurs et le gazon ; les oiseaux qui chantent au sommet des rame aux, les papillons aux ailes bigarrées qui se jouent dans les airs embaumés sont mes sujets ; à mes ordres les vagues du ruisseau se mettent à sautiller, et le so leil dépose à mes pieds ses rayons d’or.  — Alors tu es une sorte de déesse, peut-être une d e celles qui, selon les croyances populaires, sont bannies du ciel, et qui, dans ces solitudes, mènent l’existence des créatures sauvages. — Aurais-tu peur de moi ? » L’étrangère prononça ces mots avec tant d’emphase et de solennité que Sascha resta muet pendant quelques instants. « Enfin, seriez-vous une actrice ? » balbutia-t-il avec embarras. La jolie fille se mit à rire. « Ressemblerais-je par hasard à une comédienne ?  — Mais, puisque vous jouez un rôle ici, dans ce co stume, répondit Sascha avec un peu plus d’assurance, vous pourriez aussi fort bien représenter un personnage étranger. — Je l’ignore, mais vous qui paraissez être un théologien, à quel propos parlez-vous de théâtre ? » Puis l’inconnue, faisant faire volte-face à son cheval, se mit en route à côté du jeune homme dans le chemin sablonneux de la forêt. Ce dernier lui fit alors le récit de ses efforts pour créer la Société littéraire, son journal, le plan d’un théâtre pour les habitants de la Petit e-Russie ; enfin il lui raconta la pièce qu’il venait de composer. Tirant ensuite des poches de sa longue soutane noire le dernier numéro del’Aurore,il lui désigna le rôle qu’il devait jouer. La jeune fille écoutait Sascha avec surprise et com mençait à concevoir pour lui un certain respect. « Tout est prêt, dit-il en terminant ; seulement nous n’avons personne pour remplir les rôles de femme, et je me disais que si par hasard, en considération du but élevé... — Pourquoi pas ? repartit l’étrangère. Je suis prête à céder à vos désirs aussitôt que j’en aurai obtenu la permission de mes parents ; nous pourrons aussi enrôler ma sœur, et parmi mes amies il s’en trouvera bien une qui conse ntira à remplir le troisième rôle de femme. Mais il faut que vous veniez en demander l’a utorisation, pour que nous vous prêtions notre concours. — Où faut-il que j’aille ? — Où ? si ce n’est chez mes parents. — Et en quel lieu habitent-ils ? — Je suis la fille de Nogaïski, curé de Drevina. — Je suis heureux de vous connaître, mademoiselle. Mon père est le curé du pays et il s’appelle Homutofko. — C’est fort bien. Et quel est votre nom de baptême ? — Alexandre, mais mes parents ont continué à m’appeler Sascha, comme dans mon enfance. — Moi, je me nomme Spiridia. — Mais comment se fait-il que vous voyagiez ainsi seule au milieu des bois ? N’avez-
vous pas peur de rencontrer des voleurs ou des loups ?  — Je ne crains rien, dit Spiridia ; d’ailleurs je pourrais me défendre dans les plus grands dangers. » En parlant ainsi, elle tira de l’arçon de la selle deux pistolets, qu’elle montra à Sascha. « J’aime à me promener seule dans la forêt, mais je ne le ferais point par plaisir. Comme mon père est vieux et infirme, et que, depuis deux ans, ma mère a pris un tel embonpoint qu’elle ne peut plus faire aucun mouvement sans en éprouver de la fatigue, il me faut aller dans la campagne et au milieu des pâturages où paissent nos troupeaux ; je vais aussi chercher à la ville la correspondance de mon père. Quand nous nous sommes rencontrés, j’allais au bailliage cantonal, parce qu’on nous a volé un poulain. » Les deux jeunes gens continuèrent à deviser ainsi, puis, arrivés à la lisière de la forêt, près de la croix d’où l’on apercevait le clocher de bois de Drevina, ils se séparèrent. Le futur évêque demeura immobil et suivit des yeux lon gtemps encore la jeune fille qui se balançait gracieusement sur sa selle. Dès le lendemain, dans l’après-midi, Sascha se rend it à Drevina dans une voiture tressée en osier, comme celle des villageois ; elle appartenait à son père et était attelée de deux chevaux efflanqués. Un autre étudiant en th éologie l’accompagnait. Le vieux curé les reçut en leur faisant, sur le perron, un d iscours en latin, tandis que sa femme réclamait à haute voix son bonnet à rubans verts, e t qu’une jeune fille de quinze ans franchissait la haie, et, blottie derrière, regarda it curieusement, à travers une des brèches, les hôtes qui venaient d’arriver. Lorsqu’ils pénétrèrent dans la grande salle, ils aperçurent Mme Nogaïska assise dans un grand fauteuil, près de la fenêtre, et occupée à nouer sous son menton les rubans verts de son bonnet neuf en poussant de profonds soupirs. La fillette jeta un cri en voyant entrer les jeunes gens et s’enfuit au jardin par la porte ouverte. En même temps Spiridia entrait dans l’appartement par une autre porte. Ell e était nu-pieds, vêtue d’une jupe courte rapiécée et d’une chemise de toile grossière ; ses cheveux bruns étaient épars, et elle avait une faux sur l’épaule. « Salut en Notre-Seigneur ! dit-elle avec un regard tout à la fois fier et amical. — N’as-tu pas honte ! s’écria la mère, tu devrais rougir.  — Tous nos domestiques sont aux champs, dit le cur é avec embarras, et ma fille a fauché de l’herbe pour notre vache laitière, autant pour sa distraction que par utilité. — De quoi aurais-je honte ? dit Spiridia tandis qu’elle jetait de côté sa faux, je ne suis point une demoiselle polonaise, et Dieu n’a pas fait mes mains pour jouer du piano. — Nous descendons de l’antique noblesse des Boyards qui vivait au temps du prince Roman de Habitsch, fit remarquer le curé. — Mais va donc t’habiller », reprit dame Nogaïska d’un ton de reproche. Spiridia s’éloigna, et sa mère, qui trônait comme u ne divinité chinoise, invita les deux théologiens à prendre des sièges. « Vous saurez que Spiridia est, pour ainsi dire, mo n fermier, dit le curé, tandis qu’il commençait à bourrer les pipes pour ses hôtes ; mais elle s’occupe aussi de sciences et, grâce à Dieu, parle même un peu latin. D’autre part, sa sœur cadette joue du violon. Il est difficile au pays de donner à ses enfants une instruction suffisante. Dans ma jeunesse j’ai été à Lemberg ; il y existe un pensionnat et même une bibliothèque où l’on peut faire son éducation et où les professeurs disent comme les ap ôtres : « Ce que l’on trouve ici ne s’achète pas avec de l’or ». Tandis que son ami continuait à s’entretenir avec le curé et sa femme, et que leur plus jeune fille, s’étant habillée, mettait le couvert, Sascha quitta furtivement la chambre pour aller rejoindre Spiridia. Après l’avoir cherchée en vain au jardin, dans la cour et à l’écurie,
il la trouva dans la cuisine, où elle s’occupait du ménage. Elle portait alors un costume de laveuse d’une nuance claire, à manches courtes, et un tablier blanc. « En quoi puis-je vous rendre service ? demanda-t-elle à Sascha.  — J’aurais désiré pouvoir vous expliquer un peu no tre plan... répondit le jeune homme, les yeux fixés au sol. — Moi, c’est ici mon théâtre ! s’écria Spiridia en riant ; et, si vous voulez rester, à mon tour je vous fournirai un rôle. — Et pourquoi pas ? » Spiridia plaça devant son compagnon un plat en poterie rempli de pommes de terre et lui tendit un couteau en disant : « Tenez, puisque vous voulez m’aider, épluchez-moi des pommes de terre. — De tout cœur », repartit le jeune séminariste. Et tous deux se mirent gaiement à l’ouvrage. Sascha éplucha et lava les légumes, mit du bois sur le feu et tendit à la ménagère les cass eroles et les poêles dont elle avait besoin, puis il égrena le maïs. Spiridia accommoda les pommes de terre, frappa la viande pour l’attendrir, la fit rôtir dans la graisse bouillante et répandit le maïs sur les charbons ardents. Quand tout fut terminé, les jeunes gens po rtèrent ensemble le souper, que chacun mangea de fort bon appétit, excepté Sascha, qui se contenta presque exclusivement de contempler sa gracieuse hôtesse. A la fin du repas il adressa solennellement sa requ ête ; et, quoique Nogaïski et sa femme ne comprissent pas grand’chose ou même rien du tout aux beaux discours dont il appuya sa demande, ils y acquiescèrent sans trop de difficulté. Spiridia gagna encore une de ses amies, la fille d’un instituteur, à la noble cause du jeune homme. Il y avait donc assez de personnages pour remplir t ous les rôles dela Fête des Moissonneurs,et l’on put se mettre à l’œuvre pour exécuter le grand projet. Spiridia jouait une riche paysanne, fiancée à Sasch a ; sa sœur était la femme d’un villageois, et leur amie, la vieille sorcière du pa ys. Les répétitions se faisaient sur le théâtre improvisé. Chaque fois qu’elles avaient lie u, l’auteur allait chercher les jeunes filles, puis il les reconduisait chez elles, soit en voiture, soit à cheval. Pendant le trajet Spiridia était près de lui sur le siège ; lorsqu’ils revenaient en voiture et lorsqu’il voyageait à cheval, Sascha se tenait seul aux côtés de la jolie amazone, dont les compagnes faisaient trotter leur cheval en avant. Les curés et les instituteurs de tout le voisinage vinrent, accompagnés de leur famille, assister à la représentation ; les paysans accourur ent aussi de toutes parts. Il fut impossible d’introduire tout le monde dans la salle de spectacle ; on dut laisser les portes ouvertes, et des centaines de personnes se virent f orcées de rester en plein air et de regarder à travers les fenêtres. L’exécution de la pièce fut beaucoup plus satisfaisante qu’on ne pouvait s’y attendre de la part d’acteurs peu exercés. Ceux-ci suppléèrent merveilleusement à ce qui leur manquait en méthode par cette diction éloquente et facile, et par l’art de mimer avec animation, qui sont propres aux habitants de la Petite-Russie. L’effet produit par cette représentation fut très différent de celui que font ordinairement les spectacles. Les assistants ne se croyaient point au théâtre ; ils se retrouvaient eux-mêmes sur la scène avec leur genre de vie et leurs travaux, leurs peines et leurs joies, ainsi que leur manière de s’exprimer ; aussi ne man ifestèrent-ils point leur approbation comme on a coutume de le faire. Aucune main ne s’agita, aucun bravo ne retentit, mais sur tous ces visages simples se lisaient un recueil lement religieux et une profonde admiration. Selon les événements qui se passaient sur la scène, les braves gens s’attristaient ou