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Scènes de ma vie d'écolier

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— Un nouveau ! Un nouveau !... Regardez, on nous amène un nouveau !... Voyez, voilà un nouveau qui entre...

C’est par ces exclamations que les collégiens accueillaient un garçonnet qui venait d’entrer dans le couloir. A côté de lui se tenait le censeur, la main posée sur son épaule.

— Voilà, mon ami, lui dit-il, vos futurs camarades. Je souhaite que vous vous entendiez bien avec eux et que vous viviez ensemble en bonne intelligence.

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À propos de Collection XIX

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Nikolai Ivanovitch Pozniakov

Scènes de ma vie d'écolier

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CHAPITRE PREMIER

UN NOUVEAU CAMARADE

  •  — Un nouveau ! Un nouveau !... Regardez, on nous amène un nouveau !... Voyez, voilà un nouveau qui entre...

C’est par ces exclamations que les collégiens accueillaient un garçonnet qui venait d’entrer dans le couloir. A côté de lui se tenait le censeur, la main posée sur son épaule.

  •  — Voilà, mon ami, lui dit-il, vos futurs camarades. Je souhaite que vous vous entendiez bien avec eux et que vous viviez ensemble en bonne intelligence. Oui, sûrement, vous vous accorderez : ce sont d’excellents garçons, et vous êtes très gentil vous-même... N’est-ce pas ?
  •  — Je ne sais pas. Je ne voudrais pas me vanter.

Le petit garçon, en répondant au censeur, leva ses grands yeux clairs ; sur sa figure ronde, un sourire s’épanouissait.

  •  — C’est très bien de ne pas se vanter, dit en souriant le censeur. Modestia ornat juvenesque senesque.... Traduisez-moi cela !
  •  — La modestie orne les jeunes gens et les vieillards, traduisit le petit garçon sans empressement, en hésitant et en rougissant, car il ne s’attendait pas à une pareille question.
  •  — Oh ! c’est un latiniste ! Parfaitement bien ! admirablement traduit, fit le censeur, en frappant doucement sur l’épaule du nouveau... Mais, mon ami, il faut que je m’en aille. Vous, jusqu’à l’heure de la leçon, liez connaissance avec vos camarades. Et vous aussi, messieurs, dit-il aux élèves groupés autour de lui, ne le taquinez pas ! Si j’apprends que vous l’ayez maltraité, gare à vous ! Vous savez que je ne peux pas souffrir que mes élèves se querellent... Quel est le répétiteur de service ?
  •  — Nicolas Andréitch, répondirent les élèves.
  •  — Que l’un de vous aille le prévenir que j’ai amené un nouveau.

Puis le censeur s’éloigna d’un pas rapide dans le couloir. Les collégiens entourèrent le nouveau et l’accablèrent de questions, même de railleries.

  •  — Comment tu t’appelles ? De quelle école viens-tu ?... Boria Boulanoff ? Dites donc, il s’appelle Boulanoff ! Dans quelle classe entres-tu ? Tu travaillais à la maison ? Ah ! dans un village ! Campagnard de Boulachka1 !... Ha ! ha ! ha ! Dites donc, il entre chez nous en seconde année... Pourquoi es-tu si gros ? Es-tu propriétaire terrien ? Que fait ton père ?... Ah ! vous avez un domaine ! Voilà pourquoi il est si gros !... Ha ! ha ! Seras-tu pensionnaire ou externe ?... Ah ! pensionnaire ! Pourquoi es-tu en blouse russe et non en uniforme ?... On voit tout de suite qu’il arrive de son village !... Ha ! ha ! ha !

Toutes ces conversations firent oublier aux collégiens la recommandation faite par le censeur d’annoncer le nouveau venu au répétiteur. Boulanoff était au milieu d’eux. Ils le serraient de près. Boria n’arrivait pas à répondre à toutes les questions et ne comprenait pas quel intérêt ses camarades pouvaient trouver à toutes ces choses. Il s’étonnait aussi de leurs moqueries. Pourquoi l’appelaient-ils campagnard, de Boulaclzka ? Il se sentait vaguement offensé, sans savoir pourquoi ni comment ; mais, se souvenant des avertissements reçus à la maison et sachant que les nouveaux élèves sont souvent brimés et même battus par leurs camarades, il était résolu à supporter tout, à ne pas se plaindre, à ne pas pleurer.

Le sort en décida autrement. Un grand collégien s’approcha du groupe avec indolence, en se balançant sur ses deux jambes. Il les dépassait tous. En le voyant, beaucoup d’entre eux se turent et quelques-uns, non sans respect, annoncèrent :

  •  — Voilà Ougrumoff !

Et ils se rangèrent à son approche, en lui faisant place.

 

Cet Ougrumoff était un être tout à fait particulier. Pour donner une idée de son caractère, il suffira de raconter le fait suivant. Un jour d’hiver, le répétiteur conduisit, après les leçons, les élèves internes au patinage. Les collégiens adoraient ce passe-temps. Les uns patinaient, les autres couraient sur la glace, se poussaient les uns les autres sur des traîneaux ou se laissaient glisser du haut des huttes qu’on élève exprès à côté de la piste. Il était d’usage que chacun payât son entrée ; si quelqu’un n’avait pas d’argent, les camarades ou le répétitéur avançaient la somme pour lui, afin qu’il ne fût pas privé du plaisir de patiner avec les autres. Tout en se promenant sur la glace, le répétiteur vit un élève, nommé Choucharine, rôder autour de lui avec l’air de quelqu’un qui voudrait dire quelque chose, mais qui n’ose pas.

  •  — Que désirez-vous ? lui demanda le répétiteur.
  •  — Ivan Thadéitch, je viens vous demander un petit service...
  •  — Quoi donc ?...
  •  — Ne pourriez-vous pas me prêter cinq copecks2 ?
  •  — Avec plaisir, mais pourquoi faire ?... Sans doute pour vous offrir une friandise ? des graines de tournesol ? Vous mangerez toutes sortes de choses, et quand nous, serons rentrés au collège, vous ne voudrez, pas dîner...
  •  — Non, Ivan Thadéitch ; c’est pour payer l’entrée...
  •  — Bien, bien, avec plaisir. Mais comment avez-vous pu passer sans payer ? Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ? Je vous aurais donné l’argent nécessaire.
  •  — J’ai passé avec Ougrumoff, comme cela..., commença à avouer Choucharine.

Mais il s’arrêta avec un sourire confus.

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Mais comment avez-vous pu passer sans payer ?

  •  — Comment, comme cela ?... Vous voulez dire que vous avez passé sans payer ?
  •  — Oui, Ivan Thadéitch...
  •  — Ah ! messieurs, qu’avez-vous fait ! Savez-vous que c’est, presque voler...
  •  — Mais nous pensions, Ivan Thadéitch, qu’on ne s’en apercevrait pas...
  •  — Et l’on s’en est aperçu ?
  •  — Oui, Ivan Thadéitch. Pardonnez-nous. Je suis vraiment honteux !... Le gardien vient de nous dire : « Il faut, jeunes gens, me payer l’entrée... » Excusez-moi, de grâce, Ivan Thadéitch ! Je l’ai fait par bêtise, oui, par bêtise... Ce qui est fait est fait, tant pis !
  •  — En tout cas, je suis content que vous ayez été franc et reconnu vous-même que c’était vilain. Appelez-moi Ougrumoff !

Pendant que Choucharine allait chercher Ougrumoff, Ivan Thadéitch était en train de se faire du mauvais sang ; il était très ennuyé que ses élèves se fussent permis un tour pareil ; il s’en étonnait et se demandait comment une telle pensée avait pu leur venir à l’esprit ; il était convaincu que le coupable était Ougrumoff et que Choucharine n’avait fait que suivre l’exemple de son camarade, par bêtise.

Tout en faisant ces réflexions, Ivan Thadéitch aperçut Ougrumoff qui s’avançait vers lui, lentement, en se balançant sur ses deux jambes, d’un air fort peu troublé, mais, au contraire, très tranquille. Ougrumoff s’approcha et demanda en regardant fixement Ivan Thadéitch :

  •  — Que désirez-vous ?
  •  — Vous savez, Ougrumoff, lui dit Ivan Thadéitch, je vous plains sincèrement !...

Il commençait à s’irriter, mais il retenait sa voix pour que les étrangers n’entendissent pas ces explications désagréables.

  •  — Pourquoi donc ? demanda Ougrumoff aussi tranquillement que la première fois.

Ivan Thadéitch ne put se maîtriser plus longtemps et il lui dit presque en criant :

  •  — Pourquoi ? Mais parce que vous êtes un petit et malpropre personnage.

Ougrumoff recula d’un pas et s’examina comme pour s’assurer s’il était vraiment petit et malpropre. Ivan Thadéitch s’en aperçut, ce qui augmenta encore sa colère. Se contenant à peine, il lui dit :

  •  — Mon ami, ne faites pas l’imbécile ! Vous comprenez, vous comprenez très bien... il est inutile de faire l’innocent. Comment, avez-vous fait pour entrer ici ?
  •  — Où ?
  •  — Où, où !... Ici, sur la piste !...
  •  — Ah ! ici ! dit Ougrumoff, qui faisait semblant de ne pas comprendre. Ici ? Mais tout simplement : aux frais de l’empereur de Chine3...

Ivan Thadéitch haussa les épaules et se recula.

  • Illustration
  • Ongrumoff consigné.

  •  — Sans payer.
  •  — Eh bien, allez tout de suite à la caisse et acquittez le prix de votre entrée. Vous entendez ?
  •  — A quoi bon ?
  •  — Ah ! c’est ainsi ! Eh bien, j’irai moi-même et je verserai pour vous... Quelle honte ! C’est une véritable infamie !... Fi !

Ivan Thadéitch cracha même en signe de dégoût. Ougrumoff, toujours souriant, le regarda tranquillement s’en aller ; puis, il retourna patiner, de sa démarche dandinante, comme s’il ne s’était rien passé.

L’incident, toutefois, n’en resta pas là. Quand les pensionnaires furent rentrés au collège, Ivan Thadéitch jugea impossible de laisser impunie la conduite d’Ougrumoff. Le coupable fut, pour sa fraude et son insolence, consigné le dimanche suivant et enfermé seul dans une classe, au pain et à l’eau. Quant à Choucharine, il fut assez châtié par le ressentiment d’Ougrumoff, qui ne lui avait point pardonné d’être la cause de sa mésaventure.

Ce ne fut que huit jours après qu’Ougrumoff obtint la permission de sortir. Le soir, en rentrant au collège, il alla se présenter au répétiteur de service pour lui remettre son permis de sortie. C’était précisément Thadéitch. Après lui avoir donné son bulletin, Ougrumoff tira sa bourse de sa poche, y prit un billet d’un rouble et, le tenant au bout des doigts, le mit sous le nez d’Ivan Thadéitch.

  •  — Qu’est-ce que cela ? demanda celui-ci.
  •  — Un billet d’un rouble. Voulez-vous me rendre la monnaie ? dit Ougrumoff, en le dévisageant avec son rire insolent.
  •  — La monnaie de quoi ? Quelle monnaie ? interrogea Ivan Thadéitch avec étonnement.
  •  — C’est ma petite dette.
  •  — Quelle petite dette ? Vous ne me devez rien.
  •  — Comment donc ! Est-ce que vous ne vous souvenez pas d’avoir payé pour moi cinq copecks ?... Voulez-vous me rendre la monnaie ?
  •  — Allez-vous-en avec votre petite dette ! Vous devriez avoir honte, et vous continuez à vous montrer insolent, dit Ivan Thadéitch.

Et il se mit à le sermonner longuement : il devait d’autant plus se repentir et se corriger qu’il était orphelin de père et d emère et qu’il n’avait plus personne sur qui compter ; au collège, il n’était que toléré ; il n’avait plus qu’un parent éloigné chez qui il allait en congé, et ce dernier ne voudrait probablement pas s’occuper de lui s’il était chassé.

 

Tel était cet Ougrumoff qui s’approchait des élèves groupés autour de Boulanoff. Parmi eux, beaucoup avaient une certaine peur de lui ; d’autres prenaient son insolence pour de l’audace et de la hardiesse ; aussi le traitaient-ils avec déférence et le choisissaient-ils comme le meneur de toutes leurs escapades.

  •  — Que signifie tout ce tapage ? demanda-t-il d’un ton rogue.

Tranquillement et avec assurance, il regardait tout le monde de ses yeux bruns ; un sourire à peine perceptible errait sur ses lèvres épaisses et rouges comme des framboises. Méchant était ce sourire.

  •  — Ougrumoff, regarde ; un nouveau entre chez nous, lui dit-on.

Et l’on s’écarta pour le laisser passer.

  •  — Ah, un nouveau ! Allons, montrez-le-moi. Quelle espèce d’oiseau est-ce ?

Il s’approcha de Boulanoff et lui tendit la main.

  •  — Bonjour, mon cher. Comment va ? Ta patte !
  •  — Je n’ai pas de patte, moi : je ne suis pas un chien, répondit tranquillement Boria.
  •  — Tu n’as pas de patte ? Qu’est-ce que tu as, alors ?
  •  — J’ai une main, mais je n’ai pas de patte.
  •  — Une main ? Soit, donne ta main alors.

Boulanoff tendit la main à Ougrumoff. Celui-ci la prit et, sans la lâcher, commença à la presser, comme très content de la rencontre ; mais il la serra avec une telle force que Boulanoff se mit à faire des grimaces, à se rouler par terre et à s’efforcer de lui échapper.

  •  — Bonjour, mon cher... bonjour, mon ami... Que je suis content de te voir entrer enfin chez nous, disait Ougrumoff en lui broyant la main et en s’amusant de ses grimaces et de ses plaintes étouffées.

Tout le monde gardait le silence. Les uns considéraient le nouveau avec compassion ; les autres prenaient plaisir à le voir se tordre en poussant des gémissements. Enfin quelqu’un du groupe s’écria :

  •  — Ougrumoff, assez !
  •  — Allons, allons, tais-toi... Mais je ne lui fais rien... Est-ce qu’il est défendu de se dire bonjour ?

Et il continua tranquillement, avec la même cruauté, à broyer la main de Boulanoff en disant :

  •  — Bonjour, mon cher... Soyons amis... Nous te commanderons une veste d’uniforme et tu seras tout à fait collégien. Nous serons amis ?... n’est-ce pas ?...

Au début, Boulanoff souriait encore ou plutôt faisait des efforts pour sourire ; il pensait qu’Ougrumoff plaisantait et qu’il le lâcherait bientôt. Mais celui-ci n’en finissait pas et faisait de plus en plus mal à Boria. Sa main était comme en feu et tout endolorie. Il ne pouvait pas comprendre pourquoi ce grand garçon aux yeux tranquilles mais durs, aux lèvres épaisses,. prenait ainsi plaisir à le tourmenter. Il voyait de plus en plus clairement que c’était pure méchanceté. Il n’avait pas peur d’Ougrumoff ; il croyait que cette scène allait bientôt prendre fin. Mais la colère et le dépit grandissaient en lui, et il dit :

  •  — Laissez-moi, je vous prie... Mais vous me faites mal !...
  •  — Ah ! Tu commences à supplier...
  •  — Ougrumoff ! mais laisse-le donc ! cria-t-on de nouveau autour d’eux ; tu vois bien qu’il a mal...

Ces paroles encouragèrent le nouveau ; il vit que les autres se révoltaient aussi et semblaient prendre fait et cause pour lui. Tout rouge de douleur et de colère, il fit un violent effort pour dégager sa main droite ; mais, dans ce mouvement, il heurta par mégarde de la main gauche l’épaule d’Ougrumoff. Alors l’affaire prit une tournure à laquelle il ne s’attendait point.

  •  — Ah ! c’est ainsi ! dit Ougrumoff.

Et il lui donna un coup de poing en pleine poitrine.

Boulanoff chancela, sa tête se renversa en arrière ; des cercles rouges s’agitaient devant ses yeux ; il alla heurter du dos les élèves qui se trouvaient derrière lui ; ceux-ci s’écartèrent, et il tomba.

Tout à coup un silence s’établit. Le répétiteur de service arrivait par le couloir, se dirigeant vers eux à pas rapides.

  •  — Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? Une bataille ? demanda-t-il à haute voix.

Avant que le maître eût pu s’approcher, Boulanoff avait eu le temps de se relever. Il était tout rouge, plus rouge encore que la blouse russe dont il était vêtu. Il paraissait confus.

  •  — Qu’y a-t-il ? Qu’est-il arrivé ? demandait le répétiteur avec inquiétude.

Et se penchant vers Boria, il lui posa doucement la main sur l’épaule.

Boulanoff se taisait ; mais les autres s’écrièrent :

  •  — Il n’y a rien eu, Nicolas Andréitch ; ce sont des plaisanteries.
  •  — Quelles plaisanteries ?... Il m’a pourtant semblé qu’on l’avait poussé et frappé... Dites, est-ce que quelqu’un vous a frappé ?

Boulanoff voulait révéler la vérité, dire qu’en effet on l’avait frappé et jeté par terre. Mais une main le tira en arrière par un pan de sa blouse ; il comprit qu’on l’engageait à se taire. Il garda donc le silence. La voix douce du maître agit sur lui en lui détendant les nerfs ; il ne put se contenir davantage et des larmes voilèrent ses yeux.

  •  — C’est cela... j’avais raison, dit le répétiteur en caressant sa barbe... C’est un nouveau ? n’est-ce pas ? Je le vois pour la première fois, ajouta-t-il en s’adressant aux élèves.
  •  — Oui, ceSt un nouveau, Nicolas Andréitch, il s’appelle Boulanoff ; il est de la campagne... Il a un domaine à lui...
Illustration

Il lui donna un coup de poing en pleine poitrine,

Les collégiens se laissaient entraîner par le plaisir de conter la nouvelle, et ils semblaient perdre de vue ce dont il s’agissait.

  •  — Tout cela est très bien... Qu’il ait un domaine, qu’il soit de la campagne ou non, il n’importe guère ; mais il ne fallait pas le maltraiter. Ah ! messieurs, il m’est impossible de vous laisser seuls même pour une minute, c’est honteux ! Voilà tout ! Je me suis absenté pour aller dans la quatrième classe expliquer quelque chose, et vous, pendant ce temps, vous vous battez !... Pourquoi n’ai-je pas été averti qu’il y avait ici un nouveau ? Pourquoi personne n’est-il venu me prévenir ?
  •  — M. le censeur nous l’avait dit, mais nous l’avions oublié en causant avec le nouveau
  •  — Ah ! comme c’est mal, messieurs. Mais qui donc l’a maltraité ?

Nicolas Andréitch promena ses regards autour de lui et, apercevant Ougrumoff qui se trouvait là, il ne put s’empêcher de dire :

  •  — Je suis sûr qu’Ougrumoff y est pour quelque chose. Ougrumoff sourit. Mais au même instant retentit le son aigre de la clochette appelant les élèves en classe, et Nicolas Andréitch n’approfondit pas l’affaire davantage.
  •  — Nous examinerons cela après, dit-il, ce n’est pas le moment maintenant. Allez dans vos classes, messieurs !... Et vous, ajouta-t-il en s’adressant à Boulanoff, suivez-moi. Je vais vous trouver tout de suite une place. Vous entrez chez nous comme pensionnaire ou comme élève externe ?
  •  — Comme pensionnaire.
  •  — Dans quelle classe ?
  •  — Dans la deuxième.
  •  — Eh bien, allons. Je vous y conduirai et vous indiquerai une place. Ensuite, je prierai M. le censeur de vous donner les livres et les cahiers nécessaires.

Quand ils passèrent à côté d’Ougrumoff, celui-ci dit tout bas à Boulanoff :

  •  — Tu es un brave garçon de n’avoir rien dit. J’aime cela !
  •  — Nicolas Andréitch ! Nicolas Andréitch ! murmura une voix précipitée comme ils étaient déjà tout près de la deuxième classe.

Le maître se retourna. Vers lui courait un élève petit et chétif, aux yeux noirs et vifs, au sourire obséquieux. Pour montrer qu’il voulait parler au répétiteur, il tenait sa main levée au-dessus de sa tête.

  •  — Que voulez-vous, Korgénevsky ? lui demanda Nicolas Andréitch.
  •  — Je sais qui l’a frappé : c’est Ougrumoff.

Le chétif garçonnet était visiblement content d’avoir dénoncé son camarade ; ses yeux brillaient ; son visage était animé. A ces paroles, Nicolas Andréitch fronça les sourcils et se mit à réfléchir.

  •  — Ougrumoff ?... hum... dit-il en secouant la tête ; eh bien, appelez-le-moi.

Korgénevsky alla dans la quatrième classe chercher Ougrumoff ; Nicolas Andréitch resta avec Boulanoff pour les attendre. Bientôt les deux élèves arrivèrent, et le répétiteur s’adressa au chétif collégien :

  •  — Allons, Korgénevsky, répétez ce que vous venez de me dire !

Mais celui-ci ne s’attendait pas du tout à voir l’affaire prendre cette tournure. Confus et décontenancé, il regardait tantôt Ougrumoff, tantôt Nicolas Andréitch.

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Le délateur.

  •  — Eh bien, parlez ! dit le répétiteur, n’ayez pas peur. Les gens honnêtes disent toujours franchement et hautement ce qu’ils savent et ce qu’ils pensent.
  •  — Ah ! tu m’as dénoncé ? dit Ougrumoff qui avait compris.
  •  — Retournez à vos places. Vous êtes tous les deux de beaux garçons ; l’un se bat, l’autre dénonce, dit Nicolas Andréitch.

Puis il conduisit Boulanoff en classe.

Quand ils se furent retirés, et pendant que le répétiteur cherchait un banc vacant pour le nouvel élève, on entendit Ougrumoff qui menaçait dans le couloir Korgénevsky.

  •  — Mouchard ! Mouchard !....

CHAPITRE II

EN FAMILLE

Ainsi la première impression produite par Boria Boulanoff sur les collégiens fut qu’il serait un bon camarade. Peut-être eût-elle été tout autre si, par hasard, on ne l’avait pas tiré par la blouse et s’il avait dénoncé tout de suite Ougrumoff au répétiteur. Boria l’avait compris lui-même. Il avait l’esprit assez observateur et assez perspicace pour s’apercevoir aussitôt que sa conduite avait plu à ses condisciples. Il sentait que son sort à venir dépendrait en grande partie de l’attitude qu’il aurait prise dès le début vis-à-vis de ses camarades. Or, la première impression avait été excellente, et Boria était satisfait.

Mais un point le chagrinait encore : c’était la croyance où l’on semblait être que lui aussi avait frappé Ougrumoff alors qu’il n’en avait pas même eu l’intention. A peine parti de son village pour entrer en pension, l’effet qu’il allait produire sur ses condisciples lui trottait déjà par la cervelle. Il avait beaucoup entendu parler du collège, de ses règlements, de leur sévérité et des ennuis auxquels s’exposaient ceux qui n’étaient pas en bons termes avec leurs camarades ou qui se plaignaient et rapportaient.

Jusque-là il avait été élevé dans un milieu tout autre que le collège. Il n’avait jamais eu encore de camarades, puisqu’il vivait avec son père et sa mère à la campagne. Ceux-ci avaient peu de connaissances et les voyaient rarement. Son père était toujours très occupé tant par ses affaires privées que par ses fonctions publiques. Il allait souvent, pour les besoins de son service, jusqu’à deux fois par semaine en tournée dans le district, et alors il ne rentrait même pas coucher. Il lui arrivait aussi de passer des semaines entières à la ville. De retour dans sa famille, il était presque toujours aux champs, ici ou là, ou bien il s’enfermait dans son cabinet de travail pour lire ou pour écrire des articles sur l’économie rurale. Dé sorte que Boria ne le voyait pas souvent ; mais il l’aimait et l’estimait beaucoup.

Il comprenait avec son coeur d’enfant que son père, en travaillant sans cesse, ne faisait qu’obéir à un devoir. Boria, en effet, ne le voyait jamais prendre de repos, même en hiver, époque où s’interrompent les travaux des champs et où, en général, le calme règne dans les affaires domestiques. Son père avait une usine où l’on râpait des pommes de terre et où l’on fabriquait de la poudre d’amidon par milliers de kilogrammes. Il s’occupait de tout lui-même. Il passait souvent à l’usine des jours entiers, allant tantôt dans là pièce où l’on râpait et dans le séchoir, tantôt au moulin et au réservoir d’eau.

Les nombreux ouvriers qui travaillaient à l’usine aimaient le père de Boria comme on aime un homme véritablement bon, et l’enfant, qui s’apercevait de tout cela et qui voyait son père si aimé. et si obéi, n’en avait pour lui que plus de respect et d’amour. Il regardait avec quel soin et quelle attention son père s’occupait de ranger et d’examiner sur la table de la salle à manger les échantillons de nouvelle poudre apportés de l’usine. Parfois l’enfant assistait aussi aux expériences chimiques que M. Boulanoff faisait dans le laboratoire. Échouait-il, on ne le voyait jamais se fâcher ; il haussait seulement les épaules, murmurait quelques mots, fronçait les sourcils encore davantage, puis, s’asseyant dans son fauteuil, réfléchissait longuement, la tête renversée en arrière ; ou bien il prenait vivement un livre, le feuilletait et tout d’un coup sécriait joyeusement :

  •  — Ah ! j’ai enfin trouvé !
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M. Boulanoff était presque toujours aux champs.

Boria lui-même se réjouissait de le voir découvrir ce qu’il cherchait, et chaque fois l’enfant pensait :

« Mon papa est vraiment un homme savant ! »

Et le désir le prenait d’être un jour aussi bon et aussi instruit que son père.