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Souvenirs d'une fille du peuple

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507 pages

Pour comprendre ma vie, je dois, chère enfant, t’en développer en quelques pages les premières années ; le passé enfante l’avenir ; la logique le veut ainsi.

En reportant ma pensée sur cette époque écoulée, j’aperçois tout d’abord la douce figure de ton aïeule, ma mère bien-aimée ; quoique morte depuis plus de quarante ans, elle est aussi vivante en moi qu’au moment de notre séparation. Par elle les années de ma jeunesse furent vouées à la pratique la plus exaltée du culte chrétien.

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Suzanne Voilquin

Souvenirs d'une fille du peuple

La Saint-Simonienne en Égypte, 1834-1836

A SUZANNE
MA FILLE ADOPTIVE ET MA NIÈCE CHÉRIE

*
**

A toi, cher enfant de mon esprit et de mon cœur, je dédie ces Souvenirs d’une Fille du Peuple. Ce legs te semblera précieux, je l’espère, car il te rappellera la profonde affection que je te porte. C’est tout à la fois ma vie morale et l’enseignement religieux que, souvent, j’ai voulu te communiquer ; mais, cet enseignement, ton âge et le milieu américain, dans lequel nous étions forcées de vivre, m’ont sans cesse empêchée de le présenter complet et acceptable pour ta jeune âme qui s’éveillait à la vie.

J’ai dû alors, pour te laisser ton libre arbitre, t’apprendre seulement à connaître le catholicisme et le protestantisme, mais sans te donner ni à l’une ni à l’autre de ces religions vieillies et incomplètes, bien que souvent sollicitée par le prêtre chrétien et par le pasteur protestant de livrer ta jeunesse à l’une ou à l’autre de ces deux communions. Le pouvais-je avec mes convictions religieuses ? Aussi je m’y refusai toujours.

Maintenant, chère fille, que tu as passé par le mariage et la maternité, maintenant aussi que l’âge et la réflexion sont venus mûrir ton jugement, tu peux comprendre et apprécier ce récit où tout est vrai, où les faits et les voyages que j’y décris sont appuyés sur des preuves qui seront jointes à mon manuscrit.

Le double titre de ces Souvenirs est justifié, d’abord par ma vie de famille et le récit de poignantes douleurs, que, sans doute, bien des femmes ont également éprouvées dans l’intimité de leur cœur. Les circonstances seules, et non le désir de faire du scandale, dont j’ai horreur, m’ont amenée à les divulguer dans ces pages.

Plus tard, ayant trouvé dans la grandeur des idées saint-simoniennes, que je connus à la fin de 1830, une attraction assez puissante pour m’y faire donner ma vie entière, j’ai senti, dès lors, les pensées d’un intérêt général prédominer en moi. J’ai parcouru depuis cette époque les phases diverses, les transformations subies par ces doctrines sociales, sans jamais abandonner ma foi au progrès indéfini.

Pendant le temps que je passai en Égypte, n’ayant pas quitté le Caire, je fus, à raison des circonstances qui m’entourèrent, plus à même que personne de rendre compte de la douloureuse époque qui s’est passée sous mes yeux et des pertes cruelles que notre famille saint-simonienne eut à subir en 1835.

Les mœurs et les coutumes que je retrace n’appartiennent à aucune fiction ; j’en ai été le témoin oculaire. Ne crains donc pas de me suivre dans mes diverses excursions, si tu veux connaître cette partie de l’Orient que je décris dans le second volume de ces Souvenirs.

Puisse le jugement des femmes m’être bienveillant ! car c’est pour elles, et pour toi, mon enfant, que j’ai osé prendre la plume, arrivée à la fin d’une longue carrière de travail.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Aperçu des douze premières années de ma vie. — Exaltation mystique. — Mon confesseur au donjon de Vincennes. — M. Cassette, mon second confesseur. — Danger de la confession

Pour comprendre ma vie, je dois, chère enfant, t’en développer en quelques pages les premières années ; le passé enfante l’avenir ; la logique le veut ainsi.

En reportant ma pensée sur cette époque écoulée, j’aperçois tout d’abord la douce figure de ton aïeule, ma mère bien-aimée ; quoique morte depuis plus de quarante ans, elle est aussi vivante en moi qu’au moment de notre séparation. Par elle les années de ma jeunesse furent vouées à la pratique la plus exaltée du culte chrétien.

Mon père, bien que très-révolutionnaire, lui laissa notre direction morale, souriant de notre extrême dévotion et la traitant comme une de ces maladies d’enfance sans conséquence pour l’avenir.

Ma mère, qui avait un grand cœur, mais dont l’intelligence avait été fortement amoindrie par son éducation, ne discutait jamais ce que l’Église avait prescrit ; elle y croyait et je l’imitais. Rien n’était beau à mes yeux comme les cérémonies du culte catholique ; aussi je ne me rappelle plus à quel âge ton père et moi nous prîmes l’habitude d’aller chaque jour à notre vieille église Saint-Merry pour y entendre la première messe. Cette messe, nous disait ma mère, avait une plus grande valeur pour nos âmes que les suivantes, car le l’ère Malmaison, mon futur directeur, y entonnait d’une voix chevrotante la belle hymne Pange lingua, avant de donner aux fidèles la bénédiction du Saint-Sacrement. En été il fallait nous lever, pour y assister, à cinq heures du matin. Pour deux enfants babillards ce n’était qu’une joyeuse promenade ; tu reconnaîtras que, l’hiver, l’inspiration maternelle était un souffle bien ardent pour nous faire quitter notre lit à six heures, c’est-à-dire avant le jour, et aller, malgré la neige et la glace, nous agenouiller sur des dalles froides et humides. Mais au retour nous recevions pour récompense un baiser bien tendre et une soupe bien chaude ; je dois avouer que l’une me faisait au moins autant de plaisir que l’autre.

Continuant d’appliquer son système ultra-religieux, ma mère m’envoya à confesse vers l’âge de sept ans. L’Église prétend qu’à cet âge l’enfant est responsable. Ton père, qui approchait de ses dix ans, fut chargé de me présenter au Père Malmaison. Celui-ci était un petit homme grassouillet, tout rond, souriant sans cesse, donneur d’images et de petites tapes amicales sur les joues des enfants. Aussi avait-il toutes leurs sympathies. Il fut mon directeur pendant plusieurs années, bien que mon père ne le pût souffrir en raison de ses opinions ultramontaines ; car, quoique bon prêtre, ou plutôt à cause de cela, M. Malmaison tonnait fréquemment sur la révolution et sur les révolutionnaires d’une façon fort peu évangélique.

Tout cela ne m’importait guère alors ; la paroisse l’adorait et je faisais comme la paroisse.

Depuis mes sept ans révolus j’allais donc à confesse une fois par mois ; j’avoue que la difficulté de rassembler les éléments d’une confession sortable me rendait cette démarche un peu pénible ; pauvre petite enfant, à la conscience immaculée, je ne savais que répondre à cette formule faite d’un ton somnolent : « Après, mon enfant ? » Aussi, un mois que je me trouvais en fonds, je pris la résolution de réserver pour la confession suivante une où deux énormités, comme d’inattention dans mes prières, du péché de gourmandise, de grapillage des provisions maternelles, etc., et alors, heureuse de mon ingénieuse idée, je portais gaîment le bilan de mes fautes à mon indulgent directeur, et le quart d’heure redouté se passait convenablement.

Dans le même temps ma mère me conduisit au couvent du cloître Saint-Merry, à l’école des sœurs de Saint-Vincent. Rien de simplifié comme le programme des études, arrêté dans cette sainte demeure : prier d’abord, chanter des cantiques, écouter de pieuses et banales exhortations, apprendre quelque peu à lire et à écrire, et réciter par cœur le samedi l’évangile du jour.

Ces légers devoirs étaient encore trop pour ma mémoire qu’un accident avait atrophiée l’année précédente. Étant un jour fort occupée à jouer avec d’autres jeunes filles, une d’elles, une grande de dix ans, tournait rapidement sans quitter la raquette qu’elle tenait à la main ; malheureusement ce jouet se trouva en conjonction avec ma pauvre petite figure de six ans et me brisa l’os du nez ; le sang jaillit avec une telle violence, que les voisines n’osèrent de quelques heures me remonter chez ma mère.

Cet accident acquit une gravité assez sérieuse au physique et au moral ; je manquai d’en perdre la vue, puis je ne fus débarrassée de vives douleurs de tête que vers l’âge de huit ans.

Ma mère, dont la dévotion plus sincère qu’éclairée se préoccupait davantage de l’esprit et fort peu de la forme, ne fit venir aucun médecin qui eût pu dans le premier instant, par les moyens ordinaires, remédier à la brisure du nez. Aux mondains, qui le lui reprochaient en me plaignant, elle disait : « Bah ! bah ! ma fille sera toujours assez jolie si elle reste sage et pieuse. » Elle voulait sans doute couper dans sa racine le bourgeon de la vanité que Sterne prétend être trop vivace pour être extirpé totalement.

Ainsi que je l’ai dit, mon cerveau fut comme paralysé partiellement ; malgré une volonté peu ordinaire chez une enfant, ma mémoire se montra rétive à retenir la plus petite période de phrase ; mon martyre commençait dès le matin du samedi ; lorsque mon tour était venu de réciter l’évangile, j’aurais pu dire comme Petit-Jean : « Ce que je sais le mieux, c’est le commencement. » En effet, je ne me rappelle pas avoir jamais pu en dépasser la première ligne ; ainsi, lorsque j’avais dit : En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples... je m’arrêtais tout court. J’avais beau creuser ma pauvre et infidèle mémoire, il m’était impossible d’y trouver ce que Jésus pouvait avoir dit à ses disciples. Les premiers temps je fus réprimandée et punie, mais enfin, à l’école et dans ma famille, on reconnut que, pieuse et craintive enfant, la cause de ces négligences devait être en dehors de ma volonté ; alors on me laissa chercher en paix la suite des entretiens symboliques du doux et divin Jésus avec ses apôtres.

Mon vif besoin d’affection a toujours donné à mes amitiés d’enfance la forme exaltée du sentiment d’un autre âge. Dans le couvent où ma mère m’envoyait, la sœur Suzanne, qui tenait notre classe, fut ma première passion enfantine. Cette religieuse, qui devint plus tard la supérieure de ce couvent, était belle ; sa démarche, ses gestes, tout en elle était noble et portait un cachet de grande distinction ; les autres religieuses avaient l’air d’être ses suivantes. Mon grand bonheur était de la suivre partout, auprès des malades de l’hospice et au laboratoire dont elle était spécialement chargée. Souvent, en remplissant les ordonnances des médecins, elle me parlait de la vie religieuse et me conviait à suivre cette voie. « Si tu savais, me disait-elle, chère petite, combien le (monde est rempli de douleurs et de déceptions, tu n’hésiterais pas à venir habiter nos saintes et calmes retraites. » Ses yeux étaient si beaux en regardant le ciel, sa voix si douce, si persuasive, qu’alors j’aurais voulu la presser dans mes petits bras et couvrir sa belle tête de gros baisers comme j’en donnais à ma mère ; tout ce que j’osais, c’était de prendre furtivement sa main pour la presser contre mon cœur en lui disant toute émue : « Oh ! oui, ma sœur, gardez-moi toujours auprès de vous ; à cette condition je veux bien me faire religieuse. — Ah ! ma chère enfant, ce n’est pas Dieu que tu aimes, c’est sa créature, cela ne nous est pas permis ; la grande vertu de la religieuse, c’est le renoncement, c’est-à-dire l’oubli de toutes les affections terrestres. Pour nous faire pratiquer cette vertu sublime, nos saints directeurs envoient la novice de Paris à Lyon, et réciproquement. »

Ces paroles gonflèrent mon pauvre petit coeur jusqu’aux sanglots et calmèrent mes velléités monastiques.

Ce jour-là, je me retrouvai avec plus de joie dans ma famille ; à plusieurs reprises je courus embrasser ma mère et ma sœur, heureuse de me sentir aimée et d’oublier dans ce milieu si tendre ce mot lugubre : le renoncement ! profond comme un abîme, et froid comme la mort.

Sous la direction de ma bien-aimée religieuse, j’accomplis le premier acte libre de la fraternité chrétienne ; puis, par ses soins, j’entrai en apprentissage dans une famille composée du père, de la mère et de trois demoiselles, beaucoup plus que majeures. La bonne sœur, en me conduisant auprès de ces graves personnages, leur fit de moi ce singulier éloge : « Voici une enfant que j’affectionne en Dieu ; elle est fort douce, mais d’une exaltation qui la fait planer jusqu’aux étoiles, puis d’un enfantillage à suivre le vol capricieux d’un insecte pendant des heures entières ; cela est nuisible à l’âme chrétienne ; faites-la travailler et suivre la ligne droite. » Pauvre chère sœur Suzanne ! désormais tout était soumis en elle ; imagination, pensées d’amour, intelligence distinguée, tout suivait la ligne droite. Son idéal était au ciel ; en l’écoutant je fus triste sans savoir pourquoi, mais non encore révoltée contre cet avenir rectiligne.

Les demoiselles Seyer chez qui j’entrais, sorties depuis peu de la petite ville de Laigle, appartenant à l’ancienne Normandie, étaient très-dévotes, de plus, méticuleuses et fort bornées ; sous leur direction inintelligente je fus soumise à des pratiques aussi nuisibles au corps qu’à l’âme ; je devais assister à la première messe et me trouver aussitôt après au travail ; il m’était permis de chanter quelques cantiques ; mais il fallait peu parler ; les paroles oiseuses, disaient ces dames, pèsent lourdement dans la balance ; on ne saurait trop surveiller les piéges du démon, qui fait, pour nous perdre, feu des quatre membres et brèche à toute porte non surveillée.

Dans l’heure consacrée à ma récréation, elles me donnaient à lire haut quelques chapitres de livres mystiques, dans lesquels s’agitaient des personnages allégoriques. Je vois encore fonctionner les vertus et les vices personnifiés sous diverses formes ; les unes, aux visages radieux, éclatants de lumière, cherchaient à entraîner l’âme chrétienne dans la gloire des archanges ! La scène changeait ; c’étaient alors les vices hideux, qui, après avoir quitté une route large et fleurie, précipitaient dans la géhenne maudite la pauvre âme qui leur avait seulement prêté le bout de l’oreille.

La nuit dans mes rêves, ou le jour à l’église, je revoyais en extase les personnages mystiques de mes livres.

Cet état de béatitude, ou plutôt d’hébétude systématique, dans lequel je végétai toute une année, ce ridicule et cruel noviciat monastique porta ses fruits ; privée de jeu, privée du mouvement, si nécessaire à cet âge où la nature veut prendre son essor, je contractai cette maladie nerveuse connue sous le nom de danse de Saint-Guy, et dont ma vieillesse ressent encore la funeste influence. Ce mal fut assez violent à son début pour inspirer à mes parents la crainte d’y voir ma vie ou ma raison succomber. Bien que n’ayant pas prévu semblable résultat, les reproches que se fit ma bonne mère la rendirent très-docile aux conseils du médecin.

Je dois à ce philosophe pratique un premier degré d’émancipation intellectuelle ; il examina mon air morne, mes membres étiolés, ma pâleur, puis me posa des questions sur mon genre de vie ; chacune de mes réponses lui faisait hausser les épaules. Enfin, il dit à ma mère d’un ton grave : « Sortez au plus tôt cette enfant de ce travail et du contact de ces femmes ; il faut qu’elle retourne à l’air libre, aux jeux bruyants de son âge ; surtout plus de ces livres mystiques, véritable poison qui pompe toute séve et toute vie ; regardez votre enfant, son corps est tué par une imagination faussée et en délire. »

Soumises à ce nouveau régime, ma gaîté et ma santé reparurent et donnèrent raison aux conseils de ce libre penseur ; grâce à lui, nulle compression ne pesant plus sur ma frêle organisation, je repris en quelque sorte possession de la vie et de moi-même.

L’ardeur de néophyte, qui m’avait fait confondre dans ma pensée l’amour de Dieu et l’admiration pour les splendeurs du catholicisme, s’amoindrit au choc qu’il reçut en 1812. Ma vénération pour mon directeur en éprouva une atteinte grave ; ce fut lors des débats du gouvernement impérial avec la cour de Rome. M. Malmaison fit alors comme beaucoup de ses collègues ; il oublia la reconnaissance due au souverain qui avait rendu au clergé français ses autels et son Dieu, pour s’attacher aux intérêts du Saint-Père. La juste sévérité du gouvernement envoya plusieurs des récalcitrants, au nombre desquels fut compris mon directeur, réfléchir au donjon de Vincennes sur le meilleur emploi à faire de l’éloquence sacrée.

J’étais trop jeune, et mon intelligence était restée trop inculte, pour comprendre et juger ce mouvement des esprits. Cependant les récriminations de mon père et de son entourage contre les calotins (le mot clérical n’étant pas encore usité pour stygmatiser ce parti rétrograde) mirent en suspicion dans mon jeune cœur et dans ma pensée tous les ministres du Christ. Mon exaltation tomba, les sentiments naturels reprirent leurs droits, et le monde et ses plaisirs ne me semblèrent plus aussi redoutables.

Ce qui vint en aide à ma tiédeur touche à une question bien grave, et dont les mères chrétiennes ne se préoccupent pas assez : c’est du danger que court la pudeur d’une jeune fille dans la confession. Après l’enlèvement du petit père Malmaison, ma mère, trop candide pour soupçonner le mal, me désigna M. Cassette, second vicaire de Saint-Merry, pour mon directeur. C’était un homme grand, robuste, au teint coloré ; ses lunettes servaient à voiler la hardiesse luxurieuse de son regard. Chaque dimanche, d’une heure à trois, il dirigeait les conférences des jeunes filles et des garçons de douze à seize ans, ayant fait leur première communion. Un dimanche il se passa dans une de ces conférences une scène scandaleuse qui jeta sur cet homme un commencement de défaveur. Je le vois encore, ses lunettes relevées sur le front, promenant son regard hardi sur son jeune auditoire ; ses yeux s’arrêtant alors sur une fillette de quinze ans, « Mademoiselle Marianne, lui dit-il, veuillez sortir des rangs et venir ici. » Là, au milieu de l’espace qui nous séparait des jeunes garçons, il présenta à la jeune fille une épingle, puis il dit en regardant fixement l’objet qu’il voulait désigner : (paroles textuelles) « Prenez cette épingle, Mademoiselle, et croisez mieux ce fichu menteur qui couvre tout et ne cache rien. » Je crus que la pauvre Marianne allait s’évanouir, tant elle devint pâle ; mais au bout d’un instant de stupéfaction elle se redressa, jetant sur le prêtre impudent et impur un regard de colère, et elle eut la force de se retirer. Jamais depuis on ne la revit aux conférences ni même à l’église.

Deux fois seulement je m’adressai à cet homme en confession. La première fois je me retirai sans l’avoir compris ; j’étais aussi pure qu’ignorante malgré mes quatorze ans. Lorsque j’y retournai pour la seconde fois, les paroles et les questions de M. Cassette me causèrent frayeur et dégoût. Je le dis à ma mère au retour et cessai dès lors, pendant plusieurs années, de pratiquer ce sacrement.

Ces divers personnes ne devant plus paraître dans ma vie, je dois t’en dire quelques mots pour rendre, leurs silhouettes plus complétement ressemblantes.

Finissons-en tout de suite avec l’émule de l’immortel Tartufe. Il disparut de Saint-Merry quelques temps après son algarade à la gentille Marianne. Le bruit se répandit parmi les dévotes de l’endroit, que, sur des plaintes réitérées et d’un caractère plus grave, ce prêtre avait été interdit par Mgr l’Archevêque.

Lors du retour des Bourbons, on s’empressa de rendre à la liberté le père Malmaison ; il fut récompensé de son dévoûment à la bonne cause par sa promotion à la cure de Saint-Louis en l’Ile, en attendant, disait-on, un siége plus élevé.

Quant à la supérieure du couvent de Saint-Merry, après ma résurrection morale, je continuai encore quelques temps à prendre ses conseils, ainsi que ceux des trois sœurs normandes, dont la sainte direction avait failli m’être si funeste. Mais déjà, vers l’époque de nos désastres en Russie, le mot d’ordre en faveur des Bourbons circulait mystérieusement dans toutes les maisons religieuses, et aussi dans toutes les familles bien pensantes. Le peuple sentait cette réaction et sa colère montait en proportion.

Par tous les liens possibles, j’étais du peuple ; aussi, sans projet arrêté et comme malgré moi, mes pensées contenaient des germes révolutionnaires. Dans la maison Seyer et aussi dans mes visites au couvent, on me fit des questions insidieuses ; mes réponses naïves accusèrent un reflet si prononcé des convictions de mon père, que mes béates me fermèrent tout doucement l’accès de leur cœur et de leur maison.

Comme je ne sentais rien à demi, je pleurai leur affection, que je croyais éternelle, mais je ne revis plus jamais ni les unes ni les autres. Cet abandon de mes bien-aimées dévotes me fit retourner avec plus de liberté aux plaisirs de mon âge, ainsi qu’aux devoirs de ma jeune maternité, dont il est temps de te parler.

CHAPITRE II

Tendances diverses de mes parents. — Adoption morale de ma sœur. — Un mot de regret sur les malheurs de la France

Il s’agit, tu le comprends, de ma sœur bien-aimée. En 1848, lors de notre voyage en Amérique, tu as pu la voir encore l’espace de quatre mois seulement. Elle semblait n’attendre que notre arrivée pour nous dire adieu et s’éteindre dans nos bras. Dans l’état où six années de maladie te firent voir mon Adrienne, tu ne pus reconnaître cette beauté suave, qui rappelait les vierges de Raphaël, cet esprit vif et gracieux que tous les Saint-Simoniens se plaisaient à admirer dans nos réunions. Laisse-moi te parler d’elle, car sa vie fut fortement liée à la mienne et mon cœur est encore plein de son souvenir.

Lorsque ma mère mit au monde son dernier enfant, il nous fut permis, quelques heures après sa délivrance, d’aller embrasser la nouveau-née. Alors ma mère, me présentant une délicieuse petite créature, me dit : « Ce n’est point une sœur que je te donne, c’est une fille ; dès ce moment elle t’appartient. » J’avais à peine neuf ans ; le don un peu solennel de ce petit être, fait devant la famille, me causa une joie immense ; je le pris tellement au sérieux, que dès lors je laissai juste à ma mère le droit d’en être la nourrice.

Ce fut à propos de cette jolie petite créature, que mon enfance eut à traverser une de ses journées les plus émouvantes.

Un jour, ma petite Adrienne, âgée de deux ou trois ans, s’échappa à moitié vêtue de la cour de notre maison ; puis, sortant de la rue des Petits-Champs Saint-Martin, elle suivit la route qu’elle parcourait sans cesse avec moi, et s’en fut seule à l’église Saint-Merry. Grand émoi, grande désolation parmi nous, lorsque nous nous aperçumes de cette fugue. La famille entière s’éparpilla dans toutes les directions pour retrouver l’enfant qui était la grâce et la joie de la maison ; on s’informa de tous côtés ; nulle trace, nul renseignement ne vint nous apprendre son sort ; pendant les trois quarts de ce long jour, j’étais folle de douleur. Enfin, une dernière course me conduisit vers la Grève (ce ne fut, chacun le sait, qu’en 1830 que ce lieu conquit le droit de se nommer place de l’Hôtel-de-Ville). En y arrivant ce jour-là, j’y vis au milieu une grande foule rassemblée ; uniquement occupée de ma sœur, je croyais que Paris devait être frappé comme moi du malheur de sa perte. Dominée par cette pensée, je me fis faire place, et malgré ma petite taille fort exiguë, même pour une enfant de douze ans, je parvins au centre de cette foule ; puis, m’adressant à quelques femmes aux allures communes, aux gestes fort animés, je leur demandai si ce n’était pas pour une enfant blonde et belle comme la Sainte Vierge que tout ce monde était rassemblé là ? L’une de ces femmes me rit au nez, en criant à ses compagnes : « Hé ! la Javotte, vois donc c’te petite, est-elle bête de venir ici chercher son mioche ; lève les yeux, nigaude, regarde, ne vois-tu pas Monte-à-regret qui attend Charlot et sa compagnie ? » Toutes rirent de ce lazzi, pendant qu’un coup d’œil jeté sur l’objet désigné me fit voir suspendue une masse d’acier brillante comme l’éclair, entourée de hideuses charpentes rouges. Je compris tout ; la guillotine était devant moi qui attendait sa proie. Effarée, tremblante, je me sauvai rapidement et recommençai mes recherches.

Après avoir longtemps erré sans résultat, j’allais entrer à Saint-Merry pour y prier, lorsque je rencontrai ma mère qui revenait de la morgue, de la rivière, de partout enfin ; on venait de lui apprendre qu’un prêtre avait trouvé près de l’église une enfant tout en larmes ; il l’avait confiée à la concierge de sa maison attenante à l’église ; nous y courûmes ; ce fut bien là en effet que nous retrouvâmes notre enfant bien-aimée. Cette heureuse diversion effaça en partie de ma pensée l’affreux spectre rouge de la place de la Grève.

Cette précoce maternité, qui- me causa, comme tous les sentiments exclusifs, joie et douleur, devint un stimulant salutaire pour ma jeunesse et un aliment pour mon cœur, Ce sentiment si pur me fit comprendre le devoir. Plus tard même, dans une circonstance bien douleureuse, il me sauva du suicide en me forçant de vivre pour cette enfant. Aussi, jusqu’à son mariage, elle ne me quitta ni pour l’école, ni pour l’apprentissage ; mais tout ce que les circonstances pénibles, qui éprouvèrent ma jeunesse, me permirent de m’assimiler, ce qui fut, hélas ! fort peu de chose, je l’appris pour le faire partager à cette chère fille adoptive.

Me voici sortie de l’enfance, et commençant ma jeunesse sous l’influence de cette époque douloureuse qui vit notre France s’amoindrir, ses enfants dispersés par la mort et l’exil, après l’avoir vue si grande ! si redoutée ! sous le héros acclamé du peuple.

C’est dans le milieu familial que se forment les nuances qui caractérisent les enfants. Ma mère, par sa tendresse, régna sur mes premières années, car ma dévotion outrée fut en partie son ouvrage. Mais c’est sur la forte volonté de mon père, nature intelligente, ouverte aux idées généreuses, que se greffa pour ainsi dire ma jeunesse ; c’est à lui que je dois le premier sentiment pratique de la vie générale.

Tu as aimé ce bon grand-père, tu as été témoin, chère fille, de sa mort si douce, un an après notre arrivée en Louisiane. C’est entre nos bras que s’est exhalée, sans douleur et sans agonie, l’âme de cet ardent patriote. Jusqu’à l’âge de quatre-vingt quatre ans, on n’entendit jamais ce prolétaire philosophe se plaindre du sort qui le retint constamment dans les rangs inférieurs de la société, malgré son courage et les efforts inouïs qu’il fit pour en sortir.

Continue donc, mon enfant, de respecter sa mémoire ; orne de fleurs cette tombe qui doit, hélas ! rester sur la terre étrangère, loin de cette France qu’il aimait tant.

C’est ici le lieu de te dire quelques mots sur sa jeunesse. Tu n’ignores pas qu’avant notre grande révolution le droit d’aînesse faisait partie de nos lois et s’imposait même dans les familles de nos campagnes ; l’aîné jouissait seul du privilége d’apprendre à lire et à écrire ; aussi mon père, le plus jeune d’une nombreuse famille de paysans, dut-il se résigner à garder les troupeaux de la famille. Plus tard, lorsque ses forces le lui permirent, il vint aider ses frères aux travaux des champs, n’ayant devant les yeux que le grand livre de la nature pour parfaire son éducation,

Vers l’âge de dix-huit ans, l’amour de l’indépendance l’enleva à cette-vie trop calme pour son organisation ; l’idéal de la liberté qui, à la fin du XVIIIe siècle, était dans l’air, lui sourit et lui fit tout quitter, son village et sa famille. Il s’en fut d’abord à Nîmes, où il apprit l’état de chapelier. Son but était de faire son tour de France ; ce complément d’éducation pratique était nécessaire à celte époque pour former un bon compagnon. Je n’entreprendrai pas de le parler de ses voyages à travers les principales villes de France ; je ne ferais que répéter fort mal ce que Perdiguier et George Sand ont si bien dit en parlant de ces confraternités rivales.

Après plusieurs années, ces courses amenèrent le jeune Monnier dans les Flandres qu’il parcourut également. Mais enfin la petite ville de Malines vit la fin de ses pérégrinations. Il y fit la connaissance d’une jeune fille assez jolie, douce, timide et pieuse, dont il fit son épouse et qui fut notre digne et sainte mère.

Bien que d’une nature expansive à l’occasion, mon père subit l’influence de ses années d’isolement. Toujours seul, jusqu’à l’âge de douze ans, dans ses belles montagnes du Vivarais, en face des grandes scènes de la nature, souvent je le vis parmi nous plongé, comme il le disait si bien, dans des rêves et des songeries infinies, qui lui rappelaient cette douce époque de sa jeunesse.

Notre révolution qui vint émanciper le peuple, en détruisant tous les abus surannés, trouva mon père debout, heureux de voir les maîtrises et les droits féodaux de toute sorte, tomber avec la Bastille. Il vint à Paris avec sa femme et ses deux garçons. Ce n’était plus alors le temps d’étudier ; il fallait pourvoir aux besoins de cette jeune famille. Le jeune Raymond Monnier resta donc à son grand regret dans sa primitive ignorance. Ses moyens pécuniaires le lui eussent-ils permis d’ailleurs, comment dans le cours de ces émouvantes années trouver le moment d’étudier ? C’était pour tous le temps de l’action ; les aspirations de la vie sociale étaient si ardentes, que l’individualité s’oubliait au profit de la vie collective.

Oh ! certes, assister aux diverses phases de cette rénovation sociale, quelquefois bien sombre, hélas ! mais toujours grande dans son but, consacrer ses loisirs à suivre les clubs, fraterniser tous les décadis avec de chaleureux et d’énergiques camarades, tout cela était plus entraînant et en disait plus au cœur que tous les livres du monde.

Les fêtes populaires du champ de Mars avaient été un puissant stimulant pour mon père. Avec quel enthousiasme il y courait, tenant son fils aîné par la main et portant le plus jeune sur ses robustes épaules ! Cette initiation en devait faire, selon lui, de vrais et d’ardents patriotes.

Ma douce mère fut, en tout, le type contraire de son mari. Timide et craintive en face des émotions et du bruit de la vie sociale, dont les principes d’ailleurs froissaient toutes ses croyances religieuses, elle s’annihilait dans une complète abnégation. Afin de concilier ses sentiments et ses devoirs, elle se fit silencieuse et soumise ; elle fut en un mot l’épouse chrétienne du moyen âge ; élevée dans une petite ville, par une mère rigide et froide, elle arriva au mariage l’âme engourdie dans la plus complète ignorance de toute chose et de toute idée. Aussi elle eut des aspirations vagues, mais point d’initiative. Telle que les circonstances la firent, cette mère chrétienne fut peu propre à nous développer intellectuellement ; mais toujours je la vis grande entre toutes par son cœur. Ce fut sans cesse le rayonnement de sa bonté angélique qui éclaira la voie pénible que j’eus à parcourir, et qui empêcha mon cœur de se glacer au contact de l’égoïsme et des fausses amitiés du monde.

Tout en vénérant sa mémoire, je me félicite cependant d’avoir été entraînée dans le courant de sensations et d’idées de mon père. Ce caractère énergiquement social produisit ce germe d’avenir pour ainsi dire latent et me fit aimer plus tard la religieuse pensée du progrès indéfini. Mais n’anticipons pas, car bien des douleurs et des larmes me séparent de cette époque de régénération.

Vers l’âge de quinze ans, mon caractère se développa spontanément ; cet amour de l’indépendance, de la dignité féminine qui se montrait en toute occasion, ne me fut point inspiré par les théories saint-simoniennes ; non, il faisait partie de mon être. Permets-moi de t’en citer un seul exemple : un jour, à propos de la question religieuse, mon père adressa à sa femme quelques mots brusques et dédaigneux, ce qui fit sourire mes frères ; j’en fus indignée. En vérité, dis-je à ma mère, en versant une larme de colère, vous êtes aussi trop patiente, chère mère, pourquoi vous laisser traiter ainsi ? — Ah ! ma fille, il faut acheter la paix au poids de l’or. — C’est trop cher, dis-je, avec dépit. — Oh ! petite raisonneuse, n’oublie jamais ce proverbe : là où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute. — Mais j’étais lancée et je répliquai audacieusement : Non, non, la chèvre peut rompre son lien et aller brouter ailleurs.

Bien que je n’en pusse sentir toute la portée, ma mère fut effrayée de cette répartie d’une enfant de quinze ans ; elle me fit taire et me força d’aller embrasser mon père.

Depuis cette altercation, les rôles changèrent ; ma mère s’appuya sur moi pour faire respecter sa douce et faible nature, et souvent mon intervention servit à rétablir l’équilibre moral parfois troublé entre ses fils et son mari.

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