Swans et le dépassement de soi

De
Publié par

Préface de Jarboe, membre phare de Swans.
Au début des années 1980, deux groupes New-Yorkais vont permettre au courant no wave de prendre un nouveau tournant : Sonic Youth et Swans. Si les premiers auront su s’imposer avec le temps comme des piliers du rock indépendant américain, les seconds, réunis autour de l’imposant Michael Gira, auront mené une carrière parsemée d’albums d’exceptions et d’échecs commerciaux retentissants.
Swans et le dépassement de soi retrace le parcours hors-normes de Michael Gira et de ses collaborateurs, de leurs débuts bruitistes d’une radicalité outrancière à leur reformation en 2010. Aujourd’hui, avec une musique à la portée chamanique, faite de boucles sonores obsédantes, ils sont plus que jamais portés aux nues par la critique musicale pour l’exigence de leur recherche esthétique.
Entre analyse musicale et récit historique, ce livre nous plonge dans la scène musicale du New York d’après la déferlante punk afin de comprendre la quête sonore de ces musiciens pour qui la beauté ne se résume pas à une jolie mélodie.

Benjamin Fogel est le cofondateur de Playlist Society et l’auteur du roman Le Renoncement de Howard Devoto (Le mot et le reste, 2015)


Publié le : mardi 22 mars 2016
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791096098002
Nombre de pages : 192
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
img

À Nathalie, Marie & Vincent,
Cécile & Julien, et Marien.

« IMMERSION » PRÉFACE DE JARBOE

9 novembre 2015
Traduction d’Isabelle Chelley

L’immersion. Lorsque j’ai intégré Swans, j’étais haltérophile. J’étais déjà familiarisée avec la sueur, avec la notion de discipline et avec le fait de forcer jusqu’à l’épuisement, quand le corps se brise pour devenir plus fort. L’immersion peut impliquer un engagement mental profond. C’est une façon d’exercer un langage spécifique qui ne s’apprend qu’au sein d’un certain type d’école. Pour moi, faire partie de Swans a été cette immersion, cette école en question qui engendrait une dissolution simultanée de soi. J’y ai appris à exercer la retenue, plutôt que l’auto­complaisance ou l’ego, afin de me mettre au « service de la chanson ».

Swans ne m’a pas menée à la catharsis ; il s’agissait plutôt, pour les musiciens comme pour le public, de vivre l’expérience de la perte et de l’élévation. L’engagement et l’exigence de cette entreprise nécessitaient d’accepter la sensation d’urgence et de « recommencer », « recommencer », « recommencer »… de se dépasser jusqu’à l’épuisement et l’anéantissement. Malgré l’absence de mise en scène, chaque nouvelle nuance surpassait ce dont on se croyait capable. À titre d’exemple, je pourrais citer le détail apporté à l’enregistrement des couches successives de chœurs, évoquant une chorale, où chaque prise était réalisée avec une concentration extrême, comme si l’on observait le son au travers d’un microscope – et ce alors que nous étions tout à fait conscients qu’une fois ces pistes mixées, les voix fusionneraient et qu’aucune prise ne serait isolée ou ne pourrait être examinée avec soin, si ce n’est en écoutant l’enregistrement initial de cette interprétation.

Qu’il s’agisse de composer au clavier ou de guider les autres musiciens dans leur travail studio sur les mélodies ou sur les arrangements, cela nécessitait d’entrer en résonance avec tout le champ sonore – notamment pour offrir un contrepoint et un soutien au chant en définissant une mélodie avec peu de notes pour conserver le mantra de la chanson – et de travailler avec d’autres musiciens en utilisant ma voix pour exprimer ce que je voulais qu’ils jouent avec leur instrument. Cela signifiait aussi, dans l’optique d’être « au service de la chanson », de savoir tailler et remanier l’énorme mur du son après son édification.

Savoir quoi éliminer. La beauté et la force de la répétition. Savoir ne pas se contenter de peu, et continuer à repousser les limites, à se dépasser.

Voilà tous les aspects du travail qui s’est affiné tout au long de mes années au sein de Swans. L’ego est resté à la porte. C’était l’effort d’une vie en totale immersion.

Pour moi, un des moments clé qui illustrerait le mieux cette discipline immersive développée avec Swans serait la version live de « I Crawled », enregistrée en tournée, et disponible sur l’album du groupe intitulé Swans Are Dead.

photopreface

Cette photo, prise lors de la tournée de 1992 de Swans, montre bien la détermination et la concentration nécessaires. J’adapte ma posture pour stabiliser mes muscles profonds, les jambes écartées et fermement ancrées dans le sol, prête à jouer sur scène le très physique « Black Eyed Dog ».

QUI ES-TU
MICHAEL GIRA ?
INTRODUCTION

Un homme de conviction

Chapeau de cowboy vissé sur le crâne, costume d’un autre âge, cigare à la bouche (il n’arrêtera de fumer qu’en 2009 à cause de problèmes d’asthme), Michael Gira semble tout droit sorti d’un roman de William Faulkner. Peu préoccupé par son apparence – il refuse tout relooking lors des sessions photos –, il donne l’image d’un homme droit dans ses bottes, peu à même de faire des concessions pour s’adapter à son interlocuteur. N’hésitant pas à hurler lorsque nécessaire et ayant des difficultés à canaliser sa colère, il a la réputation d’être quelqu’un de difficile d’accès, voire d’incontrôlable – jugement corroboré aussi bien par ses collaborateurs qui ont réussi à composer avec que par ceux qui ont fui face à ce caractère atrabilaire.

Pourtant, la majorité des journalistes qui ont eu l’opportunité de s’entretenir avec lui s’accordent sur le fait qu’il s’agit d’un des musiciens les plus polis et accessibles qu’il leur ait été donné de rencontrer. Alors qu’il déteste parler de ses émotions et semble mal à l’aise dès que l’attention est focalisée sur lui, il reste affable en interview et évoque toujours sa musique avec enthousiasme. On le dit attentif, patient et prévenant. Malgré un regard naturellement sombre, il a le rire facile et n’hésite pas à se moquer de lui-même.

Cette ambivalence est souvent l’une des caractéristiques des personnes qui refusent toute compromission. Conscient de ses défauts, Gira reconnaît être particulièrement doué pour insulter les gens et se les mettre à dos – et ce d’autant plus lors des premières années de Swans, alors qu’il contrôlait mal sa consommation d’alcool. Néanmoins, il affirme aussi essayer de rester toujours honnête et de s’améliorer pour devenir un homme meilleur. Il reste un personnage complexe, ne serait-ce qu’au travers de son rapport paradoxal à l’autorité : alors qu’il se méfie des institutions et de l’ordre, qu’il préserve autant que possible sa liberté et conspue toute forme de tyrannie, il est le premier à jouer au dictateur dès qu’il s’agit de création artistique. Il refuse alors de ne pas avoir le contrôle et impose ses décisions à l’assemblée, qui n’a d’autre choix que de se taire et d’acquiescer.

Dans un monde où l’ironie, le cynisme et le second degré sont rois, Michael Gira, lui, déteste tout ce qui touche au sarcasme. Le titre d’un album comme Love of Life, huitième album studio de Swans, n’a par exemple rien d’ironique. Gira ne cherche pas à y créer un décalage avec l’image de groupe sombre et dépressif que porte Swans. Si Love of Life évoque quelque chose, c’est la nécessité de se battre pour survivre. Gira ne triche pas. Avec lui, les mots veulent toujours dire ce qu’ils disent et peuvent être pris au premier degré. Ses deux héros sont le Dalaï-Lama et Hunter S. Thompson[1], et la vérité sur sa personne se trouve probablement à l’intersection entre ces deux références.

Un univers musical hanté par les figures majeures de la musique anglo-saxonne

À de nombreuses occasions, Michael Gira a affirmé sa méfiance à l’égard de l’industrie musicale et des artistes, tels que ­Madonna ou Oasis, qui y évoluent comme des poissons dans l’eau. Mais, tout en souhaitant rester éloigné autant que possible de ce monde du marketing, de la publicité et du consumérisme, il reconnaît qu’on n’échappe pas au système, lui pas plus que les artistes qu’il vénère. La seule alternative possible consiste à jouer selon ses propres règles, sans jamais privilégier sa carrière.

La sincérité est la principale qualité que Gira recherche chez les gens. Dès qu’il entrevoit chez un groupe ce qui pourrait ressembler à de la posture ou à une attitude feinte, il réagit de manière extrême, allant par exemple jusqu’à prétendre en interview que les membres du groupe Low – compagnons de route de Swans qu’il estime pourtant, à la fois en tant que personnes et en tant que musiciens – ne cherchaient qu’à devenir des stars de MTV (jugement particulièrement injuste lorsqu’on connaît leur discographie). Michael Gira est ainsi : entier, intransigeant avec les autres comme avec lui-même. Il ne supporte pas la musique inutilement stylisée, les effets de rage forcés le dégoûtent ; tout un pan de la scène dite « alternative » s’apparente à ses yeux à du divertissement pour adolescent. Les musiques conceptuelles – John Cage en tête – ne trouvent guère chez lui meilleur écho, et il conserve ses distances avec les œuvres où l’idée initiale est plus intéressante que le rendu.

On pourrait en déduire que Gira est un esthète difficile à contenter musicalement parlant, voire un type qui n’aime rien d’autre que ses propres créations. Mais la réalité est tout autre : passionné par beaucoup de figures phares de l’histoire musicale, il a des goûts exigeants mais populaires, qui se partagent entre grands classiques et découvertes récentes. Il aime Nina Simone, James Brown, Fela Kuti et Can ; mais aussi PJ Harvey, Fever Ray et Lykke Li. Il trouve que personne ne fait sonner sa guitare comme Jimmy Page, de Led ­Zeppelin. Il peut écouter en boucle les harmonies vocales des Beach Boys, et rien ne le réjouit plus que les voix profondes, comme celles de Vic Chesnutt et de Kurt Wagner (­Lambchop). Il n’aime pas les mauvaises imitations de Brian Eno, mais adore Eno lui-même, ainsi qu’Aphex Twin et Modest Mouse. Son compositeur contemporain préféré est Arvo Pärt, avec ses pièces sombres et répétitives. De temps à autre, il lui arrive même d’apprécier la musique de formations ayant fait la première partie de Swans en concert, comme c’est le cas du groupe ­electro-indus Pan Sonic. Pour ce qui est de la scène, sa principale référence est Bruce Springsteen, un type qui se donne toujours en live comme s’il avait 20 ans, tout en restant quelqu’un de très spirituel.

Parmi ces différents artistes qui définissent son univers musical, il s’en trouve une demi-douzaine qu’il considère vraiment comme des influences. Si Gira n’est pas à l’aise avec la notion d’influence et cherche toujours à suivre sa propre voie sans reproduire de schémas, il trouverait néanmoins malhonnête de ne pas en reconnaître certaines et de prétendre que sa musique vient de nulle part. En premier lieu siège son héros, Howlin’ Wolf[2]. En deuxième place arrive Bob Dylan. Trop jeune dans les années 1960 pour apprécier le renouveau folk, Gira ne s’est vraiment plongé dans la musique de Dylan qu’en 1975, avec l’album Blood on the Trackset la chanson « Idiot Wine » ; mais il ne l’a ensuite plus jamais lâchée. Puis viennent Jim Morrison et les Doors, ainsi que Pink Floyd (seulement leur période expérimentale précédant la sortie de The Dark Side of the Moon). Sans surprise, Michael Gira ne s’attache qu’à des groupes à forte personnalité, qui proposent une véritable expérience. On peut également citer, parmi les gens qui l’inspirent, Tom Waits pour son côté radical et sa musique de crooner insatisfait, et bien sûr Glenn Branca, sans qui la scène no wave de New York n’aurait jamais été la même. Enfin, il faut mentionner l’influence évidente des Beatles, modèle de générosité et de créativité artistique pour tous et plus grand phénomène social, culturel et économique de l’histoire de la musique.

Malgré cet univers riche et dense, il ne viendrait pas l’idée de Michael Gira de chercher à reproduire tel ou tel son. Ainsi se sent-il plus à l’aise lorsqu’il s’agit de revendiquer les influences d’autres formes d’art, comme la peinture ou le cinéma. Il écrira par exemple « Kirsten Supine » en s’inspirant du rôle de Kirsten Dunst dans le Melancholia de Lars Von Trier.

La non-appartenance à une scène

Au regard de ces éléments, il est aisé de deviner que Michael Gira refuse d’être affilié à une scène en particulier. S’il s’est un jour senti proche du mouvement punk, c’était moins par attrait pour le style musical que par fascination pour la violence brute. Il se détournera d’ailleurs rapidement du genre à cause de ses chansons ressemblant à des cris de ralliement, quand bien même les groupes prônaient la rébellion et l’indépendance d’esprit.

Si certains ont cherché à relier ses chansons à la no wave new-yorkaise, Gira a toujours rappelé qu’il avait débarqué à New York alors que le mouvement touchait déjà à sa fin. Même les rapprochements réalisés entre Sonic Youth et Swans lui ont souvent paru suspects. Jamais il n’a eu l’impression d’évoluer sur le même segment que la bande de Thurston Moore, qui entretenait un rapport beaucoup plus direct avec la notion de mélodie. Les liens qui existaient entre les deux groupes – à savoir l’amitié, Neutral Records et Glenn Branca – ne relevaient pas de la musique.

Michael Gira a également toujours détesté voir Swans qualifié de groupe noise. Selon lui, le bruit, c’est des ongles ratissant la surface d’un tableau noir, ce qui n’a rien à voir avec la démarche artistique de Swans, où le bruit n’est jamais une fin en soi. Qui plus est, la noise, durant les années 1990, constituait pour Gira une forme de norme qui n’avait rien de novatrice ou de déviante. N’importe quel groupe qui voulait se revendiquer artiste sans en avoir le talent se lançait dans la musique noise. Swans n’a jamais appartenu à aucune scène et Michael Gira le démontrera tout au long de sa carrière.

Une figure unique de la musique contemporaine

Si Swans est un groupe si essentiel à mes yeux, c’est qu’il propose une musique qui s’impose à l’auditeur et le confronte à l’humanité dans toutes ses contradictions. Michael Gira condamne toute approche volontairement introspective et refuse de trancher : la beauté et la dégueulasserie de l’existence vont de pair. Il ne s’agit jamais d’analyser le monde et les hommes, mais plutôt de ressentir et d’encaisser. Et ce, pour le pire et pour le meilleur.

Au travers de ses différents engagements (Swans bien sûr, mais aussi Angels of Light et Young God Records, le label qu’il fondera en 1990), Michael Gira se sera affirmé comme un acteur essentiel de la musique contemporaine, sans jamais se contenter de ce qui avait déjà été accompli. Personnage phare de la scène new-yorkaise des années 1980, précurseur de divers courants musicaux et auteur de chansons couvrant un spectre étendu d’émotions humaines, il aura aussi permis au monde de découvrir des artistes tels que Devendra Banhart et Akron / Family. J’espère que cet essai saura lui rendre hommage.

1 Journaliste et écrivain américain ayant notamment popularisé le principe de « journalisme gonzo », qui prône l’ultra-subjectivité.

2 Howlin’ Wolf – Chester Burnett de son vrai nom – est un bluesman américain originaire du Mississippi, dont les chansons fourmillent de rythmes fous et sont portées par une voix pleine de vie et d’intensité.

SWANS
PREMIÈRE PÉRIODE

OMBRE ET LUMIÈRE

DROGUE, PRISON ET PUNK : L'ENFANCE DE MICHAEL GIRA

L’american dream

Michael Gira est né le 19 février 1954 et a grandi dans la banlieue de Los Angeles. Son père, Robert Pierre Gira, dirigeait une compagnie spécialisée dans la conception de pièces pour l’industrie aéronautique, qu’il avait fondée avec son frère à la fin des années 1950. Après avoir étudié à l’université de ­Californie et avoir fait partie d’une sororité, sa mère, Alice Shulte, originaire de l’Iowa, avait fait carrière dans le mannequinat, notamment pour Look Magazine. Avec de leur côté la jeunesse et la beauté, ses parents, très à l’aise financièrement, s’inscrivaient parfaitement dans la mythologie de l’American dream. Mais, alors qu’il n’a que huit ans, le monde de Michael Gira se détériore d’un seul coup : à cause de la crise du secteur, l’affaire de son père fait faillite, engendrant une réaction en chaîne qui aboutira à l’effondrement progressif de son environnement familial. Après sa déroute financière, Robert Gira, abattu, ne réussit pas à rebondir aussi vite que l’exige l’accumulation des factures, et le compte en banque de la famille passe rapidement dans le rouge. Consciente que les plus belles années de sa carrière sont déjà derrière elle et acculée par leurs soucis financiers, sa mère commence à boire, au point de ne plus être en mesure de faire face au quotidien. De disputes en disputes et de rêves brisés en espoirs déçus, les parents de Michael optent pour le divorce, et son père déménage en Indiana pour refaire sa vie. « Une belle histoire à l’américaine », ironisera plus tard Michael Gira.

Suite à la séparation de ses parents, Michael Gira reste vivre avec sa mère, dont les journées se résument rapidement à rester enfermée dans une pièce avec assez d’alcool pour oublier la réalité et l’existence de son fils. Michael n’a pas d’autre option que de grandir trop vite. À 12 ans, livré à lui-même, il vit ses premières expériences avec la drogue sur le son des Doors, de Love, des Seeds et de Blue Cheer[3]. Il prend du speed, s’introduit illégalement dans des maisons pour y voler des médicaments, vandalise des voitures et sniffe tout ce qui lui passe sous le nez : de la colle, de l’essence et du détachant. Le reste du temps, il le passe devant la télévision, dans un état second, complètement désorienté, pas bien sûr de faire la différence entre le monde réel et les images qui jaillissent sur sa rétine – les lumières produites par la télévision, à la fois ancrées dans la réalité et complètement en décalage, hanteront d’ailleurs longtemps les chansons de Swans. De ce quotidien, qui rappelle celui des personnages de Gummo, d’Harmony Korine, Gira tirera de nombreuses histoires, telles que la nouvelle « MTV and the Cult of the Body », où il expliquera comment la télévision est un média quasi chamanique, à même de décorréler l’esprit du corps.

À 14 ans, Michael Gira est arrêté pour la première fois pour possession de calmants et de barbituriques. Le deal proposé par les autorités est simple : soit on l’envoie en centre de redressement pour mineurs, soit il part rejoindre son père à South Bend, en Indiana. C’est la seconde option qui est retenue. Mais Michael Gira, lui, est déjà devenu un enfant ingérable dont le goût pour l’autodestruction croît de jour en jour.

Les années européennes : Pink Floyd et l’enfer

La nouvelle activité professionnelle de son père implique de nombreux déplacements en Europe et, en 1969, Michael Gira le suit à Paris et en Allemagne. Là-bas, il fait la connaissance d’un couple de hippies auprès duquel l’association drogue-musique prend tout son sens. Arrêté de nouveau par la police – pour vagabondage –, il est cette fois envoyé pour de bon en centre de redressement pour mineurs. Désireux de lui donner une bonne leçon, son père ne bouge pas le petit doigt pour le tirer de là. Ce n’est qu’à sa sortie qu’il propose de l’envoyer dans une école privée en Suisse, où il pourra reprendre sa vie en main. Mais, face au dédain de son fils face à cette opportunité, il se résout à le faire engager comme ouvrier dans une usine allemande possédée par la tante de sa nouvelle femme, avec l’espoir que le jeune homme y apprendra ce que signifie gagner sa croûte à la sueur de son front. Michael Gira y travaille quelques mois, sans jamais rechigner à la tâche, avant de tout plaquer pour traverser l’Europe en auto-stop.

Les premiers mois de son escapade le mènent en Belgique où, par hasard, il se retrouve à Amougies, fin octobre 1969, pour assister à l’un des premiers grands festivals européens pop et jazz à tendance subversive. Dans la veine de ­Woodstock, s’y produisent Frank Zappa, Captain Beefheart, Gong, Soft ­Machine, Archie Shepp, The Art Ensemble of Chicago et surtout Pink Floyd, qui vient de sortir Ummagumma, son quatrième album. Il assiste à tous les concerts sous LSD.

Il reprend ensuite son voyage sur les routes de Yougoslavie, de Grèce et de Turquie, pour finalement dépenser ses dernières ressources financières dans un vol à destination d’Israël. Vu ce que la « réussite » de ses parents a fait d’eux, il préfère encore saboter sa vie plutôt que de perdre son temps à essayer de se bâtir une situation. À Jérusalem, se retrouvant démuni dans un pays qu’il ne connaît pas, Michael Gira commence à dealer de l’herbe et finit par se faire prendre par la police israélienne.

Il a alors quinze ans mais, comme il serait amené à fêter son seizième anniversaire en prison, les autorités le placent directement dans un pénitencier pour adultes, où il se trouve être le plus jeune détenu. Gira aura beau clamer l’absence de démarche introspective au sein de sa musique, il est difficile de ne pas penser à cette expérience lorsque ses morceaux se font oppressants, recréant la même ambiance étouffante que dans une prison. Après un mois et demi passé à attendre son procès, il obtient sa liberté conditionnelle. Pendant un mois, Michael Gira erre alors dans Jérusalem dans l’attente de son jugement, mendiant pour survivre, vendant même son sang pour de la nourriture. Il sera finalement condamné à deux mois de ­prison ferme. Avec ses cheveux longs et blonds et son visage aux traits fins qui conserve l’androgynie de l’enfance, Michael Gira, plongé dans un univers exclusivement masculin, est alors ce qui ressemble de plus près à une fille. Prisonnier de la jungle carcérale, sa seule solution est de s’adapter rapidement en durcissant son caractère et en restant sur le qui-vive pour éviter les viols collectifs et les violences. Par chance, il rencontre un autre couple de hippies, américains cette fois, plus âgés que lui, qui lui assurent leur protection ; une protection qui, en plus de sa réactivité et de sa perspicacité, lui permet, selon ses dires, d’éviter les ennuis.

En fin de compte, cette quinzaine de semaines passées derrière les barreaux – durée à la fois longue à endurer au quotidien et relativement courte à l’échelle d’une vie – marque profondément son adolescence. Il en ressort avec une conscience aiguë de la nécessité de préserver au mieux sa liberté et de ne jamais devenir prisonnier d’un travail ou d’une activité aliénante. Plus tard, Jarboe, sa principale collaboratrice au sein de Swans, dira que l’enfer qu’il a connu là-bas est largement à la hauteur de la barbarie qui se manifeste dans ses chansons. Sans pour autant faire de lui un modèle de vertu qui se tiendrait loin de tout excès, cette douloureuse incartade le pousse à se réinsérer discrètement dans le rang. À sa sortie de prison, il trouve ainsi un job dans une des mines de cuivre de Timna, près ­d’Eilat, où il se détruit la santé en travaillant douze heures par jour. Sans domicile fixe, il est recueilli par Lena, une femme âgée de confession juive qui, après l’avoir découvert en train de dormir sur la plage, le prend sous son aile. Grâce à sa ­générosité et à sa gentillesse, il retrouve la force nécessaire pour travailler et survivre et, trente-cinq ans plus tard, sur l’album The Angels of Light Sing « Other People », il écrira une chanson à sa mémoire, « Lena’s song », qui débute ainsi : « Lena has sung, but she’ll sing again / Beneath the desert sun, in withered skin / And there beside the turquoise beach /Her milk amber eyes will see again[4]. »

La réinsertion et la rencontre avec Kim Gordon

En 1970, son père, qui n’a pas de nouvelles de lui depuis sa fugue, retrouve sa trace grâce à l’action d’Interpol et s’empresse de le faire rapatrier. Malheureusement, les retrouvailles sont de courte durée. Excédé par son comportement et pris au dépourvu face à celui qui est déjà devenu un adulte, Robert Gira renvoie son fils vivre aux États-Unis aux côtés de sa mère, qui travaille désormais en tant qu’ouvrière non spécialisée à Torrance[5]. Décidé à ne dépendre de personne, Michael Gira, qui parle peu de son expérience européenne, multiplie les petits boulots : ouvrier dans une usine de plastique, rénovateur de toiture ou encore plombier. Mais, à cause du souvenir de la prison et de cette promesse de ne jamais se laisser enchaîner par un métier qui l’avilirait, il se décide à reprendre ses études.

Depuis qu’il est enfant, il n’y a qu’une seule activité à laquelle il peut s’adonner sans avoir envie de tout brûler au bout d’une heure : le dessin. Devenir dessinateur ne signifie rien pour lui, mais, quitte à devoir consacrer sa vie à quelque chose, pense-t-il, autant que ce soit une activité qui permette d’extérioriser ses rancœurs et de partager sa vision du monde. La première étape de ce processus de retour à un cursus classique consiste à passer en 1972 une équivalence pour réintégrer un lycée. Malgré le scepticisme de son entourage, il réussit l’examen facilement – s’il s’est égaré à un moment de sa...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant