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CLAUDE ARPI

Tibet : le pays sacrifié

ESSAI
Traduit de l’anglais par Claude B. Levenson
Avant-propos de Sa Sainteté le dalaï-lama
ÉDITIONS CHEMINS DE TR@VERSE
À Claude Levenson, cette grande amie du Tibet
qui vient de nous quitter.

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS DE SA SAINTETÉ LE DALAÏ-LAMA

INTRODUCTION

LA « RECONNAISSANCE »

LE TIBET COLONISÉ

LA LUMIÈRE DE L'INDE

LE BOUDDHA

L'INDE ET LE TIBET

LE TIBET ET LA CHINE

LE DÉBAT DE SAMYÉ

LES SIÈCLES SUIVANTS

LE RETOUR DU BOUDDHISME AU TIBET

LE TIBET AU DÉBUT DU DEUXIÈME MILLÉNAIRE

MARPA LE TRADUCTEUR

LE DÉCLIN DU BOUDDHISME EN INDE

LA RELATION PRÊTRE-PATRON

L'OCTROI DE TITRES ET LES HISTORIENS CHINOIS

LES RÈGNES DE PHAGMODRU, DES RIMPUNG ET DES TSANG

LE DÉBUT DU RÈGNE DES DALAÏ-LAMAS

LE GRAND CINQUIÈME

UNE PÉRIODE DE TROUBLES : PHOLANAY SONAM TOPGYAL

LES XVIIIE ET XIXE SIÈCLES : PÉRIODE DE TURBULENCE

LE VIIE DALAÏ-LAMA

LA PREMIÈRE GUERRE CONTRE LES GOURKHAS

LE XIXE SIÈCLE

LA GUERRE CONTRE LES DOGRAS

LA SECONDE GUERRE CONTRE LES GOURKHAS

CONTACTS ENTRE LE TIBET ET L'INDE BRITANNIQUE

L'INDE BRITANNIQUE ET LE NÉPAL

L'INDE BRITANNIQUE ET LE SIKKIM

DE LA MENACE RUSSE À L'EXPÉDITION YOUNGHUSBAND

LE PREMIER VOYAGE DE DORJIEV EN RUSSIE

LA DEUXIÈME VISITE DE DORJIEV EN RUSSIE

L'ACCORD COMMERCIAL ENTRE LA RUSSIE ET LA CHINE

LA SOLUTION IMPÉRIALE

LE FER EST CHAUD : L'EXPÉDITION YOUNGHUSBAND

LES GROS INSECTES MANGENT LES PETITS

LA CONVENTION DE 1906

L'ACCORD DE 1907 AVEC LA RUSSIE

LE DALAÏ-LAMA EN CHINE

INVASION, NOUVEL EXIL ET INDÉPENDANCE

CHAO-LE-BOUCHER

LE RETOUR DU DALAÏ-LAMA AU TIBET

NOUVEL EXIL

LE RETOUR DANS UN TIBET LIBRE

LA CONFÉRENCE DE SIMLA ET LA GUERRE AVEC LA CHINE

LA CONFÉRENCE

ÉCHANGE DE NOTES CONCERNANT LA FRONTIÈRE INDO-TIBÉTAINE

LA CONVENTION ENTRE LA GRANDE-BRETAGNE, LA CHINE ET LE TIBET

COMBATS AU KHAM

LA FRONTIÈRE MÉRIDIONALE

LES ANNÉES D'INDÉPENDANCE

THUBTEN GYATSO

ET LONGUE ET SOMBRE SERA LA NUIT

LE DALAÏ-LAMA ET LE PANCHEN-LAMA

TSARONG, LUNGSHAR ET KUNPHELA

LES ANNÉES QUARANTE

VISITE DE GOULD À LHASSA

LA MISSION DE FÉLICITATIONS

LA CONFÉRENCE PANASIATIQUE

L'INDE DEVIENT INDÉPENDANTE

15 AOÛT 1947 : L'INDE EST INDÉPENDANTE

LE TIBET S'ARME

LA MISSION COMMERCIALE

LA MISSION COMMERCIALE EN CHINE

LE TIBET SORT DE SON ISOLEMENT

LE RETOUR EN INDE

EXPULSION DES CHINOIS DU TIBET

LES COMMUNISTES PRENNENT LE POUVOIR

UNE STRATÉGIE PLANIFIÉE

AUTRES FACTEURS

NE PAS FAIRE TANGUER LE BATEAU

LES DERNIERS MOIS DE 1949

LE TIBET ISOLÉ

LE TIBET PEUT-IL RESTER INDÉPENDANT ?

LA MISSION HARISWAR DAYAL

1950 : L'ANNÉE DU TIGRE-DE-FER

LE RÔLE DE DENG XIAOPING

DERNIER AVERTISSEMENT

LES NÉGOCIATIONS QUI N'EURENT JAMAIS LIEU

LE TIBET ENVAHI

LES PRÉPARATIONS

LA GUERRE DE CORÉE

« LES DIEUX SONT AVEC NOUS »

LA RÉACTION DE L'INDE ET DU MONDE

LA TRAHISON INTERNATIONALE

LA LETTRE DE SARDAR PATEL

LES NATIONS UNIES

L'APPEL DU TIBET

LA POSITION BRITANNIQUE

L'INDE HÉSITE

LE DÉBAT QUI N'EUT JAMAIS LIEU

LE TIBET AU PARLEMENT INDIEN

LE FACTEUR PANIKKAR

LA POLITIQUE TIBÉTAINE DU GOUVERNEMENT INDIEN

NON-VIOLENCE OU APAISEMENT ?

DES QUESTIONS PLUS VASTES

NEHRU ET LA MENTALITÉ CHINOISE

UNE NOTE À PROPOS DU TIBET

LA DERNIÈRE COLONIE

QUAND LA LUMIÈRE S'ESTOMPE

L'INDE PENCHE DU CÔTÉ DE LA CHINE

LES FORCES D'OCCUPATION

LA DERNIÈRE COLONIE

LA FIN DE L'AVALANCHE

LE COUP DE GRÂCE

HISTOIRE DES CONTACTS ENTRE LE DALAÏ-LAMA ET PÉKIN

QUELQUES CONCLUSIONS

LES ROUTES ET LE TRAIN

LES ROUTES STRATÉGIQUES

LE TRAIN

L'HISTOIRE DES CHEMINS DE FER SUR LE PLATEAU TIBÉTAIN

IMPACT DU CHEMIN DE FER SUR LE TIBET

LA LEÇON DE 1962

LES LIMITATIONS DU RÉSEAU ROUTIER

CONCLUSIONS

ENVIRONNEMENT ET BARRAGES

LES CONSÉQUENCES ÉCOLOGIQUES

TIBET : LE CHÂTEAU D'EAU DE L'ASIE

UN ESPOIR ?

GLOSSAIRE

BIBLIOGRAPHIE

SOURCES OFFICIELLES EN LANGUE ANGLAISE

SOURCES TIBÉTAINES

SOURCES CHINOISES

SOURCES INDIENNES

OUVRAGES DISPONIBLES EN FRANÇAIS

DOCUMENTS ET POLITIQUE

L'ESSENTIEL POUR CONNAÎTRE LE POINT DE VUE CHINOIS

CIVILISATION

EN ANGLAIS – LES INDISPENSABLES

SOURCES INDIENNES NON GOUVERNEMENTALES

Avant-propos
de Sa Sainteté le dalaï-lama

Quand le Tibet était libre, nous tenions notre liberté pour acquise. Nous ne pensions guère qu'il fallait l'éprouver, voire la défendre, car nous n'avions pas conscience qu'elle était menacée. Nous nous voyons simplement comme « les gens aux visages rouges et cheveux noirs du Pays des Neiges ». Notre isolement physique nous berçait dans une complaisance qui nous laissa démunis face aux changements à venir.

La longue histoire du Tibet a été marquée par une interaction étroite et fructueuse avec nos différents voisins. Autrefois, les Tibétains étaient une nation guerrière dont l'influence s'étendait loin à la ronde. L'avènement du bouddhisme fit décliner nos prouesses militaires, mais en dernier ressort, ce changement d'attitude engendra de nouvelles et riches relations culturelles et religieuses avec l'Inde, la Chine et la Mongolie.

Malheureusement, nous n'avons pas su développer une conscience politique suffisante en fonction des temps. De grands changements étaient en cours autour de nous. Au sud, l'Inde accédait à l'indépendance, et à l'est, la Chine était en proie à la guerre civile et à la révolution. Pendant ce temps, le Tibet demeurait pareil à lui-même. À nos dépens, nous sous-estimions combien ces mutations allaient nous affecter. Néanmoins, je pense que depuis lors, nos puissants voisins ont profondément sous-estimé combien le bouleversement qui a eu lieu au Tibet les a eux-mêmes affectés. En tant qu'État neutre au cœur de l'Asie, le Tibet a traditionnellement joué le rôle de tampon entre l'Inde et la Chine, toutes deux désormais puissances nucléaires. Un État tampon qui n'existe plus maintenant. Comme « toit du monde » et source de plusieurs grandes rivières, le plateau tibétain influence aussi grandement le climat régional, si bien que des changements environnementaux là-haut induisent des effets de grande ampleur en Asie orientale et méridionale. Enfin, dépositaire d'une culture et d'une tradition bouddhistes vivantes, le Tibet a beaucoup à offrir dans la quête de la sérénité intérieure ainsi que pour encourager la non-violence et la paix dans le monde.

Dans ce livre, Claude Arpi, un vieil ami du Tibet et des Tibétains, se penche sur nombre de ces sujets. Prenant du recul des temps anciens jusqu'au présent, il montre comment les intérêts du Tibet ont toujours été interdépendants de ceux de ses voisins. En conséquence, la seule solution de l'impasse actuelle au Tibet passe forcément par un dialogue admettant cette réalité. J'ai proposé d'établir au Tibet une zone de paix qui tiendrait compte aussi bien des besoins de nos voisins que des nôtres. Cependant, pareille solution peut se réaliser uniquement si toutes les parties intéressées sont préparées à entrer en discussions. Jusqu'à maintenant, la partie chinoise l'a résolument évité.

Claude Arpi a passé de nombreuses années en Inde et a acquis une ample compréhension du dossier tibétain. Alors qu'il exprime de l'admiration pour l'adaptabilité de bon aloi des Tibétains qui l'a inspiré dans son travail, je voudrais dire la mienne pour son attitude terre-à-terre et pratique. Cette approche se reflète dans son livre. C'est quelqu'un qui évalue ce qui doit ou peut être fait, et qui retrousse ses manches. Je crois que les lecteurs constateront qu'il projette un éclairage beaucoup plus net sur le cas du Tibet, ce qui, je l'espère, les inspirera à soutenir notre cause.

Le dalaï-lama

le 15 juillet 1999

Introduction

En France, comme ailleurs, la Chine triomphe.

Et ce mouvement semble aller en s’amplifiant.

Il est difficile de dire comment le mythe chinois est né en France. Sans doute, l’intérêt historique et philosophique de Voltaire pour ce pays ainsi que la réflexion de Napoléon : « Quand la Chine s’éveillera, la terre tremblera » y sont-ils pour beaucoup.

L’arrivée au pouvoir de Mao en 1949 avec son aura de stratège génial qui avait réussi à chasser l’envahisseur japonais de l’empire du Milieu et à vaincre le régime corrompu de Chiang Kai-shek en le forçant à s’exiler sur l’île de Formose, a sans doute fait grandir ce mythe.

LA « RECONNAISSANCE »

La conférence de presse que tint le général de Gaulle le 31 janvier 1964 a aussi aidé à enfler la légende : « La Chine, un grand peuple, le plus nombreux de la terre ; une race, où la capacité patiente, laborieuse, industrieuse des individus, a depuis des millénaires, péniblement compensé son défaut collectif de méthode et de cohésion et construit une très particulière et très profonde civilisation ; un très vaste pays géographiquement compact quoique sans unité, étendu depuis l'Asie Mineure et les marches de l'Europe jusqu’à la rive immense du Pacifique, et depuis les glaces sibériennes jusqu’aux régions tropicales des Indes et du Tonkin ; un État plus ancien que l’Histoire, constamment résolu à l'indépendance, s’efforçant sans relâche à la centralisation, replié d’instinct sur lui-même et dédaigneux des étrangers, mais conscient et orgueilleux d’une immuable pérennité, telle est la Chine de toujours. »

Oui, une Chine d’instinct repliée sur elle-même, mais avec une persistante tendance à l’expansion. Les territoires cités par De Gaulle le montrent bien. Les troupes de Mao n’ont-elles pas colonisé de vastes régions comme le Tibet et le Sin-kiang quelques mois à peine après l’arrivée au pouvoir des communistes ?

Mais au début des années soixante, le président français se souvenait seulement des épreuves que la Chine avait vécues : « En un siècle, de multiples interventions, sommations, expéditions, invasions, européennes, américaines, japonaises, lui valurent autant d’humiliations et de démembrements. »

Quels qu’aient été les motifs du Général pour reconnaître officiellement la Chine (et l’un d’eux était certainement sa volonté d’afficher son indépendance vis-à-vis Washington), de Gaulle savait probablement qu’il y avait un autre aspect à la révolution chinoise.

Mais en dépit de cela, le Général pensait que ce peuple de 700 millions d’âmes se devait d’être représenté sur la scène internationale. C’était en fait le peuple chinois plus que le régime de Mao que la France reconnaissait à la fin du mois de janvier 1964. Et même si ce geste ne fut pas du tout apprécié outre-Atlantique, moins de 7 ans plus tard, Kissinger avec sa diplomatie secrète s’engouffrera dans la même direction pour préparer le voyage historique du président Nixon à Beijing en février 1972.

En reconnaissant la Chine, on pourrait alors faire pression sur son gouvernement pour qu’il change, pensait-on déjà à cette époque.

Lors de sa conférence de presse de 1964, De Gaulle parla des « âmes, où qu’elles soient sur la terre » qui allaient un jour se retrouver « au rendez-vous que la France donna à l’univers, voici 175 ans [en 1789], celui de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. »

Malheureusement, il y avait l’autre facette de la révolution mythique du Grand timonier. Nombreux sont ceux qui voulaient (et veulent encore aujourd’hui) rester aveugles aux exactions des communistes. Un exemple : alors que des dizaines de millions de Chinois mourraient de faim pendant le Grand bond en avant, François Mitterrand, le futur Président de la République parlait de Mao comme d’un « grand humaniste ». C’était en 1961.

Une deuxième « reconnaissance » de la Chine devait avoir lieu en juillet 2001 lorsque le Comité olympique international décida d’attribuer les Jeux Olympiques de 2008 à Beijing.

Les Jeux furent un succès, les Chinois en ressortirent plus puissants (et arrogants) que jamais, mais les droits de l’homme continuèrent à être bafoués.

Dans les années soixante-dix, on évoquait déjà cette reconnaissance historique qui avait « une charge symbolique forte parce qu’elle participait d’une vision planétaire ».

Oui, la Chine existait, on ne pouvait le nier, mais qu’y avait-il de « planétaire » dans l’annihilation d’un peuple ? On ne pouvait que se réjouir du retour de la Chine dans le concert des nations, mais un peuple, libre et indépendant depuis plus de deux mille ans était désormais asservi. Certains avaient pu penser que la reconnaissance de la Chine communiste par la France et plus tard par les États-Unis aurait apporté des changements positifs sur le Toit du Monde. Il n’en fut rien. Le sort des Tibétains à l’intérieur du Tibet n’en fut aucunement amélioré et cela n’offrit point au dalaï-lama et à ses concitoyens l’opportunité de retourner dans leur patrie. Bien au contraire, la colonisation de la Chine continua (et continue à une vitesse effrénée), plus brutale que jamais, en particulier grâce à la ligne ferroviaire.

Quand de Gaulle parlait « de terribles souffrances populaires, une implacable contrainte des masses, d’immenses pertes et gaspillages de biens, l’écrasement et la décimation d’innombrables valeurs humaines », il parlait de la colonisation du peuple chinois par les puissances occidentales. Mais ce que les Chinois avaient vécu eux-mêmes, ils le faisaient maintenant subir au peuple tibétain.

Car en dépit des « reconnaissances » successives, la Chine n’a jamais eu l’honnêteté (ou le courage) de reconnaître certains faits historiques, ni même la grandeur d’âme d’essayer de trouver une solution durable pour le Tibet avec un dalaï-lama plus que conciliant. L’Occident et l’Orient continueront sans nul doute de « reconnaître » la Chine, simplement parce que la Chine est synonyme « d’affaires » et les « petits » continueront à être laissés pour compte. Mais est-ce la fin de l’histoire ?

LE TIBET COLONISÉ

Il y a une autre dimension à la « reconnaissance » de la Chine. Il y a soixante ans, le Tibet devint une colonie de la Chine.

Lorsqu'à l’automne de 1950, la Chine envahit le plus pacifique de ses voisins, le Tibet, beaucoup savaient que tout le peuple tibétain ne jouirait plus de sitôt du triple mantra de la Révolution française.

Beaucoup considèrent aujourd’hui que c'est la plus flagrante injustice politique du 21ème siècle. Il y a quelques années, j'avais décidé d'intituler un de mes livres sur le Tibet : « Quand les gros insectes dévorent les petits. » Le but de ma recherche, personnelle et historique, était de démontrer que malheureusement dans le monde d'aujourd'hui ce sont toujours les « gros » qui dévorent les « petits » ; ce sont les « gros » qui obtiennent la « reconnaissance » et les « petits » qui sont oubliés.

Le triomphe de la Chine est le symbole de cette injustice. La puissance économique de la Chine peut malheureusement encore tout acheter.

Ce livre est l'histoire de la colonisation d'une nation qui a vécu libre pendant des siècles, ne demandant rien à personne, cherchant simplement à « faire des hommes » comme le souhaitait le baron de Coubertin. L'erreur du Pays des Neiges était-elle d'avoir oublié de regarder « dehors » et de ne pas avoir bâti une armée pour se défendre, comme les autres nations l'ont fait ?

Je dois partager ici avec le lecteur quelques mots de ma démarche personnelle : c'est en 1972, à Dharamsala, dans l'État indien de l'Himachal Pradesh, que j'ai rencontré pour la première fois le dalaï-lama. Ce jour-là, j'ai compris quelque chose que je n'avais pas, jusqu'alors, saisi : les Tibétains (les Asiatiques en général) avaient une autre échelle des valeurs que nous autres Occidentaux. Ces réfugiés avaient certes perdu leur pays, leurs biens et pour beaucoup leur famille, mais ils continuaient de sourire. J'en conclus qu'ils possédaient encore certaines qualités humaines plus essentielles à l'homme que nous appelons paix de l'esprit, gentillesse, générosité ou encore compassion. C'était leur force. Leur leader était l'exemple vivant de ces qualités. En voyant ce « simple moine », comme il préfère se qualifier lui-même, j'ai perçu cette force intérieure et ce pouvoir d'amour, des valeurs quasiment inconnues dans le monde occidental dont le seul moteur semble être l’argent.

Ce moine semblait être l'incarnation de l’héritage spirituel et culturel d'une nation qui avait passé la plus grande partie de son temps à regarder « dedans », au cœur de l'homme.

Peut-être en Occident passons-nous trop de temps à regarder à l'extérieur. Nous avons regardé « au-dehors » pour tenter de trouver comment contrôler le monde matériel et la nature autour de nous, et ce faisant, nous avons oublié le pouvoir de l'esprit.

Les événements historiques qui ont mené à l'évasion du dalaï-lama et les détails de sa vie en tant qu'exilé errant de par le monde, plaidant ici et là pour un peu plus de paix et d'amour, pour un monde plus compatissant, sont relativement bien connus.

Mais si l'on veut comprendre pourquoi les Tibétains ont perdu leur pays, il convient de se pencher sur l'histoire politique du Pays des Neiges. Rapidement, on découvre que le Tibet était un pays politiquement et géographiquement isolé, même s'il avait des contacts réguliers avec ses grands voisins. En effet, les forces politiques qui ont le plus influencé le Toit du monde durant les deux derniers millénaires avaient essentiellement pour origine le Sud-est (l'Inde) et l'Est (la Chine).

Il était donc vain d'étudier la question tibétaine sans prendre en compte ses relations avec ses deux grands voisins. D'autre part, il ne fait pas de doute que la clef de relations durables entre l'Inde et la Chine se trouve sur le plateau tibétain. Les communistes chinois l'ont très bien compris lorsqu'ils commencèrent à construire des routes vers la frontière indienne dans les années cinquante. Qui contrôle le haut plateau, contrôle l’Asie.

De fait, dès qu'ils ont accédé au pouvoir en 1949, les dirigeants chinois ont proclamé que « la tâche de l'Armée populaire de libération pour 1950 était de libérer le Tibet ». Ils affirmaient que « le Tibet est une partie intégrante du territoire chinois » et que « la libération du Tibet garantira les frontières occidentales de la Chine ». Malheureusement, cela n'a mené à long terme ni à la stabilité en Asie, ni à la paix.

Aujourd'hui le dalaï-lama propose une autonomie véritable pour le Tibet. Cela semble non seulement dans l'intérêt des Tibétains de pouvoir à nouveau gérer eux-mêmes leurs propres affaires, mais c'est aussi dans l'intérêt de l'Inde de récupérer cette zone tampon séculaire. Le « tampon » était si efficace que nul ne savait réellement où se trouvait la frontière entre l'Inde et le Tibet avant la convention de Simla de 1914.

Reste à savoir si l'autonomie du Tibet ne serait pas également de l'intérêt de la Chine. Aujourd'hui, l'Empire du Milieu est une nation dont le seul mantra est « money, money, money ». Le slogan de Deng Xiaoping — Gloire à qui s'enrichit — a peut-être apporté davantage de misère spirituelle à la Chine que la folle révolution culturelle de Mao qui, dans sa folie même, était, du moins en apparence, poussé par un certain idéal.

Le jour où le Tibet aura recouvré sa liberté, la pragmatique nation chinoise sera peut-être en mesure de trouver une nouvelle source d'inspiration qui l'aidera à redécouvrir sa civilisation millénaire.

Une question reste en suspens : n’est-il pas trop tard ?

Quoi qu'il en soit, les trois civilisations de l'Inde, du Tibet et de la Chine sont très anciennes. Au cours de l'histoire, chacune a développé ses propres caractéristiques. Chacune est également passée par des étapes différentes, et les temps d'aujourd'hui sont certainement parmi les plus difficiles qu'elles aient vécu durant les deux derniers millénaires. Le principal lien entre ces cultures (qui a survécu durant l'essentiel de la période historique) est le bouddhisme.