Tout paradis n'est pas perdu

De
Publié par

Quand le ton a monté sur la question du voile et du menu de substitution, il m’a suffi de me retourner pour revoir dans mon enfance ce geste des femmes se couvrant la tête d’un fichu avant de sortir. Nous étions en Loire-Inférieure et la loi de 1905 était suffisamment accommodante pour accorder un jour férié aux fêtes religieuses et servir du poisson le vendredi dans les cantines, et pas seulement celles des écoles libres. Loi de séparation des Églises et de l’État, mais en réalité de l’Eglise catholique et de l’État, les autres faisant de la figuration, et l’Islam n’existant pas puisque les musulmans d’Algérie n’avaient pas le statut de citoyen. De même, il a fallu la tragédie de Charlie pour nous rappeler qu’on avait longtemps débattu avant d’autoriser la représentation des figures sacrées. Ce qui n’allait pas de soi tant le monothéisme se méfiait de l’idolâtrie en souvenir du veau d’or. Les conciliaires réunis à Nicée tranchèrent en faveur de la représentation. C’était en 843. Notre monde envahi d’images vient de là. Ce qui n’en fait pas un modèle universel.
 
Publié le : mercredi 6 janvier 2016
Lecture(s) : 2
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246860921
Nombre de pages : 198
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Couverture
001

La pluie, seule, est divine

André Breton

Cahier des charges

Il aura été le plus lucide de ses contemporains, livrant sur la guerre d’Espagne un témoignage à chaud et une analyse confirmés par l’Histoire, même si Hommage à la Catalogne fut difficile à recevoir par les partisans des républicains qui ne pouvaient imaginer qu’au sein même de leurs troupes, les communistes espagnols étaient plus pressés de liquider les anarchistes catalans et les supposés trotskistes du Poum que de s’opposer aux troupes franquistes, ce qui annonçait déjà une alliance objective entre Staline et Hitler, laquelle devait se confirmer deux ans après par le pacte germano-soviétique. Orwell, de son poste avancé sur le front d’Aragon, avait saisi avant tout le monde que la ligne de partage ne passait pas forcément où on le croyait, ce qui lui valut l’hostilité de tous les partis frères, quand lui ne dévia jamais de sa ligne, demeurant toute sa vie, qui fut courte, abrégée par des poumons malades, un homme de gauche sincère. Il n’empêche qu’à lire ses articles écrits pendant cette période de tournis idéologique qui, après la Seconde Guerre mondiale, amène à la guerre froide, on ne peut s’empêcher de s’étonner que lui, l’extra-lucide, avance des propositions dont on sait aujourd’hui qu’elles relevaient, au mieux, de l’utopie. Car une chose est sûre, ce ne sont pas les États-Unis socialistes d’Europe, qu’il appelait de ses vœux (le socialisme d’Orwell reposant sur un sens aigu de la justice sociale et de ce qu’il appelle la « décence commune »), qui amenèrent à la chute de ce qui était déjà un « rideau de fer » et pas encore un Mur, mais le culte de l’argent et les vitrines garnies, le triomphe de l’individualisme et la satisfaction de ses désirs, de sorte qu’on se dit que ce type d’exercice qui consiste à jouer les Cassandre ressemble à celui du voyant annonçant une année de paix en 1939 ou le mariage d’un Président pour l’été prochain. Dans la somme des prédictions il s’en trouvera toujours une vérifiée par les faits. Comme cette remarque d’Orwell dans un article de la revue The Adelphi en septembre 1948 (qui par inversion donnera 1984) où il est sans doute un des premiers à s’alarmer des limites de la planète : « En sera-t-il encore ainsi après cinquante autres années d’érosion des sols et de gaspillage des ressources énergétiques du monde ? » Nous avons dépassé la date de péremption et nous savons malheureusement que la prévision d’Orwell était fondée. De sorte que l’ambition de ce type de chronique relève du pêle-mêle et d’une pêche, miraculeuse ou désastreuse, dont on relève les filets un demi-siècle plus tard. Nous essaierons de ne pas l’oublier.

Crise de régime

Le problème avec les obsessions, c’est qu’on ne peut les comprimer longtemps, on les entend qui piaffent derrière le masque de respectabilité. Pour raisons électorales, on leur avait demandé de se mettre en veilleuse jusqu’au second tour des municipales. Les manquements à la ligne officielle de conduite – des candidats pris en photo avec un drapeau nazi dans le dos, ou pincés pour des propos peu amènes envers les musulmans –étaient immanquablement sanctionnés. La défense des pris en faute n’était dans ce cas nullement la contrition ou un repentir même simulé. Ceux-ci expliquaient benoîtement qu’ils auraient dû, non pas renier leurs convictions, mais continuer de les garder par devers eux. Ils avaient cru qu’on en avait fini avec la doctrine Le Pen (le père) où l’on était condamné à penser tout bas ce que lui, sous les huées, disait tout haut, qu’avec la montée en puissance du Mouvement ripoliné bleu de mer on pouvait désormais se lâcher. Trop tôt, avait tonné Marine (dans la famille Le Pen, je – en fait, non, pas moi, c’est le jeu – demande la fille). Elle veillait aux dérapages incontrôlés de sa troupe, pas un mot de travers jusqu’au grand soir des municipales, développant son nouveau credo : on aime la France et tous les encartés de la Nation. Quelle que soit son origine, sa religion, son orientation sexuelle, tout Français appartient à la classe élue. Comme il est d’usage de chercher les responsables du déclin, accusons l’Europe d’où viennent tous nos maux (et un peu des immigrés aussi, mais ce n’est pas par manque de cœur, la cheftaine nous l’a prouvé en se rendant à Lampedusa pour tendre la main aux naufragés avant de les remettre dans les barques, juste par manque de place). Résultat de ces mesures de rétention du surmoi idéologique : quinze villes dans l’escarcelle du Front. Et maintenant ? Une fois nos maires installés, on peut y aller ? Notre Marine nationale a été la première à lâcher prise. Les obsessions familiales ont aussitôt repris le dessus, et bien sûr la première d’entre elles, mais au prix d’un glissement métonymique qui fait passer de l’immigré (extérieur) au musulman (intérieur). Car c’est désormais par la religion que se manifeste le rejet de l’autre. Ce qui passe mieux que le délit de faciès. D’autant qu’on peut s’appuyer en toute impunité sur les lois d’airain de la laïcité. Plus laïque que moi, tu meurs. Et Marine Le Pen de croiser, comme un exorciste, la côtelette de porc et le jambon à l’os pour priver les hordes musulmanes des cantines scolaires des villes conquises. On y revient.

Le porc de l’angoisse

En se réclamant de la laïcité pour interdire un quelconque régime de faveur dans les cantines des établissements scolaires des villes dirigées par le Front national, sa présidente nous en offre une définition en creux. Est laïque celui qui mange de tout, tous les jours et n’importe où. Même si on comprend immédiatement qu’elle ne vise pas le gratin de chou-fleur ou les raviolis du lundi. Manger de tout pour elle ne concerne en fait que le seul plat à base de porc. C’est pour elle et tous les intégristes de la laïcité une sorte d’épreuve de vérité, de jugement de Dieu laïque. On l’imagine au tribunal, en grande inquisitrice, faisant amener un saucisson pour tester un hérétique et lui enjoignant d’en avaler une rondelle devant elle. Toute la salle est suspendue au geste du suspect. L’avale-t-il, « il est des nôtres, il a bu son verre comme les autres ». Ou fait-il la grimace en la repoussant, et la sentence tombe : la rouelle ou le charter. Par quoi elle rejoint ce groupe identitaire, qui proposait une soupe populaire sélective, à base de cochon toujours (où l’on voit que dans le cochon, tout n’est pas bon), obligeant certains affamés à choisir entre leur estomac et l’apostasie. Comme ceux qui comptent le porc parmi leurs interdits sont musulmans et juifs, on voit se dessiner sa conception de l’identité nationale. Mais la pasionaria du salami devrait aller plus loin dans la recherche du bon Français. Les végétariens s’éliminant d’eux-mêmes, on lui suggère de mettre son rôti de porc au menu du vendredi. Et là, outre les musulmans et les juifs, elle verrait se lever de table des enfants catholiques pratiquants qui font maigre ce jour de la semaine en souvenir de la crucifixion. Dans le pays chouan d’où je viens, aucun enfant n’aurait accepté d’avaler une bouchée de viande le vendredi, préférant jeûner plutôt que de commettre un sacrilège. Par crainte de l’enfer, mais pas seulement : cela faisait tout simplement partie des choses qui ne se faisaient pas. Ce qui fonde un groupe. C’est pour cette pieuse raison qu’on a continué de servir longtemps, et dans nombre d’endroits qui n’avaient rien de catholique, du poisson le vendredi. La République n’avait jusque-là pas protesté. Mais ce qui ferait, cette levée en masse des enfants difficiles de la cantine, double ration pour les vrais laïques demeurés à table. En quoi la fille rejoint le père, qui estimait que les immigrés, en prenant leur travail, mangeaient en quelque sorte le pain des Français. Dans leur conception de la nation, ils ne tiennent pas à ce qu’il y en ait pour tout le monde. On y revient.

DU MÊME AUTEUR

Le livre des morts :

Les Champs d’honneur, Éditions de Minuit

Des hommes illustres, Éditions de Minuit

Le Monde à peu près, Éditions de Minuit

Pour vos cadeaux, Éditions de Minuit

Sur la scène comme au ciel, Éditions de Minuit

La déposition du roman :

L’Invention de l’auteur, Éditions Gallimard

L’Imitation du bonheur, Éditions Gallimard

La Femme promise, Éditions Gallimard

La vie poétique :

Comment gagner sa vie honnêtement, Éditions Gallimard

Une façon de chanter, Éditions Gallimard

Un peu la guerre, Éditions Grasset

Être un écrivain, Éditions Grasset

Manifestes littéraires :

La Désincarnation, Éditions Gallimard

Misère du roman, Éditions Grasset

Manifestes politiques :

Manifestation de notre désintérêt, Éditions Climats

Tout paradis n’est pas perdu, Éditions Grasset

Marginalia :

Les Corps infinis (peintures de Pierre-Marie Brisson), Éditions Actes Sud

Préhistoires, Éditions Gallimard

La Fiancée juive, Éditions Gallimard

L’Évangile (selon moi), Éditions Les Busclats

Éclats de 14, Éditions Dialogue

Théâtre :

Les Très Riches Heures, Éditions de Minuit

La Fuite en Chine, Éditions Les Impressions nouvelles

Bandes dessinées / Livres pour la jeunesse :

Les Champs d’honneur (dessins Denis Deprez), Éditions Casterman

Moby Dick (dessins Denis Deprez), Éditions Casterman

La Belle au lézard dans son cadre doré (illustrations Yan Nascimbene), Éditions Albin Michel

Souvenir de mon oncle, Éditions Naïve

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays

 

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2016.

 

ISBN : 978-2-246-86092-1

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Le roman d'Asia Bibi

de editions-du-cerf14760

La voix de l'Uruguay

de le-nouvel-observateur

Un (vrai) témoin du monde

de le-nouvel-observateur