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Trafic N° 101 (Printemps 2017)

De
144 pages
Sylvie Pierre Ulmann, Mar del Plata, affaires sociales
Marcos Uzal, La chambre rouge. La Mort de Louis XIV d'Albert Serra
Hervé Gauville, Bienvenue la chance
Vincent Sorrel, Le cinéaste est un cosmonaute. Notes pour un film sans Pelechian
Zoe Beloff, Un monde redessiné. Eisenstein et Brecht à Hollywood
David Claerbout, Le silence de l'objectif
Raúl Ruiz, Les six fonctions du plan
Gabriela Trujillo, L'Île au trésor, nadir de l'œuvre
Adrian Martin, Une petite fiction. Personne, temps et dimension dans le cinéma de Raoul Ruiz
Raymond Bellour, Satyajit Ray, positions du problème
Fabrice Revault, Satyajit Ray, instants de grâce
Adriano Aprà, Lucio D'Ambra retrouvé
Lucio D'Ambra, Mon credo cinématographique
Raymond Bellour, "Le texte qui suit a été établi d'après un document de trente-deux pages..."
Chris Marker, Level Five
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Pour sûr, c’est ce qui nous reste : écrire.
FRANÇOIS CHENG
MardelPlata, affairessociales parSylviePierreUlmann
orcément les anniversaires1 ravivent les mémoires, surtout lorsque le temps de vie passée chaqFjour, mais bizarrement relayées chez lui, à l’approche d’une mort qu’il savait, à cette époque,ue qu’ils célèbrent est aussi celui d’un deuil. Il y a vingt-cinq ans, donc, je me souviens de Serge Daney portant sur ses épaules la création deTrafic, ses forces physiques s’affaiblissant promise à court terme, par une énergie décuplée de la volonté et de l’intelligence. Durant les derniers mois de cette vie « restante » (horrible qualification que la vie ne lui soit plus qu’un reste), on pu t, parmi ses proches, voir agir cette urgence de plus en plus pressante que représentait pour lui l’expression orale ou écrite d’un discours de l’intelligence, et en premier lieu, bien sûr, celui qui lui tenait le plus à cœur et concernait le cinéma dont il s’était voulu depuis l’enfance l’amateur le plus éclairé, le maître à penser en famille : sa mère et sa grand-mère, qui l’y conduisaient, il aimait à l e raconter, n’avaient sûrement qu’à bien se tenir, je l’imagine avec tendresse, lors des discussions avec lui en sortie de cinéma, et même avant de s’y rendre lors des choix de films «qu’il fallait aller voir avec Serge », en évitantBambi. J’ai encore ainsi le souvenir douloureux, car j’e n ai été, avec quelques proches et amis, une sorte de témoin oculaire, des moments où il ressentit, dans son propre corps, à la fois l’imminence confirmée de sa propre mort, et ce lle de quelque chose du cinéma qui risquait de mourir avec lui : ce fut lorsque les forces, les muscles, lui manquèrent tout à fait pour se déplacer de chez lui pour aller voir les films, en salle et sur grand écran. Pulsion narcissique exacerbée chez lui, peut-être bien, que cette identification de sa part entre sa propre fin, et celle d’un art auquel il avait consa cré sa vie, à se faire avec tant de persévérance l’analyste et le critique de ses raisons pures et impures, exprimant finalement l’amertume, que celles-ci e en viennent à triompher de celles-là avec la fin du XX siècle. Mais plus intéressante et généreuse aussi, car moins mortifère, m’a toujours paru sa co nviction, peut-être bien bazinienne ou alors rivettienne, autre affaire de famille, que le rapport existant entre le cinéma et le monde était si intime qu’il n’aurait en aucun cas pu se passer de son être dans l’espace et surtout dans le temps, actualisé au fur et à mesure du phénomène de son existence au pr ésent. C’est donc en profondeur d’ontologie ve carrément journalistique, pour laquelle j’aiivante que se situait chez lui une pulsion, d’ordr toujours éprouvé le plus grand respect, car son intérêt pour l’actualité des faits cinématographiques n’occultait jamais, on aurait même dit qu’elle en sollicitait sans cesse l’appel, celui qu’il portait aux longues durées de leur modernité. L’actualité du cinéma intéressait Serge essentiellement. Elle était
l’épreuve de sa volonté même : celle de penser chaq ue jour les conditions, esthétiquement et moralement acceptables, d’une représentation du mon de par le cinéma, possiblement offertes à l’ensemble des spectateurs dont il faisait partie. En aucun cas la cinéphilie de Serge n’aurait donc pu se satisfaire de ne plus voir du cinéma que son passé. Il le connaissait déjà si riche de maturité formelle qu’il n’a cessé de nourrir sa pensée critique de fa miliarité avec lui, demeurant indéfectiblement sternbergien, renoirien ou hawksien lorsqu’il louai t Godard, Oliveira, Pialat, Monteiro, Patricia Mazuy, ou le Coppola duParrain III. Il lui fallait constamment évaluer le présent, pour en chacune de ses nouvelles productions, soit en chaque film dign e pour Serge d’un intérêt dont il savait préjuger (injuste parfois,humanum est), se tenir au plus près de «l’insigne productivité psychique qui est celle de l’imaginationdont parle Bachelard en prenant ses exemples dan  » s les textes poétiques de son temps. Ces productions, les voir, et les juger, lui, à l’aune d’une morale de leur commerce : en quoi valaient-elles de lui être proposées sur les grandes largeurs d’un écran ? Ou bien n’y cherchaient-elles pas à lui vendre, en boutique de mode, de la camelo te, et des idées bidon dont le désir lui venait toujours de les dénoncer, en citoyen du monde jaloux de ses droits à y exercer la souveraineté critique de son intelligence. De mon côté, vieille timidité de deuxième sexe ciné phile, c’est bien possible aussi, je n’ai jamais cédé à la tentation de revendiquer des droits aussi régaliens. Je donne cependant mille fois raison à ce grand frère de mon âge, mon aîné dans l’animus, et un peu mon jumeau dans l’anima, pour son ambition de ne jamais renoncer à l’actualité du cinéma.
Unfestival,desfestivaches
Un jour qu’il se trouvait sans doute en humeur paternelle et petite-bourgeoise bien fouettarde, le père de Jean-Claude Biette déclara tout de go à son fils qu’il «croirait à son cinéma » le jour où il verrait un de ses films inscrit au festival de Cann es. Or il se trouve que Jean-Claude est mort à soixante ans, en juin 2003, soit quelques semaines à peine après que sonSaltimbankeut été présenté à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs. Je ne me souviens plus d’ailleurs si M. Biette père est mort, lui, peu avant ou peu après, et sachant ou ne sachant pa s que son fils avait pu lui démontrer, enfin, et selon ses propres critères paternels, la valeur de son cinéma. De toute façon le cycle œdipien n’est jamais aussi tragiquement parfait et interactif que lorsque en tuant le père, c’est le fils, par sa faute, qui se condamne à mort, ou inversement le père qui paie, pour la sienne. L’exemple édifiant que je viens d’en donner n’a d’ailleurs pour but que de démontrer à quel point l’idée même de festival est liée dans l’imaginaire social à celle que le cinéma est fait pour remporter du succès et des récompenses, supposées préfigurer en principe, et même prescrire, une estime générale du public. C’est ainsi que la Fédération internationale des associations de producteurs de films (la FIAPF, qui est un peu au cinéma l’équivalent de la FIFA pour le football, soit une instance disposant de certains pouvoirs de régulation et d’organisation de l’activité) décerne avec parcimonie à quelques festivals dans le monde – une quinzaine seulement alors qu’il doit s’en organiser aujourd’hui plus d’un millier – une sorte de label de qualité qu’elle appelle une «catégorie A», et dont le critère d’attribution semble tenir, autant qu’il soit lisible en ses dive rses épaisseurs d’histoire et de géopolitique, à l’importance donnée par ces manifestations festives à leurs sessions de compétition entre les films, de
long métrage de fiction en particulier mais pas seulement, aux diverses et nombreuses récompenses qu’elles distribuent, jurys officiels qu’elles orga nisent (Fipresci, Signis et autres) ainsi qu’à leur caractère « non spécialisé », c’est-à-dire s’adressant en principe à tous les amateurs de cinéma. En cette catégorie on connaît les plus anciens et les plus prestigieux, Berlin, Cannes, Venise, Karlovy Vary, mais il ne faut pas oublier Le Caire, Locarno, Montréal, Moscou, San Sebastian, Shanghai, Tokyo, et parmi les plus récemment admis, Goa en Inde, Tallinn en Estonie, Varsovie en Pologne et Mar del Plata en Argentine, depuis 2008. Jamais je n’aurais été attentive à un tel détail in stitutionnel, qui concerne surtout les fameux « professionnels de la profession » dont je ne suis pas, si je n’avais été invitée en novembre 2016 à participer au jury d’une compétition internationale de films par ce festival de Mar del Plata pour la seconde fois de ma vie, la première s’étant présent ée en 2002. À cette dernière date, l’Argentine traversait une crise financière très grave, et le m aintien, dans ces conditions de banqueroute citoyenne, d’une mondanité festivalière tenait d’un e gageure dont je ne compris qu’après coup le moralisme bravache, et la fierté hospitalièregaucha qu’elle mettait à l’épreuve. En invités d’honneur étrangers et de passage, on pouvait être sensible à une sorte d’harmonie subtile, esthétiquement soutenable, entre cette belle ville du littoral atlantique, son architecture balnéaire élégante, de ty pe Biarritz, style un peu Napoléon III revu par des fa stes péronistes, alignant devant l’océan quelques édifices solennels, riches villas, beaux hôtels palacieux, un palais central abritant un vaste auditorium, et ce festival lui-même dont le luxe était qu’il survivait, cette fois encore2, aux tempêtes essuyées par le pays. Revenant à Mar del Plata l’année dernière, quinze ans après en avoir subi le premier charme, cette fois je constatai à quel point la ville avait grandi en largeur, profondeur, verticalité urbaine et population (un demi-million d’habitants). Quant au développement actuel considérable de ce festival, il se manifeste en effet en diversification et multiplication de ses sessions, compétitives ou pas, avec plus de quatre cents films présentés en dix jours, dans une vingtaine de salles, ajoutant logiquement une compétition latino-américaine à celle de l’éche lon national et international, puisqu’il est aujourd’hui le seul de classe A sur le sud du conti nent. L’orgueil cinématographique national du Brésil, nation encore plus festivalière que la Fran ce, en souffre peut-être, ainsi que celui des États -Unis, dont aucun festival, ni Sundance, ni Telluride, pourtant passionnants et énormes (à ce qu’on dit), n’ont encore accédé à cette distinction. Un jury de festival, c’est déjà et d’abord un public de film, une affaire sociale. On n’y est jamais invité, en principe, qu’ès qualités supposées de ce qu’on représente d’autorité plus ou moins reconnue à débattre autour des films. J’ai connu, parfois, d es jurys unanimes, agréables à vivre, sans être convaincue qu’il s’agissait des plus démocratiques : quel intérêt présente le débat de ceux qui sont tellement du même monde que d’emblée ils parviennen t à se mettre d’accord sur les formes de sa représentation ? Un jury raisonnable peut donc se laisser aller quelque temps à la déraison critique, obligée par la circonstance, de l’affrontement des goûts et des couleurs entre ses membres. Il lui faut cependant prendre des décisions et distribuer des récompenses, soit encore un jeu de société, qu’il est préférable de ne pas prendre ni trop ni trop peu au sérieux en tant que tel. En exemple donc de ce que peut encore avoir d’intéressant à ce jour une actualité internationale du cinéma considérée au prisme de ses qualités « récompensables », je prends le risque ici de me livrer au
rituel désuet d’un commentaire de distribution des prix. Celui-ci n’engagera bien sûr, au fond, que mon propre goût et mes pensées, mais je peux déclarer sur mon honneur qu’il a réfléchi à ceux des autres participants de ce jury avant de s’exprimer.
1.J’en profite ici pour remercier tous ceux et celles qui ont bien voulu fêter avecTraficla parution de notre précédent numéro, le centième, correspondant, selon notre périodicité quadriannuelle, à un quart de siècle de travail dans le champ textuel consacré au cinéma : les éditions P.O.L, le Centre Pompidou, la Cinémathèque française, quelques sympathiques quotidiens ou périodiques saluant cet effort, ainsi que les auteurs de ce numéro spécial, mais aussi un demi-millier d’autres publiés à ce jour par notre revue, et bien sûr nos lecteurs les plus attentifs et surtout fidèles amis, passés ou à venir. 2. Créé en 1954 à la fin du premier régime péroniste, puis interrompu plusieurs fois en particulier e de 1971 à 1995, en 2016 le Festival international de cinéma de Mar del Plata en était à sa 31 édition. Son président José Martínez Suárez, un vieux monsieur très beau et digne, eut l’élégance de rappeler sa vocation de solidarité entre les pays d’Amérique latine, et le 25 novembre, jour de la mort de Fidel Castro, il tint à saluer publiquement les camarades cubains présents dans la salle.
Fondateur :Serge Daney Cofondateur :Jean-Claude Biette Comité :Raymond Bellour, Sylvie Pierre Ulmann, Patrice Rollet Conseil :Jacques Bontemps, Leslie Kaplan, Pierre Léon, Jacques Rancière, Jonathan Rosenbaum, Jean Louis Schefer, Marcos Uzal Secrétaire de rédaction :Jean-Luc Mengus Maquette :Paul-Raymond Cohen Directeur de la publication :Paul Otchakovsky-Laurens Revue réalisée avec le concours du Centre national du Livre Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions : Pip Chodorov, Stasia Gelber, Dominique Païni. En couverture :Echoes of Silence(1964) de Peter Emanuel Goldman. © Chaque auteur pour sa contribution, 2014. © P.O.L éditeur, pour l’ensemble P.O.L e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6 Trafic sur Internet : sommaire des anciens numéros, agenda, bulletin d’abonnement www.pol-editeur.com © Chaque auteur pour sa contribution, 2017. © P.O.L éditeur, pour l’ensemble © P.O.L éditeur, 2017 pour la version numérique
Cette édition électronique de la revueTrafic101de Collectif a été réalisée le 09 mars 2017 par les Éditions P.O.L. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818042090) Code Sodis : N87752 - ISBN : 9782818042106 - Numéro d’édition : 312926
Le format ePub a été préparé par Isako www.isako.com à partir de l’édition papier du même ouvrage. Achevé d’imprimer en février 2017 par Normandie Roto s.a.s. N° d’édition : 312925 Dépôt légal : mars 2017 Impriméen France