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Un voyage à Terre-Libre

De
291 pages

Maintenant rien ne me retient plus ; ma résolution est prise ; je vais à Terre-Libre !

Pourquoi ? — Mes bons amis disent : parce que je suis un romanesque, un exalté. Je suppose même qu’ils disent, plus brièvement et plus simplement quand je ne suis pas là : « Parce que c’est un fou. »

N’auraient-ils pas raison ?

Si penser sur tous les points autrement que tout le monde s’appelle être fou, je suis un fou. Car sur tous les points, au moins sur les points les plus importants, je pense autrement que mes amis et camarades, qui, comme je suis riche, sont nombreux.


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À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
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Theodor Hertzka
Un voyage à Terre-Libre
Coup d'œil sur la société de l'avenir
INTRODUCTION
LES IDÉES DE M. HERTZKA
Lne très minutieuse et trèsa république de Terre-Libre, dont vous verrez ici u séduisante peinture, a le seul défaut de n’exister, jusqu’à présent, que dans l’imagination de son fondateur. C’est une de ces républiques de r êve où se sont, en tout temps, refugiés,pour échapper à la laideur, à la médiocrité, à la fatale imperfection du monde réel,de nobles esprits un peu chimériques. Les dictionnaires n’en parlent pas, et vous ne la trouverez pas indiquée sur la carte, à moins que vous n’y trouviez aussi Utopie et Thélème, et ce pays d’Eldorado dont elle est vraiment la continuation : car à Terre-Libre comme dans le pays enchanté du conte de Voltaire, c ’est à force d’être riche qu’on devient bon et heureux. Mais la république de Terre-Libre diffère de toutes ces fictions par ce point essentiel, qu’elle va bientôt cesser d’être une fiction. Sorta nt définitivement de la tête de M. Hertzka, qu’elle a habitée jusqu’ici, elle va aller s’installer, se réaliser,dans une riche et plaisante région du centre de l’Afrique, où l’on est en train déjà de tout préparer pour la recevoir. Encore quelques mois, et la république de Terre-Libre existera, et nos géographes auront à compter avec elle, en attendant que ce soit le tour de nos industriels, de nos commerçants, peut-être même de nos chefs d’État. Imaginez quelle aurait été la joie de Thomas Morus s’il avait pu aj outer dans une note, à la fin de son Utopie,que, dix ans plus tard, les choses se passeraient q uelque part de la façon qu’il avait décrite. Tel est le bonheur qui échoit à M. H ertzka. Dans dix ans, le livre que voici ne sera plus un roman, mais le fidèle compte rendu d’un vrai voyage, dans un vrai pays ! A l’heure où j’écris, un premier groupe de colons d e Terre-Libre, vingt hommes de nationalités diverses, réunis par un commun désir de réaliser au plus vite l’idéal social de M. Hertzka, sont en route pour l’Afrique, ayant qui tté Hambourg le 28février. Ils atterriront à l’embouchure du fleuve Tana, qu’ils remonteront ensuite sur un petit vapeur emporté à cet effet. Ils seront sous la direction d e deux commerçants de Vitu, qui les mettront en rapport avec les indigènes. Sur leur route, au Machakoland, les attendra un jeune Anglais qni y aura amené une caravane pourvue de toute sorte d’objets nécessaires pour l’installation et les travaux du début. Quelques mois après, une nouvelle troupe viendra re joindre ces premiers colons ; et puis viendront d’autres troupes encore, qui déjà se sont fait inscrire et s’apprêtent au départ. Car le projet de M. Hertzka a provoqué tout de suite une masse énorme d’adhésions, et Terre-Libre est dès maintenant assu rée de trouver des citoyens en nombre suffisant pour devenir une vraie nation. Et, sauf qu’on n’y trouvera pas de Français, tous les pays d’Europe auront contribué à former ce nouveau pays. Allemands, Anglais, Scandinaves, Russes, Américains, partout l’appel de M. Hertzka a été entendu. Quelques-uns s ’expatrient par enthousiasme, d’autres par curiosité, beaucoup, j’imagine, parce qu’ils en ont assez de notre vieux monde. Mais enfin tous sont d’accord pour s’employe r à faire une réalité de toutes les fictions du petit livre que voici. C’est ce qui donne à ce petit livre une importance singulière, et lui assure une place tout à fait à part entre les livres du même genre. On sent qu’on n’a pas affaire à un ouvrage de pure littérature, ni même de pure théorie, mais à quelque chose comme un code dont les moindres détails vont bientôt régler la destinée de milliers de personnes. Et
de là vient qu’on pardonne si aisément à l’auteur l a longueur, la minutie de ses explications : on pense à cette foule d’hommes venus des quatre coins du monde, et qui attendent que M. Hertzka les prenne par la main pour les conduire au bonheur.
* * *
Je ne suis pas surpris que M. Hertzka, ayant conçu le plan d’une société idéale, se soit immédiatement efforcé de le réaliser : car depuis longtemps je le connais pour un esprit pratique, ennemi des paroles inutiles, et préférant les plus minces progrès réels aux plus magnifiques théories. Et je ne suis pas surpris non plus queM. Hertzka, ayant essayé de réaliser son plan de république, y ait tout de suite réussi : car M. Hertzka est un homme heureux, qui pas une fois n’a manqué d’arriver à ce qu’il voulait. Mais j’avoue que j’ai eu peine à croire, d’abord, que cet homme si raisonnab le et si expérimenté fût devenu un réformateur socialiste, — socialiste ou plutôt même anarchiste, car c’est bien à l’anarchisme que l’opinion publique ad’emblée rattaché les idées de Terre-Libre.M. Hertzka, coreligionnaire politique de Vaillant, ou tout au moins du prince Kropotkine ! C’était la dernière des choses que je pouvais croire, après ce que je connaissais de sa vie et de son caractère. Car non seulement le docteur Hertzka m’était toujou rs apparu comme un esprit très pratique, mais je le savais attaché aux doctrines les plus fondamentales de l’ancienne économie politique, admirateur passionné d’Adam Smi th, et l’un des plus anciens économistes d’Allemagne. Voici, en effet, vingt ans , qu’il a été chargé de la partie économique de laPresse libre Nouvelle de Vienne ; il a, depuis lors, fondé diverses sociétés qui n’avaient rien de révolutionnaire, des associations de propriétaires, des congrès d’agriculteurs ; il a créé et dirigé deux journaux, laGazette Universelle de Vienne et le Journal des Intérêts nationaux et privés,deux journaux graves et sages, qui n’avaient rien de commun avec le Vorwœrtsou lePeinard ; Père et les nombreux ouvrages qu’il a publiés, lade l’Or en Autriche. Question l’Essence de l’argent,la Réforme du tarif des Chemins de fer,lesLois du développement social,rien de tout cela ne faisait prévoir un aussi complet abandon des vie illes traditions économiques sur lesquelles repose notre vie sociale. M. Hertzka anarchiste ! C’était comme si l’on m’eût appris que M. Ambroise Thomas était devenu wagnérien ! Un homme de cinquante ans, le fondateur de laSociété des propriétaires fonciers d’Autriche-Hongrie !
* * *
Mais il me suffit de lire le grand ouvrage de M. Hertzka, Terre-Libre, comme il vous suffira de lire son petit livre, qui en est unabrég é, — pour comprendre que ni le socialisme ni l’anarchisme n’avaient rien à voir da ns son entreprise. La république de Terre-Libre ne sera ni socialiste, ni anarchiste. Elle aura un pouvoir exécutif, des lois, une armée. Le capital, la propriété privée y seront de règle, comme chez nous ; et il n’y a pas jusqu’à l’argent, cette bête noire du plus modéré d es socialistes, qui ne continuera à y avoir cours. Les principes économiques de Terre-Lib re, ce ne sont point ceux de Karl Marx, ni de Proudhon, pas même ceux de M. Bellamy : mais simplement ceux d’Adam Smith, de Bentham, de M. Herbert Spencer. Et c’est là qu’est l’originalité, là aussi la force du système social de M. Hertzka. Par là Terre-Libre diffère des nombreux projets de colonies idéales qui l’ont précédée. Tous ces projets ont échoué parce qu’ils tendaient à créer d ’emblée un monde absolument
nouveau ; le projet de Terre-Libre a infiniment plu s de chances de se réaliser, car il ne vise pas à créer du nouveau, mais pour ainsi dire à régulariser, à consacrer, en les appliquant dans toute leur rigueur, les plus solide s principes économiques de notre humanité d’à présent. Quand un homme de sens s’aperçoit que la maison qu’ il habite exige en trop grand nombre des agrandissements et des réparations, il q uitte sa maison, et s’en fait construire une nouvelle suivant ses besoins nouveaux. Mais il ne va point pour cela éviter de parti-pris, dans sa maison nouvelle, tout ce qu’il avait eu dans l’ancienne : il s’efforce au contraire de garder la même disposition des étag es et des chambres, en ayant soin seulement d’améliorer les parties qu’il avait jugées incommodes. C’est précisément ce qu’a voulu faire M. Hertzka. Il s’est dit que notre vieille société était trop vieille, faite déjà de trop d’éléments d ivers, pour qu’un système d’économie politique pût y produire ses effets normaux. Notre maison a tant souffert des orages et des agressions, elle a subi tant de secousses, que les plus simples efforts d’amélioration risqueraient seulement de la faire tomber. Mieux vaut en construire une nouvelle où l’on gardera tout ce qui, dans l’ancienne,répondait encore à nos besoins et à nos habitudes. La colonie de Terre-Libre sera, simplement, cette m aison nouvelle. On y verra ce que peuvent donner les principes d’économie qui sont en cours chez nous, mais dont l’action, chez nous, est entravée par une foule d’obstacles : des préjugés, des coutumes, des privilèges séculaires. On verra par exemple quelle somme de liberté individuelle peut être conciliable avec la paix et le bonheur de la société tout entière, Dans nôtre monde, c’est une expérience tout à fait impossible : trop grande est la part de l’inégalité, il y a trop d’injustices qu’on est obligé de protéger par la force. A Terre-Libre il en sera autrement. La vie sociale pourra y fonctionner sur la seule base des sentiments et des besoins de notre humanité d’à présent. Les hommes n’y auront point derrière eux, pour les empêcher de s’entendre, de vivre en paix, l’ombre pesante et fatale de vingt siècles de haine. Ils pourront enfin sérieusement essayer de s’aimer. Ce n’est pas que M. Hertzka compte beaucoup sur leu r désintéressement. Les citoyens de Terre-Libre, tout comme ceux de notre m onde, s’occuperont de leur intérêt propre. avant de penser à celui des autres. Mais su r ce point encore il nous est impossible de nous faire l’idée du résultat que pou rrait donner, appliquée dans sa rigueur, la morale égoïste et utilitaire de Bentham et de Stuart Mill, Égoïsme est trop synonyme de cruauté, dans notre vieux monde où la barbarie primitive n’a jamais cessé tout à fait. Là bas, à Val d’Eden, on pourra voir.
* * *
r Ainsi le DHertzka n’a point rêvé de créer dans sa république une humanité nouvelle, n iciété. Il a plutôt cherché àmême d’inaugurer une organisation nouvelle de la so combiner un état de choses où notre humanité puisse être librement ce qu’elle est, et où les principes directeurs de notre organisation sociale puissent être librement appliqués. Mais il ne s’est pas fait faute, naturellement, de prendre ensuite aux novateurs, aux socialistes et aux anarchistes, ceux de leurs proje ts qui lui ont paru réalisables, compatibles avec l’état présent de nos mœurs et de nos usages. L’avantage dune maison nouvelle, c’est qu’on peut y introduire sans inconvénient une foule de détails d’aménagement ou de style qui, dans l’ancienne, aur aient risqué de nuire à l’effet ensemble. A toutes les pages de ce petit livre, vou s verrez ainsi des détails
d’organisation empruntés à Karl Marx, à Proudhon, voire au prince Kropotkine. Mais ce ne sont que des détails, et je n’ai point à faire d e vous les indiquer. Aussi bien les intentions de M. Hertzka sont assez claires pour qu ’il n’y ait pas à les expliquer : j’ai simplement voulu attirer sur elles l’attention de t ous ceux que ne satisfait point l’état présent de notre société, et qui cherchent en vain dans les théories des réformateurs une recette un peu effective pour l’améliorer, Et maintenant bonne chance aux citoyens de Terre-Li bre ! Pourvu cependant que l’excès de bonheur ne les empêche pas de garder que lque compassion à leurs frères d’Europe, trop attachés à leur vieille maison pour avoir le courage de s’en chercher une nouvelle ! Vieille est la maison, et incommode, et craquant de partout ; mais tout de même nous y sommes nés, nous y avons rêvé, aimé, lutté et souffert : à chacune de ses pierres nous avons attaché un peu de nous-mêmes. Heureux ceux qui sont libres, libres deces souvenirs et de ces scrupules ! C’est bien à eux que devait revenir l’honneur de fonder le premier État de la Liberté !
14 avril 1894,
T. DE WYZEWA.
PRÉFACE
Sachez tout de suite que ce petit livre est une œuv re à tendances, dans le plus mauvais sens de ce mot. Sous le couvert de l’amusem ent et de l’information, elle vise à gagner le lecteur non seulement à une opinion déter minée, mais à des actes ; elle en veut non seulement à son esprit et à son cœur, mais à ses résolutions et à sa bourse. Peut-être la plupart, arrivés à ce passage, se diront-ils, avec un sourire supérieur, que l’auteur est par trop naïf et aurait pu s’épargner cet avis ; que les caractères comme les bourses sont aujourd’hui trop bien défendus pour qu ’il soit possible à une tendance si importune de s’en emparer. Si j’ajoute que l’entrep rise à laquelle je veux gagner des collaborations effectives par cet écrit, est, ni pl us ni moins, la constitution d’une association de liberté sociale et de justice, c’est-à-dire d’une association qui doit assurer à chacun le plein et entier revenu de son travail personnel dans l’extension sans réserves de son droit de libre vocation, il est probable qu’au sourire supérieur dont j’ai parlé plus haut se joindra une certaine compassion ; et si j’a voue, de plus, que cet Eldorado est situé dans les hautes terres d’Afrique, juste sous l’Équateur, il se pourrait que bien peu ne prennent pas pour une injure à leur culture, à leur bon sens, à leur discernement, la prétention de les occuper sérieusement avec des fan taisies aussi romanesques. « Que l’auteur se tranquillise, penseront-ils ; les utopies de cette sorte, on les lit, pourvu qu’elles soient intéressantes, pour tuer une heure d’ennui, mais après, hola ! » Mais l’intelligent lecteur se trompe. Je parle par expérience. Ce petit livre n’est pas le premier que j’aie écrit dans le même but. Il y a quatre ans, j’ai publié un « Freiland (Terre-Libre), tableau du futur état social », dont il a p eut-être pris vaguement connaissance. Dès maintenant les neuf éditions allemandes parues et les nombreuses traductions étrangères de cet ouvrage ont poussé des milliers e t des milliers d’hommes et de femmes de toutes les parties du monde et de toutes les conditions, depuis des princes jusqu’à de simples artisans, à la résolution de réaliser le tableau de la société tracé dans ce livre ; dans vingt-huit villes d’Europe et d’Amérique se sont formées des associations en vue de la propagande pour «Terre-Libre» ; de l’argent a été mis à sa disposition, un journal à été fondé, et sur la côte orientale de l’ Afrique, des terres appropriées à la fondation d’étapes, des stations, ont été données à la société : tous les préparatifs pour la réalisation de la grande œuvre sont en voie d’exécution. Et l’explication de cette singulière entreprise, de vouloir réaliser les rêveries d’un livre ? Elle est dans le fait que ce rêve porte le cachet d’une très haute vraisemblance, qu’il peut être réalisé mot pour mot, du moment que se réuniss ent dans cette intention un certain nombre d’hommes énergiques, non absolument dénués de ressources ; elle est dans le fait qu’avec ce rêve serait accompli ce qui depuis des milliers d’années apparaît aux plus nobles esprits de l’humanité comme le but de leurs pensées, de leurs luttes, de leurs souffrances. L’auteur de «Terre-Libre » n’a pas la prétention d’être plus sage, plus pénétrant ou plus courageux que ses grands prédécesseurs, quand il veut transformer en réalité ce que ceux-ci n’ont pu que désirer ; mais il montre comment et pourquoi est devenu possible et même nécessaire aujourd’hui ce q ui dans les siècles précédents a été impossible. «Terre-Libre» selon lui n’est pas autre chose que le chapitre final de la grande œuvre d’affranchissement à laquelle ont collaboré les amis de l’humanité à toutes les époques. Gagner de nouveaux auxiliaires à l’action émancipatrice, c’est l’intention expresse du livre que voici. Le lecteur y est conduit à Terre-L ibre comme si Terre-Libre existait déjà, dans l’espérance que les institutions présentées là à son imagination éveilleront en lui la
résolution de contribuer pour sa part à la réalisation la plus rapide et la plus étendue de cette communauté de justice et de liberté. De quell e façon cette réalisation doit se produire, il faut le lire dans mon ouvrage précéden t, mentionné plus haut ; qu’il soit seulement encore une fois affirmé ici que le théâtr e comme l’exposé des événements représentés ci-après, excessivement simples, répond en tous points à la vérité la plus absolue. Les paysages alpestres de Kenia sont bien réellement le paradis terrestre que je décris, et les hommes que je fais agir et parler n’agissent et ne parlent sans doute que dans mon imagination, mais tout ce qu’ils font et tout ce qu’ils disent est conforme aux lois de la plus absolue nécessité. Terre-Libre à l’heure où j’écris n’est pas encore fondée. mais quand elle sera fondée, il ne peut pas s’y pro duire autre chose que ce qui est raconté dans le «VoyageàTerre-Libre». A la fin, encore un mot ; J’ai mis en scène dans mon histoire un professeur d’économie politique comme critique des institutions de Terre-Libre et j’ai fait réfuter ses erreurs par mes habitants de Terre-Libre. Il pourrait sembler que ce personnage soit une fiction, qu’il n’ait à exposer que des erreurs manifestes pour assurer une victoire facile à ses adversaires ; il n’en est pas ainsi. A la vérité, le personnage du professeur ne vit que dans l’imagination de l’auteur, mais tout ce qu’il dit, on peut le lire dans les cr itiques savantes dirigées contre « Terre-Libre ». Dans mon livre précédent, en considération de ce qu’il prétendait offrir sous une forme narrative un tableau de l’état social réel, j’ai in stamment prié la critique d’en soumettre toutes les parties à l’épreuve la plus rigoureuse. A cette prière, il a été pleinement répondu ; de nombreux articles dans les grands jour naux, dans les revues, dans des brochures, se sont occupés de Terre-Libre, les uns blâmant, les autres approuvant, et les paroles que je prête au professeur Tenax ne sont pa s autre chose que le résumé des critiques faites. Je puis bien assurer que je présente ici non pas les plus mauvais, mais les meilleurs arguments de mes adversaires. Je n’ai négligé aucune objection digne d’attention ; je n’ai rien inventé, ni rien caché ; et si le lecteur non prévenu finit : par ; trouver que les attaques de mon professeur Tenax co ntre Terre-Libre ne servent qu’à montrer combien Terre-Libre est inattaquable, ce sera un résultat dont je saurai gré non à moi, mais à mes critiques.
Vienne, 1893.
THEODOR HERTZKA.
CHAPITRE PREMIER
POURQUOI JE M’EXPATRIAI
Maintenant rien ne me retient plus ; ma résolution est prise ; je vais à Terre-Libre ! Pourquoi ? — Mes bons amis disent : parce que je suis un romanesque, un exalté. Je suppose même qu’ils disent, plus brièvement et plus simplement quand je ne suis pas là : « Parce que c’est un fou. » N’auraient-ils pas raison ? Si penser sur tous les points autrement que tout le monde s’appelle être fou, je suis un fou. Car sur tous les points, au moins sur les poin ts les plus importants, je pense autrement que mes amis et camarades, qui, comme je suis riche, sont nombreux. Tous, ils me tiennent pour heureux, et me démontrent par des raisons irréfutables que je le suis, tandis que — c’est mon idée fixe, — je me tie ns pour profondément malheureux. Non que j’aie le spleen : Dieu m’en garde ! Je suis plein de vie, d’un caractère naturellement gai ; jeune, bien portant, riche, j’ai un extérieur agréable, mes succès dans le monde laissent si peu à désirer qu’il y a quelqu es heures à peine, j’étais le fiancé d’une des plus belles, des plus cultivées et des plus aimables jeunes filles de notre ville. Si le lecteur pénétrant conclut de là qu’à l’heure où j’écris ces lignes je ne suis plus le fiancé de cette aimable personne, il aura deviné juste ; mais s’il en conclut que c’est cette perte qui me plonge en des dispositions chagrines, il se trompera. Mon dégoût du monde est cause que j’ai perdu ma fiancée, mais le congé que m’a donné ma fiancée n’est pour rien dans mon dégoût du monde. Je puis affirmer, au contraire, que je me sens plus calme, plus confiant dans l’avenir depuis que celui qui devait être mon beau-père m’a déclaré un incorrigible radoteur, qui devait désormais ne plus songer à sa fille, et depuis que cette fille, tout en larmes, mais avec autant de décision, lui a donné son assentiment. Mais je dois aussi vous mettre en garde contre l’idée que ma fiancée m’ait été indifférente, qu’entre elle et moi il se soit agi d’un simple mariage de convenance, dans lequel les situations et la fortune auraient été la chose principale, et les personnes un simple acc essoire. Mais il est vrai d’autre part — je ne me suis pas fait là-dessus un instant d’illusion — que ma position était bien aussi de celles qui sont d’un effet décisif ; sûrement ni ma fiancée, ni sa famille n’auraient songé à un mariage avec moi, eussé-je été cent fois plus intelligent, plus beau, plus savant que je ne l’étais réellement, si je n’avais possédé une fortune suffisante. Cependant le motif de la rupture indique que mes qu alités personnelles ne leur avaient pas semblé tout à fait indifférentes, car c’est seu lement de ces qualités. et non de la question de fortune qu’il s’est agi dans la rupture définitive. Quant à mes sentiments à moi, je puis affirmer sur l’honneur que je songeais seulement aux qualités et aux charmes de ma fiancée. Jamais je n’avais tenu mon a mour pour éternel ; pourtant celui qui la veille m’aurait dit que je pourrais renoncer à cette brillante créature sans tomber dans le désespoir, je l’aurais déclaré un noir calo mniateur. Or la réalité c’est que la rupture de ces fiançailles me laisse prodigieusement froid, et même que j’éprouve à ce sujet une satisfaction et une tranquillité rares. Il me semble que je suis enfin délivré d’une chaîne, que ma personnalité antérieure m’est rendue et que maintenant seulement je puis faire ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, ce que j’ai toujours voulu faire, sans m’en rendre bien compte. Pourtant, je n’ai toujours pas encore dit d’où m’est venu mon malheur, ou du moins ce que je tiens pour mon malhe ur. C’est — je rougis presque de l’avouer — de la misère des autres. Je souffre parc e que des hommes qui évidemment