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Une famille à Paris

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394 pages

— Non, mon ami, disait d’une voix faible madame Rambert, je ne veux pas que vous envoyiez chercher Louise ; elle s’amuse tant, la pauvre enfant, et je n’ai besoin de personne.

M. RAMBERT.

Il me semble pourtant que la place de Louise serait ici quand vous êtes malade.

MADAME RAMBERT.

Non, non, elle aura bien assez de chagrin dans sa vie ; je veux qu’elle soit heureuse pendant qu’elle est jeune, tant qu’elle pourra.

M.

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À propos de Collection XIX

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SANS MÈRE

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Louise révoit sa mère mourante

Henriette de Witt

Une famille à Paris

SANS MÈRE

  •  — Non, mon ami, disait d’une voix faible madame Rambert, je ne veux pas que vous envoyiez chercher Louise ; elle s’amuse tant, la pauvre enfant, et je n’ai besoin de personne.

M. RAMBERT.

Il me semble pourtant que la place de Louise serait ici quand vous êtes malade.

MADAME RAMBERT.

Non, non, elle aura bien assez de chagrin dans sa vie ; je veux qu’elle soit heureuse pendant qu’elle est jeune, tant qu’elle pourra.

M. Rambert étouffa un soupir et consentit à ce que désirait sa femme : il lui arrivait de se demander s’il était bon de cacher aussi complétement aux enfants le côté grave de la vie ; mais il était très-occupé ; il ne s’était jamais mêlé de l’éducation de ses filles, et son fils Arthur était au collège. Louise resta donc à la campagne chez une de ses tantes ; elle y était depuis quelques jours, cueillant des violettes et des pervenches, courant dans les bois couverts de petites feuilles d’un vert tendre, et riant tout le jour avec ses cousines, sans s’inquiéter de Paris et de ses parents.

  •  — Comment va ta mère ? disait tous les matins sa tante au moment de l’arrivée du facteur.

Souvent Louise n’avait pas de lettre, et, lorsqu’elle en recevait une, elle répondait :

  •  — Oh ! maman n’est pas très-bien ; vous savez, ma tante, que maman est toujours souffrante.

Et elle s’en allait faire la chasse aux papillons ;

En dépit de ses seize ans, Louise était extrêmement enfant ; sa mère avait toujours supporté sans se plaindre une santé détruite depuis longtemps, et, à force de courage et de résolution mal appliquée, elle avait réussi à continuer tous ses devoirs de mère et de maîtresse de maison, afin qu’aucun souci ne pût retomber sur Louise ; Louise était pourtant l’aînée de quatre enfants, Arthur- avait quatorze ans, Anna en avait douze, et Caroline dix ; mais la différence d’âge était grande entre elle et ses sœurs ; elle avait déjà commencé à voir un peu de monde, à se réunir souvent à ses compagnes, elle prenait encore beaucoup de leçons :

  •  — Pourquoi tourmenter et inquiéter cette enfant avant le temps ? disait madame Rambert lorsqu’il arrivait à quelqu’une de ses amies de la trouver souvent seule pendant que Louise assistait à un cours ou s’amusait avec ses amies.

Le temps venait et sans préparation : Louise descendait un matin de sa chambre, fraîche comme une rose et gaie comme le printemps, lorsqu’en entrant dans le salon elle vit sa tante qui pleurait.

  •  — Qu’avez-vous, ma tante ? s’écria-t-elle en s’élançant vers le canapé ; le facteur vous a-t-il apporté de mauvaises nouvelles ? On ne m’a pas monté de lettres dans ma chambre.

Et la pauvre enfant commençait aussi à pleurer : sa tante la prit dans ses bras, et, l’attirant vers elle, l’embrassait silencieusement. Enfin, elle fit un effort sur elle-même :

  •  — Ta mère est plus malade, mon enfant, dit-elle, et ton père te fait demander.

LOUISE.

Maman est plus malade ! oh ! vite, vite, ma tante, faites atteler tout de suite, je vais faire ma malle, je n’ai besoin de personne, je m’en irai bien toute seule à Paris.

  •  — Ton oncle va t’accompagner, dit sa tante.

Et cette seule idée jeta l’épouvante dans le cœur de Louise. Son oncle, toujours si occupé qu’on ne pouvait même pas le déranger pour une promenade, son oncle enterré dans ses livres, et qui avait quitté Paris sous prétexte que le bruit des voitures le gênait dans ses travaux, il allait fermer son cabinet et perdre une journée tout entière pour la mener à Paris ! il était donc bien inquiet ?

Toujours les larmes aux yeux, madame de Bresse aidait sa nièce à plier ses robes, à recueillir ses livres, ses mouchoirs et ses rubans qui voltigeaient de tous les côtés. La voiture était à la porte au moment où madame de Bresse tournait la clef dans la serrure de la malle et la remettait à sa nièce en lui recommandant de ne pas la perdre.

  •  — Adieu, ma tante ; adieu, Marie ; adieu, Jeanne, disait Louise, dont le mouvement de départ avait déjà calmé un peu les alarmes. Je vous écrirai demain des nouvelles de maman. J’espère bien que je vais la trouver mieux ; elle a des faiblesses quelquefois et puis cela passe.

Madame de Bresse avait l’air bien triste en embrassant sa nièce ; peut-être n’espérait-elle pas autant que celle-ci la disparition des faiblesses qui avaient atteint sa sœur.

  •  — Si tu as besoin de moi, je viendrai tout de suite, dit-elle tout bas à Louise en la mettant en voiture.

Louise allait d’étonnement en étonnement ; sa tante ne quittait jamais sa maison et ses enfants.

Le trajet de la Bressuire à Coulommiers fut silencieux ; M. de Bresse n’avait pas coutume de causer beaucoup avec ses enfants ; il désapprouvait l’ignorance dans laquelle on avait laissé Louise du danger de sa mère, et il eût voulu la prévenir de l’état dans lequel celle-ci se trouvait ; mais il ne savait comment s’y prendre, il avait peur des larmes et des scènes : on était à Coulommiers, puis en wagon, les stations disparaissaient les unes après les autres, et M. de Bresse n’avait encore parlé à sa nièce que pour lui demander si elle voulait que la fenêtre fût ouverte ou fermée.

Cependant Paris approchait ; déjà les petites maisons de campagne des environs commençaient à border la route comme une rue, et Louise, fort rassurée par le silence de son oncle avec lequel elle avait craint de se voir forcée de causer, regardait toutes ces demeures exiguës, et se demandait combien de personnes pouvaient loger dans ces petites maisons qui n’avaient souvent qu’un étage avec deux fenêtres de façade.

Enfin on arrivait à la gare, personne n’attendait Louise, on ne savait par quel train elle pouvait arriver. En fiacre, dans la rue Saint-Honoré, M. de Bresse se retourna tout d’un coup vers sa nièce :

  •  — J’ai peur que tu ne trouves ta mère bien mal, dit-il.

LOUISE.

Bien mal, mon oncle ! Que voulez-vous dire ? Vous n’avez pas eu de nouvelles depuis que nous avons quitté la Bressuire, n’est-ce pas ?

M. DE BRESSE.

Non, mon enfant, mais la lettre de ce matin était très-inquiétante.

  •  — Oh ! maman, maman ! pourquoi ne m’a-t-on pas fait demander plus tôt alors ? s’écria Louise tout en larmes. Elle m’aurait envoyé chercher, mon oncle, si elle était si malade ; elle m’a encore écrit elle-même il y a trois jours.
  •  — Il y a huit jours, dit M. de Bresse, révélant ainsi l’attention qu’il avait silencieusement apportée aux nouvelles de sa belle-sœur.
  •  — Vous croyez, mon oncle ? dit Louise ; c’est bien possible, la dernière lettre était d’Anna, elle me racontait sa promenade aux Tuileries, mais elle ne disait presque rien de maman.
  •  — Non, on a fait la même chose pour vous tous, dit M. de Bresse entre ses dents, et maintenant...

Maintenant on arrivait, le fiacre venait de s’arrêter devant le numéro 28 de la rue du faubourg Saint-Honoré, et Louise, ouvrant elle-même la portière avant que personne eût eu le temps de venir à son aide, s’élançait légère comme un oiseau sur l’escalier. Elle allait sonner au premier lorsque la porte s’ouvrit lentement :

  •  — Dieu soit loué ! dit la vieille bonne des enfants qui parut alors sur le seuil. Vous voilà, mademoiselle Louise !
  •  — Oui, me voilà ! s’écria Louise, sans prendre garde à l’air consterné de la vieille femme. Où est maman ? chez elle, je pense ?

Et elle allait entrer en courant dans le salon qui s’ouvrait sur la chambre de sa mère, lorsque Catherine la prit par le bras :

  •  — Je ne veux pas vous retenir, mon enfant, dit-elle bien bas, mais savez-vous que votre mère est bien, bien mal ?
  •  — Oui, oui, dit Louise.

Et, se dégageant des mains de la vieille femme, elle s’élança dans la chambre de sa mère.

Le bruit qu’elle fit en ouvrant la porte fit retourner son père assis à côté du lit ; il jeta un coup d’œil sur sa fille, se leva et vint vers elle. Un regard avait suffi à Louise pour lui faire voir, à la faible lueur que laissaient pénétrer les volets à demi-fermés, le visage défait, amaigri de sa mère. Elle avait entrevu pour la première fois ce sceau terrible que Dieu met sur ceux qu’Il va reprendre à lui, et, poussant un grand cri qui fit retourner la mourante dans son lit, elle s’élança vers sa mère et fondit en larmes.

  •  — Maman ! maman ! criait-elle sans s’inquiéter des efforts de son père pour lui imposer silence ; maman, pourquoi ne m’avez-vous pas fait demander ? Pourquoi m’avez-vous laissé m’amuser là-bas pendant que j’aurais pu vous soigner ? Comment avez-vous pu être si cruelle ? Je n’en savais rien, personne ne m’avait rien dit. Oh ! maman ! maman !
  •  — Elle me tue, Louis ! dit la mère d’une voix étouffée.

Et, sans prononcer une parole, M. Rambert prit sa fille dans ses bras et l’emporta dans sa chambre en lui disant d’une voix sévère :

  •  — Quand vous aurez dompté votre égoïste douleur, vous pourrez revenir dans la chambre de votre mère.

Hélas ! personne n’avait appris à Louise à se dompter ; elle faisait en vain des efforts pour se calmer. Anna et Caroline effrayées venaient d’accourir dans sa chambre et cherchaient à la consoler.

  •  — C’est maman elle-même qui n’a pas voulu qu’on t’envoyât chercher, disait Anna ; je l’ai entendue le dire à papa un jour que j’étais dans le salon : est-ce que tu es entrée dans sa chambre ? Elle a défendu à Catherine de nous laisser entrer. Arthur va tout de même au collége. Peut-être maman sera-t-elle mieux demain !

Mais Louise avait vu sa mère et ne s’y trompait pas ; à chaque parole de sa petite sœur, l’amer sentiment d’une injustice lui revenait à l’esprit : pourquoi ne lui avait-on pas permis de soigner sa mère, sa mère qui allait lui échapper ? Enfin la vieille Catherine entra dans la chambre :

  •  — Allons, allons, mon enfant, dit-elle en caressant Louise ; du courage ! vous n’avez peut-être que quelques heures à lui être utile, vous pleurerez après. Demandez à Dieu la force de vous calmer, et rentrez dans sa chambre.
  •  — Je ne peux pas ! je ne peux pas ! disait Louise, tout en acceptant un verre d’eau que lui tendait la vieille bonne, et en lui permettant d’arranger ses cheveux en désordre.
  •  — Il le faut, ma fille, disait Catherine ; il faut bien maintenant que vous appreniez à faire des efforts ; votre pauvre maman a eu toute la peine ; maintenant ce sera votre tour.

Louise s’était calmée, elle étouffait, mais elle ne pleurait plus ; la pauvre enfant avait l’habitude de s’agenouiller le matin et le soir pour dire sa prière, mais elle ne savait pas prier : pour la première fois son cœur s’éleva vers Dieu dans son angoisse.

  •  — Je vais chez maman, dit-elle à Anna ; reste là, puisqu’elle ne veut pas encore que vous la voyiez.

Et la sœur aînée rentra dans la chambre de sa mère.

II

LA SŒUR AÎNÉE

L’heure solennelle était passée ; M. Rambert était seul, et ses enfants étaient orphelins ; Louise avait pu fermer les yeux de sa mère, mais ni ses sœurs,. ni son frère n’avaient revu celle qui les aimait comme on n’est aimé qu’une fois en ce monde. Les pauvres enfants pleuraient ensemble dans la chambre de Louise. M. Rambert s’était enfermé dans son cabinet. On sentait déjà que la famille avait perdu son centre.

Louise essayait de prier, elle essayait de lire quelques versets de l’Évangile, un vague besoin la poussait vers Dieu ; mais au travers de ses pensées sérieuses, au travers de sa tristesse, revenaient toujours des étonnements sur le passé et sur l’avenir.

  •  — Pourquoi papa a-t-il voulu soigner maman tout seul ? Ou bien est-ce maman qui a eu peur de nous faire du mal ? Qu’est-ce que nous allons devenir ? Qui est-ce qui gouvernera la maison ?

Et une certaine idée d’importance s’éveillait déjà, sans qu’elle s’en rendît compte, dans le cœur de la jeune fille. Elle pensait à tout ce qu’elle aurait désormais à faire, mais elle ne se demandait pas comment elle le ferait, elle ne pensait pas à prier Dieu de lui donner la force d’accomplir tant de devoirs nouveaux et au-dessus de son âge.

Quelques jours encore M. Rambert resta dans sa solitude, ne voyant ses enfants qu’aux heures des repas qu’il évitait souvent en sortant quelques minutes avant le dîner ou le déjeuner. M. de Brese était venu à Paris pour rendre les derniers devoirs à sa belle-sœur, et sa femme attendait impatiemment à la Bressuire que son beau-frère dit un mot lui permettant de venir l’aider dans la nouvelle et pénible organisation de sa maison ; mais M. Rambert n’avait rien dit, n’écrivait pas, et madame de Bresse connaissait trop son caractère ombrageux pour offrir ses services et ses conseils lorsqu’on ne les lui demandait pas.

Enfin, au bout de huit jours, le désordre commençait à s’introduire dans la maison à la suite de la maladie et de la mort ; Louise avait donné les ordres nécessaires pour le deuil sans oser consulter son père, et elle ne savait comment lui demander l’argent dont elle avait besoin pour payer ses robes et celles de ses sœurs, lorsqu’un matin la vieille Catherine entra résolûment dans le cabinet de M. Rambert. Son maître était assis devant son bureau ; une pile de lettres, qu’il n’avait pas même ouvertes, s’élevait à côté de lui, sa tête reposait dans ses mains. Catherine plaça sur le bureau un petit plateau portant une tasse de chocolat.

  •  — Puisque vous ne déjeunez presque jamais avec les enfants, voilà votre déjeuner, monsieur, dit-elle.

M. Rambert releva la tête.

  •  — Que dites-vous ? Catherine, je n’ai besoin de rien.

CATHERINE.

Pour ça si, monsieur ; vous avez besoin de reprendre courage, et il ne faut pas jeûner tous les jours si vous voulez rester un peu avec les enfants qui ne savent que devenir. Mademoiselle Louise a déjà l’air tout perdu.

M. RAMBERT.

Louise ? ah ! pauvre enfant, la vie sera rude maintenant pour eux comme pour moi, elle nous gâtait tous.

Et M. Rambert laissa retomber sa tête dans ses mains. Catherine en aurait peut-être dit davantage, mais elle respectait la douleur de son maître, et d’ailleurs elle ne voulait pas pleurer ; madame Rambert était ce que Catherine aimait le mieux au monde.

Mais les paroles de la vieille femme avaient porté leurs fruits : au milieu de ses tristes rêveries, M. Rambert se souvint de l’effroi qu’éprouvait sa femme à l’idée d’obscurcir la jeunesse de ses enfants ; il se rappela son désir de leur épargner toute tristesse, tout chagrin, et ce souvenir l’aida à faire effort sur lui-même. A l’heure du déjeuner, il entra dans la salle à manger ; Arthur n’y était pas, il déjeunait chez son répétiteur, et il était parti sans voir son père, qui n’avait pas encouragé jusqu’alors les marques d’affection de ses enfants. Anna et Caroline étaient assises auprès de Louise, les pauvres petites semblaient s’être serrées les unes contre les autres.

  •  — Voilà papa ! dit Anna avec étonnement et bien bas.

Les trois jeunes filles se levèrent timidement ; M. Rambert s’approcha d’elles et les embrassa. On se mit à déjeuner en silence ; au moment où Louise lui donnait une tasse de thé, M. Rambert leva les yeux :

  •  — Tu viendras me parler dans mon cabinet après le déjeuner, Louise, dit-il.

La jeune fille avait désiré ce moment ; depuis huit jours elle se demandait ce que son père voulait faire ; l’idée d’une gouvernante s’était plusieurs fois présentée à son esprit, mais elle la repoussait de toutes ses forces.

  •  — Je suis bien assez âgée pour tenir la maison, se disait-elle. Nous irons aux cours où nous aurons des maîtres ; nous avons toujours fait comme cela ; Catherine est là pour nous accompagner dans la rue et pour nous soigner si nous étions malades. Papa verra comme je tiendrai bien ses comptes. Qu’est-ce que nous ferions d’une étrangère chez nous ? Elle voudrait morigéner tout le monde ; je ne suis plus une enfant, moi, pour obéir à la première venue.

Toutes ces idées se pressaient dans la tête de Louise lorsqu’elle entra dans le cabinet de son père après le déjeuner. Sans le vouloir et sans le savoir elle avait l’air animé et l’attente se lisait dans son regard. En levant les yeux, son père fut frappé de l’expression nouvelle répandue sur ses traits, et son parti fut pris.

  •  — Elle a envie d’entreprendre le gouvernement de toutes choses, se dit-il. Pauvre petite ! je peux bien lui donner ce plaisir-là, elle n’en aura pas beaucoup d’autres, et je ne pourrais prendre mon parti de voir une étrangère chez moi.
  •  — Mon enfant, dit M. Rambert en faisant asseoir sa fille auprès de lui, j’avais d’abord l’intention de prendre une gouvernante pour toi et tes sœurs, mais je crois que tu n’en as pas grande envie.

LOUISE.

Oh ! mon papa, nous n’avons besoin de personne, je pourrai bien.

M. RAMBERT.

Tu ne sais pas ce que tu pourras, ni moi non plus ; j’ai pensé aussi à vous envoyer toutes trois chez votre tante à la Bressuire, je garderais Arthur avec moi, la vieille Catherine suffirait à notre service.

LOUISE.

Oh ! non, papa, ne nous envoyez pas à la Bressuire, j’aime bien ma tante, elle est très-bonne, et puis elle ressemble... elle ressemble un peu à maman ; mais il n’y a pas de place chez elle, et c’est si ennuyeux de vivre toute l’année à la campagne, on ne voit jamais personne, mon oncle ne veut pas qu’on le dérange ; et puis vous seriez seul toute la journée !

  •  — Je serai toujours seul, se dit à lui-même M. Rambert.

Mais il reprit tout haut :

  •  — Si vous craignez de vous ennuyer à la Bressuire, il vaut mieux rester ici, nous tâcherons de faire comme nous pourrons ; tu commanderas le dîner, Catherine te dira le prix des choses, et d’ailleurs ta mère croyait sa cuisinière honnête. Je vous trouverai des maîtres, je ne veux plus que vous alliez aux cours.

LOUISE.

C’est pourtant bien amusant, papa.

M. RAMBERT.

C’était bon quand votre... quand votre mère vous conduisait ; maintenant il n’y faut plus penser. Je dirai à Catherine de rester dans le salon avec son ouvrage pendant que vous prendrez vos leçons.

  •  — Catherine, se dit Louise avec un mouvement de dédain, qu’est-ce que Catherine fera aux leçons ? Je crois vraiment que papa pense que j’ai encore besoin d’une bonne.
  •  — As-tu de l’argent ? demanda M. Rambert après un moment de silence.

LOUISE.

Non, papa, le mois de ma pension n’est pas encore échu, et j’avais dépensé tout ce que j’avais.

M. RAMBERT.

Je vous donnerai deux mille cinq cents francs entre vous trois pour votre toilette ; pour le ménage, tu me remettras ton compte tous les samedis, comme faisait ta mère. Ce sera une pauvre vie, mon enfant, mais nous ferons ce que nous pourrons les uns pour les autres.

  •  — Oh ! papa ! dit Louise en levant sur son père des yeux pleins de larmes.

La pesanteur du fardeau qui allait lui tomber sur les épaules commençait à l’effrayer ; mais elle avait seize ans ; à cet âge on ne doute guère, et le goût du pouvoir était assez vif chez elle pour lui faire prendre son parti d’un peu de peine et de tracas. Bien des fois cependant, dans celte première journée de gouvernement, la douce image de sa mère revint à l’esprit de Louise. Sa mère ne l’avait jamais contrariée, ne lui avait jamais imposé une tâche pénible ; elle n’avait songé qu’à l’amuser, qu’à la caresser, qu’à lui prodiguer tout ce qui pouvait lui faire plaisir. Louise ne pouvait encore se figurer qu’en entrant dans sa chambre elle ne la trouverait plus étendue sur son canapé, pâle et maigre, mais toujours souriante, animée, disposée à s’intéresser à ce qui amusait et intéressait ses enfants. Elle n’était pas rentrée chez sa mère depuis le jour où, pour la dernière fois elle avait baisé ses mains glacées ; son père avait fermé la porte qui donnait sur le salon, et seul il y pénétrait par son cabinet ; la vieille Catherine rangeait la chambre, mais les enfants n’avaient pu y aller chercher le souvenir de leur mère.

Louise croyait presque commander et gouverner au nom de sa mère ; ses sœurs, qui ne gouvernaient rien, s’apercevaient peut-être plus qu’elle de l’absence de la tendresse constante et minutieuse à laquelle leur mère les avait accoutumées. Anna avait tant pleuré qu’elle avait mal aux yeux ; sa mère s’en serait aperçue sur-le-champ, son père n’y regardait pas ; Louise était trop occupée ; Catherine seule le vit et bassina les yeux de la pauvre enfant avec de l’eau de roses.

  •  — Ah ! maman n’est plus là ! disait la petite fille tout en se serrant contre sa bonne.

Et la vieille femme se contentait de soupirer en se disant tout bas et pour sa propre consolation :

  •  — Non ! elle est mieux où elle est, mais quel vide elle. laisse ici !
Illustration

III

TROIS MOIS APRÈS

  •  — Où est Louise ? demandait un matin M. Rambert en entrant dans la salle d’étude de ses filles.
  •  — Elle n’est pas encore réveillée, papa, dit Anna en se levant pour embrasser son père. Voulez-vous que j’aille l’appeler ?

M. RAMBERT.

  •  — Non, je lui parlerai plus tard ; mais pourquoi n’est-elle pas prête ?

CAROLINE.

Catherine dit qu’elle a lu très-tard, car sa bougie est brûlée jusqu’au bout ; peut-être était-elle fatiguée.

M. Rambert haussa les épaules et rentra dans son cabinet. Louise était un peu rouge en venant se mettre à table pour déjeuner ; elle craignait une réprimande de son père ; surtout elle avait peur qu’il ne lui demandât quel était le livre qu’elle lisait avec tant d’attention, et elle avait une vague idée que son père ne serait pas satisfait de savoir qu’elle prenait des livres dans son cabinet sans lui en demander la permission.

Mais M. Rambert venait de recevoir ses lettres, il avait oublié ses questions et son mécontentement du matin, il lisait son journal, et, préoccupé d’une grande bataille qui venait d’avoir lieu en Amérique, il ne songeait plus à ses enfants. Comme de coutume, on ne parlait guère, Anna et Caroline chuchotaient entre elles, calculant les chances d’Arthur à la place de premier ce jour-là. Louise pensait à la robe qu’elle allait broder pour l’envoyer au nouveau petit garçon qui venait d’arriver à la Bressuire ; mais on ne se disait pas tout haut les projets de la journée ou les réflexions de la veille.

  •  — Tu peux venir chercher l’argent de la semaine, Louise, dit M. Rambert en se levant et en entrant dans son cabinet.

Louise, debout au milieu de la salle à manger, hésitait :

  •  — Je déteste d’aller chez papa le samedi, disait-elle à demi-voix ; il a toujours quelque chose à dire sur mes comptes. Tantôt ils sont trop chers, tantôt l’addition n’est pas juste. L’autre jour, il m’a dit qu’il ne fallait pas donner du saumon quand il coûtait six francs la livre ; est-ce que je sais le prix du saumon, moi ?

CAROLINE.

Mais Louise, puisque c’est toi qui tiens la maison, il faut bien que tu saches ces choses-là.

LOUISE se retournant vivement.

Laissez-moi tranquille, petite, je voudrais bien vous voir avec tous ces comptes sur les bras !

Pour échapper aux remarques de ses sœurs, Louise entra dans le cabinet de son père ; il leva les yeux du livre qu’il lisait :

  •  — Voilà ton argent, Louise, dit-il, tu peux faire tes paquets et ceux de tes sœurs, vous partirez pour la Bressuire lundi.
  •  — Pourquoi donc, papa ? demanda Louise étonnée et assez mécontente de se voir dérangée au début de son empire.

M. RAMBERT.

Parce que ta tante m’a écrit pour nous inviter tous au baptême de son petit Paul ; je suis trop occupé pour quitter Paris, mais je suis bien aise que vous alliez à la campagne.

LOUISE.

Est-ce pour longtemps, papa ?

M. RAMBERT.

Je n’en sais rien, tant que ta tante voudra vous garder. Laisse-moi travailler, je suis pressé.

Louise rentra dans la salle à manger ; elle n’osait pas fermer brusquement la porte de son père. Mais elle en avait bien envie. Pourquoi sa tante ne l’avait-elle pas consultée ? Pourquoi la traitait-on comme une petite fille ? On était au samedi, et il fallait partir le lundi ! A peine aurait-on le temps de faire les malles ! Et Louise s’impatientait de ces petits embarras sans songer à se demander si l’ennui de perdre quelque temps la liberté excessive dont elle jouissait n’avait pas une part dans son humeur.

  •  — Nous allons à la Bressuire lundi, s’écria-t-elle en entrant dans la salle d’étude ; ainsi, fermons les livres, il n’y a pas de temps à perdre pour faire nos préparatifs.

ANNA et CAROLINE ensemble.

A la Bressuire, tu veux rire, Louise, papa n’en a rien dit ce matin.

LOUISE.

Non, mais il vient de me le dire en me remettant l’argent de la semaine ; il ne sait pas combien de temps nous resterons, tant que ma tante voudra, dit-il.

ANNA.

Ah ! quel bonheur ! j’espère qu’elle nous gardera longtemps ; je commençais à étouffer dans ce Paris ; d’ailleurs, il n’y a plus personne.

CAROLINE.

Nous avions l’air ridicule quand nos amies venaient nous dire adieu en demandant quand nous partions pour la campagne.

LOUISE.

Eh bien, moi, je ne suis pas si vite lasse de la maison et de mes devoirs ; d’ailleurs, je voudrais bien savoir qui vous verrez à la Bressuire.

CAROLINE.

Ma tante, Marie, Jeanne ; et, si nous ne pouvons pas aller faire des visites, c’est la même chose ici cette année.

ANNA.

Mais comment papa fera-t-il pour commander son dîner et pour payer ses comptes quand tu n’y seras plus, Louise ?

LOUISE avec humeur.

Comme il voudra ; je ne demandais pas à m’en aller. Maman n’était pas si pressée de se débarrasser de nous.

C’est ainsi que la jeune fille jugeait son père, qui, toute la journée, à travers ses occupations, ses comptes et ses papiers, conservait le sentiment du pénible sacrifice qu’il avait fait le matin en se décidant à se séparer pour quelque temps de tout ce qui restait de joie dans sa maison. Mais M. Rambert ne parlait guère, et celle qui aurait pu le faire comprendre à ses enfants n’y était plus.

Le lundi matin, les malles étaient faites. Arthur, qui avait été second le samedi, à la grande satisfaction de ses sœurs, avait daigné approuver le voyage à la Bressuire en déclarant qu’il viendrait les rejoindre dès que les compositions des prix seraient terminées. Il n’avait pas pris garde à l’air mécontent de Louise pour laquelle il n’avait pas autant de respect que Caroline ou Anna ; peut-être était-il, d’ailleurs, de tous les enfants de madame Rambert, celui qui s’apercevait le plus de son absence. Le collége était toujours le même ; ni la discipline, ni les camarades n’avaient changé, mais le retour à la maison était bien différent ; l’affection toute particulière qui l’unissait à Anna ne pouvait remplacer pour le petit écolier le baiser donné et reçu à la fin du jour, les tendres questions sur les leçons, la préoccupation de tous ses intérêts et de tous ses plaisirs qu’il trouvait autrefois près du canapé de sa mère.

M. Rambert accompagnait ses filles jusqu’à la Bressuire, mais il devait en revenir le soir même. Arthur partait pour le collége au moment où ses sœurs montaient en fiacre pour se rendre à la gare du chemin de fer.