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Une femme prodigue

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410 pages

Le mois de mai venait de commencer ; la journée était belle, et le Bois de Boulogne se garnissait de promeneurs. Déjà çà et là, sous les marronniers en fleur, quelques groupes s’étaient arrêtés et passaient en revue les cavalcades, les fraîches toilettes des élégantes qui s’écoulaient devant eux, soit à pied, soit dans de brillans équipages. Parmi ces groupes plus ou moins intéressés à l’examen des modes de la nouvelle saison, trois jeunes femmes venaient de prendre place et causaient familièrement.

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Louise Lemercier

Une femme prodigue

A Mon Amie

 

 

MmeFanny Martin Francklin.

I

L’Amie Depuis des siècles

Le mois de mai venait de commencer ; la journée était belle, et le Bois de Boulogne se garnissait de promeneurs. Déjà çà et là, sous les marronniers en fleur, quelques groupes s’étaient arrêtés et passaient en revue les cavalcades, les fraîches toilettes des élégantes qui s’écoulaient devant eux, soit à pied, soit dans de brillans équipages. Parmi ces groupes plus ou moins intéressés à l’examen des modes de la nouvelle saison, trois jeunes femmes venaient de prendre place et causaient familièrement.

  •  — La jolie figure ! dit l’une d’elles, en plongeant ses regards dans une calèche que les chevaux conduisaient au pas.

A cette exclamation, la plus jeune des trois lève les yeux, et s’écrie :

  •  — C’est la comtesse de Sorlis !
  •  — Quelle est cette comtesse dont le nom frappe pour la première fois mes oreilles ?
  •  — Cette comtesse, répéta la baronne de Maubreuil ; mais c’est mon amie.
  •  — Votre amie ! dirent à la fois madame de la Mark et madame d’Averne.
  •  — Oui, mon amie la plus chère.
  •  — Et depuis quand, je vous prie ?
  •  — Oh ! depuis des siècles, répondit la baronne qui avait à peine vingt ans.
  •  — Voilà qui est singulier, ajouta madame de la Mark piquée. Vous ne nous avez jamais parlé de cette amie.

La calèche avait disparu, et la baronne soupira en disant : Elle ne m’a pas vue !

  •  — Enfin, nous éclaircirez-vous ce qui est pour nous une énigme ?
  •  — Je vous ai parlé de Catherine Arnold, dit la baronne presque impatientée.
  •  — Oui, une paysanne, votre sœur de lait, je crois ?
  •  — Eh bien ! c’est elle que vous venez de voir.

Après un moment donné à la surprise, madame de la Mark reprit :

  •  — La fille du fermier de votre père, comtesse !
  •  — Je conçois que cela vous étonne ; vous n’avez vu d’elle que sa beauté ; mais moi, qui la connais, je la sais digne, par la générosité de son caractère et par ses talens, de la plus haute fortune.
  •  — Ses talens ! et où les aurait-elle acquis ?

A cette question, la baronne répondit avec un petit air de triomphe :

  •  — A l’Abbaye-aux-Bois où nous avons été élevées.
  •  — Ne trouvez-vous pas qu’il y a folie à un paysan d’envoyer sa fille dans une pareille maison ?

Cette remarque était adressée à madame de la Mark par madame d’Averne, qui, se tournant ensuite vers la baronne, ajouta :

  •  — Comment le marquis de la Tour, votre père, a-t-il pu souffrir que cette paysanne fût avec vous et reçût la même éducation que vous ?

Ah ! répliqua en riant la baronne, parce qu’il ne voulait ni ne pouvait l’empêcher.

  •  — Et c’est au couvent votre amie, dit madame de la Mark en appuyant sur ce mot, a fait la conquête du comte de Sorlis ? — C’est, j’imagine, lorsqu’il allait visiter une sœur ou une cousine, car je ne pense pas que ce soit à la ferme de son père.
  •  — Mille pardons, c’est à la ferme.
  •  — Et comment cela ?
  •  — Vous êtes trop mauvaises pour que je satisfasse votre curiosité ; mais mon mari, qui est l’ami du comte de Sorlis, ou le marquis de Châtignon, qui est son intime, ne refusera pas de vous. apprendre comment cela est arrivé.
  •  — Notre chère baronne a raison, dit madame de la Mark ; nous sommes trop mauvaises ; et, pour mon compte, je le déclare, je suis honteuse d’avoir parlé avec une sorte de dédain d’une personne qu’elle honore de son amitié..... Peut-être, ajouta-t-elle en lui tendant la main, est-ce cette même amitié que j’ai surprise en elle pour une autre, qui m’a rendue presque cruelle.
  •  — Et moi, injuste, car j’ai parlé contre ma façon de penser. Est-ce à moi, la fille d’un négociant, qu’il convient de faire de l’aristocratie, et ne sais-je pas que le premier rang appartient autant au mérite qu’à la naissance ?
  •  — A la bonne heure, dit à son tour la baronne en réunissant les mains de ses amies dans les siennes ; à ce langage je vous reconnais toutes deux. A présent, commandez, ordonnez ; que voulez-vous que je vous dise, que je vous apprenne ?
  •  — L’histoire, toute l’histoire de la comtesse de Sorlis.
  •  — Alors vous me demandez aussi une partie de la mienne ? eh bien ! je vais vous satisfaire.

Leurs chaises furent aussitôt portées sous un bouquet d’arbres et loin des passans. Là, leurs petites mains entrelacées, elles s’apprêtèrent à écouter, comme de jeunes femmes écoutent ce qui excite vivement leur curiosité ou leur intérêt. En les voyant ainsi groupées, un Italien se fût écrié : Le volpi si consigliano ; il se fût trompé.

II

Confidences

Heureuse de pouvoir parler de ce passé si peu loin d’elle, mais qui lui était si cher, la baronne dit, après avoir examiné en souriant son attentif auditoire :

  •  — Vous savez que je suis née dans un château que mon père possédait aux environs de Valence, et que ma naissance coûta la vie à ma pauvre mère. Cattiche, la femme de notre fermier, consentit à la prière du marquis de la Tour à m’en tenir lieu, et elle partagea son lait entre sa fille Catherine et moi. A quelque temps de là le marquis, appelé pour une mission dans une cour étrangère, me confia aux soins de Pierre Arnold et de sa femme, dont le caractère et les bons sentimens lui étaient parfaitement connus. Mon enfance fut si heureuse auprès de ces bonnes gens que leur souvenir m’arrache encore des larmes de reconnaissance !

Catherine m’aimait, et moi je ne pouvais vivre une heure sans cette gentille sœur ; aussi, quand mon père fut de retour, il consentit à ne pas nous séparer, et, jusqu’à l’âge de dix ans, nous habitâmes tour à tour la ferme et le château. A cette époque nous eûmes le malheur de perdre notre bonne mère. Quoique jeunes, nous fûmes si sensibles à cette perte, que nous fîmes toutes deux une maladie qui donna les plus vives inquiétudes. Madame Allant, sœur de Pierre Arnold, jouissait à Valence de l’estime et de la considération générales, tant à cause de la bonté de son cœur que de sa fortune, qu’on disait assez considérable. A la nouvelle de la maladie de sa nièce, elle arriva à la ferme avec tout l’attirail d’une femme qui aime le luxe et la toilette, mais aussi dans l’intention de nous donner ses soins. Jamais mère n’en eut de plus tendres ni de plus assidus, et, dès ce moment, nous reportâmes sur elle une partie de cette affection que nous avions eue pour Cattiche.

Riche, et, par cela même appelée à vivre au milieu d’un monde où l’infériorité de son éducation s’était souvent fait sentir amèrement pour elle, madame Allant avait pu apprécier cet inconvénient ; elle engagea donc instamment son frère à donner à sa fille l’instruction et les manières que pouvait comporter une grande fortune.

Les gens de la campagne aiment généralement à élever leurs enfans an-dessus de leur condition : faire de sa fille unique une belle dame, sourit à Pierre ; il en parla à mon père, et mon père adopta l’avis de madame Allant ; mais, pour éviter de nous séparer, il fut décidé qu’on nous conduirait à l’Abbaye-aux-Bois où j’avais une tante religieuse. Les préparatifs de notre départ furent bientôt faits, et nous, quoique heureuses de voir Paris, nous quittâmes la ferme, le château et nos parens avec des larmes dans les yeux et dans le cœur. Le marquis n’avait pu venir nous conduire, tenu qu’il était alors dans son fauteuil par un accès de goutte. Il donna à madame Allant une lettre pour ma tante, et nous partîmes avec elle. Avant de nous conduire au couvent, elle nous fit voir tout ce que Paris renferme de curieux et qui était à notre portée, puis nous voilà à l’Abbaye-aux-Bois.

Notre première année se passa à ne rien faire ; on eût dit deux petites filles nées sans intelligence. Nos compagnes se moquaient de nous, et nos maîtresses, fatiguées de ne pouvoir nous rien inculquer, nous abondonnaient aux railleries des autres élèves. La protection de ma tante ne servait qu’à diminuer les punitions qu’on nous infligeait, et, sans Catherine, j’aurais écrit à mon père de me changer de pension ; mais ma sœur ne le voulut jamais ; un jour que je pleurais en me plaignant à elle de quelques moqueries de nos compagnes, elle me dit de patienter encore quelque temps ; qu’elle avait trouvé un moyen sûr de faire de nos camarades les plus acharnées à nous poursuivre de leurs quolibets, les esclaves de toutes nos volontés. Ce moyen le voici : Pierre Arnold était assez riche pour ne lui rien refuser, madame Allant, de son côté, garnissait assez bien sa bourse. Le peu que me donnait mon père, je le dépensais aussitôt que je le recevais ; elle, au contraire, amassait et faisait de fréquentes demandes pour grossir son petit trésor. Quand elle fut à la tête d’une somme assez ronde, elle fit acheter au dehors une quantité d’objets utiles ou futiles, selon le goût de nos compagnes, et, un jour de congé, elle les leur distribua à toutes, sans oublier les maîtresses et sous-maîtresses de la maison. Comme vous pouvez vous l’imaginer, elle me força à prendre ma moitié des remercîmens qu’on lui fit. La grâce qu’elle mit à donner toutes ces bagatelles, nous attira l’amitié des maîtresses et des élèves. Soit qu’elle craignît de voir diminuer cette amitié, soit qu’elle trouvât une sorte de plaisir à être généreuse, elle continua d’agir ainsi pendant tout le temps que nous restâmes au couvent.

Nous nous mîmes enfin a l’étude avec la volonté de travailler ; car il ne suffisait pas à Catherine de nous voir passer pour les jeunes filles les plus généreuses, elle voulait aussi que nous fussions les plus instruites. Plus de récréation ; l’étude, toujours l’étude ; aussi dans ses classes elle était toujours la première, et les progrès qu’elle fit en musique, en dessin, furent immenses : ses maîtres, étonnés d’une si rare intelligence et d’une application si constante au travail, la proclamèrent la plus parfaite des élèves : elle était heureuse d’être arrivée à ce point que ses maîtres ne pouvaient plus rien lui enseigner. Son bonheur eût été plus complet, si nous avions marché à l’unisson ; mais je n’avais pas ce courage que donne une volonté ferme, et ma tante, qui craignait que trop de travail ne nuisît à ma santé, y mit bon ordre ; du reste, je le dis sans rougir, je n’avais ni les moyens ni la haute intelligence de Catherine.

J’avais dix-sept ans, et mon éducation était à peu près terminée, quand mon père me maria au baron de Maubreuil...

  •  — C’est du jour de votre mariage que date notre bonne amitié, dit madame de la Mark en pressant la main de son amie. Oh ! je vous vois encore assise sur ce grand sopha, bien plus parée de vos grâces naïves que des riches étoffes et des diamans qui vous couvraient. Vous étiez là, entourée d’un monde d’admirateurs qui tous vous complimentaient, vous embarrassaient. Déjà dans la journée vous m’aviez fait un appel du regard pour éloigner de vous cette foule importune ; j’accourus à cet appel, et vous prenant par le bras, je vous conduisis dans la pièce plus solitaire où s’était retiré le marquis de la Tour ; ce fut alors que je vous offris mon amitié, et une amitié sans réserve. Vous me répondîtes par un torrent de larmes. Etonnée, je vous demandai le motif de ces pleurs : une amie malade, me répondîtes-vous, et cette amie est ma sœur de lait ! Quand j’appris que cette sœur, dont l’absence et la maladie vous touchaient si fort, était Catherine Arnold, la fille du fermier de votre père, je regardai votre chagrin et votre amitié comme un enfantillage ; mais après ce que vous venez de me dire, Marie, de son caractère, de son éducation, qui la rendaient digne à la fois de votre affection et du rang qu’elle occupe, je m’intéresse à elle, et je veux partager avec vous le vif intérêt que vous lui portez.
  •  — Merci, Hortense, dit la baronne de Maubreuil avec un sourire d’ange. Oui, mon brusque mariage causa une révolution à ma chère Catherine ; elle tomba malade, et comme son éducation était terminée, dès qu’elle put supporter le voyage, sa tante la remena à la ferme. Je m’y rendis quelque temps après avec mon mari. Mais avant de vous parler du mariage de ma sœur, je dois vous dire un mot sur madame Allant, que vous rencontrerez quelquefois chez la comtesse : c’est une bonne petite femme de cinquante ans, avec des yeux gris, le nez un peu camard, la bouche grande et les dents fort belles : l’éducation n’a pas poli son langage, ses manières sont assez communes, ce qui contraste désagréablement avec la recherche de sa mise quelquefois élegante et toujours riche ; mais quand on la connaît, on lui pardonne d’être laide, on lui passe quelques ridicules, et l’on est même indulgente pour la trivialité de son langage, parce qu’elle est franche et sans prétention aucune. Revenons à ma Catherine, que le baron de Maubreuil trouva ravissante de grâces et de beauté, quoiqu’elle sortît à peine de maladie, et à Pierre Arnold dont j’étais l’enfant gâtée. Avec quelle joie il nous reçut ! que de fêtes nous fit ce brave homme ! Lebaron s’accommoda fort de sa société, car il était, comme lui, un intrépide chasseur. Pendant le temps que nous avions passé au couvent, la ferme avait changé d’aspect, et sans les tourelles du château de mes ancêtres, on eût volontiers pris le château pour la ferme, et la ferme pour le château.

Mon mari, qui s’arrange facilement d’un luxe accompagné de toutes les commodités de la vie, donna au grand contentement de tous, la préférence à la ferme. Je savais que Pierre était riche, et je ne m’étonnai pas des dépenses qu’il avait dû faire pour embellir sa maison. Il l’avait achetée de mon père sans la marchander, ainsi que nos bois qui étaient d’une grande valeur. Mais ce qui me surprit, ce fut le changement survenu dans les goûts de Catherine. Elle, que j’avais vue si animée à s’instruire, à prendre au travail un plaisir qui me privait souvent de sa société, à présent que tout lui permettait de jouir sans peine de ses talens acquis, elle semblait ne plus s’en soucier : sa harpe était sans cordes dans un coin du salon, et il était aisé de voir que le piano n’avait pas été ouvert depuis qu’on l’avait fait venir de Paris. Des dessins, des aquarelles, quelques petits tableaux de genre qu’elle avait faits au couvent, richement encadrés, ornaient les pièces de son appartement ; mais ses cartons et ses crayons étaient, ainsi que son chevalet, relégués dans un cabinet obscur. La culture des fleurs, le soin de quelques oiseaux, telles étaient les occupations de la journée. Je lui fis quelques reproches d’avoir ainsi abandonné tout ce qui autrefois paraissait tant lui plaire.

  •  — Pour qui ferais-je de la musique ? me dit-elle : mon père ne l’aime pas, et ma tante ne peut la souffrir.
  •  — Mais pour toi-même ?

Elle sourit sans me répondre.

  •  — Et ton dessin, et ta peinture dont tu paraissais si enthousiasmée ?
  •  — Je les aime encore ainsi que la musique, mais pour que j’y travaille et que j’y trouve du plaisir, il me faut non des encouragemens, mais des rivaux à surpasser ; sans ce puissant stimulant mes talens m’ennuient et ma volonté est nulle. Si je suis appelée à vivre dans un monde autre que celui où j’ai vécu jusqu’à ce jour, ce travers de mon esprit se modifiera probablement, mais si je dois mourir comme je suis née, l’heureuse fille de Pierre Arnold et ta sœur aimée, ma harpe restera comme tu l’as trouvée.
  •  — Mais alors pourquoi avoir appris tant de belles choses si elles ne devaient pas contribuer à ton amusement et au plaisir de tes amies.
  •  — Pourquoi ?.. j’étais lasse des sottes moqueries de ces demoiselles, des dédains de nos maîtresses ; mon amour-propre blessé me fit monter le sang au cerveau ; je voulus les surpasser toutes ; je crois avoir réussi, je ne demande plus d’autres triomphes,
  •  — Quoi ! ma Catherine, mon mari et moi nous n’entendrons pas ta jolie voix ?
  •  — Ce serait te mal faire les honneurs de la maison de mon père que de te refuser quelque chose, me dit-elle avec un sourire difficile à rendre, tant il exprimait le désir de m’être agréable ; et aussitôt elle mit sa harpe en état, puis elle chanta quelques romances nouvelles. Quand sa voix eut acquis de l’étendue, elle jeta loin d’elle les romances, et mit sur un pupitre la partition de la Straniera de Bellini. Je ne puis vous dire l’effet de cet admirable timbre, de ce chant plein d’ame et d’expression ; je ne puis vous dire ce que j’éprouvai quand les notes d’une mélodie si pure, si tendre et si mélancolique, me furent rendues par sa voix suave et puissante. Je me levai toute émue, et j’embrassai ma sœur avec des larmes.
  •  — Oh ! dit-elle en me rendant mes caresses, tu es trop facile à émouvoir, je ne chanterai plus. Et laissant là sa harpe, elle ouvrit la croisée du salon, mais en prenant de grandes précautions pour ne pas effrayer des hirondelles qui étaient venues bâtir là leur nid. La détonation d’un fusil la fait se pencher hors de la fenêtre ; elle pousse un cri, et toute éperdue elle descend dans la cour ; je la suis.

Le temps annonçait l’orage, et nos chasseurs étaient rentrés plus tôt que de coutume ; mon père ayant rencontré un de ses amis intimes qui chassait du même côté que lui, l’avait engagé à venir à la ferme.

Ils étaient arrivés au moment où ma sœur commençait à faire quelques préludes sur sa harpe ; de crainte de l’interrompre, ils s’étaient arrêtés et placés sous sa fenêtre, de manière à tout écouter sans être vus. Quand elle eut cessé de chanter, le baron de Maubreuil s’étant adressé à Pierre Arnold :

  •  — Est-ce donc votre fille qui a cet admirable talent ?

Pierre, radieux et fier, pour toute réponse avait armé son fusil :

  •  — Catherine, avait-il dit, est adroite comme son père, voyez.

Le coup parti, une hirondelle était tombée à leurs pieds ; mais que devint le pauvre homme, quand il vit ma sœur accourir pâle et tremblante, se baisser pour prendre l’innocente bête, et s’écrier tout en larmes : Morte ! morte ! chère petite, disait-elle en continuant à pleurer, hélas ! je ne te verrai donc plus, moi dont le regard te suivait dans ton vol rapide, moi qui veillais autant que toi à la conservation de ta petite famille ! Qui en prendra soin maintenant ?

Levant alors les yeux sur les trois chasseurs :

  •  — Lequel de vous est coupable de cet acte d’inutile barbarie ?
  •  — Moi ! répondit Pierre consterné.
  •  — Oh ! mon père !

Et elle se jeta dans les bras de son père, car elle avait compris sa peine.

  •  — Elle a un cœur d’ange votre Catherine ! s’écria le nouveau-venu d’une voix émue.
  •  — Et quel était ce nouveau-venu, demanda madame d’Averne.
  •  — Le comte de Sorlis.
  •  — Je l’avais presque deviné. Est-il bien de visage ?
  •  — Très bien.
  •  — Riche ?
  •  — Un revenu de cent mille francs.
  •  — C’est quelque chose, et Catherine ?
  •  — Depuis un an elle a hérité de tous les biens de son père, répondit tristement la baronne.
  •  — Ce brave homme est mort ! et comment cela ?
  •  — Laissons-la donc continuer sans l’interrompre ainsi par nos questions, puisque nous voulons connaître toute cette histoire.
  •  — Je vous ai tout dit, mes amies. Catherine Arnold devint quelques mois après comtesse de Sorlis.
  •  — Oh ! mais nous savions cela d’avance. C’est leur première entrevue..... Ce sont leurs amours.....
  •  — Que vos cœurs et votre imagination suppléent ce que je ne saurais vous rendre. J’ajouterai seulement que ma sœur eût bien désiré avoir sa tante auprès d’elle, car elle l’aime de tout l’amour qu’elle portait à son père ; mais madame Allant, quoique pleine d’affection pour son neveu, se trouve mal à l’aise avec lui, parce qu’elle sent son infériorité. Elle se contenta donc d’aller souvent à Sorlis ; mais Catherine, depuis la mort de Pierre, ne veut plus habiter le château qui est trop près de la ferme, et sa tante l’a devancée à Paris, où ils doivent se fixer au retour d’un petit voyage qu’ils comptent faire en Italie.
  •  — Et partiront-ils bientôt ? demanda madame d’Averne.
  •  — Je le pense.
  •  — Ce ne sera donc qu’à leur retour que vous nous présenterez à la comtesse, dit madame de la Mark en se levant ?

Les trois amies, se prenant le bras, s’acheminèrent vers un landau qui les transporta en quelques minutes à Paris.