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Une seule main mais laquelle ?

De
256 pages

Ce livre commence par une autobiographie succincte où on apprend pourquoi l’auteur, simple autodidacte, a décidé de changer de main à l’âge adulte parce que tout n’était pas parfait dans sa vie. Les raisons qui l’ont poussé à effectuer ce changement significatif sont exposées autant qu’il se peut. L’avenir a montré que cette décision était bonne bien que personne n’ait parlé autour de lui de latéralité de naissance et du fait que la dominance d’un hémisphère du cerveau par rapport à l’autre est un état naturel qu’il serait bien pratique de connaître à la naissance, comme l’est le sexe, puisqu’il dure toute la vie. La conséquence de cette dominance est qu’on utilise la main correspondante comme main active. Il est évident cependant que cette dominance est souvent ignorée. Est-ce important ? Très important par les conséquences.

Une seconde partie développe des tests pour découvrir la dominance et parle des langues, des écritures et de la communication entre humains.

L’importance de la latéralité est essentielle, l’humanité est binaire et beaucoup de ses caractéristiques s’expliquent par cette étude.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-57366-7

 

© Edilivre, 2014

Avant-propos

La nature humaine est loin d’être connue dans sa totalité. Quelquefois un mystère se dévoile de façon totalement inattendue et a des conséquences heureuses.

Ce récit autobiographique est suivi d’un essai décrivant certains problèmes que pose la domination officielle de la main droite dans la plupart des activités.

A une période où on parle de plus en plus et de mieux en mieux d’écologie et de biologie il est tout à fait normal de penser que rien n’est plus gratifiant que de suivre étroitement les lois de notre bonne vieille Nature.

La conclusion parle du « Singe savant » que vous aurez vite reconnu.

Le seul but de ce livre est d’être utile à ceux qui se reconnaîtront dans cette description d’une situation particulière mais pas forcément rare.

 

Première partie

Chassez le naturel…

1
Commencement

J’ai toujours eu une grande répugnance à parler de moi et à révéler des choses personnelles que je n’ai jamais dites auparavant, mais il faut bien exposer en détail certains éléments biographiques pour qu’on puisse comprendre comment on peut passer tout un coup d’un mode de latéralité à un autre, complètement différent, et pourquoi ceci a eu lieu, la latéralité étant l’usage dominant d’une main par rapport à l’autre dans le même individu.

Le petit village de quelques centaines d’habitants appartenant au département, en forme de gallinacé, de l’est de la France, où je suis né, est trop obscur pour qu’on en parle.

Etre enfant d’ouvriers est la chose la plus simple qui soit, surtout en l’année qui a vu naître aussi Eltsyn et Gorbatchov. Une année malgré tout pas très loin de la guerre 14, mais jamais, au grand jamais, je n’ai eu l’impression qu’elle venait juste de finir.

Pour moi cette guerre était le Moyen Age, c’était une période épouvantable qu’on ne trouvait pas sur les livres de classe ou très peu, sous une forme abrégée, comme si l’auteur n’avait pas eu le temps de rédiger son récit ou d’absorber la totalité de ses péripéties.

Qu’est-ce que les jeunes doivent penser de la guerre 40 et des inutiles guerres coloniales s’ils sont nés postérieurement, même un an après ? Sûrement la même chose que moi : de stupides boucheries pour « l’honneur ». Les guerres coloniales, c’est encore plus idiot, puisque sans espoir dés le début : comment refuser la liberté à un peuple qui la veut ?

Le père est orphelin dès l’âge de 3 ans, grâce à une méningite je crois. Inutile de dire qu’on n’a jamais parlé de ce zouave grand-paternel que je n’ai pas connu. La mère est un peu Luxembourgeoise puisque son père l’était et sa mère un peu aussi, bien que née à Paris, de mère Luxembourgeoise également.

Le roman d’amour des grands-parents commence très simplement : mémé (et non mamie) est bonniche chez un “docteur”. En ces temps reculés les draps ont une importance terrible pour l’économie des maisons. Des draps disparaissent ; comme mémé avait un frère qui revenait du régiment (le même sans doute qui est mort de la grippe espagnole le dernier jour de captivité en 1918) on l’a accusée de lui avoir donné ces draps pour qu’il « s’établisse » et on l’a mise à la porte sans procès.

Il est plus qu’évident que c’était sans la moindre preuve. On lui a donné le certificat « sacré » sans lequel on ne récupère plus de boulot comme domestique mais il était rédigé de telle façon qu’elle ne trouverait plus d’emploi.

Sur ces entrefaites, pépé, qui allait de moulin en moulin en avalant de la farine dans ses poumons tout en réparant les pièces de bois, rencontra une espèce de marieuse qui dit à mémé : le Michel veut se marier. Et hop ! Tristan et Iseult étaient constitués. Ce genre de romance peut réussir.

Pour moi qui les aimais ou qui m’étais habitué à eux puisqu’il n’y avait personne d’autre d’une génération ancienne, je les ai toujours vus s’engueuler mais seulement en luxembourgeois que je ne comprenais pas du tout.

La femme obéissait à l’homme et c’était tout. En plus, personne pour l’aider lui aux travaux des champs ou à la menuiserie puisqu’ils n’ont eu que trois filles. Du moins pour l’aider de la façon qu’il concevait parce que ma mère et ses sœurs ont souffert dans les champs jusqu’à l’écœurement. Un travail agricole avec vaches mais sans chevaux ou autres moyens de traction : du bricolage de ce temps-là, pour être sûr de manger.

Il adorait travailler le bois, de l’ébénisterie en fait, sans avoir eu d’apprentissage ; il décalquait des dessins sur un illustré, catalogue de meubles peut-être et tâchait de reproduire quelque chef-d’œuvre et il y arrivait. Je le revois tapant sur le ciseau à bois avec ses grosses mains (plus « sensuel » pour le travail artistique du bois !) et jamais avec un maillet ou un marteau.

Je l’entends encore dire devant son fouillis d’outils : « On dirait que c’est le diâp’qui cache les choses. » Je comprends ce qu’il voulait dire maintenant que j’approche de son âge.

Il nous racontait ses histoires de moulins, sans cinéma ni TV, quand ils rigolaient des farces qu’ils se faisaient, la colle à bois qu’on cachait pour que le compagnon s’asseye sur la chaise piégée…

Je me souviens aussi qu’il avait fait gratuitement un catafalque pour les enfants car il en mourrait beaucoup à cette époque.

Il a eu un peu plus de 80 ans et s’est alité à cause d’une bronchite ou autre maladie pulmonaire causée par l’excès de poussière dans les poumons dont on bénéficiait souvent à cause de la farine des moulins. On a essayé d’appeler le médecin mais il n’en voulut pas. Celui-ci lui fit une piqûre par surprise dans ses maigres fesses mais pas deux, car il le mit à la porte.

A cette période les antibiotiques étaient inventés, on pouvait sûrement le sauver mais il a dit : je suis trop vieux pour pouvoir travailler, mon heure est venue (Que penser de la retraite actuelle, prévue depuis l’enfance ?).

Effectivement, son heure vint 15 jours après. A son enterrement, il neigeait atrocement et le convoi, à pied et sans doute en voiture à bras pour le cercueil, eut deux kilomètres à faire pour arriver au village voisin car il voulait être enterré dans un cimetière où il n’y avait pas de risque d’inondation, raison très étrange pour moi. Les participants au cortège, je les ai entendus, disaient, un peu en plaisantant : « Il nous a souvent cassé les pieds mais aujourd’hui il a vraiment choisi son jour.»

Ma grand’mère, la Georgette, restée sans commandement ni directives, est partie à peu près au même âge mais elle avait 9 ans de moins au départ. Bien que surveillée par sa fille cadette, distante de quelques kilomètres, elle est plus ou moins morte de faim, tout d’abord parce qu’elle n’osait plus rien acheter, à cause des nouveaux francs ou la crainte de manquer et aussi probablement parce qu’elle ne mangeait presque plus rien, faute d’appétit (manque de vitamine B12 ?).

Tous les deux bien entendu étaient de fervents chrétiens et mon grand-père ne manquait pas de chanter les vêpres chaque dimanche, ce que j’admirais beaucoup.

Ma mère, l’aînée de deux sœurs espacées toutes trois de cinq ans chacune (Comment faisaient-ils à cette époque pour espacer ? Gros mystère.) avait moins de 20 ans quand elle rencontra mon père. Une rencontre certainement pas très romantique et de quelle intensité ?

Mon père était le second de deux frères et vivait chez le second mari de sa mère, un paysan souvent soûl, avec quelques enfants, veuf aussi. Mon père fut plutôt assez mal à l’aise dans cette famille qui s’était agrandie d’une demi-sœur, ce qui en faisait sans doute six ou sept chez son beau-père. Mon grand-père, voyant qu’elle “fréquentait” (« parlait », bien innocemment) le Charles (qui s’appelait aussi Lucien), lui a dit : Ce sera celui-là et pas un autre. Oui, papa, répondit sa fille. En ces temps reculés on était vite “compromise”. De là, le mariage d’amour.

Comme je suis né entre 7 et 8 mois après le mariage, donc avantterme, on a reproché toute sa vie à ma mère, du moins dans ce village, que nous avons quitté par la suite, son horrible conduite supposée. Je connais ma mère et mon père et je suis certain qu’aucun des deux n’aurait osé, contrairement aux princes et princesses actuels, et aux stars du show-biz de ce temps-ci, anticiper quoi que ce soit hors mariage. Ce n’était pas « tendance » comme maintenant.

Il est quelque chose d’étrange à propos de mes grands-parents : c’est qu’ils ont obligé leurs filles à les vouvoyer. Nous les enfants par contre on les tutoyait sans scrupule. Ce n’est pas par esprit “bourgeois” mais je ne sais pas pourquoi : c’était un fait. Je me souviens de ma mère et de son attitude respectueuse : « Papa, voulez-vous… » Il y avait du respect biblique et peut-être de la crainte, que n’avait pas tata Angèle, la cadette, qui vouvoyait quand même.

Mon grand-père avait une attitude pragmatique avec les chats : ils devaient manger des souris mais il était très étonné de voir le comportement du chat quand il le menaçait d’un coup de chapeau. Après coup, il me semble qu’il n’avait pas compris la psychologie des chats qui se désintéressent totalement du concept de rendement. Etant l’aîné d’une douzaine, parmi lesquels plusieurs avaient le même prénom, il n’avait sans doute pas eu le temps d’apprendre.

Mon père savait tout juste lire car la guerre 14 avait énormément troublé sa scolarité (français, puis instituteur allemand). Mon expérience à son sujet me persuade qu’il est pratiquement impossible de rattraper le temps perdu, en ce qui concerne les années de l’école primaire ; ma mère très intelligente et instruite raisonnablement (les sœurs, au Luxembourg) a essayé de lui donner des leçons mais à l’âge adulte on n’éprouve plus le besoin de ces choses puisqu’on se débrouille très bien (?) sans elles.

Les parfaits analphabètes, qui existent même maintenant en France, sont différents de tout le monde : ils sont très débrouillards et ont un culot monstre, rien ne les arrête, surtout les femmes. Heureusement pour l’humanité, l’instruction, ou le manque d’instruction, n’a rien à voir avec l’intelligence. Les “cloches” instruits qui sont diplômés sont légion.

Mon père a travaillé avant 14 ans, à la terre et ensuite en usine. Toute sa vie il a été sous-payé et exploité parce qu’il n’avait pas de CAP (l’énorme et super-important document appelé : certificat d’aptitudeprofessionnelle).

Sa plus grande caractéristique extraordinaire dans ma mémoire d’enfant c’est qu’il était heureux dans les jeux de hasard : belote, tiercé, loterie nationale, jeu de boule (Il a gagné une grosse oie aux boules, j’avais 7 ans). Une fois, au tiercé, bien plus tard, il aurait été le seul à gagner mais la différence avec la vie d’un milliardaire, c’est qu’il ne l’a pas joué, parce qu’il avait déjà fait une dizaine de jeux pour lui et les copains et c’était suffisant ! Je peux vous jurer que cette capacité n’est pas héréditaire.

Mon grand chagrin et mon énorme manque c’est qu’il est parti comme deuxième classe en 1938 et qu’il n’est revenu que vers 44. C’est la période où j’en aurais eu le plus besoin. Avec ma vue plus que déficiente je le voyais au loin dans chaque homme : je savais que ce n’était pas lui mais je le cherchais.

Quand je vois les orphelins abandonnés qui cherchent des données sur leur origine je me rends compte que c’est sans doute très important et même indispensable de savoir. Ai-je pensé avoir été adopté ? Probablement jamais.

Je lui en ai voulu d’être absent : quelle injustice pour lui ! Et quand il est revenu je ne l’ai pas “reconnu”. Non pas que physiquement je ne le reconnaisse pas mais il n’était pas le père que j’imaginais. Il avait changé, vieilli dans mon souvenir et par contre il devait toujours aller à la fameuse “uuusine” puisqu’il n’y avait rien d’autre. C’est d’ailleurs à cause de l’uuusine qu’il est revenu un peu plus tôt parce que les Allemands trouvaient plus rentable que des prisonniers inutiles contribuent à extraire du fer.

J’ai eu du remords d’avoir été déçu par lui alors qu’il n’aurait jamais dû perdre la meilleure partie de sa vie pendant toutes ces années puisqu’il aurait dû être réformé à cause de sa colonne vertébrale déviée (mauvais traitements dans l’enfance).

Quand je le voyais fumer, comme un ouvrier habitué depuis l’âge de 13/14 ans à montrer qu’il était un « homme », je craignais pour lui le cancer surtout depuis que j’étais parti vers Paris et que le voyais changer et rétrécir. C’est la maladie cardiaque qui l’a rattrapé et je suis arrivé un jour trop tard après sa troisième crise, bien que j’eusse dû venir le voir beaucoup plus tôt mais je n’avais pas le temps.

Il jouait à la belote dans un café avec quelques vieux comme lui, Français et Italiens, et il a dit avant de s’effondrer, tout bleu : « Je suis content ; j’ai gagné ».

Il avait 65 ans, donc un mois de retraite.

Je pense qu’on est très ingrat envers son père, de façon générale.

Ma mère est restée veuve pendant 29 ans, ce qui n’a cessé de l’étonner. L’énorme chance que j’ai eue c’est d’avoir une mère très intelligente avec une grande personnalité. Quand on voit des machos qui traitent les femmes de façon indigne c’est qu’ils n’ont eu cette chance. Pour moi cette attitude stupide est incompréhensible.

L’égalité est évidente mais la différence est également évidente. Dire que les hommes ou les femmes sont plus intelligents les uns que les autres c’est uniquement une question de personnalité. Une femme qui dit que les femmes sont plus intelligentes est aussi stupide que les hommes ayant la même opinion sur leur propre sexe. Faire les enfants c’est quand même au moins aussi difficile que de les initialiser ; mais où est la fierté dont on pourrait s’enorgueillir ? C’est la nature pour l’un comme pour l’autre. Ce n’est pas un problème de degrés mais de variétés complémentaires.

Je n’ai pas eu d’école maternelle : ce Moyen Age n’y avait pas encore pensé. C’était l’école à sept ans, l’âge de raison qu’on m’a enfoncé dans la tête et ma mère m’avait déjà appris à lire (et à écrire, je suppose). Je me souviens surtout de ma voisine qui est allée à l’école en même temps.

Toutes les classes étaient mélangées, avec une seule institutrice, puisque le maître était bien sûr mobilisé pour la « der des ders ». Dans un village de 500 habitants il y avait combien de gosses ? Aucune idée, mais ce mélange nécessitait d’attendre que les uns aient fini avant qu’on s’occupe des autres. C’est à ce moment que je me suis mis à chercher comment expliquer aux autres les matières du cours. Bizarrement, je me rappelle surtout que l’institutrice disait : movais alors que nous nous disions : mauvé, comme partout en Lorraine (loréne). Je suis un fana de la prononciation (des langues étrangères), on le verra par la suite.

En ces temps d’occupation nazie il fallait attendre l’âge de 14 ans pour passer le fameux certificat d’étude même si on avait la capacité de le passer avant. On perdait donc son temps pendant plusieurs années ou on ne le passait jamais, ce qui m’est arrivé.

La guerre marque énormément quand on a sept ou huit ans et que ça dure cinq ou six ans. L’absence du père, la défaite et la faim, trois fléaux bien choisis. Le monde s’est écroulé lorsque j’ai entendu les cloches sonner pour l’armistice : le père était parti, on n’avait aucune nouvelle, et on n’avait pas d’espoir. Le monde ne s’est jamais totalement reconstruit pour moi.

Nous étions dans la grange où était Biquette, notre bonne chèvre, passée à la casserole par la suite. J’ai demandé à ma mère : que va-t-on devenir, ils vont tous nous tuer ? – Non, nous sommes des civils, on ne les intéresse pas. Mais tout n’est peut-être pas fini il y a un général qui est à Londres ; son nom c’est de Gaulle, il résiste encore avec les Anglais.

Comment peut-on oublier ce moment ? Comment peut-on imaginer cette situation quand on est né bien après ? De Gaulle a pu faire par la suite tout ce qu’il a voulu ou pu, ceux qui ont vécu ces événements ne peuvent l’oublier. Il a ressuscité l’espoir.

Ce n’est pas vrai que la majorité des Français étaient Pétinistes, on a su tout de suite que c’était une impasse. (Je profite de cette occasion pour dire que le vrai mot n’est pas Pétainiste mais Pétiniste car on les a appelés ainsi parce que le son est IN, qu’il s’écrive AIN ou IN.)

S’il faut raconter l’histoire selon l’ordre chronologique, on peut signaler que lors de l’exode de 1940 ma mère a dû prendre une grande décision. Nous sommes arrivés chez mon grand-père, distant de trois kilomètres ! Chacun avec son baluchon.

« Qu’est ce que vous faites ? – Mais papa, nous partons, les Allemands arrivent, ils vont nous tuer. » Cette fois-là pépère a eu une idée très juste qui nous a peut-être sauvé la vie. Il a dit : « Ça ne sert à rien de partir à pied, ils vont vous retrouver après 10 kilomètres et alors ? Restez ici, nous les attendrons ensemble, advienne que pourra. »

Il faut dire que les fameux Allemands qui étaient venus tout de suite lors de la guerre de 1914 avaient laissé de terribles souvenirs. Rien que dans la famille de mon père, ils ont fusillé un oncle et son fils de 18 ans, qui se trouvaient là au mauvais moment. Ils sont venus, cette fois-ci, assez mollement, dans un village aussi insignifiant.

Les commerçants étant partis, la mairie ou je ne sais quelle autorité nous a dit de vider les magasins d’alimentation. Nous l’avons fait assez timidement et en notant ce qu’on avait pris. Lorsque les commerçants sont revenus après une petite virée dans le midi ils ont demandé qu’on leur rende la marchandise et une des seuls (la seule ?) à rendre la marchandise était évidemment ma mère, qui depuis a été considérée avec méfiance comme une voleuse de grand chemin.

C’est à partir de cette époque que la géographie nous a intéressé : on a acheté une grande carte des Etats-Unis (dans quel but ?) et une carte de l’Europe avec la Russie (soviétique ou non, peu importe) pour suivre les événements et tous les soirs on rasait les murs pour aller écouter la radio de Londres encombrée de parasites genre moulin à café musical. Le tout dans un noir absolu à cause du couvre-feu.

Il me semble qu’il n’y avait jamais de lune en ces temps-là. Mme Mesny, avec son neveu Courtehoux, avaient un poste radio, un trésor distant de 400 mètres qui était caché comme une bombe. On jouait à la belote, on tricotait, je tricotais (très mal).

Les seules ressources de ma mère étaient ce qu’elle recevait (?) de l’Etat pour avoir comme mari un soldat de deuxième classe dont on a appris la capture comme prisonnier de guerre basé à Potsdam près de Berlin. On était loin du château de Sans-Souci du roi de Prusse.

Une autre ressource était un champ à légumes variés. Je montrais ma force en arrachant les pommes de terre. On crevait de faim, on essayait d’élever des lapins mais les cochons aussi crevaient ; on en faisait du savon. Les paysans mangeaient à leur faim mais sans argent à la campagne, pas de nourriture autre que la maigre pitance des tickets de rationnement.

Ceci me rappelle une photo envoyée par mon père où on le voit dans un film de propagande se gratter l’oreille devant des saucisses pour exprimer une grande indécision. Il croyait là-bas que nous avions tout ce qu’il fallait. Ma mère a réussi à lui envoyer un poulet noyé patiemment dans de la graisse pour le conserver, que je regardais avec avidité et jalousie, mais l’a-t-il reçu ou les gardiens l’ont mangé ?

Il est revenu à 38 ans comme ouvrier pouvant servir à l’usine afin d’augmenter le potentiel de guerre du Grand Reich. Il était assez mal en point ; je me souviens que le premier jour il a dormi par terre parce qu’il était tellement habitué à dormir sur des planches pendant quatre ans. Petit à petit il a repris ses habitudes d’avant-guerre.

On l’a mis au magasin de l’usine, c’est-à-dire l’endroit de rangement des pièces de rechange. Dans ce système on met toujours les éclopés au magasin.

Tout était donc rentré dans l’ordre. La guerre a continué encore un certain temps. Les V1 et V2 nous ont sifflé dans les oreilles mais ce n’était pas pour nous. On a vu dans le journal que Pétain s’enfuyait et que les Américains arrivaient. L’endroit n’était pas stratégique mais ils ont quand même visité ce village. Quelle étrangeté de voir le chewing-gum et les boissons en poudre et d’entendre leur baragouin. De voir les petits avions s’envoler dans les champs.

Je restais des heures à les écouter, comme si c’était de la musique ; quel manque de goût ! Je ne comprenais rien, mais ça venait de façon lente et automatique. Je les adorais.

C’était l’armistice mais dans l’autre sens. Un matin dans le journal j’ai vu qu’il y avait un nouveau moyen pour réussir un massacre imparable : la bombe atomique. Elle inspirait la terreur à ceux qui étaient du côté des vainqueurs et à plus forte raison aux autres. Je dois dire que j’ai tout de suite compris l’importance de cette magnifique création et son inexorable avancée sans retour, vers l’horreur, et l’irrémédiable fragilité de l’humanité.

Roosevelt, après avoir bradé l’Europe, avec le gros Churchill, à Yalta, au rusé Staline, est mort d’hémorragie cérébrale, en grande partie à cause des ignorances médicales d’alors. A Yalta il était en fait mourant, donc incapable de décider quoi que ce soit.

Son successeur qu’on considérait comme “un marchant de chemises”, sans envergure, du nom de Harry Truman, osa employer la bombe pour raccourcir la période de guerre et en terminer rapidement avec l’horreur.

Les beaux esprits, beaucoup n’étant pas nés à cette époque, ont dit qu’il n’aurait pas dû la lancer, qu’il ne l’aurait pas fait s’il s’était agi de blancs et non de jaunes, et en somme que c’était une grave erreur. A 14 ans j’ai immédiatement su que son devoir était d’économiser les vies de ses soldats et même des adversaires et que ça ne pouvait pas être une erreur.

La suite l’a confirmé amplement : l’humanité est tellement optimiste, inconséquente (enfantine ?) et insensible à des arguments scientifiques qu’il faut prouver par les faits que ce qu’on a supposé sur l’horreur de cette bombe est vrai. Si Truman n’avait pas lancé la bombe on l’aurait reçu depuis longtemps sur la gueule, lors de la guerre froide conduite par tous ces vieillards racornis.

On sait maintenant qu’il y a des radiations ; tout le monde s’en rend compte. Et que ça tue de façon incommensurable. Depuis, l’humanité n’est plus optimiste : elle sait que sa fin peut survenir. J’ai une immense reconnaissance pour Truman. Pensez à la guerre de Corée et aux idioties de Mac Arthur. C’est un très grand président qui a sauvé le monde futur. Qu’ont fait les autres après lui ?

(Il est évident que d’autres, plus nombreux, ont l’opinion inverse, mais ils n’ont pas vécu ce temps, ce qui les excuse).

De 12 à 14 ans il fallait normalement attendre le certificat d’étude puisque nous étions coincés par les exigences administratives (pas avant 14 ans !). Comme le maître était aux armées et ensuite probablement prisonnier nous avons eu un jeune remplaçant que j’ai tout de suite adoré car il voulait nous faire avancer.

Les « surdoués » (du moins, leurs « problèmes ») n’existaient pas en ce temps-là mais il voulait me pousser et avec lui j’aurais certainement changé de vie scolaire. Je le revois aller à la messe uniquement pour écouter le sermon du curé et trouver des arguments contre ses propos. La grande mode c’était l’anticléricalisme alors que tout le monde s’en balance maintenant.

Ce curé, un rescapé de Verdun (allez-y à Verdun !), avait une sorte de tremblement que des ignorants pouvaient attribuer à l’alcool mais non, c’était une maladie de nerfs résultant de ces batailles boucherie. Comment s’appelait ce remplaçant provisoire ? Comment ai-je pu oublier son nom, sinon son visage ?

Un jour de congé il est allé dans sa ville de Pont à Mousson près de Nancy et il y a eu un bombardement : lui seul a été tué.

Comme il n’est pas revenu il fallait se résigner à suivre le train-train de l’école répétitive ou trouver autre chose.

2
Suite

Il arrive quelquefois qu’on ne se souvienne plus de certaines années de l’enfance à cause d’accidents, de traitements ou d’autres choses plus ou moins traumatisantes. C’est ce qui m’est plus ou moins arrivé pour les années antérieures à l’âge de neuf ans à peu prés et pour des raisons exposées ci-après.

Néanmoins, il faut que je parle d’ambiances particulières et d’événements importants qui sont survenus à cette époque et que j’ai vécus par la suite. Sous l’influence de l’ambiance catholique, des curés et de ma famille (de ma mère) j’ai eu très tôt l’idée de devenir prêtre pour des raisons de dévouement et d’attitude sociale.

Que j’aie eu la “vocation” ou non est une autre question qu’il est impossible de trancher à partir de la façon dont on me l’a présentée. Il s’agissait en gros de répondre impérativement à une sorte d’exigence de la part de Dieu. Comment la percevoir ? Je n’en sais fichtre rien, mais une fois qu’on a “la vocation” on ne peut s’en détacher et encore moins la refuser. C’est l’histoire du jeune homme de l’évangile à qui le maître dit : “Viens et suis-moi en abandonnant tous tes biens”. Le jeune homme s’éloigne tristement, donc on suppose qu’il refuse et qu’il est damné.

Toutes ces contraintes appuient sur le gosse et il a beaucoup de mal à s’en échapper. Quand s’en rend-il compte ? Très tôt croyez-moi. A cet âge les choses ne sont pas si claires bien sûr mais en y repensant… Avait-il la vocation ou non ? Qu’est-ce qu’une vocation de ce genre ? On peut avoir la vocation de la peinture ou de l’écriture, on peut vouloir être boucher ou ingénieur, si on en est capable, mais une vocation religieuse qu’est-ce que c’est ?

En principe, on n’a pas besoin de talent puisque Dieu y veille. On ne peut la refuser parce que c’est le destin le plus grand sinon le plus merveilleux. Il faut quand même avoir un certain talent qui parait-il se développe au fur et à mesure des années. Je crois maintenant qu’il faut aussi avoir un certain nombre d’années, comme ce fut le cas pour Jean-Paul II, pour avoir une lucidité moins incertaine sur cette importante question. Les vocations tardives sont les meilleures.

Ai-je été plus attiré par les études que par le reste ? Il est de toute certitude que j’aimais étudier, mais est-ce un crime ? Beaucoup de parents en seraient ravis ? Que je ne le puisse pas sans cette démarche dans la famille où j’étais ne m’a pas effleuré parce que je pensais aller jusqu’au bout de la démarche religieuse.

Une sorte de chantage était exercé, disant que tous les gens qui “donnaient” aux séminaires comptaient bien que ce ne serait pas pour rien et que les fuyards devraient songer à rembourser plus tard pour être en équilibre avec leur conscience. Des points de vue ultra sérieux et abusifs pour de pauvres gosses de pauvres.

Mon curé donc était ravi et songea tout de suite à me préparer en m’acclimatant à rosa,rosae, la rose. Il proposa de m’avancer de quelques classes futures en m’apprenant le latin, ce qui permettrait de sauter la sixième et la cinquième. En conséquence il venait périodiquement à la maison. Un curé très nerveux comme je l’ai dit qui ne pouvait rester sur place à cause des épreuves de Verdun.

Sa bonne m’envoyait chercher du pain “bien cuit” en attendant son tombeau de marbre blanc (parce qu’elle était vierge) qu’elle a sûrement atteint sans encombre. A cet âge qu’elle soit vierge ou non ne m’importait pas beaucoup ; je ne savais même pas ce que c’était mais on récitait le “je vous salue Marie”. Même maintenant le fait que Marie soit vierge ou non ne m’a jamais fait tressauter d’allégresse et je n’ai pas encore aujourd’hui compris pourquoi c’était important ou indispensable, Dieu étant capable de toutes les subtilités sans compliquer les choses a d’ailleurs horreur de se départir des lois du grand hasard qu’il a dictées.

Cette parenthèse étant fermée, je dois dire que le latin ne m’a pas déplu et c’est à partir du latin que j’ai compris la grammaire, française et plus tard les autres grammaires. Auparavant j’avais fait les exercices avec une grande facilité et à toute vitesse mais sans rien approfondir : les conjugaisons, les adverbes, les substantifs, la syntaxe (qu’on n’appelait pas ”syntaxe” d’ailleurs, à l’école primaire) étaient des mots plus ou moins inutiles puisque je parlais français intuitivement. Je survolais.

D’après mon expérience d’observateur d’étudiants latinistes, on comprend le latin ou on n’y entend rien. Cette faculté de le comprendre est conjuguée très souvent à une réussite dans les mathématiques (pas forcément maths spé).

J’ai dû suivre cet apprentissage pendant deux bonnes années. En ce qui concerne les maths précisément, j’avais un bouquin d’algèbre dont le programme allait jusqu’au baccalauréat (que je devais passer plus tard, bien entendu !). Ayant toujours été très prudent et ne souffrant pas d’avoir du retard afin de ne pas passer pour un handicapé et gêner les autres j’ai dévoré ce livre jusqu’au bout et j’ai beaucoup aimé l’algèbre.

Vers l’âge de quatorze ans je suis entré en quatrième au Petit Séminaire de Bosserville, une ancienne abbaye super-froide mais pleine de grands et amples couloirs. Je me revois avec mes deux compagnons de la même région : l’un finira au Vietnam, engagé et tué à 19 ans et l’autre mourra jeune après “une longue maladie”. Dans son enfance ce dernier avait une sorte d’eczéma sur la tête et tous les tickets de ravitaillement en huile de toute sa famille (6 ou 7) étaient à peine suffisants pour son problème de peau.

Mon curé ne m’avait pas aidé en mathématiques car il n’y entendait rien. Actuellement un enfant ayant un précepteur ne permet peut-être pas aux parents d’avoir des allocations familiales sans aller à l’école mais dans ces temps reculés que se passait-il ? Y avait-il des allocations ? J’ai eu une bourse je ne sais quand. L’addition était sans doute très lourde pour le père car il fallait être pensionnaire près de Nancy.

Cette vie de dortoir avec lits innombrables (50 ?) et une très mauvaise nourriture (mais pour cela ils n’y pouvaient rien, c’était juste après la guerre) m’a beaucoup changé mais je n’en conserve aucun mauvais souvenir. Pour la nourriture il me semble qu’on mangeait tous les jours des espèces de pois charançonnés qui nécessitaient toutes les nuits des queux vers les rudimentaires toilettes. J’ai l’impression de n’avoir rien mangé d’autre.

Le premier soir j’ai sans doute rencontré un autre gars de ma région, au visage très rouge, seul souvenir de lui, mais je n’ai pas eu l’occasion de le connaître plus avant car le lendemain on a appris qu’il avait été mis à la porte parce qu’il avait été trouvé dans le lit d’un voisin où ils “faisaient des cochonneries”. Sévères les Pères ! Ont-ils prononcé le mot “homosexualité” ? Mystère ! Savais-je ce que c’était ?

Je me souviens bien évidemment du premier jour de classe. Seulement des prêtres comme professeurs. Il y en avait trop dans ce temps là. Rude changement par rapport à l’instituteur. Si mon instituteur bombardé avait vécu m’aurait-il poussé vers le professorat ? Très probablement : j’adorais expliquer.

Ce n’était peut-être pas le premier cours, mais c’était des maths. Le prof, très maigre à lunettes, dont on disait tout de suite qu’il pouvait à peine dire sa messe à cause de son latin insuffisant (contradiction par rapport à ce qui est dit ci-dessus) nous avait donné une interrogation écrite basée sur les fameux a + b et a - b. Comme c’était à la page 32 de mon bouquin en deux ou trois minutes j’ai torché la réponse et j’ai croisé les bras en le regardant. J’ai oublié de dire que j’étais au premier rang que j’essayais habituellement d’atteindre à cause de ma vue. Le prof me fixait d’un air à me faire rentrer sous terre et je ne savais pas pourquoi.

Après avoir attendu longuement la fin du temps alloué et les copies étant ramassées j’ai compris pourquoi il voulait me manger tout cru. Il pensait que je n’avais pas écrit un mot. J’avais évidemment tout bon et je suis passé directement à l’état envié (?) de génie. Tout n’était pas exactement pareil pour les autres matières mais pour le latin, l’Histoire Sainte et la littérature, le curé avait assuré.

En repensant au condisciple au teint rouge ça me rappelle qu’ils parlaient des “amitiés particulières” bien trop souvent et qu’ils les craignaient. Une fois même j’étais à la chapelle sur le même banc qu’un copain et on m’a fait des observations à ce sujet. S’ils craignaient l’homosexualité c’est qu’il n’y avait que des garçons et l’expérience leur avait appris que certaines choses arrivaient ; autrement, ils n’en auraient jamais parlé.

On avait chacun un directeur de conscience, confesseur éclairé. Chaque semaine ou presque c’était la séance (obligatoire ? Je ne me rappelle plus). Le mien s’appelait Lévêque mais ne l’était pas : il était sur une chaise roulante et son bureau était dans l’obscurité comme le bureau d’un ophtalmologiste. Il est vrai qu’il louchait terriblement, avait de grosses lunettes. J’ignore pourquoi cette mise en scène.

Cet homme était très honnête et de bon conseil. Il n’a pas manqué de m’apprendre tout sur la petite graine et le reste. Ce n’est pas donné à tout le monde de recevoir des secrets vitaux de cette façon. Un autre confesseur que j’ai eu aussi, peut-être lors de maladie du titulaire était l’abbé de type mondain professeur de lettres, je crois, que j’ai peut-être eu l’année suivante. Très correct mais beaucoup plus joyeux.

Au fait, c’était un grand honneur de fréquenter le premier qui avait une excellente réputation, bien méritée.

Je vais maintenant parler du génie musical qui dirigeait ce Séminaire ; un bon super gros qui composait du chant grégorien. Hélas, s’il avait vécu jusqu’à nos jours, bien plus récents, il aurait été en chômage forcé en ce qui concerne son art car malheureusement tout est disparu de ce chant grégorien que des siècles avaient perfectionné et qu’on a jeté aux orties sans retour. Des moines parait-il le chantent encore mais...