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Une virginité - Mai 1871

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296 pages

En l’année 1869, les passants pouvaient voir encore, rue Montorgueil, une boutique au-dessus de laquelle on lisait en lettres d’or :

A LA VILLE D’ELBEUF.

On y pénétrait par une porte basse, précédée d’un couloir dallé. De chaque côté de la porte, à l’alignement de la rue, derrière des glaces, s’étalaient des pièces de drap de nuances diverses. En entrant on se trouvait dans une pièce oblongue, sombre au point qu’en hiver il fallait allumer le gaz à deux heures de l’après-midi.


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À propos de Collection XIX

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Georges Duval

Une virginité - Mai 1871

I

En l’année 1869, les passants pouvaient voir encore, rue Montorgueil, une boutique au-dessus de laquelle on lisait en lettres d’or :

 

A LA VILLE D’ELBEUF.

 

On y pénétrait par une porte basse, précédée d’un couloir dallé. De chaque côté de la porte, à l’alignement de la rue, derrière des glaces, s’étalaient des pièces de drap de nuances diverses. En entrant on se trouvait dans une pièce oblongue, sombre au point qu’en hiver il fallait allumer le gaz à deux heures de l’après-midi. Tout autour de la pièce s’amoncelaient des marchandises. Du plafond sortaient des tiges portant des becs ou des mètres. A droite, séparée par une cloison vitrée, la salle à manger prenait air sur une cour humide l’hiver, empestée l’été. Au fond de la boutique, un escalier en colimaçon, doublé de lustrine verte, conduisait à l’appartement : trois petites chambres à coucher donnant l’une sur la rue et les deux autres sur le toit d’un atelier de menuiserie,

L’ameublement de la salle à manger se composait d’un buffet en noyer, d’une table ronde recouverte d’une toile cirée ornée de dessins représentant les divers produits des départements de la France, et de six chaises cannelées. Celui des chambres à coucher était à l’avenant : lit d’acajou avec des rideaux de reps, une armoire d’acajou pleine, une toilette et quelques chaises. La première renfermait, en outre, un secrétaire et deux fauteuils en forme de bergères. C’était la chambre des patrons, M. et Mme Pontrieux. Les deux autres abritaient Marie Mauger et Hortense Pontrieux, les deux sœurs de mère, comme on dit à la campagne.

Dans le quartier, la Ville d’Elbeuf servait de modèle. On l’avait vue grandir, car la simplicité des patrons ne donnait pas le change sur le nombre relativement considérable des affaires qui s’y faisaient.

M. Pontrieux arriva à Paris en 1836 ; il avait alors seize ans. Durant deux années, il fit les courses, pour un marchand d’étoffes qui demeurait rue Saint-Denis, à l’enseigne alors célèbre du Roi de Cachemire. Frappé de son assiduité, le marchand ne tarda pas à lui apprendre le commerce, si bien que trois ans après, Pontrieux était second commis, aux appointements de dix-neuf cents francs, ce qui représentait un chiffre à cette époque.

Il resta cinq ans au Roi de Cachemire. A ce moment, un des fournisseurs de la maison lui proposa de l’établir à son compte. C’était pour Pontrieux une fortune en perspective. Il loua rue Montorgueil un rez-de-chaussée, y aménagea un comptoir, et fit venir de la marchandise. L’installation du jeune homme prouvait la médiocrité de la commandite. Peu à peu, Pontrieux restreignit la diversité de son négoce et finit par ne plus vouloir s’occuper que du commerce des draps. C’est du jour où il prit cette résolution, que date l’inauguration de l’enseigne : A la Ville d’Elbeuf.

M. Pontrieux possédait toutes les qualités qui font réussir. Il était matinal, exact, sobre et avare. Ajoutons qu’il s’occupait peu des femmes. Rue Montorgueil, on ne lui connut jamais la moindre intrigue. Quand il prit une bonne, quelques méchantes langues firent courir le bruit qu’elle était sa maîtresse ; la preuve n’en fut jamais acquise. Dans ces conditions, pourvu que la chance s’en mêlât, il ne pouvait manquer de prospérer. C’est ce qui arriva. Au bout de cinq ans, M. Pontrieux était obligé de quitter son fond de cour et de prendre boutique. Ce fut pour lui une date importante que celle où il eut enseigne sur rue. Il lui semblait voir s’arrêter piétons et voitures devant les lettres dorées de la Ville d’Elbeuf. Il faut avouer, d’ailleurs, que le quartier en ressentit une certaine émotion. A partir de cette époque, le chiffre de ses affaires augmenta sans cesse. M. Pontrieux devenait un des gros bonnets d’une rue où les fortunes commerciales s’élevaient à un taux pourtant sérieux. Alors il songea à se marier. La difficulté était de trouver une femme qui partageât ses goûts de parcimonie. Afin de ne point tomber sur une personne intéressée, il dissimula autant que possible l’importance de ses affaires.

Quelquefois un voisin lui disait :

 — Eh bien ! monsieur Pontrieux, nous allons devenir millionnaire ?

 — Qui vous a dit cela ?

 — La rumeur publique.

 — La rumeur publique ferait bien mieux de s’occuper d’autre chose. Elle ne sait pas ce qu’elle raconte.

 — Vous ne nous ferez pourtant pas croire que vous chômez ?

 — Il ne s’agit pas des affaires que l’on fait, mais de l’argent qu’elles rapportent. Eh bien ! le commerce que j’ai entrepris est tellement ingrat que plus on a de mal, moins on gagne d’argent. Ma parole d’honneur !

On n’en croyait pas un mot. Il s’en allait plus tranquille, persuadé qu’il avait détourné les soupçons de ses voisins, et qu’il venait d’échapper à quelque demande d’emprunt.

Un de ses correspondants ne tarda pas à lui signaler une personne répondant en tous points à son idéal. C’était une jeune veuve, assez aimable pour plaire à un mari, sans être suffisamment jolie pour attirer les galants. Elle paraissait d’ailleurs d’une modestie absolue. Fille d’un commerçant, veuve d’un certain Mauger, fabricant de boutons qu’elle avait sauvé d’une faillite, par son intelligence et son dévouement, elle était née dans la boutique, y avait vécu, et disait quelquefois en souriant qu’elle voudrait être enterrée sous un comptoir. En lui donnant son nom, M. Pontrieux la flatterait sans lui suggérer l’idée de profiter d’une aisance imprévue. Il pourrait au contraire s’en faire un aide précieux, la mettre, par exemple, à la caisse et il savait les services que peut rendre une femme qui tient du même coup les clefs pour elle et pour son mari. Enfin, c’était à la fois, prendre femme, se faire une amie et augmenter gratuitement son personnel.

M. Pontrieux demanda à voir cette occasion. Il la trouva telle qu’on la lui avait dépeinte. Sa physionomie répondait absolument à la définition morale qu’on lui en avait donnée. Imaginez une femme de vingt-cinq ans, de taille moyenne, un peu ronde, avec des bandeaux plats et noirs, ondulés sur le front pour tomber en un chignon assez épais. Elle levait des yeux gris ornés de longs cils, avec la douce béatitude des chevrettes qui s’arrêtent pour voir passer les promeneurs, et prononçait tous les mots avec l’accent monotone d’une vendeuse qui vous dit machinalement : « Et avec ça, monsieur ? ». Elle était toujours vêtue de noir, portait des chapeaux simples et des gants violets. Le hasard fit que le premier jour de leur entrevue, la robe de Mme Mauger ayant été accrochée, M. Pontrieux put voir une jambe bien prise et dont la rondeur lui donna immédiatement des idées qui, jusqu’alors, n’avaient existé chez lui qu’en germe. C’est, peut-être, à cette circonstance que Mme Mauger dut plus tard de s’appeler Mme Pontrieux.

Une seule chose faisait hésiter le marchand de drap. Mme Mauger avait une fille de cinq ans. L’enfant était plutôt laide et l’on disait qu’elle ressemblait étrangement à son père. M. Mauger n’avait pas le droit d’être jaloux d’une situation acquise, et pourtant ce précédent lui causait une certaine gêne. Il s’en ouvrit à son correspondant, qui lui avoua ne pas comprendre son scrupule, et ajouta que du moment où l’on épousait une veuve, il importait peu qu’elle eût eu ou non un enfant, surtout quand l’avenir de ce dernier était assuré. Avant de mourir, la mère de feu M. Mauger avait constitué à sa petite-fille une rente insaisissable de trois mille francs. Ce raisonnement calma un peu l’incertitude de M. Pontrieux qui pesa, une dernière fois, les inconvénients et les avantages d’une pareille union. Les derniers lui parurent plus sérieux. Il fit la demande qui fut agréée. Le mariage eut lieu trois mois après.

M. Pontrieux faisait acte de générosité, car sa femme ne lui apportait pas de fortune. On s’en étonna dans le quartier. Lui-même, quand il y réfléchissait, ne se rendait pas exactement compte comment cela avait pu arriver. Aussi bien, il n’eut pas à s’en repentir. Mme Pontrieux renfermait en elle toutes les qualités prédites et que, durant sa cour, il avait été à même de constater. Elle devint une véritable associée pour son mari. Levée la première, couchée la dernière, elle passait ses journées, le nez dans les livres, ne songeant qu’au moyen d’augmenter les bénéfices, de les placer avantageusement, sans que l’idée d’en profiter lui vint une minute.

 — C’est une excellente femme, se disait M. Pontrieux. Sans ce diable d’enfant, elle serait parfaite !

Il serait injuste de lui garder rancune, outre mesure, de cette exclamation. L’amour qui avait pris naissance en lui, sous une forme conventionnelle, cet amour pleurait le passé. Il avait tout imaginé pour se débarrasser d’une préoccupation qui gênait son égoïsme. C’était en vain : il voyait quand même feu M. Mauger faisant (suivant son expression) une enfant à sa femme. Mais s’il n’en voulait que relativement à Mme Pontrieux, par injustice, il n’arrivait pas à pardonner le fait à la petite fille.

Mme Pontrieux devina ce qui se passait chez son mari, et lui en fut plus reconnaissante qu’elle n’aurait dû. L’épouse l’emporta sur la mère. C’est ce qui arrive souvent chez les mères qui convolent. Afin de prévenir des désagréments intérieurs, elle mit sa fille Marie, en pension, à Vincennes. M. Pontrieux lui en sut gré. Sa gratitude augmenta quand il s’aperçut que sa femme était grosse, cette fois, de son œuvre. Il ne fut plus question de Marie. Mme Pontrieux accoucha d’une fille qu’ils appelèrent Hortense. Mme Pontrieux la nourrit, l’éleva, lui apprit à lire, la conduisit au cours, en fit une demoiselle. Marie était toujours à Vincennes, n’en sortant que les jours de congé. La maison continuait de prospérer. Lorsque Marie atteignit sa dix-huitième année, Hortense entrait dans sa douzième. Il fallut que M. Pontrieux reprît sa belle-fille.

Hortense promettait de devenir jolie. En grandissant, Marie avait plutôt enlaidi. Avec ce tact qu’ont les natures sacrifiées, Marie ne tarda pas à comprendre la difficulté de sa situation. Elle pardonna à sa mère de se montrer indifférente, et à son beau-père d’être injuste et parfois méchant. Toute révolte devenait impossible. Elle n’eut plus qu’une pensée : se concilier les sympathies de ceux qui l’entouraient, par des prodiges de douceur et de dévouement. Le trop-plein de ce cœur constamment blessé se déversa sur Hortense. Au lieu d’en vouloir à sa sœur d’occuper la meilleure place dans l’esprit de ceux avec qui elle était désormais condamnée à vivre, elle l’entoura de toutes les prévenances. Elle joua auprès d’elle le véritable rôle d’une sœur aînée. Il fallait que Mme Pontrieux fût bien aveugle, et que le marchand de drap jalousât cruellement le passé, pour que ni l’un ni l’autre ne tînt compte à cette pensionnaire d’hier, de son abnégation. Mais qu’importait à Marie ? Elle trouvait sa récompense dans le bien qu’elle accomplissait.

En effet, Hortense se sentait de jour en jour portée vers Marie. Les enfants ont un instinct qui les pousse vers ceux qui les aiment. Elle se plaisait à l’appeler tout haut : « Ma grande soeur » et mettait d’autant plus de douceur dans ces trois mots que ses parents avaient l’air — M. Pontrieux surtout — de les lui reprocher. A mesure qu’elle grandissait, son amitié se décuplait. Marie eut bientôt en Hortense une sœur dans toute l’acception du mot, et un dévoué défenseur.

C’est ainsi que s’écoulait là vie de ces quatre êtres dans l’intérieur de la Ville d’Elbeuf. M. et Mme Pontrieux voyaient tous les trimestres leur situation s’accroître. Marie s’était mise, elle aussi, aux affaires, et de temps en temps remplaçait sa mère. Cendrillon passait du coin de la cheminée au grand-livre. La boutique fermée, son plus grand bonheur était de causer avec Hortense et elle lui disait, parfois :

 — Tu es jolie et personne n’est meilleure que toi. Vois quelle supériorité est la tienne. Pourvu que tu n’en abuses pas !

Hortense la regardait fixement, se levait, courait l’embrasser et murmurait :

 — Je t’aime pour toutes tes qualités, ce qui veut dire que je t’adore !

II

Un soir d’hiver, ils étaient tous les quatre au coin du feu. La flamme éclairait la figure de Mme Pontrieux, un peu bouffie par l’âge et qu’encadraient maintenant des cheveux grisonnants. Elle se chauffait bourgeoisement, les jupes relevées pour la satisfaction des jambes devenues épaisses, et les mains étendues en guise d’écran. M. Pontrieux, dans un fauteuil, se laissait aller à cette sorte de somnolence qui envahit si volontiers les gens d’affaires, la journée finie. Lui aussi avait vieilli. Sa tête carrée portait des cheveux blancs. Sonregard se noyait dans une sécrétion constante, alimentée par deux grosses poches placées sous les paupières inférieures. Sa barbe entourait une bouche épaisse et rose. Il était gros et soufflait par moment. Marie achevait un crochet. Elle était la même qu’à sa sortie du couvent : grande, maigre, maladroite, le front bombé, le nez irrégulier, les lèvres minces, la peau brune, les mains plates, le pied long. Ce sont les poètes qui ont voulu que tous les anges fussent beaux. Hortense ne tenait ni de son père ni de sa mère. Elle était blonde, rose, souriante, élégante. Une fleur née en plein air n’a pas plus d’éclat, plus de parfum, que cette plante éclose au fond d’une cour parisienne. La nature a des inconséquences qui sont des prodigalités.

Ils écoutaient le battement de la pendule, quand M. Pontrieux ayant appuyé les coudes sur les bras de son fauteuil se rehaussa et dit à sa femme :

 — Je vais remplacer le premier commis.

 — Ah ! fit Mme Pontrieux en baissant ses jupes pour garantir ses jambes que le feu commençait à rôtir.

 — J’ai décidé cela avant le dîner.

 — Tu as trouvé ?

 — Un garçon intelligent.

 — Qui connaît la partie ?

 — Il a trente et un ans et est demeuré douze ans chez les Emeric de Caudebec.

C’est une référence.

 — N’est-ce pas ?

 — Pourquoi quitte-t-il les Emeric ?

 — Pour monter en grade.

 — Il est à Paris ?

 — Depuis hier.

 — Quand se présente-t-il ?

 — Démain matin.

 — Il s’appelle ?

 — Emile Balleroy. Tu le verras. Il te plaira. C’est un garçon qui s’est fait de lui-même. Comme moi.

 — Tant mieux.

 — Son père était cultivateur. Il a préféré les affaires à la culture. Il était le bras droit des Emeric.

 — Tu lui donnes ?

 — Trois mille six cents francs.

 — C’est beaucoup.

 — Tout augmente. Ne t’attends pas à être éblouie. Il n’est pas mal, mais enfin ce n’est pas un joli garçon. Loin de là. De plus, il est d’une timidité extraordinaire. Excepté sur le terrain des affaires. Alors, son expérience lui donne de l’aplomb et il deviendrait plutôt entreprenant. Les Emeric m’ont conté de lui de véritables faits d’armes. C’est un atout. Et puis, je préférais prendre un garçon élevé en province. On ne peut plus rien faire des Parisiens. Ils ne pensent qu’à s’amuser.

 — Je suis de ton avis. Il me tarde d’être à demain.

M. Pontrieux se laissa glisser sur son fauteuil et appuya les pieds sur la boule de cuivre du chenet.

Mme Pontrieux, dont les jambes s’étaient refroidies, releva de nouveau ses jupes et de nouveau présenta les mains à la flamme.

Les deux jeunes filles profitèrent de ce silence réitéré pour échanger un regard.

La même pensée les préoccupait.

Dans cette maison, d’une monotonie écrasante, le moindre fait prenait les proportions d’un événement. Il leur tardait de voir le nouveau venu. Comment était-il ? Blond ? brun ? gros ? mince ? grand ? petit ? aimable ? sévère ? Les renseignements fournis en l’air par le marchand de drap ne leur suffisaient pas.

 — Il dînera avec nous ? hasarda du bout des lèvres la plus jeune, en s’adressant à son père.

M. Pontrieux regarda sa fille et répondit :

 — Si ça lui plaît. En quoi cela peut-il t’importer ?

L’obscurité dissimula la rougeur d’Hortense.

Dix heures sonnèrent.

Ils allèrent se reposer.

Le lendemain, à l’heure dite, M. Émile Balleroy se présentait à la Ville d’Elbeuf.

C’était un grand garçon, maigre, plutôt Jocrisse que don Juan, vêtu d’une redingote noire, trop longue, d’un pantalon noir, trop court. Il tournait un chapeau de soie dans ses mains embarrassées.

Sans manquer d’intelligence, la physionomie accusait une timidité rare. Le marchand, ne s’était pas trompé. L’œil avait l’effarement comique des humbles. La bouche, que surmontait une moustache clairsemée, souriait constamment pour dissimuler la gêne. En parlant, il gonflait les narines afin de se donner de l’aplomb. C’était sa manière à lui.

Mme Pontrieux conçut des doutes sur sa capacité. M. Pontrieux lui-même craignit de s’être trompé. Hortense se livra sur son compte aux plaisanteries les plus amères. Seule Marie eut confiance. Elle ne tarda pas à avoir raison. Les premières suppositions de M. Pontrieux étaient les meilleures. Balleroy, sous des dehors que sa crainte rendait ridicules, dissimulait des qualités réelles. Les moins apparentes sont souvent les plus solides.

Six mois se passèrent durant lesquels Balleroy grandit de plus en plus dans l’estime de ses patrons. Hortense elle-même cessait de rire. Elle se contentait de reprocher doucement au commis sa modestie outrée.

 — Monsieur Balleroy, lui dit-elle une fois, on dirait toujours qu’on va vous manger.

 — Je le sais bien, répondit-il.

 — C’est un défaut, cela.

 — J’en conviens.

 — Pourquoi ne cherchez-vous pas à vous en corriger ?

 — J’ai essayé.

 — Et vous n’avez pas pu ?

 — Cela m’a été impossible. C’est dans le sang. Ma mère était comme ça. Mon père aussi. C’était bien plus curieux chez ce dernier. Il était soldat et il était brave.

— Brave ?

 — Comme un lion. Il avait fait sa carrière en Afrique. Un jour sa compagnie est décimée. A ses côtés tombe le porte-drapeau, percé de deux balles. Mon père s’empare du drapeau et le défend contre cinq Arabes. Un coup de sabre lui entame le bras droit, il saisit la hampe de la main gauche et fait un effort surhumain pour lutter avec son bras blessé. Il tue quatre de ses ennemis. Le cinquième lui tire à bout portant un coup de pistolet qui lui fracasse la jambe. Il chancelle. Il est perdu. Il va tomber à son tour. Il ramasse toutes ses forces, assomme le dernier assaillant d’un coup du pommeau de sabre. Au même instant une compagnie approche. Le capitaine avait suivi de loin les péripéties du combat. Il emmène mon père à l’ambulance et, un mois après, la guérison venue, le prie de raconter lui-même son haut fait au colonel ; Mon père hésite, rougit, balbutie et s’interrompant : « Mon colonel, lui dit-il, n’insistez pas. J’ai trop peur ! »

Ce qui pour les autres demeurait une inconséquence devint un sujet de sympathie pour Marie. Il y avait plus d’un point de contact entre ces deux jeunes gens. Tous deux étaient privés des qualités qui attirent. La timidité de l’un était un peu sœur de la disgrâce de l’autre. Il en résulta un penchant qu’ils ne comprirent pas tout d’abord et dont ils n’osèrent pas se rendre compte quand ils se le furent expliqué. Marie ne supposait pas qu’on pût l’aimer. Balleroy n’admettait pas qu’une femme pût sentir la moindre inclination pour lui.

Si caché qu’il soit, un sentiment perce toujours. Balleroy dînait à table, ainsi que cela a lieu dans les maisons de commerce n’ayant pas rompu avec les anciens usages. Par moment, il levait les yeux sur Marie qui, de son côté, était instinctivement pleine de prévenance pour lui. M. Pontrieux crut s’apercevoir de quelque chose et se promit de les surveiller. Le soupçon grandit les objets.

Il ne tarda pas à acquérir la certitude de l’inclination que son premier commis et sa belle-fille ressentaient mutuellement et prévint sa femme.

Madame Pontrieux n’en revint pas.

 — En es-tu sûr ? lui demanda-t-elle.

— Absolument.

 — Je n’y puis croire.

 — Tu n’as donc pas vu ces mille riens qui trahissent des amoureux ? Balleroy est plus timide avec Marie qu’avec Hortense, cela devrait être le contraire. Marie se rend maintenant au magasin dix fois dans la journée, sauf les jours où Balleroy est en courses. Et à table ? à table surtout. Observe-les. Pour moi cela ne fait aucun doute.

 — Et tu en conclus ?

 — J’en conclus qu’on pourrait les marier.

M. Pontrieux examina sa femme, afin d’étudier l’effet que produisait sa proposition. Ce mariage lui était venu tout de suite à l’idée, non pour satisfaire les vœux des deux jeunes gens, mais pour se débarrasser de Marie sur le dos d’un autre. Il supposait que s’il ne profitait pas de l’occasion, il y avait des chances pour qu’elle ne se renouvelât pas. Le plus prudent était donc de la saisir au vol.

Habituée qu’elle était, par tempérament, à céder à son mari, Mme Pontrieux ne manifesta pas l’étonnement que le marchand de drap attendait.

 — On pourrait les marier, en effet, répéta-t-elle, puisque tu es certain de ce que tu avances. Maintenant Marie n’a que ses trois mille livres de rentes, M. Balleroy prétend peut-être à davantage.

 — Je ne le suppose pas. Au besoin, je prêterais la somme.

 — M. Balleroy est un brave garçon. Elle serait heureuse avec lui.

 — Sans cela je ne t’en aurais pas parlé.

 — Nous n’aurions plus qu’à nous occuper d’Hortense.

 — Notre fille, dit M. Pontrieux en appuyant sur le pronom possessif.

 — Il faut les prévenir.

Ils décidèrent de parler aux jeunes gens. M. Pontrieux tâterait Balleroy. Mme Pontrieux examinerait sa fille. On n’aurait plus qu’à fixer la date.

Le lendemain matin, M. Pontrieux descendit le premier au magasin. Quand il vit entrer son commis, il le prévint qu’il avait une grave communication à lui faire. Balleroy pâlit.

 — Une communication, s’empressa d’ajouter M. Pontrieux, qui vous fera plaisir, je l’espère.

Le jeune homme passa du blanc au rouge.

 — Voulez-vous que nous allions faire un tour ? Le grand air m’inspire.

 — Volontiers, monsieur Pontrieux.

Balleroy sortit comme un homme ivre. Il ne savait plus où il en était. De quelle communication pouvait-il bien s’agir ? Une communication agréable ! Une augmentation, sans doute. Un instant l’image de Marie se présenta à ses yeux. Il ne la repoussa pas. Il s’en recula par respect et par crainte.

 — Mon cher ami, lui dit M. Pontrieux en le prenant sous le bras et en l’entraînant du côté du boulevard, quelle est votre situation de fortune, en dehors de vos appointements ?

Balleroy pensa que son patron allait lui proposer un intérêt quelconque dans l’affaire.

 — J’ai des économies.

 — Qui se montent ?

 — A pas grand’chose.

 — Dites toujours.

 — Quatorze mille francs.

 — Vous n’avez jamais eu que des appointements modestes, trop modestes pour ce que vous valez. Avoir réalisé quatorze mille francs dans les conditions où vous avez toujours été, cela est très bien. Je vous en félicite tout d’abord. Plus de parents ?

 — Il ne m’en, reste pas.

 — Par conséquent, plus d’espérances ?

 — D’aucun côté.

 — Voilà pour l’état de votre fortune. Vous excuserez mon indiscrétion quand vous saurez le motif qui me pousse à la commettre.

 — Vous êtes excusé à l’avance, monsieur Pontrieux, balbutia le jeune homme sur des épines.

 — Ne dites pas cela avant de savoir ce que je veux vous proposer. Vous me feriez croire, sapristi ! que vous n’avez du caractère que dans les négociations commerciales. Passons maintenant à l’état de votre cœur.

Malgré lui, Balleroy s’arrêta.

 — Qu’est-ce que vous avez ? lui demanda M. Pontrieux.

— Rien.

Il commit ce mensonge en tremblant, fit un effort et repartit.

 — Voyons, est-ce que vous ne seriez pas disposé à vous marier ?

 — Pourquoi me questionnez-vous là-dessus ? interrogea le commis sur le ton que l’on prendrait pour demander à un homme la raison qui le pousse à vous faire mal.

 — Vous allez le savoir. J’ai une personne en vue.

— Vous ?

 — Moi-même. Une personne qui, je suppose, vous irait et qui, je le crois, vous va, dès à présent.

 — Je la connais donc ?

— Beaucoup.

 — Je ne devine pas.

 — Cherchez bien.

 — J’ai beau chercher.

 — Vous la voyez tous les jours.

 — Tous les jours ! reprit Balleroy en ouvrant de grands yeux.

M. Pontrieux regardait son homme de côté, s’amusant de son émotion et savourant à l’avance l’instant de la surprise.

Quant à Balleroy, il était stupide. La personne qu’il voyait tous les jours, c’était Mlle Marie Pontrieux. Après elle, il n’en voyait plus d’autres. Serait-ce d’elle que M. Pontrieux voudrait parler ? Le doute, la joie, la peur, l’annihilaient complètement. Il se laissait guider par son patron, ne sachant pas où il le conduisait, craignant à chaque instant que les forces ne lui fissent défaut.

Quand ils furent arrivés devant le Gymnase, M. Pontrieux s’arrêta, posa ses deux mains sur les épaules de Balleroy et lui dit :

 — Alors vous ne devinez pas ?

 — Pas du tout.

 — J’ai dit que j’avais une communication agréable à vous faire. J’ai ajouté qu’il s’agissait d’un mariage. Qui vous serait-il agréable d’épouser ?