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Une visite à Hanovre - Mémoire sur Leibniz - Septembre 1860

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70 pages

Je venais de passer trois années dans un commerce assidu avec Leibniz, interrogeant avidement sur toutes choses cet incomparable penseur ; admirant même, lorsqu’il me semblait s’égarer, les ressources de son génie et sa subtilité prestigieuse, goûtant avec lui et par lui les délices fortifiantes de la méditation.

Cette étroite fréquentation de tous les jours m’avait rendu Leibniz comme présent. Il n’était plus, à mes yeux, cet être abstrait ou déguisé, qu’on appelle un auteur.

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Jean Félix Nourrisson
Une visite à Hanovre
Mémoire sur Leibniz - Septembre 1860
EXTRAIT DU COMPTE-RENDU De l’Académie des Sciences Morales et Politiques, RÉDIGÉ PAR M. CHARLES VERGÉ, Sous la direction de M. le Secrétaire perpétuel de l’Académie.
UNE VISITE A HANOVRE
Septembre 1860
Je venais de passer trois années dans un commerce assidu avec Leibniz, interrogeant avidement sur toutes choses cet incomparable penseu r ; admirant même, lorsqu’il me semblait s’égarer, les ressources de son génie et sa subtilité prestigieuse, goûtant avec lui et par lui les délices fortifiantes de la méditation. Cette étroite fréquentation de tous les jours m’ava it rendu Leibniz comme présent. Il n’était plus, à mes yeux, cet être abstrait ou dégu isé, qu’on appelle un auteur. Ses intimes pensées m’étaient connues ; je les avais vues naître, se transformer et grandir ; je savais quels desseins il avait conçus ; quelles relations il avait formées. Pour moi, désormais, ce n’était pas seulement un sage, dont j ’aurais aperçu dans le lointain des siècles l’image glorieuse ; c’était un grand homme qui m’avait honoré de ses leçons, j’ai presque dit de ses confidences. Qu’il me suffise de l’affirmer : loin d’affaiblir le respect dont me devait pénétrer un tel esprit, une noble familiarité n’avait fait que l’accroître. Mais, en m’initiant au secret de ses doctrines, elle m’avait inspiré en même temps une vive curiosité de tout ce qui touche à sa personne. Je résolus donc d’employer mes plus prochains loisirs à visiter les lieux que Leibniz avait habités et où il avait dû laisser quelques ve stiges. C’était me proposer, avec l’Allemagne presque entière à parcourir, Leipzig, B erlin, Vienne, Dresde pour points d’arrêt principaux, mais très-particulièrement Hano vre. Car ce fut à Hanovre que s’écoula, dans la solitude d’une bibliothèque ou l’élégante domesticité d’une cour, la plus grande partie de sa longue et laborieuse existence.
I
Rien n’est plus doucement égayé, par un beau soleil , que le premier aspect que présente la ville de Hanovre. Dessquarespacieux et ombragés, de vastes et splendides hôtels, des rues animées sans tumulte, des promenad es fréquentées sans encombrement, l’opulence et le calme, la régularité et léconfort, voilà ce qui d’abord attire et repose les regards. Mais ce n’est pas là le Hanovre de Leibniz. Il faut, pour arriver dans le Hanovre où il vécut, franchir cette lisière riante et ornée. Au-d elà, apparaît la vieille ville, aux rues boueuses et obscures, aux maisons pressées et surplombées, dont les toits, disposés en étage, se terminent en pointe ; dont les fenêtres garnies de châssis s’éparpillent comme au hasard ; dont les murailles historiées, chargées de statues et de grotesques, tantôt rentrent sur elles-mêmes et tantôt se projettent capricieusement en saillies. C’est dans ce centre populeux, affairé, que se rema rque entre toutes, par son architecture pittoresque et les détails compliqués de sa décoration, la maison que pendant plus de trente années occupa Leibniz et où il est mort. D’autres habitants y ont succédé au philosophe. Du moins, une inscription gravée au-dessus de la porte sur une plaque de marbre noir, rappelle l’hôte illustre qu’ elle reçut, et le gouvernement de Hanovre, en acquérant la propriété de cet édifice, l’a mis à l’abri des chances de destruction. Cet hommage public n’est pas d’ailleurs le seul que le gouvernement hanovrien ait rendu à la mémoire de Leibniz. Sur les bords de la Leine, à l’une des extrémités de la
place d’armes de Hanovre, se découvre une rotonde, soutenue par des piliers d’ordre dorique, et qu’entoure une balustrade de fer. C’est leMonument de Leibniz.Au milieu de cette espèce de sanctuaire s’élève un piédestal, qui supporte le buste de l’illustre savant. Le tout reste fort au-dessous du médiocre et n’offre guère de louable que l’intention. Aussi bien, n’est-ce pas dans ce mausolée insignifi ant qu’il convient de chercher le monument véritable de Leibniz. Son monument est la bibliothèque, qui se trouve à quelques pas de là, enclavée dans les bâtiments des archives. Je l’avouerai, quelque prévenu que l’on soit de respect pour le philosophe de Hanovre, il est impossible de se sentir l’âme saisie, en ent rant dans ces étroites salles, sans caractère et sans grandeur. Un simple curieux n’aur ait même aucune raison de les visiter, si on n’y montrait relégué dans un coin le fauteuil de cuir, où Leibniz passa tant de jours et tant de nuits courbé sur sa table de travail, et dans lequel il expira, inopinément 1 arraché par la mort à une lecture commencée . Mais cette bibliothèque n’en a pas moins un prix infini. Car c’est là que sont religieusemen t conservés les manuscrits de cet homme unique, que Diderot déclarait « faire à lui s eul à l’Allemagne autant d’honneur 2 que Platon, Aristote et Archimède en font ensemble à la Grèce ! » On imaginerait malaisément la quantité de ces manus crits, catalogués ou non catalogués, que contiennent à peine de vastes armoi res. Registres, cahiers, lettres, feuilles volantes, notes de toute forme et de toute dimension, d’une écriture fine, rapide, naturellement très-nette, mais qui s’embrouille par sa rapidité même ; le nombre en est presque incalculable. Jamais peut-être main humaine n’a autant écrit. Non-seulement Leibniz a rédigé des traités de longue haleine, mai s il ne lui venait aucune pensée de quelque importance qu’il ne la fixât aussitôt sur l e papier. Non-seulement il entretenait une correspondance active avec les personnages les plus considérables de l’Europe, mais il retouchait ses lettres jusqu’à deux et à tr ois fois et en gardait toujours copie. Ajoutez à cela d’immenses lectures, toutes faites a vec la plume et comme accompagnées d’un commentaire perpétuel. On demeure étonné du labeur que suppose ce prodigieux amas. A cet étonnement succède une satisfaction singulière, lorsqu’on est mis à même de considérer, d’explorer, de manier ces inestimables richesses. C’est à la fois la jouissance que procure un objet rare, le plaisir qui s’attache à ce qui semble une découverte, le contentement pieux qu’excite la contemplation de re liques vénérables. J’ai dû à l’obligeance du conservateur actuel de la bibliothè que de Hanovre, M. Shaümann, ces délicates émotions. Oui, c’est d’un regard ému, que pendant des heures trop courtes à mon gré, j’ai parcouru ces feuilles jaunies par le temps, muets m ais fidèles dépositaires des conceptions qu’a nourries l’une des plus fortes têtes de l’humanité. Je croyais, à les lire, entendre Leibniz me confirmer lui-même, me répéter de sa propre bouche ce que déjà ses ouvrages m’avaient appris. Je surprenais les hésitations, j’assistais au travail de son style et de sa pensée. Enfin, je rencontrais çà et là d’intéressantes curiosités. Après tout ce qu’on a imprimé, ces curiosités pourr aient encore fournir des volumes. La veine était abondante, la voie ouverte et la tentation assez vive. Quelques paroles de Voltaire me préservèrent à propos d’un inutile entr aînement. « La manie des éditeurs, écrivait Voltaire, ressemble à celle des sacristains ; tous rassemblent des guenilles qu’ils veulent faire révérer ; mais de même qu’on ne juge les vrais saints que par leurs bonnes 3 actions, on ne juge les hommes à talent que par leurs bons ouvrages . » Il y a bien des années que les bons ouvrages de Lei bniz ont été donnés au public. C’est pourquoi je me contentai de recueillir un petit nombre de pièces inédites ou très-peu connues, qui me semblèrent de nature à jeter quelque lumière sur la vie de ce grand
homme, sur son rôle et sur ses idées.
1L’ArgenisBarclay, roman allégorique où Richelieu croyait reconnaître sa politique. de La bibliothèque de Hanovre conserve l’exemplaire que Leibniz avait entre les mains, au moment où il rendit l’âme. Une note écrite par son secrétaire Eckard sur la garde du livre, indique la date de ce triste événement (14 novembre 1716), avec le détail qui l’accompagna.
2Œuvres,t. VI, p. 239 et suiv. (an VIII).
3Œuvres complètes, Paris, Didot, 1828, 4 vol. in-8°, p. 4057.Lettre écrite sous le nom de M. de la Visclède M. le secrétaire perpétuel de l’Académie de Pau,1775.